AVIGNON
accusations et ces défenses réciproques ne nous apprennent rien. Elles n'ont fait qu'obscurcir, peut-être pour toujours, les ténèbres qui cachent les causes des malheurs d'Avignon.
Quoi qu'il en soit de ces querelles, la municipalité provisoire d'Avignon soulevait contre elle la population catholique, en s'emparant des églises, auxquelles elle appliquait les décrets sur les biens nationaux. Un mouvement populaire eut lieu, et Lescuyer, l'un des administrateurs, fut massacré. Ce meurtre fut suivi aussitôt d'épouvantables représailles. Voici le procès-verbal de la municipalité d'Avignon que Rovère, fondé de pouvoirs de cette ville (admis comme député à l'assemblée le 50 juillet 1792), transmit à la législative le 24 octobre.
Procès-verbal de la commune d'Avignon, du dimanche 16 octobre.
« Des propos séditieux avaient été tenus assez publiquement depuis quelques jours par des personnes connues pour être des ennemis de la constitution. Ce matin, on a vu en divers endroits des affiches dont l'objet était directement d'exciter le peuple à se révolter contre l'administration provisoire de la commune. On répandait le bruit que la statue de la sainte Vierge, qui existe dans l'église des Cordeliers, était devenue rouge depuis quelques jours, et qu'elle avait versé des larmes. Un attroupement s'est formé dans l'église des Cordeliers ; une partie des attroupés s'est emparée des portes de la ville, dont ils avaient saisi les clefs, et a retourné les canons sur la ville, et nous avons appris que M. Lescuyer, notaire, secrétaire greffier de la commune et électeur, venait d'être conduit dans l'église des Cordeliers par des gens armés. Une proclamation de nous signée, dont l'objet était de rappeler les citoyens attroupés à l'observation de la loi, qui permet seulement la voie des pétitions, et d'inviter les citoyens attroupés, s'ils en avaient quelqu'une à nous adresser, de le faire paisiblement et sans troubler l'ordre public, n'a pas pu être entendue au milieu de ce désordre. M. le colonel de la garde nationale avait rassemblé sa troupe ; un détachement nombreux était sorti du fort, précédé de deux pièces de canon, avec ordre de dissiper cet attroupement et de ramener la tranquillité dans la ville, en employant les moyens les plus doux qu'il serait possible; de fortifier la garde des portes de la ville ; de pourvoir à la sûreté des citoyens, et sauver, s'il était temps, M. Lescuyer. Des patrouilles fréquentes et nombreuses ont été répandues dans les différents quartiers de la ville. Le détachement, à son retour, nous a rapporté que l'infortuné Lescuyer était, à farrivée de la troupe dans l'église des Cordeliers, étendu par terre au bas du maitre-autel ; qu'il avait encore
un souffle de vie; mais qu'il était couvert de blessures faites principalement à la tète par des coups de sabre ; que la poitrine et le basventre étaient écrasés de coups de bâton et de coups de pieds; qu'après l'avoir assassiné, on lui a volé ses boucles, sa montre et l'argent qu'il avait sur lui; que le détachement l'a lui-même transporté à l'hôpital, Ta placé dans une chambre particulière, et a fait appeler M. Paunard fils, maître en chirurgie, pour lui administrer les secours de son art.
« M. François-Marie-Camille de Rosilly, de la ville d'Auray, département du Morbihan, passant aujourd'hui en cette ville pour se rendre à Marseille, s'est trouvé par hasard auprès de l'église des Cordeliers dans le temps de ce mouvement. Se livrant aux impulsions de la loyauté et de la générosité, si naturelles aux Français, il a voulu parler le langage de la loi, et a osé élever la voix au milieu du tumulte; mais il a failli être la victime de son courage et de l'humanité qui linspirait. 11 a été arrêté, traîné dans le chœur, gardé à vue, menacé de coups de sabre et de la lanterne ; il a été couché en joue. Enfin, il a été résolu qu'il serait détenu jusqu'à ce qu'on eût pris à son égard de plus amples informations, et qu'on eût puni de mort M. Lescuyer, dont il a entendu plusieurs fois demander la tête. Ensuite on a annoncé à ce Français voyageur que le malheureux Lescuyer venait de périr, et que son tour allait venir. Enfin il a été laissé en liberté, et il est venu faire sa déposition devant le juge.
« Nous avons cru devoir instruire M. l'abbé Mulot, l'un des médiateurs de la France, et M. Ferrière, commandant des troupes de ligne, de ce qui venait de se passer. Nous avons écrit à l'un et à l'autre, que nous avions dissipé l'attroupement, et que nous avions fait des dispositions qui nous assurent que la tranquillité publique ne sera plus troublée, que les amis de la constitution ne seront plus assassinés, et que, dans ce moment, tout était dans l'ordre.
« M. Paunard, maître en chirurgie, nous a fait passer, sur les six heures du soir, son rapport sur l'état dangereux où se trouvait M. Lescuyer ; et peu de temps après, sa mort nous a été annoncée. Nous n'avons cessé, pendant toute la journée, de veiller avec soin au maintien de la tranquillité, et nous avons donné des ordres pour l'assurer durant la nuit, que nous nous proposons de passer dans la maison connnune.
« Le 17, à trois heures du matin, nous avons été avertis que les séditieux venaient de forcer les prisons, et en avaient fait sortir quelques prisonniers. Nous avons pris de nouvelles mesures pour assurer la tranquillité publique et la sûreté des accusés. »