‹ Histoire parlementaire de la Révolution française (volume 4)Chapitre 47 sur 88 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

l'inaction et le tumulte. Cependant le pouvoir exécutif s'éveille; il suit pas à pas son système combiné, tandis que le pouvoir législatif divague ou s'endort. Nous avons dit cent lois que la liberté serait perdue si les tyrans savaient temporiser. Un roi adroit feindrait d'aimer l'insurrection du 14 juillet, celle du 3 octobre; il feindrait d'aimer le peuple et la constitution, ne jurerait que par la constitution, ferait semblant de renvoyer tous les esclaves qui l'entourent, se montrerait souvent au peuple, s'envelopperait du manteau de la popularité, mendierait des applaudissements, etc. Henri IV, dans les mêmes circonstances, se fût présenté à la société des Jacobins, s'y fût fait inscrire ; on l'y eût reçu. Henri IV eût été se jeter dans les bras de l'assemblée nationale, pour l'étouffer par de feintes caresses; Henri IV, en moins de dix ans, eût effacé jusqu'à la dernière trace de la liberté. Nous ne savons pas le nom du nouveau conseiller intime de Louis XVI; mais ce que nous savons, c'est que le vizir en titre est bien perfide et bien adroit. Depuis peu de jours, Louis XVI est tout décomposé, il a pris l'extérieur d'un bomme de bien : on le voit dans les rues, on le voit au spectacle ; le peuple s'engoue, les valets de la cour crient Vive le roi ! et, au moment de l'apposition meurtrière d'un veto inconstitutionnel sur une loi réclamée et applaudie par le peuple, il semble que Louis XVI prenne à tilche de disputer de popularité avec l'assemblée nationale. Sa femme se répand dans les boutiques de Paris ; elle paye ce qu'elle achète de sa royale main, et le marchand imbécile se glorifie de voir descendre la souveraine dans ses magasins. Malheur à nous si Louis XVI persiste dans ses moyens d'attaque, et que, de son côté, l'assemblée nationale persiste dans son apathie ! )> {Révolutions de Paris, numéros du 5 au 10 décembre.)

Louis XVI, en effet, avait repris jusqu'à un certain point l'usage de .sa liberté. Il sortait assez souvent, et il était, en général, bien accueilli sur son passage. Il arriva une fois, à cette occasion, un scandale dont s'occupèrent les journaux royalistes. Un garde national, de faction aux Tuileries, s'avisa d'empêcher le roi de sortir. II soutint que c'était sa consigne; mais on ne sut jamais qui la lui avait donnée, et on supposa qu'il se l'était donnée lui-même. Néanmoins il paraît que Louis XVI poussait quelquefois ses promenades jusque hors de Paris. Il sortait ordinairement par la barrière de Chaillot. La reine ne faisait pas des excursions moins fréquentes; elle allait plus souvent au spectacle, et le public applaudissait ordinairement les passages qui présentaient quelque flatteuse allusion.

La manière dont la famille royale était accueillie lorsqu'elle pa-

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laissait en public, offre certaineiiient de quoi étonner, Jorsquon se souvient de la sombre et menaçante réce|)tion que lui avait faite la population parisienne quelques mois auparavant, à son retour de Varennes. Ces singulières manifestations de bienveillance devaient réellement effrayer les révolutionnaires, c'est-à-dire tous les hommes qui croyaient que la révolution n'était ni assurée, ni terminée. Cet apparent retour de Topinion leur faisait penser que le peuple était fatigué, et ce calme excitait leur défiance et leur activité, tandis que la cour y voyait une preuve de la justesse de ses calculs et un encouragement dans ses tentatives de popularité. 11 est difficile de savoir, d'ailleurs, si quelques démarches secrètes n'élaient pas pour quelque chose dans ces manifestations. On trouve dans les pièces de 1 armoire de fer, sous le n« 5, une note qui peut se rapporter à l'époque oi^i nous sommes. C'est un petit budget, dans lequel on donne le détail de la somme nécessaire pour solder quelques écrivains, et des agents dans les clubs, dans les sections, dans les bataillons et dans les lieux publics. La dépense est évaluée à 100,0001. par mois. Celte note parait se rapporter à un mémoire de Talon, dont le commencement a été déjà cité (t. V, p. 204), et dont voici la suite :

Après avoir dit combien les jours qui suivirent le 21 juin (l'épo- ({ue de la fuite du roi) furent difficiles et après avoir parlé des dénonciations qui furent dressées contre lui et contre son oncle Sainte- Foy, Talon ajoute qu'il parvint à détourner l'effet de ces rapports, « avec assez de bonheur, dit-il, pour que les honnêtes gens continuassent de se tenir liés à nous par la circonstance, et les autres secrètement disposés à nous servir au besoin. Il en est de même plusieurs, parmi les premiers, qui persistent gratuitement à venir mlnformer de beaucoup de choses; ils composent comme une petite phalange attachée à Leurs Majestés, qui ne dévie point dans les principes, ils embrassent chaudement la cause des personnes augustes dont ils ont éprouvé les bienfaits, et si le roi daignait quelquefois jeter un coup d'oeil sur les notes marginales qui lui ont été remises dans le temps, il y retrouverait à coup sur les mêmes personnes qui de temps à autre sont citées dans les papiers pour soutenir avec vigueur ses intérêts, dans les lieux publics, contre les démagogues exagérés, ou contre les gens de cette autre secte qu'on appelle les républicains. Ces petites occasions, ces querelles même, ainsi que leurs suites, deviennent pour moi une source de jouissance qui me console de l'ingratitude de quelques aulres, que l'ardeur de leur caractère a poussés dans des routes nouvelles... L'établissement que j'avais formé est resté enveloppé !>ous des voiles impénétrables, et

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a laissé à Leurs Majestés dans Paris une sorte de petite armée toujours prèle à agir pour leur service. » {Armoire de fer^ n" 2.)

Cependant les révolutionnaires avaient des sujets réels de se consoler des succès fort douteux et fort contestables de la cour. Mais il semble qu'ils fussent de ces hommes qui ne comptent point la victoire comme acquise tant qu'il reste un obstacle debout. Ils venaient d'acquéiir la preuve que l'opinion de la capitale ne les avait point abandonnés; ils venaient de triompher dans les élections municipales.

Bailly avait donné sa démission dans le mois de septembre. Il était resté provisoirement en fonctions jusqu'au jour où il fut remplacé par le -jacobin Pélion (18 novembre). La fin de son administration ne fut pas heureuse ; elle fut tourmentée par des inquiétudes graves sur les subsistances. Il se trouva que la plupart des farines du magasin de la balle étaient avariées. La population s'émut, les sections s'assemblèrent. La section des Lombards lit les premières démarches, et commença une enquête dirigée contre l'administration de Bailly. La seule conclusion qui résulte de cette enquête, c'est la négligence des officiers municipaux et l'avarie des farines. L'Orateur du Peuple, alors rédigé par Labenelte, en faille texte de nombreuses accusations conlieBailly, qui portent en grande partie les traces évidentes de la calomnie. Nous nous bornons à lui emprunter l'extrait suivant du procès-verbal de la section des Loml)ards. « Le 9 septembre, les commissaires surveillants de la section se sont portés à la municipalité, où ils ont attendu trois heures. Enfin le maire et le corps municipal ont paru. Nos commissaires ont adressé la parole au sieur Huchon, boulanger; ils l'ont prié de vouloir bien dire la vérité sur son âme et conscience, et le sieur Huchon a démontré que toutes ces farines n'avaient jamais'été bises, et que, conséquemment, elles n'avaient pu être destinées à faire du pain bis, comme l'avait supposé la municipalité, mais que, par leur vieillesse, et faute de soin, elles s'étaient pestiférées. Après avoir essayé les quatre sortes de farines soumises à notre examen, le sieur Huchon a dit que celle de 26 et 28 livres ne valait absolument rien,' et qu'il se garderait bien d'en donner à son chien, vu qu'il était certain qu'il crèverait au même instant; quant à celle de 38 et de 43 livres, qu'il était persuadé que son chien n'en mourrait pas, mais qu'il aurait de cruelles coliques. On a fait du pain de chacune de ces farines séparément : le pain et le four empoisonnaient. Déposé en preuve sur le bureau, ce pain empoisonneur a forcé le maire et la municipalité à convenir, devant nos commissaires, qu'il fallait renfermer les farines qui avaient servi à le fabriquer, pour qu'il

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n'en soit plus vendu aux boulangers. » [Rapport de la section des

Lombards; VOrateur du Peuple, t. 8, n" CXI.)

L'article suivant des Révolutions de Paris nous montre le côté économique et sérieux de la question qui s'agitait. « La" rareté du numéraire, la défiance des agriculteurs, un monopole scandaleux, nne mauvaise administration : voilà les causes de l'embarras de la ville de Paris, sur l'objet des subsistances. Les sections se sont assemblées pour discuter sur les moyens de parer à ces inconvénients ; mais si elles veulent obtenir un heureux résultat, elles doivent attaquer les causes du mal sans s'arrêter aux accessoires. Rappelez la confiance, faites reparaître le numéraire, opposez-vous au monopole, soumettez les approvisionnements à une administration sage, éclairée, dont les opérations se fassent au grand jour, et vous profiterez de tous les avantages de l'abondance.

« De toutes les causes qui s'opposent à nos approvisionnements, la défiance est celle qu'il est le plus difficile de combattre. Les précautions que l'on prend pour la faire cesser, la crainte que l'on témoigne sur le déficit des magasins, sont de sûrs moyens pour rendre les agriculteurs défiants et donner l'éveil à la cupidité. La peur, une fois manifestée, se propage de proche en proche, et gagne insensiblement tous les cœurs ; chacun craint pour soi ; les départements^ferment leurs greniers. Vous avez crié famine; l'accapareur profite de cette terreur panique, il double ses magasins, et ne les ouvre qu'au moment où la disette est à son comble. En vain ferat-on des recherches, ira-t-on à la découverte, ces démarches ne servent qu'à augmenter l'épouvante; les précautions bruyantes sont dangereuses, puisqu'en avertissant du danger elles produisent un effet contraire à celui qu'on en attend ; cependant il en faut prendre, il faut s'approvisionner : par qui et comment se fera cet approvisionnement?

« Jusqu'ici le gouvernement, les compagnies, les corps administratifs, ont été chargés d'approvisionner Paris. Seront-ce les mêmes agents à qui on confiera ce soin? Sera-ce le gouvernement? Maître du peu de numéraire qui nous reste, il le serait bientôt de nos subsistances. On n'a pas encore oublié la longue série des années de famine produite par les complots du ministère, sous Louis XV et Louis XVL Seront-ce des compagnies? Elles ne peuvent être que des corps d'accapareurs, qui ne spéculent jamais que sur la misère du peuple. Une conduite modérée dans leurs premières opérations leur gagne insensiblement une confiance dont ils ne tardent pas à abuser. On les a vus enlever tous les blés des campagnes, les faire voyager sur les côtes de l'Océan, aflamer par ce moyen la capitale.

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