‹ Histoire parlementaire de la Révolution française (volume 3)Chapitre 60 sur 69 · EFFET PRODUIT A PARIS. 3S · texte numérisé non relu

EFFET PRODUIT A PARIS. 3S

Le président annonce que Arthur Dillon^ cousin du général mort, einande ù être entendu h la barre. Il est inlroduit. Dans un cliscours que beaucoup de gens crurent préparé, il invoque la justice de l'assemblée, et la supplie de punir les assassins de son cousin.

Le ministre de la guerre paraît à son tour, et donne lecture d'un élat des approvisionnements de la place de Yalenciennes. Il le dépose sur le bureau (Renvoi aux comités.)

Pendant que ces choses se passaient à l'assemblée, la nouvelle

répandait dans Paris. Il paraît que, dès le premier moment, le massacre de Diilon et des prisonniers autrichiens excita un sentiment général d'horreur. Des attroupements se formèrent, et on se mit à crier qu'il fallait donner un grand exemple et réprimer ces onteux actes de désordre; que si Tiiéobald Diilon avait trahi, il allait l'arrêter et l'envoyer devant des juges, etc. Ce fut sans doute ce sentiment public qui poussa A. Diilon à la barre de l'assemblée. Néanmoins, les Hérolutions de Paris disent que tout ce grand bruit était le fait de déclamateurs salariés qui venaient tàter l'opinion du peuple. (N° CXLVII.) Il est très-pr,obable, en effet, qu'il se mêla dans la foule des agents de la police secrète entretenus par la cour; mais s'ils parlèrent hautement, comme le dit le journaliste, c'est que le sentiment public les y encourageait et accueillait leurs paroles.

Mais, d'un autre côté, parmi les hommes qui s'occupaient activement des affaires publiques, on se demandait la raison de ces échecs. Ou s'étonnait qu'en prenant l'offensive, on eût éprouvé des accidenta pareils à ceux qui résultent ordinairenient d'une surprise : «Il est bien difficde, disait-on, qu'il n'y ait pas trahison, suit du général en chef, soit des officiers qui commandaient sous lui, soit du ministre do la guerre, soit de la cour. » [RèDolutions de Paris, n" CXLVII). Cette opinion fut portée le lendemain par une dépulation à la barre de l'assemblée; on verra bientôt comment elle y fut reçue.

Le soir, au club des Jacobins, on s'entretint de l'afTaire qui occupait tout Paris. Chabot donna des détails sur l'événement de Lille. Selon sa narration, les quinze cents hommes commandés par Théobald Diilon avaient été surpris par sept mille Autrichiens embusqués dans un buis. « Un général, à moins de trois lieues de Lille, ajouta-t-il, ne devait-il pas savoir ce qui se passait à trois eues de lui? Ce n'est pas tout : les troupes attaquées, poursuites, n'avaient pas été secourues. Il est donc clair, disait-il en finissant, que le plus grand traître n'est pas Diilon; ce sont les grands généraux qui ont fait massacrer le petit traître, pour avoir l'occa-

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sion de solliciter la commission militaire qu'ils demandent aujourd'hui. » Après Chabot, Robespierre prit la parole. Son discours, corrigé et augmenté, figure, sous le titre : Des inoyens de faire utilement la guerre^ dans le premier numéro du Défenseur de la Constitution. Il ne renferme rien de remarquable. En voici cependant quelques passages, propres à donner une idée de l'esprit dans lequel il était conçu :

« Pour ranimer la confiance des soldats, suffit-il de blâmer leur défiance? Non, il faut en faire cesser les justes causes. Pouvez-vous leur faire oublier que la révolution a été faite contre la nob'esse, et que c'est la noblesse qui est à leur tête? Pouvez-vous effacer de leur esprit toutes les perfidies de la cour et des ennemis de la ronstitution? Donnez-leur donc des chefs en qui ils aient confiance. Il en est un qui semble porté par Topinion publique : Luckner paraît n'avoir que l'ambition de vaincre...

« Un chef de faction ne peut être celui de l'armée du peuple, à moins qu'on ne veuille immoler le peuple à cette faction

« ...On a affecté d'imputer à leur indiscipline des échecs évidemment préparés par la perfidie. Pourquoi feindre d'en douter encore? n'est-il pas notoire que les ennemis, prévenus de notre attaque, nous attendaient à Mons et à Tournai avec des forces imposantes? n'est-il pas notoire que nos troupes manquèrent de vivres, et que la disette fut aussi fatale à nos soldats que le fer de nos ennemis? Eh bien! on oublie tout cela pour présenter les défenseurs de la patrie comme les assassins d'un officier fidèle et patriote

« ...Je crains plus que personne ces scènes sanglantes, remède horrible et fatal du plus grand des maux auxquels un peuple puisse être exposé : aussi le but de ces observations est-il de déterminer le gouvernement à les prévenir par des moyens compatibles avec le salut de l'État, et à ne point abandonner à la vengeance nationale et à l'impétuosité du patriotisme outragé le soin de venger des désastres qu'il doit lui épargner. Ce que je veux dire, c'est que, pour remplir celte tâche, il faut, non pas assurer l'impunité des traîtres, mais rendre la trahison impossible. Il faut faire cesser les motifs de la défiance publique, et non la punir comme un crime, ce qui ne ferait que la justifier et l'augmenter »

Collot-d'IIerbois prit la parole après Robespierre. Son discours, fort long, roula tout entier sur la justification que les événements venaient donner à l'opinion qui ne voulait pas la guerre d'attaque, à l'opinion (jui craignait, non pas la guerre, mais la manière dont on la gouvernerai t.

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Telle fut la première séance des jacobins. On y discourut longuement, mais on n'arrêta rien. Dans une autre réunion, aux Cordeliers, on procéda tout autrement, comme le prouve la séance de rassemblée nationale du 2 mai.

SÉAivcE DU 2 MAI, AU MATIN. — Quatre ou cinq pétitionnaires sont admis à la barre ; c'étaient Mommoro, Vincent et quelques autres cordeliers.

L'orateur de la députation. Nous prions l'assemblée de vouloir bien entendre des observations d'où dépend peut-être le salut de la patrie. Trois cents de nos frères ont péri. Ils ont eu le sort des Spartiates aux Thermopyles. La voix publique, toujours plus sûre que la voix ministérielle, nous fait croire qu'ils ont été victimes

d\ine trahison (Cent voix s'élèvent : Chassez ces coquins!

chassez!)

Les cris se prolongent. Les pétitionnaires, poussés par les huissiers, sortent au milieu du tumulte. Albitte, Lecointre, Thuriot, réclament en vain la parole. On demande qu'ils soient eux-mêmes rappelés à l'ordre. L'assemblée passe à l'ordre du jour.

On lit diverses lettres relatives aux événements de la frontière du Nord, mais elles ne contiennent aucun détail. Il en résulte seulement que ce fut dans le moment où s'opérait le mouvement de retraite que le désordre commença dans les troupes de Théobald Dillon.

. — La démarche que nous venons de rapporter, et qui fut si brusquement interrompue, fut considérée par beaucoup de gens comme inspirée plutôt par le calcul que par le patriotisme. S'il en fut ainsi, elle obtint tout le succès que les auteurs pouvaient en espérer. Le mot de trahison avait été prononcé à la barre de l'assemblée. Il retentit dans tout Paris, dans toute la France. L'opinion se partagea. La partie la plus ardenje et en même temps la plus remuante de la population crut à la trahison. Mais quels étaient les traîtres? Les uns accusaient Rochambeau; les autres, les officiers en masse; d'autres, le ministre de la guerre; et tous faisaient remonter leurs accusations jusqu'à la cour, jusqu'à ce fameux comité autrichien que nous verrons bientôt dénoncé publiquement. Quant à la partie de la population plus calme, c'est-à-dire la bourgeoisie, elle ne considérait, dans le fait, que l'horreur du fait lui-même. Son indignation était si grande, qu'un contemporain assure qu'il n'a manqué, en cet instant, qu'un homme, et que « le moment aurait été décisif pour la couronne si elle avait eu auprès

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d'elle un homme hardi et entreprenant. » {Mém. de Vaublanc, t. I, p. 408.) Il paraît que cette disposition réactionnaire d'une partie de la population, qui existait surtout, dit Vaublanc, dans quelques bataillons de la garde nationale, dans la garde suisse et dans la garde du roi, devint au bout de quelques jours générale dans la bourgeoisie, et par suite réellement menaçante, puisque le Patriote français se crut obligé d'y faire de l'opposition. L'article suivant nous indique quels étaient les discours de cette portion du public.

« Les patriotes, dit le journaliste (n" du iO mai), les patriotes révèrent la déclaration des droits, mais ils veulent qu'on obéisse en tout à la constitution; ils veulent la souveraineté du peuple; ils gémissent de ce que la constitution l'a rendue, hors le cas d'élection, presque illusoire, mais ils ne veulent de réforme à cet égard qu'avecla constitution. Voilà pourquoi les patriotes accolent toujours ces deux mots : liberté et constitution^ égalité et constitution, parce que ces mots ne sont pas toujours malheureusement synonymes. Les patriotes aiment le peuple, mais ils ne le flattent pas; ils aiment le peuple, mais ils veulent qu'il obéisse à la loi, et qu'il soit puni lorsqu'il ne lui obéit pas. Ils veulent la tranquillité, le maintien des propriétés comme les modérés. Ils veulent le règne de la loi, mais ils veulent aussi, et d'abord, le règne de la raison. A entendre les modérés, il faudrait sans cesse déployer le drapeau rouge pour ramener le peuple à son devoir. Les patriotes veulent qu'on éclaire le peuple, et qu'on se serve rarement et à la dernière extrémité de la loi martiale. Ils croient que la base principale d'un gouvernement libre est la confiance, et qu'on n'obtient celte confiance que par la persuasion. »

Cependant, les journaux patriotes donnaient des explications sur les événements de Lille. Ils ne faisaient que répéter les bruits qui couraient dans celte ville. Nous croyons utile de les recueillir, car s'ils ne justifient pas les violences commises, ils donnent au moins la raison de la terrible colère qui succéda à la honte de la déroule.

« Il ne s'est pas tiré de notre côté, écrivait-on de Lille, un seul coup de fusil, ni un seul coup de canon; l'ennemi, dix fois supérieur en nombre, profitant de l'avantage que lui fournissait la trahi-; son du chef des Français, s'est avancé sur deux colonnes et a enveloppé, battu en face et des deux côtés, noire armée, qui a éléobligée de prendre la fuite api es que le général, M. Dillou lui-même, a eu jeté répouvante en criant : Sauve qui peut! Notre cavaU'rie, dans cette alTreuse débâcle, a fait autant de mal à l'infanterie que l'ennemi lui-même. Vers les onze heures, notre cavalerie, qui fuyait à

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