‹ Histoire parlementaire de la Révolution française (volume 4)Chapitre 50 sur 88 · DÉMISSION DE BAILLY · texte numérisé non relu

DÉMISSION DE BAILLY

r^idérables qu'avaient du absorber les dépenses secrètes, insinuations que de tels aveux semblaient justifier. « Aller à la recherche de tous les vols qu'ils ont commis! s'écrie VOrateur du Peuple, t. VIII, n" XXXVH, il faudrait savoir apprécier ce que peuvent coûter des iiomnies qui se vendent au gouvernement ; il faudrait savoir ce que peuvent coûter les trames odieuses de la Chapelle, de Vincennes, du champ de Mars; Tarticle des libelles qu'ils ont fait faire contre les plus zélés patriotes de la capitale. — On m'a assuré que pour éloigner le brave et vigoureux Danton du sénat, il en a coulé à la nation 500 mille livres. Les autres bons citoyens ont été éconduils à proportion de leur mérite personnel. » Voici l'article de Peucliet :

(( Une santé délicate, que de grands travaux littéraires et l'agitation des afl'aires publiques ont encore afiaiblie, avait déterminé M. le maire à présenter sa démission au conseil de la commune dans le cours du mois de septembre dernier; des considérations que le bien public et l'état des conjonctures faisaient naître ont pu seules le déterminer à continuer les fonctions de sa place jusqu'à ces derniers jours, que M. Pétion lui a succédé par les suffrages de six mille six cents citoyens, sur dix mille trois cents qui se sont présentés pour voter.

« Par ce remplacement, M. Bailly n'est point entièrement soustrait aux soins de la chose publique : membre du conseil général du département de Paris, il pourra l'éclairer de ses lumières, le fortifier de son expérience et y entretenir cet esprit de douceur et de modération qui, dans les temps difficiles, est souvent préférable à tout autre moyen.

« Mais avant de quitter l'administration de Paris, M. Bailly a voulu laisser à ses concitoyens un compte de sa conduite, et le résultat des connaissances politiques que sa place Ta mis à portée d'acquérir pendant les moments les plus orageux de la révolution.

« Le 12 de ce mois, le conseil général de la commune étant assemblé, il a pris la parole et a lu un excellent discours, dont l'impression a été ordonnée, ainsi que l'envoi aux sections de la capitale et aux personnes chargées de quelques fonctions dans le gouvernement de la police. C'est une véritable instruction sommaire sur les ressources actuelles de Paris, et les défauts de son administralion municipale, que l'on pourrait facilement corriger sans altérer, ou plutôt en perfectionnant la représentation populaire qui en fait la base.

« D'abord M. le maire observe que le compte qu'il a à rendre n'est qu'un compte de conduite personnelle ; qu'il n'en a point à rendre en finances, puisqu'il n'a rien touché, rien ordonné, et que quant au

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compte de gestion, sa responsabilité se confond, aux termes de la loi, avec celle du corps municipal, sans l'attache duquel il n'a jamais rien fait, et qui doit lui-même présenter incessamment Tétat de sa gestion au public.

« Après quoi il présente ainsi la situation actuelle de l'état d'approvisionnement de Paris : «Il résulte des états qui ont été fournis à cet égard, qu'il y avait au mois d'août dernier dans les chantiers, les ports et en rivière, pour le service de la ville de Paris, six cent cinquante mille voies de bois, ce qui excède de cinquante mille et plus la consommation commune d'une année. Nous avons dans ce moment l'assurance à peu près de la moitié de l'approvisionnement de 1792; il n'y a pas de doute que les coupes qui seront bientôt en adjudication ne fournissent le reste : de sorte qu'on peut dès à présent regarder la provision de 1792 à 1795 comme complète. Nous avions également à la même époque, à Paris et en rivière, un million de voies de charbon, qui, à raison de la consommation, font un approvisionnement de dix-huit à vingt mois. Quant aux blés et farines, le corps municipal a fait imprimer l'état sommaire qui lui a été présenté par les administrateurs des subsistances. Il offre mie masse de cinquante-quatre mille sacs de farine, qui nous conduiront au commencement du printemps, où pourront arriver quarante mille autres sacs commandés en Amérique, pour atteindre la récolte nouvelle, si la dernière a peine à suffire. «

« Après ces détails tranquillisants sur l'état de l'approvisionnement de Paris, M. Bailly passe aux observations qu'il croit devoir soumettre à l'assemblée sur les vices de l'organisation municipale actuelle ; il les trouve dans le nombre des administrateurs, le défaut de concentration dans l'exercice des pouvoirs, et l'enchevêtrement des fonctions municipales.

« La loi a besoin d'être rectifiée, dit-il, parce qu'elle nous a donné une municipalité trop nombreuse. C'est le choix et non le nombre des hommes qui fait la sagesse des mesures; en multipliant les membres d'une assemblée, il y a plus de confusion et plus de facilité pour cet enthousiasme rapide qui fait prendre des résolutions précipitées. Les pouvoirs sont mal définis, car les fonctions du maire et du procureur de la commune ne sont pas encore bien connues.

« M. Bailly proposerait en conséquence de réduire à quatre le nombre des départements de la municipalité, et à huit celui des administrateurs, qui, avec le maire, composeraient le bureau; le corps municipal serait, dans ce cas, de vingt-quatre membres, et le conseil de la commune de soixante-douze notables. Ce nombre,

ajoiite-t-il, serait suffisant, si d'un côté on avait soin d'élire des citoyens qui eussent la possibilité de donner une grande partie de leur temps à la chose publique, et que de l'autre on ne leur enlevât pas tous leurs moments par de trop fréquentes assemblées.

« Mais le vice capital de la municipalité, continue M. Bailly, c'est le défaut d'unité. 11 y a à la maison commune autant de municipalités qu'il y a de départements, et même de sous-divisions de déparlement; il en résulte un esprit différent, et quelquefois une opposition de conduite qui énerve tous les ressorts de l'administration.

«L'autorité illimitée des sections, leur intervention dans l'administration, leurs nombreuses convocations, l'esprit de fermentation qu'elles entretiennent, ne sont point oubliées dans les observations présentées au conseil de la commune. L'expérience a appris à M. Bailly, comme à tous ceux qui ont été dans l'administration, que cette turbulence populaire est inutile et dangereuse, quand le peuple a pour administrateurs des hommes librement élus par lui.

«( Mais si nous regardons comme des vérités pratiques les réflexions du maire de Paris sur l'organisation publique, nous ne pensons pas comme lui sur ce qu'il dit de Vespionnage individuel. Ce qu'on objecte contre cette institution de ténèbres est parfaitement juste. Si le magistrat politique a qualité pour se faire rendre compte de ce qui se passe dans un lieu public contre le respect des lois et des personnes, il n'a point droit de surveiller la conduite privée ou domestique des individus. Une dénonciation secrète contre moi n'est point une raison de me faire espionner, puisque l'espionnage suppose le soupçon ; et le soupçon de la part de la puissance publiqu ou de celui qui la représente, est une peine que l'on ne peut infliger à personne sur une simple allégation particulière. De quelque manière que l'espionnage individuel soit envisagé, il présente également le mépris des lois et de la liberté des personnes, sans laquelle la liberté politique n'est qu'une chimère ou une dérision.

« Ce discours au reste est simple, bien écrit; on y reconnaît le philosophe, et l'on s'étonne qu'au milieu des orages où s'est trouvé M. Bailly, il ait pu conserver ce caractère mesuré, cette propriété d'expressions, que l'exagération des principes a fait disparaître de presque tous les écrits d'aujourd'hui. » [Monit. du 25 nov.)

— Le moment était venu où, conformément à la loi, les administrations devaient être renouvelées en partie. On tira au sort, le 29 septembre, les membres sortants du directoire et du conseil du département de Paris. Leur nombre était déjà beaucoup réduit par la mort ou l'élection aux fonctions législatives. Les élections, dont

24G (novembre 1791) assemblée législative.

les journaux, à rexception du Patriote français, parlent fort peu,

furent terminées le 10 novembre.

La plupart des anciens administrateurs qui n'étaient pas députés h rassemblée législative, furent réélus. Le succès qui fut considéré par les révolutionnaires comme le plus important pour leur parti, fut la nomination de Rœderer à la place de procureur syndic. En-. définitive le conseil se trouva composé des mêmes membres qu'auparavant (voir t. IV, p. 456), à Texception de Mirabeau, Lacépède Cretté, Inselin, Maillot, du Tremblay, Sieyès, A. Lamelh, Freilh de Pardaillione. qui furent remplacés par Dailly, Montosquiou, Gounion, Bai'ly, Dubois-Crancé, Andelle, Desmeuniers, Beaumetz, Gobel et Gerdet. — Le directoire se reconstitua ainsi : La Rochefoucauld, président; Garnier, Davous, Talleyrand, Brousse des Fuucherets, Anson, Thion-Delacbaume, Desmeuniers, Beaumetz. — Rœderer, procureur général syndic. — Blondel, secrétaire.

Quant aux membres sortants de la municipalité, ils furent tirés au sort le 6 novembre; mais remplacés seulement au mois de février suivant. Dans ce moment on ne procéda qu'à Télection du maire, du procureur de la commune et d'un de ses substituts. Nous laissons encore parler le Patriote français :

« On assure qu'une grande et très-grande dame porte à la mairie de Paris M. Desmeuniers. Il est à espérer que le peuple, qu'il a dépouillé de tant de droits, ne l'y portera pas. » {Pair, franc, du 8 nov.) Dans sa feuille du 1-4 novembre, Brissot cite un article de VAmi des citoyens (journal de Tallien) sur les divers candidats. L'élection avait commencé le J5. — Il fait précéder cette citation d'une nouvelle relative h Pétion. — «M. Pétion a reçu à Londres l'accueil le plus favorable de tous les patriotes anglais. Il a assisté à une fête civique que la société de la révolution célébrait pour l'anniversaire de la révolution anglaise. Celle de France n'y fut pas oubliée. On a couronné le repas par un très-grand nombre de toasts dont voici les principaux : Les droits de l'homme; la révolution de 4688 ; la révolution de France ; puissent les révolutions n'avoir de terme que celui de la tyrannie; puisse Edmond Burke continuer longtemps de servir la cause de la liberté... en écrivant contre elle. On a accueilli avec transport un toast porlé par M. Pétion : c'eut l'éternelle union du peuple anglais et du peuple français fondée sur les principes inaltérables de la justice et de la liberté... La fête a été terminée par l'air célèbre Ça ira; cet air qui fait pâlir les tyrans, et qui donne au monade le signal de la liberté. » Pétion avait accompagné à Londres madame de Genlis et les enfants du duc d'Orléans. Brissot transcrit ensuite de l'article de Tallien sur M. Lafayette ;

ÉLECTIONS. i247

u Un parti nombreux réunira, dit-on, ses suffrages sur le ci-devantgénéral. S'il suffisait pour être maire de Paris d'avoir de l'aménité, (le savoir parler au peuple, et le flatter au besoin, nous croyons que .M. Lafayette remplirait bien cette place; mais il faut un homme verse dans l'administration, un homme habitué au travail, et nous croyons que M. Lafayette est loin d'avoir ces qualités. Il a contre lui d être né noble, et d'être allié à la maison de Nouilles, qui, comme Ton sait, jouit d'un grand nombre des bienfaits de la cour. Examinons d'ailleurs la conduite de M. Lafayette depuis l'époque de la révolution. Nommé, le 15 juillet 1789, commandant de la garde nationale par une acclamation populaire, il n'accepta qu'après s'être assuré de l'assentiment du roi. Les principes que Ton crojait que M. Lafayette avait puisés à l'école de Washington faisaient espérer aux amis de l'égalité qu'il en serait un des plus ardents défenseurs; ils espéraient enfin qu'il se servirait de l'influence que lui donnait sa place pour hâter le succès de la révolution. Mais ils furent trompés dans leur attente; on le vit toujours flottant entre tous les partis : voulant les ménager tous, il n'en servit aucun; aussi n'eùtil qu'un moment de triomphe, qu'il dut encore au caractère léger et inconstant du Français. M. Lafayette, étant très-peu susceptible de se livrer à un travail assidu, est obligé d'employer beaucoup de subalternes, par lesquels il est mené. C'est à cette confiance aveugle et mal entendue que sont dues en partie les fautes qu'il a commises pendant le temps de sa dictature. Nous sommes loin de croire que M. Lafayette ait les talents nécessaires pour être maire de Paris. Nous croyons même qu'il serait dangereux de le nommer : ses liaisons avec l'infâme coalition qui nous a fait tant de mal dans ces derniers temps, sa conduite ambiguë à l'assemblée nationale, et son expédition du champ de Mars, doivent le rendre suspect aux amis de la liberté. »

Le journaliste parle ensuite, en passant, de Dandré, de Fréteau, .le Desmeuniers et de Camus, que quelques personnes portaient.

« Si, dit l'auteur en terminant, il n'y avait dans les sections ni iristocrates, ni ministériels, ni amis de la liste civile, ni endorneurs, M. Pétion serait, à coup sur, nommé; mais il a contre iuide s'être constamment montré patriote, zélé défenseur des droits du peuple, de n'avoir jamais intrigué, ni cabale; il a d'ailleurs de la probité, des mœurs pures; il est bon fils, bon époux, bon père, bon ami et bon citoyen. Avec tout cela, on doit être rejeté... Mais n'importe, je lui donne ma voix. »

« Vu mardi 15 novembre. — La majorité parait être, jusqu'à présent, en faveur de M. Pétion. 11 n'est point, en conséquence, de

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calomnie que n'inventent les hommes corrompus qui veulent l'en écarter. Ils répètent, et font répéter par les journalistes qu'ils payent, que ce sont ceux qui veulent le républicanisme qui portent M. Pétion. Il faut croire, dans ce cas, que la majorité des sections veut ce républicanisme, qu'ils ne croyaient soutenu que par trois on quatre individus. Mais ^n couvrant de tout le mépris ce rabâchage des intrigants, nous leur dirons que la ville de Paris récompense dans M. Pétion le patriotisme et l'intégrité incorruptibles; et cette victoire de la vertu sur l'intrigue et sur la corruption ministérielle doit honorer les Parisiens, et prouver qu'ils n'ont pas dégénéré de leur amour pour la liberté. — On désigne M. Alquier, excellent patriote, pour la place de procureur de la commune. »

Mercredi \Çt. — a Honneur aux citoyens patriotes de Paris ! M. Pétion est maire : il a eu plus de six mille voix. M. Lafayette, qui en a eu le plus après lui, n'en a eu que trois mille. Voilà encore les les calculs de M. Dandré dérangés. Le pauvre homme ! »

Jeudi 17. — « Il y a eu 10,632 votants pour la nomination du maire. M. Pétion a réuni 6,708 voix; M. Lafayette en a eu 5,123, et M. Dandré 77. Le reste a été partagé entre MM. Robespierre, Fréteau, Camus, Tronchet, et plusieurs autres. M. Lafayette avait quitté son humble retraite d'Auvergne ; il était à Paris : il s'en ira comme il était venu.

« Aujourd'hui on a commencé le scrutin pour l'élection du procureur de la commune. Il paraît que les patriotes se réunissent en faveur de M. Manuel : de la probité, des talents, des lumières, beaucoup de philosophie, voilà les titres de M. Manuel. »

Dimanche 23. — « M. Cahier (de Gerville), qui devait être ballotté avec M. Manuel pour la place de procureur de la commune, est nommé ministre de l'intérieur. C'est tant pis et tant mieux. »

Vendredi 2 décembre. — « Sur 5,311 volants pour l'élection du procureur de la commune, M. Pierre Manuel a obtenu 3,770 suffrages, et M. Cahier de Gerville 1,541. » [Pair, franc, du 16 nov. au 1<"" déc.)

Jeudi 8 décembre. — « M. Danton est nommé substitut-adjoint du procureur de la commune. Ce choix fait le plus grand honneur au bon esprit des citoyens de Paris : il prouve qu'ils ne se laissent pas égarer par les calomnies, quelque soutenues qu'elles soient. Il prouvera au parti ministériel que, s'il est possible de corrompre ou de tromper la majorité d'une assemblée électorale, il est impossible de corrompre les assemblées primaires, ou de les tromper longtemps.— Voici le résultat du scrutin: M. Danton, 1,162; M. Collot d'Herbois, 654; M. Gérard deBuzy, 399; M. Hardy, 279; M. Thou-

ret et. plusieurs autres citoyens ont eu cent, voix et au-dessous.

« M. Bosquilion, l'un des coryphées du club aristocratique ministériel des électeurs de Ja Sainte-Chapelle, vient de faire assigner Pierre Manuel, nouveau procureur de la commune, pour prouver tous ses titres, de domicile, de garde national et de contribution. Pierre Manuel a répondu avec la dignité d'un homme libre, à cette démarche dictée par la plus basse jalousie : « Si c'est par resp»pour la constitution, a-t-il dit à l'huissier, que M. Bosquilion m'assigne, je souhaite qu'il ait ma place pour récompense ; si c'est par intrigue, je souhaite qu'il l'ait encore pour punition : je répondrai à la loi. » [Patriote français du 9 décembre.) — Dans sa feuille du 51 décembre, Brissot nous apprend que « Feio-Bosquillon a perdu l'inconcevable procès qu'il avait intenté au patriote Manuel sur son éligibilité. 11 a de plus été condamné à 50 livres d'amende au profit des pauvres. » La cause fut plaidée devant le sixième arrondissement.

L'installation de Pétion eut lieu le 18 novembre. Cette cérémonie fut ainsi racontée à la tribune des jacobins : « M. *'"'. Messieurs, je viens d'assister à l'installation de M. Pétion. Le peuple l'a reçu avec les plus vifs applaudissements. Le conseil général de la commune l'a reçu avec une indifférence extrême. (On applaudit.) Avant qu'on l'installât, un membre du conseil général a demandé la parole et a interpellé M. Pétion de déclarer comment il avait acquis le droit de citoyen actif depuis un an. M. Bailly a répondu que puisque les sections avaient jugé M. Pétion digne d'être maire de Paris, sans doute elles savaient bien ce qu'elles faisaient et reconnaissaient qu'il avait les qualités requises. (Les tribunes applaudissent.) M. Bailly a prononcé un très-petit discours auquel M. Pétion a répondu avec cette fermeté et ce ton mâle que vous lui connaissez tous. M. Bailly est ensuite sorti et on ne lui a pas prodigué les applaudissements. M. le curé de Chaillot a demandé que l'on fît hommage à M. Bailly de la constitution bien ornée; un autre a crié aux voix sur la motion, et M. le maire actuel a dit qu'il pouvait émettre son vœu individuellement, mais non pas forcer le vœu g-jnéral ; qu'en outre il avait un second tort, celui d'avoir parlé sans avoir la parole. » (Débats des Jacobins, n» XCVI.)

Voici maintenant le discours de Bailly et la réponse de Pétion.

Discours prononcé par M. Bailly en présentant M. Pétion, son successeur, au conseil général de la commune, le \S novembre 1791.

a Messieurs, voici mon successeur. Je présente au conseil général I\L Pétion, qui a réuni la grande pluralité des suffrages des ci-

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toyens assemblés dans les sections, et qu'ils ont élu maire de Paris. Ils Tout pris dans une source illustre : ils l'ont choisi parmi les premiers représentants de la nation; M. Pétione.it un de ceux que Topinion publique y a distingués. Ce n'est point à moi à le faire connaître aux citoyens qui ont voulu le récompenser, qui Pont jugé digne que l'on payât ses services, en lui imposant de nouveaux devoirs et en exigeant de nouveaux services. Il est loué d'avance par leur suffrage; il le sera par le bien qu'il va faire. Ce que nous désirons tous, ce que dans les circonstances présentes nous avons besoin d'espérer de la sagesse de son administration, c'est qu'il fasse respecter et exécuter la loi, qu'il maintienne la paix, et qu'il opère enfin le rétablissement de l'ordre, auquel nous avons constamment travaillé. Voilà ce qui lui promet les bénédictions publiques, et ce qui sera en même temps sa récompense. M. Pélion, messieurs, va prêter son serment devant vous. En lui transmettant l'honneur de vous présider, je vais déposer entre ses mains les fonctions importantes qui m'avaient été confiées ; et dans le moment où il me remplace, je forme un vœu sincère,. c'est qu'il fasse mieux que moi, et que par lui ma patrie soit heureuse. »

Réponse de M. Pétion.

« Messieurs, honoré du suffiage des citoyens de Paris, je viens avec les sentiments d'une douce et fraternelle confiance prendre séance au milieu de vous. Ma reconnaissance est sans bornes, et les termes ma manquent pour l'exprimer : je vous l'avouerai néanmoins avec franchise, si j'eusse écouté des considérations particulières, si j'eusse suivi mes goûts personnels, je me serais éloigné de la place à laquelle je me trouve élevé. J'ai surtout eu à combattre pour me détacher des fonctions importantes qui m'appelaient au soutien et au développement de cette belle institution qui ne soumet le citoyen qu'au jugement de ses pairs, et qui est le plus sûr rempart de la liberlé individuelle. Je me suis demandé quel était le poste où je pouvais le plus utilement servir la chose publique; j'ai vu que les circonstances présentes étaient difficiles, que les orages n'étaient pas encore dissipés, que le calme n'était pas rétabli; que cette ville, le berceau et le centre de la révolution, pouvait imprimer au reste de l'empire des mouvements heureux ou funestes : alors tous mes doutes ont disparu, et il ne m'est resté d'autre désir que celui de me sacrifier tout entier pour répondre à la confiance dHine grande cité. Je ne me dissimule pas que la tâche que j'ai à remplir est immense, et je sens combien il serait nécessaire que mes forces égalassent mon zèle ; mais je trouverai dans mes

collègues de fermes appuis, de dignes collaborateurs. Animés tous du même esprit, nous concourrons au même but... le bonheur commun. Nous ne perdrons jamais de vue que nous sommes les magistrats du peuple, que nous devons défendre ses intérêts et conserver ses droits; que nous devons faire régner l'ordre et la tranquillité, faire chérir la constitution et déconcerter les projets de ses ennemis. Le vrai patriotisme est inséparable du respect pour la loi, et sans ce respect il n'est point de liberté.

«Je ne blesserai pas la modestie de mon prédécesseur par des éloges dont il n'a pas besoin; je ne parlerai pas des services qu'il a rendus, et des regrets que sa retraite occasionne : c'est à l'opinion, ce juge suprême, à lixer la place qui appartient aux hommes publics, et à distribuer le blâme ou l'estime. »

— La nomination de Pétion fut un triomphe célébré par toutes Ics feuilles démocratiques. Le nouveau maire se rendit aux Jacobins, le soir même de son installation. Sa visite donna lieu à une véritable ovation. Le vieux Dussault monta à la tribune, et prononça quehjues mots entrecoupés qu'il termina en disant : « Je regarde 31. Pétion comme mon his ! c'est bien hardi sans doute, w — « Il descend de la tribune, ajoute le journaliste, et M. Pétion s'élance dans ses bras. Ce triomphe du sentiment a fait éprouver la plus douce sensation à tous les cœurs. »

Cependant Pétion ne tarda pas à essuyer une assez étrange accusation. c( On a répandu avec affectation (c'est Brissot qui parle. Pair, franc, du 7 déc.) que M. le maire avait des conférences secrètes avec le cliâleau des Tuileries. Certes, il a d'autres occupations que celles de courtisan! Les faiseurs de nouvelles, quel que soit leur dessein, feront bien de les imaginer plus vraisemblables et de les faire circuler avec moins d'affectation, s'ils veulent qu'on y croie. » L'accusation était cependant fondée sur un motif réel. Pétion connaissait le nouveau ministre Cahier de Gerville, chez lequel il s'était trouvé à dîner avec Bertrand deMolleville,qui le tàta, mais jugea qu'il n'en pourrait rien tirer. Cette démarche avait été en quelque sorte inspirée par la reine, qui préférait de beaucoup Pétion à Lafayette dans la place de maire de Paris. {Mémoires de Bertrand de MoUeville.)

Ce fut par une proclamation contre les maisons de jeu, fort nombreuses alors à Paris, que le nouveau maire de Paris commença sa magistrature. Il les poursuivit avec beaucoup d'activité. « On a encore porté la hache dans l'antre de Radziwill. L'expédition a été fort bien conduite ; elle a duré presque toute la nuit, et plusieurs de ces infâmes repaires ont été saisis à la fois. Les souteneurs ont

252 (décembre 1791) assemblée législative.

voulu faire quelque résistance ; mais la fermeté du commissaire de police et la contenance de la garde nationale en ont imposé à ces brigands : vingt-deux ont été arrêtés ; les banques et tous les ustensiles des tripots ont été saisis. » [Pair, franc, du 19 décembre.)

Le 9 décembre, Pétion publia la brochure suivante, que l'on peut considérer comme la critique calculée de l'administration de son prédécesseur.

Coup d'œil rapide sur l'état dans lequel je trouve la place de maire de Paris. — «J'entre en fonctions, et j'entrevois à peine les objets qui m'environnent; mon premier aperçu, je le dois au public, je le l'ii présente :

« Le maire, pour être aidé dans les fonctions importantes et nombreuses de sa place, est environné de trois bureaux particuliers : 1^ bureau de correspondance; 2<* bureau des renvois; 5° bureau de comptabilité.

« J'ai trouvé le plus grand ordre dans le bureau de correspondance ; aucune affaire n'était en arrière.

« Il n'en était pas de même du bureau des renvois : un grand nombre de pièces étaient restées sans enregistrement, et beaucoup d'autres étaient amoncelées, pêle-mêle, sans être enliassées et serrées dans les cartons.

« Ces petites négligences se réparent de jour en jour, et le moment arrive où tout va être au courant.

« Le bureau de comptabilité est chargé d'un léger travail ; je l'ai réuni au bureau des renvois. J'évite un sous-chef, ce qui donne une économie de 2,400 liv. ; j'ai aussi supprimé un des deux chefs... Les appointements étaient pour chacun de 4,800 liv.

« Les travaux de la municipalité sont divisés en cinq départe- •".ents : 1° subsistances; 2° police; 3° domaine et finances; 4° établissements publics ; 5° travaux publics.

« Il exisle^en outre plusieurs commissions : pour les impositions ; pour les biens nationaux; pour la garde nationale; pour les actes de bienfaisance, etc.

« Ces établissements sont disséminés dans Paris, ce qui est trèsincommode pour les citoyens. Qu'un particulier se trompe sur le bureau où il doit s'adresser (ce qui n'est pas rare, les compétences n'étant pas encore clairement déterminées), il est obligé de faire une lieue pour se rendre au bureau qui est saisi de son affaire.

« Un autre inconvénient, non moins grave, c'est que ces dislances rompent l'unité de l'administration, qu*e!les occasionnent des lenteurs très-préjudiciables pour le service. Le maire, qui devrait être au centre de tous les travaux, pour tout voir, tout surveiller,

RAPPORT DE PÉTION 2oo

ne pcul pas lomplir ses devoirs avec exactilude, quels (jne soient son zèle et son activité. S'il est nécessaire, s'il est pressant qu'il confère avec un administrateur, vingt-quatre heures s'écoulent sans qu'il puisse lui parler.

« Mon premier désir en entrant en place, était que les comptes fussent rendus ; je n'ai cessé de le manifester, et mes collègues, je dois le dire, m'ont témoigné le même empressement.

(( Tous les départements ont remis leurs comptes à MM. les commissaires.

« Deux comptes sont en retard : 1" celui de la garde nationale ; io celui de l'administration des grains, farines, riz, qui exige des détails innnenses.

« On promet de rendre ces comptes incessamment. Malgré tout le zèle des rendants compte, malgré mes instances, que je ne cesserai de réitérer, je crains bien que l'apurement de ces comptes ne soit pas encore prochain, et que l'examen et les débats ne soient trop lopgs.

<( Les subsistances et la police sont les deux objets qui occupent et qui inquiètent le plus le public : ils intéressent son existence, s& tranquillité et son bonheur.

« Les subsistances sont dans un état qui ne doit laisser aucune alarme : les farines en magasin, celles que l'on attend d'Irlande, les blés distribués dans différents moulins, et ceux qui arrivent d'Amsterdam, forment un bon approvisionnement.

« D'après le relevé que j'ai fait des états qui m'ont été remis, il en résulte que, dans l'hypothèse oi^i la ville vendrait sur le caireau de la halle trois cents sacs de farine par jour, elle pourrait continuer cette vente pendant quatre mois.

« Elle vend tantôt plus, tantôt moins; cela dépend des ventes que fait le commerce libre.

« On attend en outre d'Amérique, en" mars et en avril, et peutêtre plus tôt, quarante mille sacs de farine.

(( J'ai cru apercevoir que l'opinion la plus générale des membres qui composent la municipalité était d'abandonner désormais le commerce à lui-même, ou du moins de ne pas s'en mêler. Quant à moi, j'avoue que je crois que la liberté vaut mieux que tous les règlements, et que Paris sera plus abondamment approvisionné avec ce régime qu'avec tout autre. Le passage de ce nouvel ordre à l'ancien n'est peut-être pas sans diflicultés; mais si on peut le rendre praticable et facile, on ne verra plus ces troubles, ces émeutes que la crainte de manquer de pain fait renaître sans cesse.

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