‹ Histoire parlementaire de la Révolution française (volume 3)Chapitre 59 sur 69 · ÉCHECS DE LILLE ET VALENCIENNES · texte numérisé non relu

ÉCHECS DE LILLE ET VALENCIENNES

vent être considérés comme une expérience de plus, tendant à prouver qu'il n'y a de bonne armée que celle qui représente exactement, sous le triple rapport de Torganisation, de la direction et de l'esprit, le principe ou le système social qu'elle est destinée à défendre. A un principe nouveau, il fallait non- seulement une armée nouvelle, mais un système de guerre nouveau. Il fallait, sous le rapport du moral, que tous, officiers et soldats, se sentissent de même origine, c'est-à-dire d'origine révolutionnaire; que tous se sentissent dévoués au même but et dans une solidarité complète nonseulement entre eux, mais encore avec la nation. Il fallait que l'organisation répondit à ces sentiments, et que la direction militaire leur offrît une satisfaction proportionnée à leur énergie. En fait, l'hijstoire des systèmes militaires adoptés en divers temps et en divers lieux prouve que toujours les armées ont été instituées conformément à l'état social qu'elles étaient appelées à défendre. Or, il n'en était pas ainsi dans l'armée française au moment où nous sommes. L'armée était divisée d'opinions; elle était composée d'éléments aussi divergents que les opinions; et la direction, qui appartenait aux généraux, était calculée d'après les anciens principes du gouvernement monarchique : elle manquait de décision, d'enthousiasme et d'élan. Dans de telles circonstances, les échecs que nous venons de raconter étaient peut-être inévitables. Cependant, quelque fâcheux qu'ils fussent, ils eurent un résultat utile. Ils donnèrent aux ennemis une confiance excessive et le plus profond mépris pour l'armée française. Ils leur persuadèrent que pour vaincre ils n'auraient qu'à se présenter, et les encouragèrent à cette invasion de la Champagne, qui se termina pour eux par une retraite inattendue.

Chap. II. — Effet produit par ces événements à Paris. — Le peuple les attribue à la traliison, l'assemblée à l'indiscipline. — Rapports des généraux. — Articles incendiaires de Marat. — Il est décrété d'accusation ainsi que l'abbé Royou. — Décrets sur les prisonniers de guerre; — sur la discipline; — sur les officiers déserteurs. — Rochambeau remplacé par Luckner. — Servan ministre de la guerre. — Mesures prises en vue de la guerre. — Marine.

Le bruit des malheureux événements de Lille se répandit à Paris dans la matinée du 1" mai. On disait que Th. Dillon avait été pour attaquer Tournay avec un détachement de quinze cents hommes ; qu'il était tombé dans une embuscade ; que trois cents hommes avaient été taillés en pièces ; que Th. Dillon avait été hautement accusé d'avoir trahi, et que les soldats et le peuple de Lille

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avaient fait justice de lui, de son aide de camp (ce qui se trouva faux) et d'un officier du génie qui l'accompngnait. On ajoutait que le peuple avait également massacré six prisonniers autrichiens et un prêtre réfractaire de Lille. [Revue de Paris, n° CXLVII.) Il paraît qu'on ne savait rien encore de ce qui s'était passé du côté de Valenciennes.

assemblée nationale. — SÉANCE DU l^"" MAI. — L'asscmlilée, préoccupée de ces bruits, ne prêtait qu'une faible altenlion aux députations qui, selon un usage en quelque sorte journalier, se succédaient à la barre et venaient apporter leurs dons patriotiques. Vers deux heures après midi, le ministre de la guerre, M. Degiave, entra dans la salle et demanda la parole. Il lut d'abord une lettre du maréchal de Rochambeau :

a Valenciennes, le 29 avril, à onze heures et demie du soir.

«J'ai reçu les ordres du roi, en date du 15 avril, pour rassembler, du l^"" au 10 mai, trois camps: l'un, de dix-huit mille hommes, à Valenciennes; l'autre, de quatre ou cinq mille hommes, à Maubeuge ; et le troisième, de trois ou quatre mille hommes, à Dunkerque.

« La guerre a été déclarée le 20; les ministres ont retardé mon départ jusqu'au 21, et je suis arrivé le 22 à Valenciennes, porteur de ces ordres, à l'exécution desquels je n'ai pas perdu une minute. En arrivant, n'ayant pas encore reçu la proclamation ofli-»ciclle ni l'ordre pour les hostilités, j'ai écrit à Mons pour convenir, avec le commandant des troupes du roi de Hongrie, de laisser le cordon respectif dans l'état actuel, pour éviter de fouler le peuple des deux nations dans les communautés d'un territoire aussi mêlé, et de ne commettre d'hostilités que lorsque, de part ou d'autre, il conviendrait de commencer les opérations militaires, et de faire ce qu'on appelle une franche guerre : celte proposition a été acceptée.

« Le surlendemain de mon arrivée, j'ai reçu un courrier avec une instruction du conseil, prise unanimement, et les ordres du roi, contenus dans les dépêches de MM. Degrave et Dumouriez. Cette instruction m'ordonne « de remettre sous le commandement de M. de Biron un corps de troupes, sous le nom d'avant-garde ou de première ligne, composé de dix bataillons et de dix escadrons, pour se présenter, avant le 30, devant Mons; un pareil corps de dix escadrons doit se présenter, aux ordres d'un maréchal de camp, devant Tournay, à la même époque; et un détachement de douze

RAPPORTS DBS GÉNÉRAUX. 595

c?nfs hommes doit partir de même du camp ou du cantonnement de Dunkerque pour se présenter à Furnes. » On m'ordonne de rassembler, le plus tôt possible, à Valenciennes, le reste des troupes que je pourrai tirer des garnisons, et de me tenir prêt à marcher avec celte seconde ligne pour aller à l'appui de M. de Biron, 4u succès duquel, par les intelligences que le conseil a dans le pays,, on est presque assuré.

« Arrivé seul, huit jours avant le commissaire-général faisant les fonctions d'intendant, sans aucun chef d'administration pour toutes les parties de subsistances, j'ai passé jour et nuit à presser l'exécution des ordres du roi, à vaincre tous les obstacles, et à faire ce que l'on appelle l'impossible. Les officiers généraux, mon état-major, le peu de commissaires des guerres qui se trouvaient ici et les corps administratifs de Yalenciennes, m'ont secondé avec beaucoup de zèle.

« Le corps de M. de Biron a cantonné, le 27, aux environs de Yalenciennes; celui de Lille s'y est rassemblé le même jour, et j*espère que celui de Dunkerque, d'après les ordres envoyés à M. Delbecq, en a fait autant.

« Le 28, M. de Biron s'est emparé de Quiévrain ; il en est parti, le 29 au matin, pour se présenter devant MonSj les ordres et instructions des ministres lui ayant été adressés directement.

« M. Berthier, témoin oculaire et porteur, sans doute, de ces dépêches, m'a dit verbalement « qu'il comptait se retirer cette nuit derrière Quiévrain, ayant trouvé une force imposante de l'ennemi sur la hauteur en deçà de Mons. »

« M. d'Aumont, qui a également reçu une instruction et des ordres directs des ministres, rendra compte sans doute de ce qi i est arrivé au détachement commandé par M. Théoba'd Dillon. Tout ce que je sais, par les nouvelles que j'ai reçues de Lille, c'est qu'il a été fort maltraité, sans en avoir des détails bien circonstanciés. Je n'ai encore aucune nouvelle du détachement de M. de Garl, maréchal de camp, partant du camp de Dunkerque sur Furnes ; j'espère qu'il aura trouvé moins d'opposition.

« Les gardes nationales et troupes de ligne ont marqué le plus grand zèle et la plus grande ardeur dans cette marche, quelque fatigante qu'elle ait été, et quoiqu'elles aient manqué de beaucoup d'objets par la précipitation d'un pareil mouvement, devancé de plus de quinze jours, et par le défaut de préparatifs qu'on aurait pu faire si le temps l'avait permis, et qui avaient été ordonnés à mon arrivée. "

c( P. S. L'on apprend dans le moment que M. de Biron prend le

396 (!*'' MAI 1792) assemblée législative.

parti de rester dans la position qu'il a prise vis-à-vis de l'ennemi,

à deux lieues au delà de Quiévrain.

« Pour copie conforme au journal de M. le maréchal : — Signé : C. Berthier, adjudant-général de jour de l'armée du Nord. »

Le ministre continue. Un détachement de la garnison de Lille en est sorti, le 28 au soir, pour se porter vers Tournay. Ce détachement a rencontré les ennemis environ à trois lieues hors de la ville ; et voici la triste issue du combat, tel que le compte en est rendu dans la lettre de M. Ghaumont, adjudant général, à M. Rochambeau.

Copie de la lettre de M. Chaumont, adjudant général, datée de Lille, le 29 avril 1792, à 11 heures du matin.

« Les troupes de M. Dillon ont été chassées dans Lille, dans la déroute la plus horrible ; la moitié des hommes et des chevaux morts et blessés sur la route de fatigue et de coups. M. d'Aumont monte à cheval pour rassembler ce qui reste des seconds bataillons et la garde nationale, pour empêcher que Tennemi ne poursuive jusque sur la place d'armes. On crie à la trahison ; je suis victime de ces indignes calomnies. — Pour copie, le maréchal Rochambeau. »

Le rapport verbal d'un officier envoyé à M. Rochambeau évalue la perte de deux cent soixante à cinq cents hommes, tués ou blessés. Tel est le fâcheux événement que les ennemis de la constitution ne manqueront pas d'exagérer. Cependant il est du nombre de ceux auxquels nous devons nous attendre, car la guerre n'est qu'une suite de revers et de succès ; et c'est dans les moments de revers où le courage doit le plus se développer : mais il est des malheurs qu'on peut prévoir, dont le danger est imminent, et dont les conséquences seraient de désorganiser la force, si l'assemblée, par les mesures les plus fermes, ne se hâtait d'y remédier.

Il paraît que M. Théobald Dillon, maréchal de camp, qui s'était jusqu'à ce moment montré aussi zélé pour le service qu'attaché au maintien de la constitution, a trouvé la mort près de la ville qui devait protéger sa retraite, et qu'il a péri de la main des hommes pour lesquels et avec lesquels il venait de combattre. (L'assemblée frémit d'indignation.) Ce cruel événement m'est connu par la note de l'adjudant général que j'avais envoyé auprès de M. le maréchal Rochambeau, et par la lettre de M. d'Aumont à ce général, dont voici les copies :

« J'adresse au ministre de la guerre la copie d'une lettre que M. le maréchal de Rochambeau a reçue de M. d'Aumont, aujour-

llAfl'OhTS DES GÉNÉRAUX. 507

d'hui à une heure du matin, au moment de mon départ, et ses dél>èclies fermées.

« Cette lettre a été apportée par un officier du régiment des chasseurs de Languedoc, qui a eu les plus grandes peines à sortir de Lille, et qui a ajouté verbalement que M. Théobald Dillon, maréchal de camp, avait été massacré dans une grange où Tinsurreetion, manifestée pendant la déroute des troupes, l'avait forcé de se sauver; que M. Chaumont, son aide de camp, frère de l'adjudant général (c'était une erreur qui fut constatée plus tard : M. de Chaumont avait été menacé, mais il avait échappé) ; que M. Berlhois, officier du génie, un curé et quelques chasseurs tyroliens, faits prisonniers, avaient été pendus à Lille (Pindignation de l'assemblée est manifestée par un mouvement plus violent que le premier) ; qu'au moment de son départ, l'insurrection était encore très-forte.

(( L'adjudant général de l'armée, »

Copie de la lettre de M. d'Âuniont à M. le maréchal de Rochambeau, reçue à Valenciennes^ le 30 avril^ à une heure du matin.

tf

tt Monsieur le maréchal, M. Chaumont vous a déjà rendu compte de l'événement malheureux de ce matin ; tout est ici dans la fermentation la plus cruelle; je fais tous mes efforts pour rétablir le calme; puissé-je être assez heureux pour y réussir! M. Berthois est mort. Nous n'avons pas encore l'aperçu net de la perte réelle, tant en hommes qu'en chevaux. Les bataillons et escadrons sont si fatigués, qu'il est impossible qu'ils partent demain ni après, peutêtre, pour vous rejoindre. Envoyez-moi, monsieur le maréchal, des ordres qui puissent fixer ma conduite. Si mes succès et mes lumières égalaient mon patriotisme, je pourrais peut-être être utile; mais malheureusement le zèle ne suffit pas dans un pareil moment. Je suis avec respect, etc.

« J'apprends que Dillon est mort.

« Pour copie conforme à la lettre qui m'a été communiquée par le maréchal Rochambeau. Signé : Alex. Berthier, »

Le ministre termina, au milieu du plus profond silence, en demandant « qu'il fût institué, auprès des armées, des moyens de stice plus prompts que les jurys tels qu'ils sont établis, et que application de la peine au délit fût faite par des jurés militaires. » L'assemblée était profondénient émue; elle était, en même temps, indignée et consternée par ces revers inattendus, dit M. Dumas; mais elle jugea de sa dignité et de son devoir de se montrer calme et comme supérieure aux événements. Elle se borna à renvoyer les TOME VII. 34 '

pièces apportées par M. Degrave et ses propositions aux comités militaire, diplomatique et de législation.

Le môme jour, à la séance du soir, on lut une lettre de la municipalité de Valencicnnes. Voici ce qu'elle contenait :

« Nous ne pouvons vous rendre la position critique et alarmante où se trouve notre ville. L'année a dû subitement se replier sous nos murs, et prendre logement et nourriture chez nos concitoyens, se trouvant tellement harassée de fatigue, qu'il lui fut impossible de se rendre au camp d'observation, à une lieue de la ville du côté de l'intérieur : notre courage, notre dévouement à la chose publiblique, nous ont soutenus dans ce moment de crise. Il est des faits que nous ne pouvons vous dissimuler : c'est que les vivres et les munitions ne se trouvaient pas à leur destination ; c'est que des bataillons des gardes nationaux soldés, destinés à attaquer, se trouvaient sans fusils, au moins la plus grande partie sans être en état. 11 devient de la plus grande importance que notre armée soit promptement refortifiée; qu'il soit donné, dans la partie des vivres et subsistances militaires,- les ordres les plus précis pour que le service s'en fasse avec la plus grande exactitude. Valenciennes étant la première ville frontière, il importe qu'elle soit soutenue et environnée dune force imposante. Nous n'osons entrer dans le détail de tous les faits qu'on nous rapporte : les dires, les mécontentements de l'armée, tant des troupes de ligne que des gardes nationaux volontaires, privés de nourriture pendant deux ou trois jours, et les défiances qui en sont résultées, les murmures que nous entendons de toute part, exigeraient une grande étendue, et nous ne pouvons apprécier la vérité de tout cela. Nous vous conjurons, messieurs, de vouloir bien envisager si ce ne serait pas le moment de décréter et exécuter l'envoi des commissaires civils de l'assemblée nationale, pour se concerter plus particulièrement avec les chefs de l'armée, et pour s'assurer des troupes.

« Vous voudrez bien, messieurs, excuser le désordre de notre lettre et la précipitation avec laquelle nous vous l'adressons, de concert avec les membres composant le directoire du district, qui sont encore ici assemblés avec nous, et qui ont également résisté aux fatigues et aux assauts de cette journée.

M Les officiers municipaux et les membres du directoire du district de Valenciennes. m

Aussitôt, Chéron demande que le ministre sou appelé, séance tenante, pour rendre compte de l'état des approvisionnements de la place de Valenciennes. (Adopté.)

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