‹ Histoire parlementaire de la Révolution française (volume 3)Chapitre 57 sur 69 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

ChaP. I. —Premières hostilités. — Plan de Dumouriez. — Situation de l'armée. — Echecs de Valenciennes et de Lille.

Le 24 avril, le maréchal Rochambeau reçut à Valenciennes l'ordre de prendre immédiatement l'offensive sur les frontières des Pays-Bas. On lui adressait en même temps des instructions précises relatives au mouvement des troupes et aux points d'attaque. Le même jour, 24 avril au soir, M. Lafayette recevait à Metz un courrier qui lui ordonnait d'être le 50 à Givet, et de se porter, de lu, sur Namur. Ces ordres prirent à Tiniproviste les deux généraux en chef. Le ministère, dit Lafayette, nous joua le tour qu'on s'applaudit de faire à ses ennemis : il nous surprit. Ils ne s'attendaient nullement, en effet, à une offensive aussi précipitée. Il paraît, d'après ce que nous apprend Lafayette, qu'on était convenu de ne rien entreprendre avant que les généraux eux-mêmes n'eussent jugé qu'ils étaient en état de commencer les opérations mili- ^^^taires. Rochambeau avait quitté Paris le 21, et il en avait emporté '"cette assurance ; M. Lafayette avait le droit de n'être pas moins étonné, car on ne donnait que cinq jours à son armée pour faire les cinquante-six lieues qui la séparaient du terrain qui lui était assigné. Ce général assure, dans ses Mémoires (tome III, pag. 518), que le ministère, ou du moins le ministre dirigeant Dumouriez, n'était pas fâché de compromettre Lafayette en lui prescrivant une opération qu'il croyait physiquement impossible. C'est ce qui résulte, dit-il, d'une confidence faite par Dumouriez au général Biron dans une lettre qui lui fut plus tard communiquée.

Quelle que fût la cause de cette précipitation, soit le désir des girondins d'imposer silence à leurs adversaires et de capter l'opinion publique par un succès , soit l'espérance de surprendre les Autrichiens dispersés dans les Pays-Bas, soit quelque calcul, comme celui qu'on attribua à Dumouriez, d'avoir voulu perdre deux hommes attachés à la révolution et à la monarchie constitutionnelle, La-

386 (avril 179-2) assemblée législative.

Fayette et Rochambeaii, afin de les remplacer, il est certain que rien n'était plus imprudent, et que cette fois encore, ainsi qu'il arrive presque toujours lorsqu'en politique Tintéret particulier se substitue à l'intérêt général, tous les projets échouèrent et toutes les ambitions furent trompées. L'armée n'était prêle ni sous le rapport de la discipline, ni sous celui de l'armement, ni sous celui du nombre. Elle était bien loin alors du chiffre qu'elle devait atteindre à la fin de 1794, oii elle se composa de mille vingt-sept bataillons d'infanterie, de quatre cent soixante-quatorze escadrons de cavalerie, en tout de un million cent soixante-neuf mille hommes. Afin d'en faire apprécier la situation en 1792, nous allons faire un bref examen de l'organisation et des divers eflectifs de l'armée dans les années de la révolution qui précédèrent celle où nous sommes.

Ainsi qu'il a été dit (tome "II, page 252), au 1«"^ juillet 1789, l'effectif était de 121,186 hommes d'infanterie, 32,920 de cavalerie et 9,578 officiers des deux armes ; total : 165,484 hommes. Grimaud et Servan assurent que ce chiffre, si minime qu'il soit, est encore exagéré, et que, défalcation faite des gardes françaises licenciées le 14 juillet et des déserteurs des divers corps* il devait être réduit à 151,000 hommes. Sans doute il ne faut pas y comprendre les milices provinciales, les compagnies d'artillerie sédentaire, la maréchaussée, les invalides et les troupes coloniales, dont l'ensemble pouvait représenter 75,000 hommes.

Le 28 février i 790, l'assemblée constituante vota, comme on l'a vu tome II, page 458, un décret constitutionnel sur l'armée, mais sans en déterminer la force ni le budget. Les milices provinciales, supprimées officiellement plus tard, étaient déjà remplacées partout par la garde nationale, qui offrait le triple avantage du nombre, de l'enthousiasme et de l'économie dans les finances de l'État.

Plus tard, en août 1790 {voir tome II, page 40J), la même assemblée arrêta en principe que l'armée de terre serait composée, h partir du 1'''^ janvier, de 150,848 hommes, dont 10,157 pour lartillerie et le génie. Mais pour élever l'armée à cet effectif, il était déjà nécessaire de recourir à la voie du recnUiment. En effet, il résulte d'un état dressé au 1«' octobre 1790, qu'elle ne complaît plus sous les armes que 125,984 hommes. Ainsi, depuis le commencement de la révolution. ^0,000 hommes étaient sortis des régiments. Cette situation était l'effet de causes nombreuses dont il a été fait mention précédemment : l'émigration des officiers (I), qui

(1) Il ost à regretter qu'on ne possède pas un état exact des officiers qui ont émigré de 1789 à 1793. Les états, qui sont aux archives de la guerre, sont nomi-

avait entraîné un certain nombre de soldats ; l'expulsion d'un grand nombre de sous-officiers et de soldats avec des cartouches jaunes; la dissolution de quelques régiments par suite des insurrections militaires, telles que celle de Nancy; enfin là suppression de l'ancien mode de recrutement qui produisait habituellement par an environ vingt mille recrues.

Le 28 janvier 1791, l'assemblée nationale, sous l'influence des nouvelles de l'extérieur {Voir tome IV, page 300), décréta que trente régiments d'infanterie et vingt de cavalerie seraient portés au complet de guerre. En même temps, sur la proposition de Lameth, elle arrêta la formation, par département, d'un corps de 2ij0,000 volontaires dits auxiliaires, et destinés à remplir les cadres de l'armée de ligne dans le cas d'urgence; mais elle oublia de décréter les mesures d'exécution. Le 5 juillet, tous les régiments reçurent l'ordre de se porter au complet de guerre de sept cent cinquante hommes par bataillon; enfin, le 21 juin et 22 juillet, on ordonna la mise en activité de cent bataillons de volontaires tant sur les frontières que sur les côtes.

Ces dispositions devaient porter l'armée à 51 0,000 hommes. Mais pour réaliser la volonté législative, il fallait que le pouvoir exécutif intervînt. Le ministre de la guerre ne fit rien pour l'exécution 41e ces importantes mesures. Il montra, à cet égard, celte nonchalance calculée et cette négligence systématique qui lui valurent de si nombreuses et de si justes accusations. Le l*"^ juillet, l'eflectif n'était encore que de 146,000 hommes, ligne et volontaires compris.

Dans le commencement de la législative, la situation était encore empirée. Le comité militaire de l'assemblée fut elîrayé, lorsque, le

natifs et peu en ordre. Il y a cependant un état officiel imprimé portant ce titre : Efai nominalt/ des offici'irs qui ont déserté depuis la loi d'amnistie, du 15 septembre \~^\ jusqu'au 1er décembre suivant, et qui récapitule ainsi le nombre des officiers émigrés : — Etat-major, 46; officiers supérieurs, 190; officiers inférieurs, 1,921. — Total général, 2,160.

On ne peut pas admettre que le chiffre des officiers émigrés antérieurement au 15 septembre 1791 soit moindre que celui des émigrés dans le court espace dont il vient d'être question. On ne peut admettre non plus que le chiffre des émigrés, dans le cours de 1792, soit inférieur au précédent, car tout le monde assure qu'il fut plus considérable. Ainsi on aurait un total de plus de 6,000 officiers. Or, l'effectif des officiers de l'armée, avant 1789, était de 9,000. Ainsi deux tiers au moins des officiers de l'ancienne armée auraient abandonné leurs corps. Il faut remarquer que l'émigration des officiers supérieurs fut, par une cause ou par une autre, considérable à ce point, qu'il n'est qu'un seul général, Kellermann, dont le commandement ait survécu à la crise révolutionnaire. Quant aux officiers inférieurs qui restèrent sous leurs drapeaux, on retrouve dans l'armée les noms de Bonaparte, Desaix, Macdonald, Moncey, etc.

388 (avril 1792) assemblée législative.

11 janvier 1792, il apprit que l'effectif ne présentait plus que 138,000 hommes. Nous ignorons si, dans cet effectif, il fallait compter le produit de la levée des gardes nationaux volontaires dont il a été question plus haut. Mais, quoi qu'il en soit, cette dernière levée n'avait pas dû produire un chiffre considérable ; car, ainsi que nous l'avons vu, rassemblée n'avait rien arrêté sur l'organisation de ces corps. Ce ne fut que le 28 décembre 1791 {Voijez tome VI, page 344) que la législative décréta toutes les mesures nécessaires concernant l'organisation, l'administration et la solde des bataillons de volontaires. Les 23, 24 et 25 janvier, la même assemblée arrêta diverses dispositions propres à appeler des soldats sous les drapeaux. Entre autres, elle augmenta le prix des enrôlements. [Voyez tome VI, page 102.)

Néanmoins, on avait arrêté les bases de la formation de quatre armées, trois sur les frontières du Nord et de l'Est, une dans le Midi. L'armée du Nord, commandée parle maréchal Rochambeau, était formée de 76 bataillons et 46 escadrons; l'armée du Centre, commandée par Lafayette, était composée de 78 bataillons et 46 escadrons; l'armée de l'Est, sous les ordres du maréchal Luckner, était de 70 bataillons et 46 escadrons; enfin, l'armée du Midi, sous le commandement du général Montesquieu, devait comprendre 60 bataillons et 21 escadrons. Total : 284 bataillons et 159 escadrons. D'après ce que nous avons dit précédemment, il est inutile de faire remarquer que ces nombres représentaient un cadre de formation plutôt qu'une réalité. Les bataillons, en effet, ne contenaient que trois cent cinquante à quatre cents hommes, c'est-à-dire beaucoup moins que l'effectif régulier de guerre, qui doit être de mille à douze cents hommes avant l'entrée en campagne. On doit, en conséquence, comprendre, sans peine, pourquoi les généraux, auxquels revenait la responsabilité des opérations militaires, étaient si peu disposés à commencer les hostilités.

Le défaut de nombre n'était pas la seule cause de faiblesse qu'on remarquait dans l'armée de ligne. Un esprit de défiance, malheureusement trop justifié, faisait que les soldats avaient presque tous leurs officiers en suspicion. De là une disposition à voir partout de la trahison; de là un relâchement de la discipline et des tendances à la désobéissance dans les cas difficiles, qui ôtait aux chefs leur liberté d'action. Ajoutons que celte armée, quoique ne manquant pas d'instruction, n'avait cependant que celle des évolutions de paix ou de parade ; enfin elle était, comme toutes les troupes qui ont longtemps habité des casernes, dépourvue de vigueur physique. Les bataillons de volontaires étaient tout diflérents et sous le rap-

port de la vigueur et sous celui du moral ; ils étaient pleins d'énergie, d'entrain et de confiance. {Mém. du maréchal Saint-Cyr^ introduction.) Mais à Tépoque où nous sommes, ces bataillons étaient loin d'être nombreux.

Cependant c'était une bonne mesure que d'avoir distribué aux généraux des commandements qui les appelaient à organiser euxmêmes les corps dont ils devaient se servir. Aussi, à peine nommés, ils s'occupèrent à tirer le meilleur parti des éléments qui leur étaient confiés, à rendre la confiance aux troupes et à renforcer les bataillons. On forma pour la première fois de l'artillerie à cheval. « Deux compagnies furent créées, dit M. Lafayelte dans ses- Mémoires : l'une à l'armée de Luckner, commandée par le capitaine Chanteclair ; Tautre à l'armée de Lafayette, sous le capitaine Barrois. Les pièces de huit furent substituées à celles de trois, qui était le calibre prussien. On aime à retracer l'origine d'une institution qui a rendu de si grands services à nos armées. Pour tenir au complet les escadrons et bataillons de guerre, on laissa en garnison le dernier escadron et le 2** bataillon de chaque régiment, sur lesquels se dirigeaient les recrues. Au premier bataillon, commandé par le colonel, on réunit deux bataillons de volontaires nationaux. Les secondes compagnies de grenadiers formèrent avec des grenadiers volontaires des bataillons de réserve. On créa des bataillons de chasseurs à pied et des compagnies franches. La cavalerie était manœuvrière et bien montée. Les corps d'artillerie et du génie étaient sans contredit les premiers de l'Europe. Les soldats, les sous-officiers, ainsi que les officiers patriotes, étaient pleins de zèle ; mais tout s'entravait par la malveillance ou l'indécision des aristocrates, qui balançaient à déserter ou qui attendaient le moment de rendre la désertion utile à leur parti. En vain le ministre, les généraux, les avaient-ils adjurés au nom de l'honneur de s'en aller en sûreté ou de rester fidèles. Jamais ils n'eurent à se repentir de leur confiance en ces paroles. Beaucoup d'exemples pourraient être cités, comme celui de ce capitaine de 6° régiment d'Armagnac, qui, confessant sa haine de la révolution, avouait qu'il n'était retenu que parce que, sous l'ancien régime, M. de Bouille n'avait pas pu obtenir la retraite due à ses blessures dans les colonies, a Eh bieUf lui répondit Lafayette, la justice qui vous fut refusée « par le gouvernement que vous regrettez va vous être rendue par « le gouvernement que vous ne voulez pas servir. » Mais au lieu d'être touchés par ces traits de loyauté réciproques, la plupart des officiers émigrants attendaient ou que des fonds publics fussent dans leurs mains, ou que leur désertion au moment d'une affaire

590 (avril 1792) assemblée législative.

i)ût désorganiser les corps. Pour ne citer que deux exemples parmi tant d'autres et dans la même année, le colonel commandant à Longwy, après avoir longtemps fait le patriote, emporta, en désertant de la place, 6,000 livres que le général en chef lui avait confiées pour avoir des intelligences ; et presque tous les ofliciers de Royal-Suédois, dont il faut excepter le colonel et quelques autres gens d'honneur, attendirent pour déserter à l'ennemi la nuit même où le premier détachement de Tarmée du centre, sous le général Gouvion, passa la frontière avec la confiance d'avoir une affaire le lendemain. Cette trop juste méfiance à l'égard d'une grande partie des officiers rendait notre position incertaine et pénible. »> {Mém., tome in, p. 297.)

Il paraît, d'après l'ordre que l'armée de Lafayette observa dans «a marche rapide sur Givet, que les soins de ce général pour rétablir la confiance et la discipline avaient jusqu'à un certain point réussi ; mais il n'en était pas de même dans le corps de Rochambeau, comme on va le voir par le récit des événements militaires.

Les ordres du ministre de la guerre, ou plutôt de Dumouriez, dont M. Degrave n'était en quelque sorte que le premier commis, ne permettaient ni hésitation, ni calcul. Ils avaient été transmis aux généraux qui devaient commander les corps d'invasion en même temps qu'au général en chef Rochambeau. Le ministre prenait en réalité le commandement de l'armée.

« D'après le plan de campagne qui était très-simple, dit Dumouriez, il devait y avoir deux vraies attaques et deux fausses, Lafayette devait, avec dix mille hommes, déboucher par Givet et aller s'emparer de Namur, où il n'y avait alors qu'un bataillon wallon dont plus de la moitié avait conjuré de désertera l'apparition des Français. Lafayette devait ensuite se porter sur Bruxelles ou sur Liège... Le lieutenant général Biron devait partir de Yalenciennes avec dix mille hommes sur Mons et de là sur Bruxelles. « C'étaient là les ^eux vraies attaques. » Trois mille cinq cents hommes devaient en même temps partir de Lille, prendre Tournay et rejoindre Biron... Enfin, douze cents hommes devaient sortir de Dunkerque et se porter sur Furnes.. . » [Mém., t. JI, p. 229.) Dumouriez ajoute qu'il espérait surprendre les Autrichiens ; mais il se trouva qu'ils étaient partout prévenus, soit par la bouche des déserteurs, soit par des communications officieuses, soit par les bavardages des salons de Paris, soit de toute autre manière.

Le 27 avril, le général Biron partit de Yalenciennes, et marcha sur la route de Mons avec dix bataillons et dix escadrons. Le 29, il s'empara de Quiévrain, que personne ne défondait. Puis il se porta

Page 1