‹ Histoire parlementaire de la Révolution française (volume 3)Chapitre 7 sur 69 · NARBONNE · texte numérisé non relu

NARBONNE

tion clandestine de poudres qui se faisait, suivant lui, dans des souterrains de rhôtel de la guerre pour armer la nouvelle garde du roi qu'on organisait en ce moment, mais qui n'était pas encore constituée.

Les accusations dirigées contre Narbonne n'étaient pas tout à fait sans fondement, comme nous lavons vu déjà dans le volume précédent, et ainsi que nous l'apprennent quelques témoignages contemporains qui n'ont pas encore été cités, mais qui n'ont pas tous, il est vrai, le même caractère d'authenticité. Suivant ces derniers renseignements, Narbonne aurait en même temps visé à une espèce de protectorat, et poussé le roi à tenter une seconde évasion. Quoi qu'il- en soit de ces deux projets , qui ne sont pas cependant absolument contradictoires , voici ce que nous apprend, sur le premier, Bertrand de MoUeville : « Encouragé par la vanité qui lui était naturelle et par les conseils de madame de Staël, M. de Narbonne (dont le rapport sur la situation des frontières venait d'être imprimé et distribué et qui jouissait dans ce moment d'une grande popularité) demanda une audience à la reine. Il se flattait d'avoir plus d'influence sur cette princesse qu'il n'en avait eu sur le roi, qui ne lui avait jamais témoigné la moindre confiance. L'objet de cette audience était de lire à Sa Majesté un mémoire sur l'état de la France et sur la position critique du roi. Après s'être longuement étendu sur la difficulté de rétablir l'autorité royale et de sauver l'État, il proposa comme la seule ressource, de placer à la tête du gouvernement, en qualité de premier ministre, un homme qui, soit par bonheur et par adresse, ou même par un mérite réel, avait acquis une réputation d'habileté, de sagesse, d'activité... et qui jouissait d'une popularité assez grande pour contenir et diriger l'assemblée; un homme enfin qui joignait à tous ces avantages une fidélité inébranlable, un attachement sans bornes au roi et un dévouement absolu à tous ses intérêts. Un pareil homme une fois trouvé, les circonstances exigeaient que le roi et la reine plaçassent en lui une confiance entière et exclusive, sans cependant la laisser percer au dehors, et que Leurs Majestés lui accordassent le pouvoir de former un nouveau ministère, et de nommer aux différents emplois les personnes qu'il en jugerait les plus capables. »

La reine trouva cela fort beau, dit Bertrand de MoUeville, mais impraticable. Indépendamment même de toutes les autres difficultés, il lui semblait impossible de trouver un homme aussi merveilleux. Alors Narbonne se proposa lui-même. La reine, éclatant de rire, ne répondit que ces mots : Etes-vous fou^ monsieur de Narbonne ? I A l'appui de ces renseignements, viennent ceux que recevait le

^^0 (janvier 1792) assrmblèe législative.

comité de surveillance de l'assemblée législative, et que Chabot divulgua à l'occasion de la querelle qu'il eut au mois d'avril suivant avec les députés de la gironde et notamment avec Fauchet, qu'il accusait de complicité avec Narbonne. Ainsi qu'on le verra dans les séances des jacobins du mois d'avril, Fauchet reconnut que Narbonne avait des vues ambitieuses, mais il prétendit n'avoir aucune connaissance particulière des projets du ministre. Chabot est un témoin toujours fort suspect ; néanmoins il est impossible de croire qu'en mettant de côté ses exagérations et ses commentaires, il n'y eût pas quelque vérité dans ses dénonciations. Nous croyons donc utile d'analyser une partie de la déposition qu'il fil plus tard devant le tribunal révolutionnaire dans le procès des girondins, la partie même qui se rapporte au sujet qui nous occupe. Le projet de Narbonne, connu seulement, dit Chabot, de Merlin, de Bazire et de lui, qui formaient, dans le comité des recherches, une sorte de comité de sûreté générale, était « de faire nommer dans chaque département, par chaque administration, un conseiller du roi, parmi les hommes les plus remarquables par leur fortune, leurs talents et leur vertu. La proposition devait en être faite à l'assemblée par un homme jouissant de la confiance des deux côtés... Ces conseillers viendraient à Paris... le ministère serait remplacé par ces conseillers. Le ministre de la guerre seul resterait comme ministre principal... il y aurait une administration générale des finances, dont serait chargé peut-être Necker, peut être Clavière... On appellerait Lafayette au généralat... Alors on tâcherait de faire partir le roi... Le ministre principal, d'accord avec Lafayette, elle ministre des finances, se partageraient le gouvernement; il fallait passer par cet état pour arriver à la république ; mais surtout par la guerre avec l'Autriche, etc.. » [Bulletin du trib. révolut.^ séance du 5 bi'u maire.) Il est facile de distinguer le vrai du faux dans cette déposition, aussi n'y insisterons-nous nullement. On voit très-bien que l'établissement des quatre-vingt-trois conseillers départementaux, qui eussent formé un véritable sénat à la manière américaine, était un retour vers le projet toujours caché, mais toujours conservé des deux chambres. Quant à la pensée d'un chef du ministère et d'un généralat, on sait déjà ce qu'il en est. Sur le projet de faire partir le roi, on a d'ailleurs des renseignements qui montrent que Chabot, ou arrangeait de vagues souvenirs, ou avait été mal instruit, a Madame de Staël, dit d'Allonville, m'a parlé des moyens qu'elle avait alors imaginés, de concert avec Louis de Narbonne, pour conduire la famille royale en Normandie, où le duc de Liancourt appelait le roi. » (Mém. iccrets, \). 5IG.) Ce passage des Mémoires de M. d'Al-

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lonville paraît bien se rapporter à l'époque où nous sommes ; cependant, comme aucune date n'est indiquée, il pourrait faire allusion aussi à un autre projet de même genre formé plus tard. Quoi qu'il en soit, le bruit d'une nouvelle évasion du roi se répandit rapidement dans le public, mêlé avec d'autres bruits de la nature la plus étrange. Le lecteur en jugera par les extraits suivants des journaux.

« Avant de partir pour la frontière, disent les Révolutions de Paris, Narbonne avait fait la confidence mystique à l'assemblée. J'ai, disait-il, formé un grand projet ; je l'exécuterai, et l'on dira que je n'ai pas mal employé mon temps. Or, quel était le projet de Narbonne, ou plutôt de la cour, pour cette fois, sous les auspices de Narbonne? Ce projet était vaste, adroitement conçu, plus adroitement confié. Nous allons le dire dans tous ses détails.

« Le même noyau de contre-révolution qui a favorisé la fuite du 21 juin existe aujourd'hui à Paris. Une certaine partie de la garde nationale, des légions de mouchards sont toujours là, qui n'attendent que le signal de la cour pour agir. Le roi vient enfin de composer sa garde; et comment l'est-elle? de quelques soldats patriotes, de quelques gardes nationaux de bonne foi, et de beaucoup d'intrigants qui ne se sont fait nommer que pour mériter les faveurs de la cour; voilà pour la partie de cette garde, extraite des quatre-vingttrois départements, des bataillons parisiens et de tous les régiments de l'armée de ligne; encore le département de Paris a-t-il choisi, parmi ceux qui lui ont été présentés, tous hommes non suspects de chaleur, de patriotisme ; mais ce n'est rien que cette première composition. La seconde partie des gardes du corps, la partie nommée par le roi, et c'est la plus nombreuse, ne compte que d'anciens gendarmes, tous les coryphées des orgies de Versailles, beaucoup de ci-devant gentilshommes, et une infinité de capitaines de cavalerie qui quittent leurs escadrons pour venir s'enrôler dans la valetaille armée du château des Tuileries. Fidèle à la lettre de la constitution, qui n'accorde que dix-huit cents hommes pour la garde du roi, Louis XVI n'a délivré en effet que dix-huit cents brevets et cartouches d'activité; mais il compte plus de dix mille surnuméraires qui ne lui sont pas moins dévoués que les premiers dix-huit cents. Et où veut-on caserner cette troupe de janissaires? à l'École militaire, c'est-à-dire au champ de Mars; et à l'Arsenal, c'est-à-dire au dépôt des poudres. Et qu'on ne croie pas que la cour n'a pour elle que ces douze mille hommes ! Et les chasseurs soldés des barrières qui ont commis le massacre de La Chapelle, et une parlie de la cavalerie parisienne soldée, qui s'est distinguée, le 17 juillet, par une

Si (janvier 1792) ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE.

férocité tout extraordinaire, et les deux mille hommes de gardes suisses, au commandement de d'Affry; compte-t-on tout cela pour rien? tout cela est cependant vendu à la cour. Ajoutons cette nuée de joueurs, de bandits, de gens sans aveu, à qui la police donne en vain la chasse depuis deux mois ; ajoutons les aristocrates réhinAe. d*» toutes parts dans nos murs ; ajoutons la moitié de Coblentz arrivée depuis quinze jours à Paris ; ajoutons les prêtres, les dévots, les dévotes et les fanatiques de toute espèce et de tout sexe : voilà ce qui compose ici les forces de la cour, voilà ce qui servait de base prin cipale aux vues de l'entreprenant Narbonne. Forts de ces moyens, les conjurés ont fait nommer Lafayette commandant général... (Ici l'auteur résume l'article cité t. VI, p. 37S, et les circonstances du voyage de Narbonne.) Mais, ajoute-t-il, ce que nous ignorions tous, c'est qu'il ne devait pas revenir à Paris. Les choses étaient disposées de manière qu'à un certain jour donné, les hommes de la liste civile devaient s'emparer de toutes les tribunes de l'assemblée nationale, et de la terrasse des Feuillants : or, toutes les avenues étant prises par cette bande de scélérats, le poste de l'assemblée nationale eût été confié au plus vil rebut de la garde nationale; les surnuméraires de la garde du roi eussent été apostés dans tous les cabarets qui avoisinent le manège, et le premier député patriote qui passait sur la terrasse était insulté, hué, maltraité, assassiné. L'assemblée nationale apprenait cette horrible nouvelle, prenait des mesures rigoureuses, lançait un décret d'accusation; les spadassins placés dans les tribunes se précipitaient au sein de l'assemblée, égorgeaient tous les députés que n'a pu gagner la liste civile; on criait au meurtre! aux armes! les brigands sortaient des cabarets, se précipitaient en avant, et contenaient le premier mouvement du peuple ; aussitôt se répandait dans Paris le bruit que c'était le peuple luimême qui avait assassiné ses députés ; la garde nationale prenait encore une fois parti contre le peuple; Pétion était appelé factieux, on en faisait justice; sa tête devait être le signal de la terreur; le sang coulait dans Paris; le roi fuyait; il allait à Pontoise, de Pontoise à Dieppe, de Dieppe à Ostende, d'Ostende àMetz, où il rejoignait enfin les trois généraux et le ministre de la guerre. Le département de Paris, c'est-à-dire Beaumetz, Desmeuniers, Garnier, Talleyrand, etc., s'emparaient de toute l'autorité de la capitale, et môme de l'empire, rassemblaient les membres du corps législatif, qu'on eût avertis de ne pas se rendre à la séance, les membres de l'assemblée constituante qui sont restés à Paris, et cette nouvelle assemblée s'investissait tout à coup d'un nouveau pouvoir constituant; ou se défaisait de tous les patriotes incommodes ; on s'empa-

BRUITS d'un enlèvement DU ROI. 2^

rait de tous les magasins ; la poudre, les armes, toutes les munitions tombaient entre les mains des royalistes, et, enfm, le prétendu corps constituant faisait afficher, dans tous les lieux de Tempire, une proclamation portant que la ville de Paris, séduite par des chefs perfides, par des factieux, des républicains, était en insurrection contre la loi ; et Lafayette, accompagné du roi, partait de Metz, à la tête de cinquante mille hommes, pour venir rétablir le calme et le bon ordre, comme au champ de Mars le 17 juillet.

« Oui, Français ! oui, Parisiens ! telle a été votre position, telle elle est encore ; car les conjurés n'ont pas renoncé à leur entreprise, ils n'en ont que différé l'exécution. Les succès sanglants d'Avignon, le petit massacre de Caen, la contrefaçon des assignats, la fabrication de la fausse monnaie, l'agiotage de la rue Vivienne, l'inexécution des lois, l'inertie des ministres, le retard de l'installation de la nouvelle municipalité, le vol tenté au trésor national, les efforts du fanatisme, l'anarchie des tribunaux, la mauvaise répartition des impôts, les lettres de Coblentz, les offices de l'électeur de Trêves, le manifeste de l'empereur, la proposition du ministre de la guerre et du roi, l'ouverture des prisons aux plus grands coupables, les appositions réitérées des veto, tous ces faits particuliers ne sont que des ramifications du grand complot. — Ce qu'il y a peut-être de plus effrayant dans cette entreprise hardiment combinée, c'est qu'on assure que le parti du roi a dans Paris soixante canons tout prêts à opposer à ceux des anciens districts. Ces canons doivent avoir été coulés dans des caves, et fabriqués avec la matière des cloches qu'on est censé mettre en fusion aux Barnabites, faubourg Saint-Antoine, et que des contre-révolutionnaires, déguisés en paysans pour acheter, vont porter ensuite dans ces fonderies souterraines. »

Feydel, le même qui, lors de la scission des feuillants, rédigeait avec Laclos le Journal de la correspondance des Amis de la Constitution, écrivit à ce sujet la lettre suivante à tous les journaux :

20 janvier. — « Hâtez-vous, je vous prie, d'informer le public et le roi lui-même, que depuis quelques jours il part, les matins, de la petite écurie, des voitures chargées d'équipages, comme il en partait l'année dernière dans les mois de février, d'avril et de juin. Tous les voisins s'en aperçurent alors, et ils s'en aperçoivent encore aujourd'hui. » A cette lettre copiée dans le numéro du 21 janvier de Gorsas, le journaliste ajoute les deux notes suivantes : — « A l'époque de la fuite du roi, un des principaux agents de la liste civile cherchait partout et prenait à tout prix des traites sur l'étranger. Eh bien ! depuis quelques jours {et nous attestons ce fait), le même agent cherche à se procurer, et se procure partout et à tout prix des

2i (janvier 179â) ASSË!UBLÉK LÉGISLATIVE.

traites sur l'étranger. » — «A l'époque de la fuite de Louis XVI, la fabrication des louis d'or, faits à la Monnaie, qui n'avait été en mars que de 1 million 200 mille livres, avait été portée en mai et juin à 8 millions 709 mille livres (o20 marcs.) Nous en avons l'état sous les yeux. On invile les curieux et les surveillants de s'informer de la fabrication qui s'est faite à la même Monnaie depuis qu'il est question d'une nouvelle fuite du veto royal. »

La presse révolutionnaire devenait tout à fait alarmiste. Soit qu'elle fût de bonne foi, soit qu'elle jugeât ces bruits utiles dans le moment, elle voyait en toutes choses des préparatifs pour la fuite du roi. Ainsi, au faubourg Saint-Marceau, le peuple, excité par la cherté des denrées coloniales et par des bruits d'accaparements, alla attaquer des magasins appartenant, disait-on, à M. Dandré, qui s'était fait épicier pour capter la popularité. On assura que cette émeute avait été provoquée afin de détourner du château des Tuileries l'attention de la force armée. On ne remarqua pas que c'était si bien pour s'approvisionner que le peuple avait fait ce mouvement, qu'il taxa le sucre dont il s'était emparé et Tacheta. La nuit suivante, 21 janvier, un incendie, allumé par un prêtre qui voulait se sauver, éclata à la Force. On compara cet événement à l'affaire de Vincennes de l'année précédente. C'était encore pour occuper les Parisiens sur un point éloigné du centre de la capitale.

« Ces deux événements, disait le Patriote français lui-même, arrivés le même jour dans les faubourgs Saint-Antoine et Saint- Marceau, paraissent concertés. Le but était sans doute de porter la force publique de ces deux côtés, et de profiter de la diversion. Ainsi, au 28 février, on fit porter la garde nationale à Vincennes, tandis que les conspirateurs étaient rassemblés aux Tuileries. 11 est impossible de douter que les desseins des ennemis de la révolution ne soient d'exciter un grand mouvement dans Paris, pour exécuter le complot que nous avons dénoncé, ou quelque aulre du même genre.

« Il y a un murmure au château qui se grossit et se forme. Ce murmure est le prochain enlèvement du roi, qui ne sera connu qu'après quarante heures de marche... Il est impo:sible d'avoir l'idée des moyens qui assureront ce secret.

« On croit seulement qu'il est question de Metz; le nom de Metz, revient à chaque minute, avec des signesde mystère et de joie. Des hommes venant, allant à Metz, entrent, se cachent, parlent secrètement aux faiseurs. »

A tout cela, le journaliste ajoutait que le roi faisait fondre sa vais-

selle, et qu'il y avait une multitude d'inconnus cachés dans les petits appartements du château. {Patriote français, 22 janvier.)

Mais revenons au journal de Gorsas. « Au moment où nous écrivons, dit-il, rappel bat par tout Paris ; le peuple s'est porté sur plusieurs magasins des faubourgs ; l'effervescence est générale, et la tranquillité publique est en danger. Partout la garde nationale prend les armes, et Ton voit avec plaisir les citoyens en habit bourgeois et des braves gens du peuple se l'aire un devoir de se placer dans les rangs, de manière que la force publique se trouve doublée. On ne doute pas au surplus que cette effervescence ne soit payée, et n'ait pour but quelque complot des Tuileries.

« Aux faits incontestables qui démontrent la fuite prochaine de Louis XVI, nous ajouterons celui-ci, cité et attesté par M. Lebrun. Madame de Tarenle, favorite de la reine, est partie, il y a deux jours, pour Bruxelles, quoiqu'elle fût en activité de service ; et lors de la fuite de Montmédi, le 21 juin, madame de Tarenle était partie quatre ou cinq jours auparavant pour Bruxelles. — Mais où est la possibilité que le roi puisse partir, en le supposant même investi de sa garde? — Où est cette possibilité ! Eh ! hommes aveugles, faut-il donc vous rappeler mille et mille fois les exemples fameux de Pisistrate et du czar Pierre ? en voulez-vous un plus récent? En 1772, sans émeute, sans insurrection , sans tous ces moyens d'une politique infernale, le roi de Pologne a été enlevé (enlevé de force) par vingt conjurés, à l'instant où il sortait du speclacle ; et alors il y avait, indépendamment des autres troupes, quinze mille Russes à Varsovie.

— a Nous apprenons à l'instant qu'un magasin de sucre, sis à la Levrette, au coin de la rue Saint-Denis, a été enfoncé et pillé au moins en partie. Le maître de ce magasin est accusé d'être l'un des trois accapareurs qui ont des dépôts aux petites écuries du roi. — Un autre a été aussi attaqué, et au moins endommagé, rue Beaubourg, dans la maison où le fameux scélérat Desrues avait sa boutique et ses ateliers. On assure aussi que la même fermentation existe dans les faubourgs. Des malveillants se pressent dans la foule, et tâchent de suggérer au peuple que M. Pétion est intéressé dans ces accaparements (1), et qu'il s'est rapproché des Dandré, des

(1) Les journaux insér-'-rent la lettre suivante de Pétion en réponse à ces calomnies :

• Depuis quinze jours, des hommes qui ne respirent que l'anarchie et le bouleversement de l'ordre actuel des choses, ne cessent de me lancer les traits les plus envenimés. Ils ont à leurs gages des journalistes à la vérité très -diffamés; ils publieut des lettres, ils affichent des placards, ils se répandent dans tous les lieux TOME VII. 3

Es (janvier 1792) assemblée législative.

Barnave, etc. Les personnes qui calculent et raisonnent, pensent que SA MAJESTÉ CONSTITUTIONNELLE pourrait bien disparaître i'une de ces nuits. La sixième division, qui était de garde la nuit du 21 juin, s'est trouvée de garde la nuit dernière, et exerce la vigilance la plus active...

« Paris a été éclairé la nuit dernière, tous les citoyens se sont portés dans les corps de garde, de nombreuses patrouilles ont circulé de toutes parts. »

Courrier des quatre-vingt-trois départements du 25 janvier. — « L'alarme s'est répandue hier soir à Paris. Vers les cinq heures, la garde nationale avait été insultée dans le quartier Saint-Martin ; on lui avait jeté des pots par les fenêtres; elle avait fait plusieurs décharges sur le peuple ; il y avait tant d'hommes, tant de femmes de tués. Nous avons voulu vérifier nous-mêmes sur les lieux ce qui s'était passé, et ce qui se passait. Le voici aussi exactement que nous avons pu le recueillir :

« Les mouvements de la veille avaient recommencé dès le matin ; le peuple, qui avait cassé avant-hier quelques vitres à la maison Chois et Boscary, s'y était reporté, et des pierres avaient été lancées de nouveau. M. Boscary, député de Paris, avait écrit à l'assemblée pour lui demander protection ; mais cette demande était une injure à la garde citoyenne, puisque cette garde, protectrice des propriétés, barrait déjà la rue du Cimetière-Saint-Nicolas, et que de nombreuses et imposantes patrouilles circulaient déjà dans les rues Saint-Martin et adjacentes. Quelqiies hommes payés s'étaient répandus dans les groupes et tenaient des propos faits pour indisposer les citoyens contre M. Pétion et la garde nationale.

« Un ouvrier, ivre de vin bu au prix du déshonneur, excita une rixe, mais qui n'eut aucune suite : la fermentation cependant était

publics, et là il n'est point d'infamie qu'ils n'imaginent contre moi ; ils dénaturent tous les faits et ils empoisonnent les actions les plus louables; la confiance que je cherche chaque jour à mériter les fait trembler, parce qu'ils savent bien qu'avec la confiance, les magistrats amis du peuple déjoueront toujours leurs projets et leurs coupables et ridicules efforts.

« lis viennent d'inventer une calomnie à laquelle j'avoue qne je ne pouvais pas croire; mais elle m'a été répétée par tant de personnes dignes de foi, elle est même si publique, qu'il m'a bien fallu n'en pas douter. Le peuple murmure beaucoup de la cherté excessive des sucres et de plusieurs autres denrées : ils ont trouvé trèsadroit de me transformer sur-le-champ en gros négociant, en grand spéculateur; et, en conséquence, ils ont l'effronterie de dire, de répéter tout haut, que j'ai des magasins considérables. Je prie ceux à qui ils tiendront ce langage imposteur et absurde de vouloir bien leur demander o(i sont ces magasins, et d'en citer un seul où j'aie pour une obole d'intérêt. »

grande, et le devint bien plus lorsqu'on entendit un coup de feu dans la rue Saint-Nicolas. Une patrouille la traversait; un jeune homme sort d'une allée, et, soit qu'il ait insulté la patrouille, où qu'il ait voulu essayer de forcer le passage, il a été arrêté : au même moment un pot de terre énorme, rempli de cendres mouillées, et lancé d'une fenêtre, aurait infailliblement écrasé celui sur la tête duquel il fût tombé; mais par bonheur il n'atteignit personne et se brisa contre le pavé. — Ce fut là l'époque oii le coup de feu fut lâché imprudemment. Alors l'agitation devint en quelque sorte convulsive, par les patrouilles qui arrivaient de toutes parts, par la gendarmerie qui accourait à bride abattue. Alors, dit-on, un ou deux coups de feu furent encore tirés pendant qu'on visitait la maison ; mais il est probable que l'exaspération et la perlidie ont répandu cette nouvelle pour soulever le peuple, dans les groupes duquel on ne tarda pas à faire circuler le bruit de deux ou trois décharges, de femmes et d'hommes tués, etc., etc. — Sur les sept à huit heures, beaucoup de groupes, mais moins de fermentation. »

Assemblée nationale. — Séance du 21 janvier. — M. Fau-

chet. Le comité de surveillance doit vous rendre compte des mouvements qui agitent en ce moment la ville de Paris. Hier au soir, un magasin attenant à l'hôtel de la Force a été incendié; un autre magasin, dans le faubourg Saint-Marceau, a été, non pas pillé, mais le peuple s'y est porté en foule et s'est distribué le sucre à*25 sous la livre. Le petit peuple voit avec beaucoup de peine que les accapareurs de sucre et de café le privent d'une consommation qui lui est devenue si nécessaire. Nous proposons à l'assemblée d'enjoindre au comité de commerce de s'occuper sur-le-champ d'un projet qui concilie avec la liberté du commerce les mesures propres à empêcher les accaparements. (On applaudit.)

M. Broussonnet. Le renchérissement de ces denrées tient à plusieurs causes, et surtout au ravage des colonies. Je crois qu'il serait possible de s'adresser aux Anglais pour fournir, au moins momentanément, nos ports de sucre et de café. J'appuie cependant la proposition de charger le comité de commerce de vous présenter ses vues.

L'assemblée ajourne à lundi le projet du comité de commerce sur cette matière.

— Le rapport n'eut lieu qu'à la séance du mardi 24. Il fut précédé d'un compte des événements, rendu par Pétion.

28 (21 JANVIER i792) ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE.

Séance du 24 janvier. — La municipalité de Paris est introduite à la barre.

M. le maire. En nous conformant aux ordres de rassemblée nationale, nous venons lui rendre compte de la situation actuelle de Paris. Depuis quelques jours une fermentation sourde l'agite, à l'occasion de la hausse extraordinaire du prix du sucre. Le vendredi, les mouvements allaient croissant. Dans la nuit de ce jour au samedi, le feu prit à Thôtel de la Force. On ne peut donner trop d'éloges au zèle des pompiers et de la garde nationale. Il est encore incertain si cet événement est l'effet du hasard, ou d'un dessein prémédité. On soupçonne seulement que le feu a été mis à l'appartement de M. l'abbé Bardy, d'où il s'est communiqué avec une violente rapidité à toute la maison. Les officiers municipaux s'y sont transportés, et nous nous empressons de rendre* au commandant de la garde nationale la justice que nous devons à son patriotisme. A l'instant où cet événement occupait toute notre attention, on semait à plaisir les bruits les plus désastreux. On répandait que les mêmes malheurs se manifestaient à Bicôtre, à la Conciergerie. Ce qui était plus réel, c'est un rassemblement au faubourg Saint- Marceau, autour d'un magasin rempli de sucre. Nous nous y sommes transportés. Les citoyens que nous y avons trouvés nous ont assuré qu'ils n'étaient point venus dans l'intention de piller; mais que le sucre étant porté à un prix extraordinaire auquel le pauvre ne pouvait plus atteindre, il fallait qu'il y eût quelque manœuvre cachée; que c'était sans doute l'effet des accaparements. Nous leur avons répondu qu*il n'était pas en notre pouvoir de taxer les marchandises; nous les avons engagés à adresser leurs réclamations par écrit, en forme de pétition, et à se retirer paisiblement. Ils furent pénétrés de nos raisons. Le rassemblement se dissipa, et le sucre ne fut point distribué à vingt-deux sous la livre, comme on l'a dit. Mais le lendemain, un épicier du faubourg Saint-Denis, ayant des inquiétudes de quelques attroupements, en distribua à vingt-quatre et vingt-six sous. Hier, nous croyions le calme entièrement rétabli. Quelle fut notre surprise, quelles furent nos alarmes, lorsque des lettres nous annoncèrent des rassemblements dans différents quartiers de Paris. Un de ces attroupements se porta à la mairie. Le niaire se présenta, et dit aux personnes rassemblées que c'était des pièges qui leur étaient tendus; elles se retirèrent. Le commandant de la garde nationale arriva pour instruire le maire de ce qui se passait dans Paris. Le conseil municipal est à l'instant convoqué, ainsi que le directoire du département. Deux heures s'écoulent sans nouvelles fâcheuses, mais bientôt on nous apprend

qu'il existe des rassemblements nombreux dans les quartiers Saint- Martin, de la rue des Lombards, des Gravilliers et de la rue aux Ours. Nous nous y transportons. Nous n'y trouvons plus que des curieux. La maison de M. Boscary n'avait pas élé pillée, mais on en avait cassé les vitres. On en avait fait autant à celle de M. Glot, et dans ini magasin, la cassonade avait été distribuée à dix sous la livre. Le corps municipal n'a rien négligé; il ne négligera aucun des moyens qui sont en son pouvoir pour rétablir l'ordre et la tranquillité. Mais il sent combien il serait dangereux qu'on exagérât au dehors les mouvements qui ont agité Paris, et quels fruits pourraient s'en promettre les ennemis de notre liberlé. (On applaudit.)

M. le président. ^â^isiTâts du peuple, rien n'égale l'étendue de vos devoirs que le zèle avec lequel vous les remplissez. Continuez à mériter la confiance publique, c'est votre plus digne récompense. L'assemblée vous invite à sa séance. (On applaudit.)

M. Thuriot. La municipalité de Paris a acquitté une dette sacrée en rendant hommage au zèle de la garde nationale. Je crois que rassemblée a aussi une dette à payer ; c'est de donner un témoignage de satisfaction à la municipalité. En conséquence, je demande l'insertion du discours de M. le maire avec mention honorable au procès-verbal, et l'impression et la distribution de ce discours.

M. ***. Je demande qu'on fasse aussi mention honorable de la conduite de la garde nationale.

M. Bréard. On ne peut douter que les journalistes stipendiés par les malveillants n'aient fait parvenir aux départements des récits exagérés de ces mouvements populaires. Je demande l'envoi du discours de M. le maire aux quatre-vingt-trois déparlements.

Ces diverses propositions sont décrétées.

Un de messieurs les secrétaires lit la lettre suivante ;

Paris, 24 janvier 1792. — a Monsieur le président, au nom du droit sacré de pétition, je vous conjure de lire à l'assemblée nationale la lettre que j'ai l'honneur de vous adresser. Hier matin, une section de la capitale est venue à la barre, la constitution à la main, réclamer une loi contre les accaparements. Aujourd'hui, citoyen domicilié, père de famille, je suis dénoncé moi-même au peuple comme un homme odieux. Je suis un ci-devant propriétaire d'habitation considérable dans cette île malheureuse qui n'existe peutêtre plus; mes récoltes, faites avant le désastre, me sont parvenues : elles montent à deux millions de sucre, un million de café, deux cent mille livres d'indigo, et cinq cent mille de coton. Ces denrée sont à Paris, dans ma maison; je ne les ai jamais cachées. Ces mar-

chandises valent actuellement dix millions, et par le concours des circonstances, en vaudront bientôt quinze. Je déclare à rassemblée, à l'Europe entière, qui entend ma pétition, que ma volonté bien expresse est de ne vendre à aucun prix les denrées dont je suis propriétaire. (On murmure.) Elles sont à moi; elles sont lareprésentation des terres que je possédais sous un autre hémisphère. C'est pour faire un noble usage de la constitution, c'est pour connaître jusqu'à quel point elle me défendra, que j'adjure la force publique (les murmures redoublent ; on demande Tordre du jour) de protéger un citoyen qui ne contraint personne de lui donner son bien, mais qui veut garder le sien en nature. (On murmure.) Daignez donc, monsieur le président, donner des ordres à M. le maire... (les murmures redoublent) pour entourer mes magasins d'une force suffisante. — Signée Joseph-François Delbecq, Américain, citoyen actif de la section de Popincourt^ et grenadier vo~ lontaire de la garde nationale. »

L'assemblée passe à Tordre du jour.

M. Mosneron, au nom du comité de commerce et d'agriculture, fait un rapport relativement au moyen d'empêcher les accaparements de sucre, et propose à Tassemblée de décréter qu'il n'y a pas lieu à délibérer sur la question qui a été renvoyée à ce comité. M. ***. L'augmentation du prix des denrées coloniales a trois causes : 1" les malheurs de la colonie de Saint-Domingue ; 2° la circulation prodigieuse de billets particuliers ; 5° les accaparements. Jusqu'à quand verrez-vous avec indifférence ces établissements monétaires qui emploient leurs valeurs à faire des accaparements odieux? Encore s'ils déposaient en assignats la valeur de la masse de petits billets qu'ils mettent en circulation, cette précaution pourrait rassurer les citoyens. Je ne vous proposerai point de fixer le prix des denrées : ce serait porter atteinte aux principes de la constitution, ce serait violer le droit de propriété. Je ne vous proposerai point d'ouvrir vos ports à l'entrée des denrées coloniales des puissances étrangères, puisque la suppression du droit perçu sur elles ne serait qu'illusoire et n'apporterait aucun profit, aucune diminU' tion ; mais je demande que vous rappeliez, de la circulation, des valeurs qui n'auraient jamais dû y entrer; que vous décrétiez que le ministre de Tintérieur se fera rendre compte, dans un mois, du nombre de ces établissements et de la quantité de leurs émissions ; qu'il ne pourra en être fait de nouvelles sans une autorisation du département, et le dépôt préalable de leur représentation en assignats. (On applaudit.) . Un dç messieurs les secrétaires fait lecture de la lettre suivante ;

«Le peuple, égaré par des malveillants, s'est porté hier en foule chez moi, et m'a empêché de me rendre à mon poste. On a répandu que ma maison de commerce, sous la raison de Chols-Boscary et compagnie, avait fait des accaparements de sucre. C'est une assertion calomnieuse : on a voulu entrer de force dans ma maison ; on a cassé toutes les vitres du premier étage avant que la force publique ait pu m' accorder protection; je suis encore menacé dans ce moment ; on jette des pierres contre mes fenêtres. Je ne m'attendais pas à être l'objet de la fureur du peuple. Je n'ai jamais fait de mal à personne; j'ai fait du bien quand je l'ai pu; j'ai été constamment attaché à la révolution par des places tant civiles que militaires. « Signé^ Boscary, député de Paris. »

On demande le renvoi de cette lettre au pouvoir exécutif. M. Thuriot. Renvoyer au pouvoir exécutif, c'est vouloir admettre la possibilité d'un retard. 11 n'y a pas un moment à perdre : la municipalité vient de vous dire qu'elle s'était déjà occupée de cet objet; elle va reprendre sa marche. C'est à elle qu'il faut renvoyer.

M. Léonard- Robin. Je m'oppose au renvoi à la municipalité. Nous ne devons pas nous départir des principes; l'assemblée ne peut correspondre ainsi avec les corps administratifs. Je demande le renvoi au pouvoir exécutif. (On murmure.)

M. Hua. Je demande l'ordre du jour, et je le motive. M. Delbecq vous a fait la même plainte que M. Boscary : vous avez passé à l'ordre du jour. Est-ce parce qu'il s'agit d'un député que vous prendriez actuellement une autre mesure? (Les tribunes applaudissent.) Ce n'est pas à l'assemblée à faire la police. L'assemblée ordonne le renvoi au pouvoir exécutif. M. Dorisy. J'interroge non-seulement l'assemblée, mais encore tous les assistants qui pourraient connaître M. Delbecq, et je les prie de déclarer s'il existe ou s'il n'existe pas. Quant à moi, je nie son existence.

L'assemblée passe à l'ordre du jour.

. M. Ducastel. Je demande la parole pour une molion d'ordre. Voici un décret du 21 juin 1791 : L'assemblée nationale défend aux personnes qui sont ou seront admises dans les tribunes, de donner aucune marque d'approbation ou d'improbation... (Les tribunes murmurent.) Plusieurs voix. L'ordre du jour.

M. *'^ La molion d'ordre de M. Ducastel est une vraie motion de désordre. La loi existe; il n'y a point de joi ^ faire.

32 (janvier 1792) assemblée législative.

Il s'élève une violente agitation, au milieu de laquelle se fait entendre l'improbatiou des tribunes.

M. le président. Je réclame le silence au nom de la patrie.

M. Ducastel. Je le réclame au nom de la loi.

Un grand nombre de membres. L'ordre du jour! Tordre du jour !

M. le président. J'ai accordé la parole à M. Ducastel : je la lui maintiendrai. Vous pourrez passer à l'ordre du jour sur sa motion ; mais ce ne sont ni des murmures ni des cris qui ménagent le temps de l'assemblée.

M. Ducastel. « L'assemblée défend aux personnes qui sont ou seront admises dans les tribunes de donner aucune marque d'approbation ou d'improbation, et-ceux qui la troubleront par des clameurs indécentes seront contraints d'en sortir. » Voilà ma motion. Je demande que ce décret soit lu à toutes les séances. ( Les murmures recommencent.)

On réclame l'ordre du jour.

Les tribunes. Oui, oui, l'ordre du jour.

M. Vaublanc. L'assemblée nationale saura toujours mettre de la différence entre des marques d'approbation ou d'improbation qui ne sont pas un manque de respect pour elle , et c-es mouvements, qui pour être blâmés n'ont pas besoin d'avoir d'autres juges que la plus grande partie des tribunes elles-mêmes. (Les tribunes applaudissent.) Je demande que la loi soit affichée dans les tribunes et dans les corridors. (On applaudit.)

Cette proposition est décrétée à l'unanimité.

Après cet incident, l'assemblée rentra dans la discussion sur la hausse subite des denrées coloniales. Caminet en trouva la cause dans la multiplication prodigieuse des billets de confiance. Ducos prononça ensuite un long discours sur les moyens d'opérer une réduction dans les prix des sucres; il fit charger les comités de présenter sans délai un projet de loi sur cet objet.

— A la séance du 26 au soir, les habitants du faubourg Saint- Antoine vinrent demander à l'assemblée des mesures contre l'agiotage et l'accaparement.

L'orateur de la députation. Les citoyens du faubourg Saint-Antoine laissent aux femmes, aux vieillards et aux enfants à crier pour du sucre. Les hommes du 14 juillet ne se battent pas pour des bonbons; la nature agreste et sauvage dans notre canton n'aime que le fer et la liberté... Que les conspirateurs, que les accapareurs, que les ennemis de l'ordre apprennent qu'à l'instant où leurs brigands soudoyés invitaient le peuple à la violalioii des propriétés, nous forgions tranquillement les piques qui doivent les exterminer. Les

scélérats! ils voulaient nieltre le peuple aux prises avec la garde nationale ; qu'ils sachent que les trois bataillons du faubourg et le peuple ne font qu'un ; que le même sentiment les anime, et que nous ne composons qu'une famille ! Qu'ils tremblent donc, ces perturbateurs du repos public ; la patience du peuple semble s'épuiser !

Nous dénonçons ici tous les accapareurs en tout genre. Jusqu'aux denrées de première nécessité, tout est sous la main avide des assassins du peuple. Ces brigands parlent propriété; cette propriété n'est-elle pas un crime de lèse-nation? Au récit de la misère publique, le tocsin de l'indignation contre ces mangeurs d'hommes ne sonne-t-il pas dans vos cœurs sensibles? Le commerce languit, et s'il a donné quelque signe de vie, c'était l'effet de l'accaparement. De tous les coins de l'empire, le peuple, qui n'a d'autre nourriture qu'un pain trempé de ses sueurs et de ses larmes, vous crie ; Loi de mort contre les accapareurs! loi de mort contre les fonctionnaires qui protègent l'accaparement! Mort aux conspirateurs qui provoquent le pillage et le meurtre! Mort à ces favoris du monopole qui, désespérés de voir le peuple et le maire de Paris unis par le patriotisme et l'amour de l'ordre, infestent la capitale de leurs placards bleus, cherchent à flétrir de leur haleine impure la couronne des magistrats citoyens, et ne s'agitent avec tant de fureur que pour voir une seconde fois le drapeau rouge annoncer des jours d'horreur et de sang! Mort surtout à ces bandits gagés par les aristocrates, qui, sous la livrée honorable du peuple, insultent aux lois, et demandent à grands cris le massacre et la guerre civile.

Nous venons ici jurer, au nom de quarante mille hommes armés, un amour éternel pour la déclaration des droits de l'homme; nous jurons fraternité et [assistance aux patriotes ; nous jurons de laisser végéter en paix ces vils esclaves qui n'ont pas assez de courage pour apprécier la dignité d'un homme libre ; mais, qu'ils ne s'y trompent pas, au moindre complot contre l'assemblée nationale, à la moindre lésion des droits du peuple, seul souverain, la nuit du tombeau engloutira leurs cadavres impurs, ou la postérité dira : Là fut jadis le faubourg Saint -Antoine.

Les citoyens de ce faubourg, rassemblés au nombre de dix mille, paisiblement et sans armes, dans leur église paroissiale et aux environs, nous ont chargés de vous demander :

1" De prendre toutes sortes de mesures pour étouffer l'agiotage, et rendre en conséquence un décret qui enjoigne aux corps administratifs de surveiller toutes les caisses qui émettent des billets de confiance, et s'assurer du dépôt des assignats échangés. (On applaudit.)

S4 (janvier 1792) assemblée législative.

2° Nous attendons de votre sagesse une loi répressive, et tellement juste, qu'elle assure les propriétés du négociant honnête, et réprime l'avarice de ces marchands qui accapareraient jusqu'aux ossements des patriotes pour les vendre à l'aristocratie. (On applaudit.)

5° Nous demandons que vous rappeliez à votre souvenir notre pétition du 15 de ce mois, qui a pour épigraphe : Les beaux esprits et les gens bêtes, tous veulent être libres, et dont vous avez ordonné l'impression. (On applaudit à plusieurs reprises.)

Le président accorde à la députation les honneurs de la séance. Elle traverse la salle au milieu des applaudissements de l'assemblée et des tribunes.

— Ce même jour le Moniteur publiait les réflexions suivantes, que répétèrent un grand nombre de journaux :

« Les ennemis de la chose publique changent maintenant de tactique et de manœuvre. Ils craignent que le mouvement occasionné par la cherté des sucres ne s'apaise ; ils veulent toujours entretenu' une fermentation dangereuse, mais favorable à leurs desseins; ils veulent la rendre plus active, et lui donner une direction, en apparence, plus digne du peuple, qu'ils cherchent à égarer; ils font demander à grands cris la diminution du prix du pain. Remarquez que le pain est à 11 sous les quatre livres ; qu'il a été dans certains hivers jusqu'à 14 et 16 sous; que dans le surplus de la France il est généralement plus cher qu'à Paris ; qu'il est des départements où le blé manque ; que Paris est bien approvisionné ; que le seul moyen de l'affamer est de répandre le trouble, parce qu'alors les négociants et les fariniers n'oseront pas y envoyer leur marchandise, dans la crainte qu'elle ne soit pillée. »

La veille (le 25 à neuf heures du soir), Pétion et Desmousseaux, qui remplissait, jusqu'à l'achèvement. des nouvelles élections, les fonctions de procureur de la commune, se rendirent chez le roi, d'après l'invitation qu'ils en avaient reçue. Ils lui exposèrent l'état de Paris, et selon Peuchet, auteur de l'article que nous analysons {Moniteur du 28 janvier), ce rapport fut suivi de la conversation suivante :

« Dit-on toujours que l'on veut m'enlever? a demandé le roi en riant. — Sire, il n'est que trop vrai que vos ennemis et les nôtres verraient avec plaisir que Votre Majesté se laissât alarmer par des troubles dont ils seraient les moteurs. — Messieurs, Paris est-il suffisamment pourvu des choses nécessaires h la subsistance du peuple cl à ses autres besoins? — Sire, les subsistances sont en bon état, l'approvisionnement suffit aux besoin? de l'année entière, —

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