HORAT
« Vous avez fait vos preuves à cet égard. Jamais votre plume n'a trompé dans les eaux du Pactole de la liste civile; et quoique nous soyons en droit (1) à présent de vous demander compte de vos moyens de subsister, puisque vous n'aviez d'autre ressource que le salaire attaché à la place à laquelle vous renoncez, nous nous en reposons sur la fierté de votre âme, que nous ne confondons pas avec la hauteur qu'on vous reproche.
« La rigidité de vos principes, qui malheureusement a gagné votre caractère, est encore la même; nous aimons à vous rendre cette justice, et nous ne doutons point que Robespierre journaliste ne contribue à mener notre révolution au port; vous n'aurez jamais
(1) « Chez un ancien peuple libre, il y avait une loi qui autorisait à traduire par-devant les tribunaux le citoyen dont on ignorait le moyen de subsistance» »
autant de lecteurs que nous vous en souhaitons ; mais ce passage brusque du tribunal de l'accusateur public au cabinet d'étude d'un folliculaire à la semaine nous étonne, nous inquiète. Dans un gros temps, l'équipage d'un navire ne verrait pas de bon œil le pilote abandonner le timon pour prendre la rame, ou pour se faire l'écrivain du vaisseau. Sans doute vous nous direz des vérités importantes ; votre plume sera de fer contre les méchants, et personne ne vous enlèvera la parole ; mais la passion de tout dire sans être contredit, mais l'envie de répondre sur-le-champ au premier agresseur, mais le plaisir de vous venger tout à votre aise de ceux qui ne pensent pas comme vous, n'ont-ils pas été quelques-uns des motifs qui vous ont porté à ce parli extrême? N'avez-vous pas consulté plutôt ce que vous avez cru vous devoir à vous-même, que ce que vous devez en effet à la patrie?
« Si pourtant vous croyez pouvoir, dans un journal, nous faire une justice plus expéditive des conspirateurs et des traîtres que dans la place d'accusateur public soumise à la lenteur des formes, Robespierre, écrivez. Depuis un an vos progrès dans l'art oratoire sont sensibles, écrivez! mais, de grâce, rendez-vous aux conseils de l'amitié et au vœu de vos concitoyens; promettez à Pétion, votre compagnon d'armes et votre médiateur, promettez à vos frères, les Amis de la constitution; promettez à toute la cité, à tout l'empire, à tous ceux qui ont prononcé jusqu'à ce jour votre nom en le bénissant ; faites à la patrie, aux circonstances, à vous-même, le sacrifice de toutes vos animosités, de tous vos amours-propres, de toutes vos vengeances. Gourmandez les vices, tonnez contre les mauvaises actions et les crimes, mais que ce soit plutôt en haine des choses que des personnes. Continuez d'être le patron du peuple, mais ne laissez pas dire que vous voulez vous en faire une clientèle nombreuse et adulatrice. Nous ne vous accuserons pas d'imiter César, se faisant présenter le diadème par Antoine. Ce n'est pas vous sans doute qui avez soufflé à Marat de vous désigner au public dictateur suprême. Non! votre bonne foi, votre loyauté, repoussent cette charlalanerie. Mais, prenez-y garde, on vous a surpris plus d'une fois vous abandonnant, avec une sorte de complaisance, au plaisir de parler de vous, ou d'en entendre parler; et quand cela vous arrive, gardez-vous d'oublier que la patrie est tout, que c'est à elle à concentrer tous les intérêts, qu'on ne doit s'occuper uniquement que d'elle; et c'est parce qu'elle pourrait souffrir de vos débats, c'est parce que vous avez un moment détourné sur vous seul toute l'attention, que nous vous consacrons cet article, beaucoup trop long si vous le lisez sans fruit.
576 (avril 4792) assemblée législative.
« Nous avons mis peut-être beaucoup trop d'importance aux travers d'esprit, aux erreurs de l'amour-propre d'un individu. Robespierre, c'est à vous à réparer le temps que vous faites perdre à vos concitoyens ; mais le Journal des Révolutions de Paris ne pouvait demeurer tout à fait étranger aux violentes secousses qui agitent la société des Jacobins à votre sujet. Peut-être trouvera-t-on une règle de conduite utile à suivre en ces circonstances, dans le caractère d'impartialité que nous avons su conserver à votre égard, comme pour tout autre. Nous avons dans le temps désigné la roche Tarpéienne pour les Mirabeau, les Lafayette et autres ambitieux qui firent tant de mal à leur patrie et tant de tort à la révolution ; Robespierre, prépare-toi à l'ostracisme, si tu dédaignes les conseils que te donnent ici des hommes libres, qui n'ont jamais consulté le chapitre des considérations avant d'écrire. » {Rév. de Paris, n° CXLVII.)
Quelle que fût la sévérité des appréciations portées par les rédacteurs des Révolutions de Paris sur Robespierre et ses amis, ce serait une erreur de croire que ce journal avait changé d'opinion ou de parti ; il persistait dans sa ligne révolutionnaire, et, contrairement aux préceptes d'atermoiement et de modération contenus dans les articles précédents, il lui échappe pur exemple des paroles telles que celles-ci (n° CXLVl.) :
Inscription proposée pour la ç uillotine :
ET LA GARDE QUI VEILLE AUX BARRIÈKES DU LOUVRE N'EN DÉFEND PAS LES UOIS.
[Malherbe.)
Il paraît, au reste, que la franchise dî journaliste à l'occasion de Robespierre lui valut plusieurs réclamations. Une dame De la Croix alla même jusqu'à l'inviter à ne plus lui envoyer ses numéros. Le rédacteur répondit; il se défendit; il déclara qu'il n'avait jamais cru, qu'il n'avait jamais insinué que Robespierre eût des conférences avec Médicis-Antoinette chez la Lamballe ; mais qu'il ne croyait pas qu'il n'y eût « d'intact et de vierge en fait de patriotisme que Robespierre. » (N°CXL1X.)
C'était le nouveau journal, la Tribune des Patriotes, rédigé par Fréron et G. Desmoulins, qui avait accusé le rédacteur des Révolutions de Paris d'avoir répandu sur Robespierre le bruit de ces prétendues relations avec la cour. C'était une manière bien maladroite de prendre le parti de celui-ci ; car cette imputation, de quelque part qu'elle vhit, de l'imagination d'un ami ou de celle d'un
ennemi, acquit une certaine publicité ; et de là peut-être, plus tard, cette accusation de royalisme qui contribua à perdre Robespierre. Dans un autre passage de la Tribune^ qui paraît écrit de la main de Desmoulins, on insinue que les jugements des Révolutions de Paris n'étaient pas aussi désintéressés qu'elle le disait. Voici ce passage, ou plutôt cet article :
Confession de François Robert. — Un des notables rédacteurs du journal de Prudhomme, François Robert, vient de distribuer un écrit de huit pages, dans le genre des Confessions de saint Augustin. La Chronique de Paris l'avait accusé de devoir 200,000 1. Après avoir rabattu de cette supputation bénévole du sieur Milin 176,000 1., il parle de son déficit avec une naïveté qui sent les bons temps de la république, ou plutôt les temps homériques, oià chacun était tenu de dire ses moyens d'exisler. Ensuite il fait cet aveu qui donne beaucoup à penser, et trop curieux pour ne pas trouver place dans les mémoires du temps. Écoutons le patriote François Robert :
« Des hommes que j'avais connus auparavant devinrent ministres ; je cédai à des instances réitérées, et j'écrivis, non pas à M. Dumouriez ministre, mais à Dumouriez jacobin : j'eus une réponse assez insignifiante. Mes amis crurent que je devais voir moimême M. Dumouriez ; je le vis, et il me promit affirmativement que je serais employé dans la diplomatie. »
François Robert avait bien vu le cardinal, mais on lui fit entendre que c'était le révérend père Joseph qu'il fallait voir. Il poursuit :
tt C'est alors qu'on me fit demander un rendez-vous à J. P. Brissot, que j'avais connu avant la législature. M. Brissot me dit qu'il avait demandé pour moi l'ambassade de Gonstantinople, de Pélersbourg ou de Varsovie, et que dans huit jours cela serait fait (1). Dix jours après, je le revis à dîner chez Pétion; et comme cela n'était pas fait, je lui en demandai des nouvelles. M. Brissot
(1) « Ne serait-ce pas devers la date de ce rendez-Tous que F. Robert inséra dans le n» CXLI de Prudhomme (le juste pèche sept fois par jour) ce premier morceau sur Robespierre ! La promesse de l'ambassade de Gonstantinople, et si près du sérail, peut bien faire trébucher un cordelier. On croit voir le patriote Robert présenter à Brissot le n» CXLI des Révolutions de Paris, en lui disant : a Tenez, voilà tout ce que j'ai pu dire en conscience contre Robespierre.» Mais ce n'était point là le compte de J. P. Brissot. Comment n'avez-vous pas vu, Robert, qu'aux yeux des brissotins vous ménagiez encore trop l'antipape Robespierre! Voilà pourquoi cela ne s'est pas /ait. Voilà pourquoi Brissot ne vous a offert qu'un à-compte. Oh ! que celui qui a fait le second morceau contre Robespierre, dans le n" CXLVII de Prudhomme, était bien plus fin! C'est celui-là qui attrapera l'ambassade. »
378 (avril 1792) assemblée législative.
me dit que le ministre était extrêmement occupé, que cela se ferait^ mais que, comme je pouvais avoir des besoins, M. Dumourioz lui avait dit de me demander si je voulais quelque à- compte sur les appointements de l'ambassade.
c( M. Dumouriez, ayant manifesté quelque inquiétude sur ce qu'on appelait l'exagération de mes principes, je donnai ma profession de foi publique par écrit : elle était patriotique, autant que possible. Depuis cette profession de foi, j'ai eu avec M. Dumouriez une conférence particulière ; le ministre me parut animé du plus pur patriotisme. Mais il s'est trouvé qu'il n'y avait plus d'emploi à sa disposition, et l'on sent combien j'ai dû m'applaudir de n'avoir pas reçu les arrhes qu'on m'avait offertes sur une place qu'on ne m'a pas donnée. »
Nous passons les réflexions de G. Desmoulins. Quelques pages après, dans le même journal, on lisait une note de nature, comme la précédente, à montrer que Brissot n'aimait pas plus Robespierre qu'il n'en était aimé.
« Tout le monde a remarqué, disait le journaliste, que ceux qui ont montré le plus de zèle à servir la faction en combattant Robespierre ont été pourvus des premières places dans le ministère, dans les bureaux, dans la diplomatie. On cite les sieurs Real, Cliépi fils, Boisguion, Mendouze, Noël, Glavière, Lantenas, Santonax, Polverel, etc., sans compter ceux que je ne connais pas; à ce sujet, je rapporterai un trait assez curieux. Un jeune homme, membre de la société, se plaignait de ce qu'il ne pouvait obtenir une place, la personne à laquelle il s'adressait lui dit : Que ne faites- vous un bon discours contre Robespierre? et avant huit jours je vous réponds que vous serez placé. On m'a dit que M. Méchin venait d'être pourvu de la place de secrétaire de M. Brissot. » . Personne au reste, dans le monde parlementaire, n'ignorait l'in- (luence que Brissot exerçait sur la distribution des emplois qui .étaient à la disposition du nouveau ministère. Tous les écrivains contemporains sont unanimes à cet égard. Le côté droit déplorait le triomphe des girondins, mais il ne s'étonnait point de voir ce parti chercher à s'emparer complètement de la position. D'ailleurs, il ne s'occupa point de la querelle dont on vient de voir les péripéties. Quelque vive qu'elle tût, il paraît qu'elle n'avait pas eu un grand retentissement en dehors du parti révolutionnaire. 11 n'en est point fait mention dans les Mémoires de Vaublanc, ni dans ceux de Dumas, ni dans ceux de Bertrand de Molleville, etc. Pour les patriotes, c'était une grave affaire et un grand embarras vis-à-vis de l'opinion. Aussi, tous ceux qui avaient la prétention d'exercer
quelque influence ne manquèrent pas de dire leur mot. Voici celui de Marat :
Raisons secrètes des divisions intestines qui agitent la société des Jacobins [L'Ami du peuple^ n. DXLVIII.) — « Les dissensions qui agitent la société des Jacobins et la scission dont elle est menacée sont le sujet de toutes les conversations de la capitale.
« Voici le principe de cette désunion, peu fait pour honorer les meneurs jacobites et leurs lâches suppôts.
« Une cruelle expérience n'a que trop appris à la nation entière que ses députés aux états généraux ont trafiqué avec le monarque de ses droits imprescriptibles, de ses intérêts les plus chers, et que sept ou huit seulement sont sortis purs des tentations, tant de fois offertes à leurs vertus pour trahir leur devoir. Rappelons ici des noms chers à tous les vrais patriotes, ceux de Buzot, de Grégoire, d'Antoine, de Pétion, à la tête desquels est celui de Robespierre. En quittant les augustes fonctions de membre du corps législatif, le soin de sa propre gloire l'appelait à servir la patrie dans la retraite, parti que lui eût fait prendre à coup sûr une profonde connaissance des hommes. Il n'écouta que le penchant de son cœur, et il resta au milieu des Jacobins, dans ce tourbillon (l) d'intriganls, qu^il avait la bonhomie de regarder comme de vrais amis de la liberté.
« Les hommes médiocres ne s'accoutument point aux éloges d'autrui; les hommes suspects prennent toujours ombrage de la vertu austère; le public lui-même aime à changer de héros. Ces sentiments sont trop naturels au cœur humain, pour qu'il soit possible de les heurter impunément. C'est pour n'en avoir tenu aucun compte que Robespierre est en butte aujourd'hui à tous les traits de l'envie. La gloire dont il s'est couvert en défendant avec con- . fiance la cause du peuple, et la faveur populaire devenue le juste prix de ses vertus civiques, offusquèrent bientôt ceux de ses collègues qui avaient démérité de la patrie, de même que les nouveaux députés, prétendus patriotes, jaloux des applaudissements qu'il recevait du public et qu'ils auraient voulu partager sans les . avoir mérités.
« Ils commencèrent donc les uns et les autres à lui chercher des torts; mais le plus grave reproche qu'ils lui fassent est de parler souvent de lui, des services qu'il a rendus à la chose publique, et de ceux qu'il voulait lui rendre encore ; comme si un citoyen per-
(l) « J'excepte toujours de cette classe le public, c'est-à-dire les citoyens qui ne s'y sont affiliés que pour s'instruire, et non pour jouer un rOle.»
380 (avril 1792) assemblée législative.
pétuellement inculpé par les ennemis de la révolution, couverts du masque civique, n'était pas souvent réduit à la triste nécessité de se justifier ; et ce sont des députés du peuple, chargés d'acquitter sa dette envers tous ceux qui ont bien mérité de la patrie, qui s'attachent à de pareilles petitesses, pour traiter avec la plus noire ingratitude l'homme qui la servit si longtemps avec zèle, au péril même de ses jours.
« Du moins, s'il n'était pas en butte aux lâches menées, aux coups des fripons et des traîtres! Mais, qui ignore combien Robespierre a eu à souffrir, et combien il a à souffrir encore des perfidies de la faction Guadet, Brissot, pour avoir osé combattre le projet de guerre que le sieur Mottié fit proposer au public par ces faux patriotes ?
« Le sieur Brissot, dans le discours qu'il débita le 25 du mois dernier aux Jacobins, oublie de se laver des inculpations les plus graves, telles que celle d'avoir été salarié comme espion par Lenoir, celle d'avoir été enchaîné au parti ministériel municipal par la crainte que Bailly ne fît voir son nom inscrit sur les registres de la police, celle d'avoir servi la cause du despotisme dans son plan d'organisation de la municipalité, celle d'avoir caché les malversations des accapareurs royaux du comité des subsistances sous cent contes à dormir debout, celle d'avoir été le vil apologiste des attentats de Mottié contre la liberté publique, celle d'avoir eu des relations criminelles avec lui chez le compère Lamarque et la commère Lanxade; mais s'il oublie de se laver de ces inculpations, c'est pour vanter son prétendu patriotisme, ériger son complice Condorcet en grand homme, se défendre sérieusement d'avoir fait les nouveaux ministres, et calomnier Robespierre, en l'accusant d'être chef de parti et de diriger les tribunes par ses aides de camp. Robespierre chef de parti! Il en aurait un sans doute, s'il eût voulu s'avilir au rôle d'intrigant comme son calomniateur ; mais il n'a et-n'eut jamais pour partisans que les citoyens amis de la liberté, qui se souviennent avec reconnaissance de tout ce qu'il a fait pour elle. Gomment Brissot ne voit-il pas qu'en opposant la majorité de la société aux tribunes publiques, qui ne sont point vendues et qui ne peuvent l'être, surtout à un particulier presque seul de son bord aux Jacobins, ayant à peine six cents livres de rente, et n'ayant pas un sou de la liste civile, il fait retomber l'inculpation sur la société môme, qu'il donne de la sorte pour une cabale d'intrigants?
« Mais ce qui est digne de remarque, c'est qu'en plaçant Robespierre à la tête d'une faction, il l'accuse de chercher à semer le
trouble et la division dans la société, à en écarter les hommes tels que lui, qui professent la plus haute indépendance d'opinion, qui ont combattu le plus énergiquenient et la liste civile, et le triumvirat passé, et les Feuillants. Quel est le but de celte faction ? se demande-t-il ensuite à lui-même. Ne sachant que répondre, il se contente d'insinuer que la liste civile a les mêmes opinions que le parti de Robespierre, qu'elle calomnie comme lui les ministres, cherche à discréditer, comme lui, l'assemblée nationale, et surtout s'acharne, comme lui, contre les mêmes patriotes; insinuations sur lesquelles il invite les amis sincères de la liberté à réfléchir. Je l'ai dit cent fois et je le répète, à s'en tenir à des imputations vagues, rien ne ressemble plus à un véritable ami de la révolution, qu'un ennemi déclaré de la patrie : tous deux ont à faire de graves reproches aux ministres actuels, à l'assemblée nationale, et aux prétendus patriotes du jour. Mais c'est dans les détails seuls qu'on aperçoit par la différence des reproches, celles des principes et des motifs. Le roi reproche à l'assemblée, à ses ministres actuels et aux prétendus patriotes du jour, de ne pas assez se prostituer à ses volontés; mais Robespierre leur reproche de trahir les intérêts du peuple en se couvrant d'un masque hypocrite, et de compromettre le salut public en engageant la nation dans une guerre insensée.
« Que dirait le compère Brissot si, pour le dénigrer, Robespierre se bornait à lui reprocher qu'il tient à son égard le même langage que les Gauthier, les Royou, les Mallet-du-Pan, c'est-à-dire les plus vils folliculaires, les plus exécrables ennemis de la liberté, et s'il se contentait de prier les amis de la patrie de réfléchir sur ce rapprochement? Mais non, il ne s'enveloppera point dans ces insinuations vagues et perfides ; et quand il voudra faire de ce sycophante un portrait à faire horreur, les traits hideux ne manqueront point à sa plume.
a Tandis que Brissot calomnie et fait calomnier Robespierre par cent plumes vénales, le compère Guadet, digne acolyte des nouveaux tartuffes vendus à Moitié, se redresse sur ses ergots pour lui décocher quelques ruades. Qui croirait que ce petit intrigant a eu la sottise de mettre au nombre des griefs qu'il allègue contre Robespierre, « celui d'être devenu, soit par ambition, soit par « malheur, l'idole du peuple, de chercher tous les jours à le deve « nir davantage ; d'avoir déserté son poste, où la confiance et l'in- « térêt du peuple l'avaient appelé, et cependant de ne s'être pas tt imposé à lui-même la loi de l'ostracisme? » Comme si un simple citoyen, sans fortune et sans parti, avait d'autres moyens de ga-
gner le peuple dont il défend les droits et les intérêts, que ses seules vertus civiques ! Gomme s'il pouvait servir la chose publique dans un tribunal où il ne se trouve pas deux hommes intègres ! Comme s'il pouvait (1) rester à son poste, et s'imposer en même temps la loi de l'ostracisme ! Comme si un individu, qui n'a pour toute puissance que sa faible voix au milieu d"une société d'inlrigants, d'hypocrites et de fourbes, toujours attentifs à le condamner au« silence, et toujours prêts à le louer lorsqu'il entreprend de les démasquer, pouvait jamais devenir redoutable ! Comme si un homme qui n'a d'autre empire sur un peuple ignorant, léger, inconstant et frivole, que celui de la raison, pouvait jamais mettre en danger la liberté publique par son crédit, et être appelé, pour l'assurer, à quitter sa patrie !
tu. Tant d'inepties ne révèlent que trop les motifs qui les ont suggérées. Qui ne voit que l'aspect d'un patriote intègre blesse la vue des fripons qui voudraient trafiquer impunément des intérêts de la patrie (2) ? Qui ne voit qu'un censeur incorruptible est un témoin importun qu'ils brûlent d'écarter? Qui ne voit qu'ils ne s'attachent à le dénigrer que pour le rendre suspect au peuple dont il a la confiance? Oui, la faction Guadet-Brissot est loin d'ajouter foi aux impostures que ses meneurs ne cessent de débiter contre Robespierre. Qui mieux qu'elle en connaît toute la fausseté? Qu'il veuille simplement consentir à leur abandonner l'arène, ils sont prêts à désavouer leurs injures et à faire son éloge; ils sont prêts à le préconiser.
« Admirez la perfidie. Après avoir fait un crime à Robespierre de s'être opposé à la guerre et d'avoir prédit qu'elle entraînerait les plus grands malheurs, en assurant le triomphe de nos ennemis, Guadet l'accuse de chercher à réaliser ces malheurs, et en divisant les patriotes, et en semant au milieu d'eux les défiances et les soupçons. Mais quels sont, je vous prie, les patriotes qu'il chercherait à diviser? les intrigants des Jacobins. Et quels sont les patriotes contre lesquels il sèmerait la défiance et les soupçons? les députés de Paris et de la Gironde, nouveaux meneurs de l'assemblée. Ce sont bien là les fripons qu'il a dén^squés, dira le lecteur instruit. Mais à qui persuaderonl-i's que ce sont là des patriotes qu'il décrie?
(1) «Je suis loin d'approuver la démission de Robespierre : il devait garder sa place, ne fût-ce que pour empêcher qu'on y nommât un fripon contre-révolutionnaire, ce qui n'a pas manqué d'arriver. »
(2) « Toute la députaMon de Paris et toute la députation de la Gironde, excepté Grangeneuvc. »
"FËnfin, el c'est le comble de la démence, Giiadet accuse Robespierre « de faire écrire dans le Journal de VAmi du peuple, dont « il dispose, que le moment est venu de donner un dictateur à la « France, au moment même où il cherche à affaiblir, par les ac- « cusations les plus absurdes, la confiance du peuple dans la majo- « rite de ses représentants. » Ce dictateur, c'est sans doute Robespierre lui-même, comme un compère de Guadet vient bêtement d'accuser VAmi du peuple de l'avoir indiqué dans sa feuille.
« Cette inculpation me regarde personnellement. Or, je dois ici une réponse précise et catégorique aux citoyens trop peu éclairés pour en sentir Tabsurdité. Je déclare donc que non-seulement Robespierre ne dispose point de ma plume, quoiqu'elle ait souvent servi à lui rendre justice, mais je proteste que je n'ai jamais reçu aucune note de lui, que je n'ai jamais eu avec lui aucune relation directe ni indirecte, que je ne l'ai même jamais vu de mes jours qu'une seule fois; encore, cette fois-là, notre entretien servit-il à me faire naître des idées, et à manifester des sentiments diamétralement opposés à ceux que Guadet et sa clique me prêtent.
« Le premier mot que Robespierre m'adressa fut le reproche d'avoir en partie détruit moi-même la prodigieuse iufluence qu'avait ma feuille sur la révolution, en trempant ma plume dans le sang des ennemis de la liberté, en parlant de corde, de poignards, sans doute contre mon cœur : car il aimait à se persuader que ce n'était là que des paroles en l'air dictées par les circonstances. Apprenez, lui répondis-je à l'instant, que l'influence qu'a eue ma feuille sur la révolution ne tenait point, comme vous le croyez, à ces discussions serrées où je développais méthodiquement les vices des funestes décrets préparés par les comités de l'assemblée constituante, mais à l'affreux scandale qu'elle répandait dans le public, lorsque je déchirais sans ménagement le voile qui couvrait les éternels complots tramés contre la liberté publique par les ennemis de la patrie, conjurés avec le monarque, le législateur et les principaux dépositaires de l'autorité ; mais à l'audace avec laquelle je foulais aux pieds tout préjugé détracteur ; mais à l'effusion de mon âme, aux élans de mon cœur, à mes réclamations violentes contre l'oppression, à mes sorties impétueuses contre les oppresseurs, à mes douloureux accents, à mes cris d'indignation, de fureur et de désespoir contre les scélérats qui abusaient de la confiance et de la puissance du peuple pour le tromper, le dépouiller, le charger de chaînes et le précipiter dans l'abîme ! Apprenez que jamais il ne sortit du sénat un décret attentatoire à la liberté, et que jamais fonctionnaire public ne se permit un attentat contre les
584 (avril 1792) assemblée législative.
faibles et les infortunés, sans que je ne m'empressasse de soulever le peuple contre ces indignes prévaricateurs! Les cris d'alarme et de fureur, que vous prenez pour des paroles en Tair, étaient la plus naïve expression dont mon cœur était agité. Apprenez que si j'avais pu compter sur le peuple de la capitale, après l'horrible décret contre la garnison de Nancy, j'aurais décimé les barbares députés qui l'avaient rendu. Apprenez qu'après l'instruction du Cliâtelet sur les événements des o et 6 octobre, j'aurais fait périr dans un bûcher les juges iniques de cet infâme tribunal. Apprenez qu'après le massacre du Champ de Mars, si j'avais trouvé deux mille hommes animés des sentiments qui déchiraient mon sein, j'aurais été à leur tête poignarder le général au milieu de ses bataillons de brigands, brûler le despote dans son palais, et empaler nos atroces représentants sur leurs sièges, comme je le leur déclarai dans le temps. — Robespierre m'écoutait avec effroi ; il pâlit, et garda quelque temps le silence. Cette entrevue me confirma dans l'opinion que j'avais toujours eue de lui, qu'il réunissait, aux lumières d'un sage sénateur, l'intégrité d'un véritable homme do bien et le zèle d'un vrai patriote, mais qu'il manquait également et des vues et de l'audace d'un homme d'État. »
Tel était l'avis de Marat sur les motifs des deux partis qui partageaient, en ce moment, le club des Jacobins et la presse révolutionnaire. Nous ignorons si son journal avait, à cette époque, beaucoup de lecteurs, et s'il pouvait encore être considéré comme l'organe d'une fraction importante de la population. Ce qu'il y a de plus remarquable dans cet article, n'est point le jugement de l'écrivain sur les discussions des Jacobins : ce qui doit être noté, c'est sa vanité d'indépendance; ce sont ses relations avec Robespierre, et surtout son opinion sur ce dernier personnage.
Cependant les girondins étaient impatients d'en finir avec toutes ces personnalités, et de les effacer par des succès militaires; ils avaient l'espérance qu'une brusque offensive serait inévitablement heurcus3. Le ministère, qu'ils avaient formé, était dans la même pensée; on se tenait pour certain de réussir. D'après ce que nous apprend Lafayette (il/cm., 1. 111, p. 514), on parlait très-publiquement de l'invasion de la Belgique ; on disait que ces provinces avaient besoin seulement qu'on leur tendît la main pour reprendre contre l'Autriche des armes qu'elles avaient quittées avec regret. Enfin, ces bruits étaient si répandus dans le monde officiel, que c'était pour beaucoup de gens une raison de douter que l'exécution fût prochaine, et que, plus tard, on s'étonna que les Autrichiens prétendissent avoir été surpris.