RAPPORTS DES GÉNÉRAUX
les dix heures du soir, je vis les 5e et 6" régiments de dragons monter à cheval sans que j'en eusse donné Tordre, et se porter avec précipitation vers la gauche du camp, où ils se mirent en bataille et immédiatement après en colonne : j'arrivai à toutes jambes pour demander ce qui occasionnait un mouvement si bizarre, et je fus emmené par cette colonne que je cherchais à arrêter, et qui s'en allait au grand trot, en criant: Nous sommes trahis. Je fis plus d'une lieue avec elle sans parvenir à m'en faire obéir. J'y réussis enfin : je la reformai dans une plaine entre Boussu et Orun; je lui fis honte de cette honteuse démarche; et à trente ou quarante dragons près, je ramenai le reste au camp. M. Dampierre avait contenu la plus grande partie de son régiment (le o* de dragons). Les fuyards arrivèrent jusqu'à Valenciennes, en criant toujours qu'ils avaient été trahis, et que j'avais déserté à Mons. Je n'ai pu pénétrer le criminel mystère de cette alarme; j'ai su seulement, sans savoir qui, que l'on avait fait monter les dragons à cheval, en répandant qu'un gros corps de cavalerie était dans le camp. Le 50, au point du jour, je commençai ma retraite, et je donnai le commandement de mon arrière-garde à M. Rochambeau, maréchal de camp, et à M. Froissy, colonel au 5^ régiment de hussards, sous ses ordres.
« Je ne puis donner trop d'éloges à la conduite ferme et intelligente de M. de Rochambeau, et je trouve quelque consolation à déclarer publiquement que je lui dois, ainsi qu'à iM. de Froissy, le bonheur d'avoir fait ma retraite jusqu'à Quiévrain sans avoir été entamé le moins du monde. J'arrivai à Quiévrain avec la tête de l'arrière-garde, et j'y trouvai M. Fleury, maréchal de camp, que M. le maréchal de Rochambeau y avait envoyé au-devant de moi ; je l'y laissai, et je fus mener l'armée à son ancien camp de Quiévrechain. Elle n'y était pas encore tout entière, que le bataillon de gardes nationales qui gardait Quiévrain en fut dépossédé par les houlans, qui vinrent tirer des coups de pistolet jusque sur le front du camp. Les troupes commencèrent alors, dans le p'us grand désordre, une fusillade qui n'avait point d'objet, les houlans s'étant promptement retirés, mais qui fut très-difficile à arrêter.
« M. Fleury fit marcher le 68^ régiment pour s'emparer de Quiévrain; mais, malgré l'intrépidité de ce général, dont le cheval fut tué, criblé de coups de fusil, et qui fut blessé lui-môme, il ne put y parvenir. Le désordre augmentait dans la ligne, et le soldat, hors d'état de combattre, voulait retourner à Valenciennes. Je crus que le seul moyen de ne pas perdre le camp était d'attaquer Quiévrain une seconde fois et de le garder à quelque prix que ce fût. J'y menai moi-même le 40« régiment d'infanterie, qui, après des
prodiges de valeur, se rendit maître de Quiévrain et en chassa les ennemis. Mais il lui fallait du secours pour s'y maintenir. J'avais droit alors de croire que je pourrais conserver le camp et que nous n'aurions pas la douleur de Tabandonnerà l'ennemi, et je mehâlal d'aller chercher deux bataillons d'infanlerie pour les mènera Quiévrain; mais je les trouvai tellement épuisés de fatigue, qu'il me fut impossible de les ramener, et je relournai rechercher h Quiévrain le brave 49^ régiment, avec lequel je rentrai après toute l'armée. On pouvait craindre à Valenciennes ce qui était arrivé à Lille. J'ai cru devoir employer le reste de mes forces pour éviter de si grands malheurs, et ne pas devoir me dérober à la justice et à la fureur du peuple et du soldat, dont toute la colère se portait sur les officiers généraux.
a Je fus seul droit à l'hôtel de ville me réunir aux corps administratifs, pour maintenir l'ordre, ce que l'on pouvait difficilement espérer. Je reçus des marques d'estime consolantes des habitants, et, quoique avec beaucoup de peine, je fus encore écouté par le soldat. Il était d'une extrême importance de déblayer Valenciennes de la quantité de troupes qui s'y étaient réfugiées, dont quelquesunes ne voulaient pas sortir. Nous y avons réussi, et tout est tranquille. Les ennemis ont perdu, par les coups de fusil, plus de monde que nous ; mais nous en avons perdu morts de faim et de fatigue.
« J'ai appris, en rentrant, que M. le maréchal de Rochambeau s'était porté, avec quelques escadrons, sur les hauteurs de Sainte- Sauve, près Valenciennes, pour favoriser notre retraite, et qu'il avait élabli son quartier général à Sainte-Sauve. J'ai été y prendre ses ordres : il m'a chargé du déblaiement de Valenciennes, et n'a pas désapprouvé ce que j'avais fait pour le commencer.
« Le camp a été pillé par les houlans; nos effets de campement perdus et nos équipages. J'entrerai sous peu de jours dans de plus grands détails. Je resterai près de M. Rochambeau tant qu'il me jugera utile. Je n'ai rien à me reprocher; je ne crois pas que personne attaque ma conduite. Si elle excitait le plus l^^ger soupçon d'un tort, je demanderais avec instance détre jugé par une cour martiale; et, dans tous les cas, je ne puis plus continuer à servir que comme soldat, tant que ma patrie sera en danger
« MM. Chartres et Montpensier ont marclié avec moi comme volontaires, et ont essuyé, pour la première fois, beaucoup de coups (le fusil de la manière la plus brillante et la plus tranquille.
« Signé le lieutenant général Biron. »
ARTICLES DE MÀRAT. 407
Maintenant, monsieur !e président, continue le ministre, j'observerai combien il est imporlant que les revers que nous venons d'éprouver tournent à l'avantage de l'armée. Puissent ces revers être les seuls qui fassent sentir à tous les citoyens qu'il n'existe pas une armée sans discipline, et qu'il n'existera jamais de discipline là où les officiers pourront être impunément insultés, où. la méfiance, les soupçons et les calomnies viendront les assaillir sans cesse. Je renouvelle ma demande sur les lois militaires et sur la protection que la loi doit accorder aux généraux, même dans les événements les plus désastreux, contre les fureurs et les égarements d'une portion du peuple.
M. Beugnot. Le premier devoir de l'assemblée nationale, lorsqu'il se manifeste un grand désordre public, est d'en chercber soigneusement la cause et d'en tarir la source. Vous avez frémi de ce qui s'est passé à Lille, et vous frémirez bien davantage quand je vous dirai qu'à votre porte on distribue au peuple une instruction ensanglantée; qu'on ose y proposer de massacrer vos généraux. J'en ai les preuves en main. C'est un libelle signé Marat et dont voici un passage : «11 y a plus de six mois que j'avais prédit que nos généraux, tous bons valets de la cour, trabiraient la nation, qu'ils livreraient les frontières. Mon espoir est que l'armée ouvrira les yeux, et qu'elle sentira que la première cliose qu'elle ait à' faire, c'est de massacrer ses généraux. »
Jf tez les yeux sur Lille, et vous verrez mise en pratique cette affreuse tbéorie, que nous avons à nous reprocher de n'avoir pas plus tôt réprimée. Ce sont les feuilles de Marat, de Carra... (Quelques murmures partent des deux extrémilés de la salle. — Un cri presque général s'élève dans l'assemblée : Oui, oui^ ce sont eux.) Oui, dis-je, ce sont ces écrivains qui ont provoqué tous ces désordres. Si l'on veut connaître quels sont les plus mortels ennemis de la pairie, les voilà ; ce sont ces prétendus amis du peuple qui prêchent des maximes, qui distribuent des écrits tout dégouttants de sang.
Comment aurez-vous une armée, comment aurez-vous un gouvernement, lorsque des écrivains qui osent s'appeler patriotes vouent les généraux à la mort, le roi au mépris du peuple, les représentants de la nation à son indignation ; lorsque plusieurs d'entre nous ont été impunément insultés aux portes de cette salle? Il est temps de savoir si ce désordre cessera, et laquelle des deux autorités doit fléchir, celle qui est créée pour nous protéger, ou celle qui nous déchire. L'intérêt de l'arniée, l'intérêt public, sollicitent un sévère exemple.
Cette horrible licence de la presse a déterminé plusieurs de nos
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collègues à en porter leurs plaintes au ministre de la justice. Je ne traduirai pas ici ses réponses; je vous proposerai un projet de décret pour prévenir qu'il en soit fait de semblables à l'avenir. Je demande que le ministre de la justice soit mandé sécince tenante, et qu'il lui soit enjoint d'ordonner aux accusateurs publics de poursuivre les auteurs et distributeurs des écrits qui provoquent la désobéissance aux lois, ainsi que les violences et voies de fait contre les magistrats publics. (On applaudit.)
M. Bazire. J'applaudis à la juste indignation de M. Beugnot contre les écrivains qui provoquent le meurtre. Je crois que ceux qui invitent au crime, comme ceux qui le commettent, doivent être également punis ; mais je pense que sa proposition ne peut être adoptée, car elle ne serait autre chose qu'une nouvelle édition d'une loi qui existe déjà, je veux dire de la loi faite par l'assemblée constituante sur les abus de la liberté de la presse. Mais ce qui n'est pas inutile, c'est de faire voir comment les véritables amis de la liberté, les véritables amis des lois se trouvent ici placés entre deux factions : celle des hommes avides de carnage, des malintentionnés qui se livrent à des excès, et de l'autre côté, le parti des intrigants qui voudraient profiter de ces désordres pour en tirer des conséquences plus dangereuses encore, c'est-à-dire pour faire porter atteinte à la liberté de la presse.
Rappelez-vous que ce fut après l'assassinat du boulanger François et au milieu de la juste indignation que cet événement avait causée qu'on a proposé la loi martiale. Je sais que cette loi est nécessaire, qu'elle tend à prévenir le mal par la crainte; mais c'est toujours un grand malheur de voir les législateurs se laisser entraîner par les circonstances dans la confection des lois générales. Une loi nouvelle sur les abus de la liberté de la presse est inutile : elle existe déjà, et nous devons avoir assez de confiance dans les fonctionnaires publics pour croire qu'ils la feront exécuter. Le plus grand mal que pourrait faire l'écrit de Marat qu'on vient de citer, serait le trouble qu'il pourrait jeter dans l'assemblée. (Murmures.) Oui, le peuple français a donné trop de preuves de sa générosité, de sa magnanimité, pour qu'on puisse croire que des écrits de cette nature ne tombent pas par l'indignation même qu'ils inspireront à tous les citoyens. Je demande donc que l'on passe à l'ordre du jour.
M. Vaublanc. Pour rappeler à M. Bazire l'état de la question, il suffit d'observer que la proposition de M. Beugnot n'a pas pour objet de faire une loi nouvelle, mais de prendre une mesure pour s'assurer de l'exécution d'une loi existante.
Ifoi
ARTICLKS J)I- M AU AT. 409
M. Beugiiot vous a cité un passage infâme d'un écrit intitulé : Murât; il aurait pu ajouter que le même écrivain invitait hier le peuple à porter le fer et la jlamme sur la majorité gatigrenée des représentants de la nation. Or, je demande si, dans un État libre, il est un attentat plus grand que d'abuser de la liberté de la presse pour faire circuler des invitations à un crime aussi atroce. L'autre jour, on vous a proposé, comme Tun des moyens les plus certains de maintenir Tordre public, d'instruire le peuple par des adresses. Je regarde aussi ce moyen comme le meilleur; mais quelle inconséquence serait la vôtre Fi, au moment que vous lui enverriez des instructions pour Tinviler au respect des lois, vous laissiez entre ses mains les écrits empoisonne's, les écrits qui trompent Thomme crédule et en font un scélérat quand la nature Tavait destiné à servir sa patiie. Hâtez vous donc d'arracher cette arme aux factieux ; ôtez au peuple le poison que ces écrivains mercenaires lui distillent, et alors vous pourrez avec fruit lui envoyer vos instructions.
Il est temps de dire aussi quelque chose sur la défiance qui s'est manifestée contre les généraux, et je supplie l'assemblée de me permettre d'arrêter un instant ma pensée sur cet objet. Il n'y a personne qui ne sache qu'une armée qui n'obéit pas aveuglément à ses chefs doit nécessairement être vaincue, parce que la tactique des temps modernes, la tactique que Frédéric a créée, et qui fait dépendre le succès d'une bataille plutôt de la régularité des mouvements que du nombre des coups de fusil, exige celte obéissance passive. Mais, dit-on, tant d'ofticiers ont déjà abandonné leurs drapeaux, ne doit-on pas craindre que d'autres trahissent encore? Je réponds qu'en faisant la guerre, vous avez dû prévoir tous les périls; que vous pouvez sans doute essuyer des trahisons, mais que nous ne devons pas oublier que la loi est faite pour les ofticiers comme pour les soldats, qu'elle atteindra même les chefs plus sûrement que les subalternes.
Choisissez entre une armée disciplinée, obéissante, laissant à la e soin de la punition des chefs qui pourraient trahir, et une armée sans cesse indisciplinée, qui se désorganiserait elle-même en immolant à ses déOances, sans aucun jugement, les bons comme les mauvais généraux. Ce n'est pas dune défaite que je gémis, elle doit ranimer notre courage; mais de cette défiance qu'ont montrée les soldats envers un ofiicier qu'ils avaient jusqu'alors le plus aimé. Cette défiance est mortelle, et elle peut placer la patrie sur le bord de l'abîme. J'appuie la proposition de M. Beugnot. (On applaudit et on demande que la discussion soit fermée.)