‹ Histoire parlementaire de la Révolution française (volume 4)Chapitre 61 sur 88 · DISCOURS D'ISNARD · texte numérisé non relu

DISCOURS D'ISNARD

les espèces, de l'abantlon de Ions les iiU('iêts et de Texplusion redoutable de renthousiasine guerrier. Ne craignez done rien, sinon <jii»' le peuple se plaigne que vos décrets ne correspondent pas à tout

.11 courage.

La voje^des armes est la.seule qui vous reste contre des rebelles (|ui ne veulent pas rentrer dans le devoir. En effet, toute idée de c.ipitulalion serait un crime de lèse-patrie. Eb ! quelle infâme capit:ilation! Nos adversaires sont les ennemis de la constitution! ils veulent, par le fer et la famine, ramener les parlements et la noblesse, et augmenter les prérogatives du roi, d'un liommc dont la volonté peut paralyser la volonté de toute une nation, d'un bomme qui dévore 58 millions, quand des millions de citoyens sont dans la diHresse. (Les tribunes applaudissent. — Il s'élève des murmures dans l'assemblée.) Ils veulent ramener les parlements, qui vendaient la justice; ils veulent ramener la noblesse, qui, dans son orgueil, insolente et barbare, croit que les citoyens ne sont pas des bommes. Ils veulent ramener la noblesse ! Ab ! du baut de cette tribune, nous ('l(H,'triserions tous les Français; tous, versant d'une main leur or et tenant le fer de l'autre, combattraient cette race orgueilleuse et la forceraient d'endurer le supplice de l'égalité. (On applaudit.)

Élevons-nous dans cette circonstance à toute la bauteur de notre n.ission; parlons aux ministres, au roi, à l'Europe, avec la fermeté qui nous convient. Disons à nos ministres que jusqu'ici la nation n'est pas très-satisfaite de la conduite de chacun d'eux... (On iipplaudit à plusieurs reprises.) Que désormais ils n'ont à choisir (| n'entre la reconnaissance publique et la vengeance des lois, et que piir le mot responsabilité nous entendons la mort. (Les applaudissements recommencent.) Disons au roi que son intérêt est de défendre la constitution ; que sa couronne tient à ce palladium sacré ; qu'il ne rrgne que par le peuple et pour le peuple ; que la nation est son souvei-ain, et qu'il est sujet de la loi. Disons à l'Europe que le peuple fiançais, s'il tire l'épée, en jettera le fourreau ; qu'il n'ira le chercher que couronné des lauriers de la victoire, et que si, malgré sa puissance et son courage, il succombait en défendant la liberté, ses ennemis ne régneraient que sur des cadavres. (On applaudit.) Disons à l'Europe que si les cabinets engagent les rois dans une guerre contre les peuples, nous engagerons les peuples dans une guerre contre les rois. (On applaudit.) Disons-lui que tous les combats que se livreront les peuples par ordre des despotes... (Les applaudissements continuent.) N'applaudissez pas, n'applaudissez pas; respectez mon enthousiasme, c'est celui de la liberté.

Disons-lui que tous les combats que se livrent les peuples par ordre

des (lospotes rosspmblent aux roiips quo denv iimis, P\cil('s par un instigateur perlido, se porlent dans rol)srurité; si la clarté du jour \ient à paraître, ils jettent leurs armes, s'embrassent et châtient relui qui les trompait. De mémo si, au moment que les armées ennemies lutteront avec les nôtres, le jour de la philosophie frappe leurs yeux, les peuples s'embrasseront à la face des tyrans détrônés, de la terre consolée et du ciel satisfait.

Disons-lui enfin que dix millions de Français, embrasés du feu de la liberté, armés du glaive, de la plume, de la raison, de l'éloquence, pourraient seuls, si on les irrite, changer la face du monde, et faire trembler tous les tyrans sur leurs trônes d'argile.

Je demande que le décret proposé soit adopté à l'unanimité, pour montrer (|ue cette auguste enceinte ne renferme que de bons Trançais, amis de la liberté et ennemis des despotes. (Les applaudissements des tribunes et de l'assemblée recommencent et se prolongent pendant quelques minutes.)

L'assemblée ordonne l'impression de ce discours, et l'envoi aux départements.

Après avoir entendu plusieurs orateurs, l'assemblée adopte le projet de décret de Daverlioult dans les termes suivants :

(( L'assemblée nationale, aya^nt entendu le rapport de son comité diplomatique, décrète qu'une députalion de vingt-quatre de ses membres se rendra près du roi pour lui communiquer, au nom de l'assemblée, sa sollicitude sur les dangers dont menacent la patrie les combinaisons perfides des Français armés et attroupés au dehors du royaume, et de ceux qui trament des complots au dedans, ou excitent les citoyens à la révolte contre la loi; et pour déclarer au roi que l'assemblée nationale regarde comme essentiellement convenables aux intérêts et à la dignité de la nation toutes les mesures que le roi pourra prendre afin de requérir les électeurs de Trêves, Mayence et autres princes de l'empire qui accueillent des Français fugitifs, de mettre (in aux attroupements et aux enrôlemenls qu'ils tolèrent sur la frontière, et d'accorder réparation à tous les citoyens français, et notamment à ceux de Strasbourg, des outrages qui leur ont été faits dans leurs territoires respectifs ; que ce sera avec la même confiance dans la sagesse de ces mesures que les représentants de la nation verront rassembler les forces nécessaires pour contraindre, par la voie des armes, ces princes à respecter le droit des geqs, et, au cas (ju'ils persistent à protéger ces attroupement-", il assurer la justice qu'on réclame;

« Et enfin que l'assemblée nationale a cru devoir faire cette déclaration solennelle pour que le roi fût à même de prouver, tant à la

MESSAGE AU ROf. 293

cour impériale qu'à la ûu'le île Ralisbomie, et à toutes les cours de PEiu-ope, que ses iulentions et celles de la nation IVaiiçaise ne l'ont (ju'une.

a Décrète en outre que la même députation exprimeia au roi ((ue rassemblée nationale regarde comme une des mesures les plus propres à concilier ce qu'exige la dignité de la nation et ce que commande sa justice, la prompte lei'minaison des négociations d'indemnités entamées avec les princes allemands possessionnés en France, en vertu des décrets de rassemblée nationale cor^stituante ; et que les représentants de la nation, convaincus que les retards apportés aux négociations qui doivent assurer le repos de l'empire, pouvaient être attribués en grande partie aux intentions douteuses d'agents peu disposés à seconder les intentions loyales du roi, lui dénoncent le besoin urgent de faire dans le corps diplomatique les changements propres à assurer Texécution fidèle et prompte de ses ordres. »

La discussion était encore ouverte lorsque M. de Vaublanc, cédant le fauteuil à M. Lacépède, monta à la tribune : « Messieurs, dit-il, le projet porte une députation au roi; je crois que vous jugerez convenable que cette députation puisse s'exprimer d'une manière authentique. J'ai pensé qu'un message-adresse pourrait remplir ce projet. » Il présenta en même temps un projet de message dont on trouvera le texte dans la séance qui suit et qui fut fut accueilli et voté avec entliousiasme, ainsi que le décret. On décida tout de suite qu'une députation de l'assemblée se rendrait auprès du roi pour le lui porter; et, par un décret spécial, on donna à M. de Vaublanc la présidence de la députation. C'était donc lui qui en devait être l'orateur. {Procès-verbaux de la législative. Logographe.)

Séance du 29 au soir. — M. Vaublanc. Messieurs, je me suis rendu chez le roi à la tête de la députation que vous m'avez déféré l'honneur de présider. Introduit sur-le-champ chez le roi, je lui ai lu le discours que vous avez approuvé ce matin, tel que le voici :

« Sire,

« A peine l'assemblée nationale a-t-elle porté ses regards sui' la situation du royaume, qu'elle s'est aperçue que les troubles qui l'agitent encore ont leur source dans les prépai'atifs criminels des Français émigrés.

«Leur audace est soutenue pai' des princes allemands qui méconnaissent les traités signés entre eux et la France, et qui affectent

d'oublier qu'ils doivent à cet empire le traité de Westplialie qui garantit leurs droits et leur sûreté.

« Ces préparatifs hostiles, ces menaces d'invasion commandent des armements qui absorjjent des sommes immenses que la nation aurait versées avec joie dans les mains de ses créanciers.

« C'est à vous, sire, de les faire cesser; c'est à vous de tenir aux puissances étrangères le langage qui convient au roi des Français. Dites-leur que partout où l'on souffre des préparatifs contre la France, la France ne peut voir que des ennemis ;que nous garderons religieusement le serment de ne faire aucune conquête ; que nous leur offrons le bon voisinage, l'amitié inviolable d'un peuple libre et puissant; que nous respecterons leurs lois, leurs usages, leurs constitutions ; mais que nous voulons que la nôtre soit respectée. Dites-leur enfin que si des princes d'Allemagne continuent de favoriser des préparatifs dirigés contre les Français, nous porterons chez eux, non pas le fer et la flamme, mais la liberté. C'est à 3UX à calculer quelles peuvent être les suites du réveil des nations.

« Depuis deux ans que les Français patriotes sont persécutés près des frontières, et que les rebelles y trouvent des secours, quel ambassadeur a parlé, comme il le devait, en votre nom?... aucun.

« Si les Français chassés de leur patrie par la révocation de l'édit de Nantes s'étaient rassemblés en armes sur les frontières, s'ils avaient été protégés par des princes d'Allemagne ; sire, nous vous le demandons, quelle eût été la conduite de Louis XIV? Eût-il souffert ces rassemblements? eût-il souffert les secours donnés par des princes qui, sous le nom d'alliés, se conduisent en ennemis? Ce qu'il eût fait pour son autorité, que Votre Majesté le fasse pour le salut de l'empire, pour le maintien de la constitution.

« Sire, votre intérêt, votre dignité, la grandeur de la nation outragée, tout vous prescrit un langage difîérent de celui de la diplomatie. La nation attend de vous des déclarations énergiques auprès des cercles du Haut et du Bas-Rhin, des électeurs de Trêves, Mayence et de l'évêque de Spire.

« Qu'elles soient telles que les hordes des émigrés soient à l'instant dissipées. Prescrivez un terme prochain, au delà duquel imlle réponse dilatoire ne sera reçue ; que votre déclaration soit appuyée par les mouvements des forces qui vous sont confiées ; et que la nalion saclie quels sont ses amis et ses ennemis. Nous reconnaîtrons à cQlte éclatante démarche le défenseur de la constitution.

(( Vous assurerez ainsi la tranquillité de l'empire, inséparable de la vôtre; et vous hâterez ces jours de la prospérité nationale oii I9

SÉANCE ROYALE. 29m

paix fera renaître Tordre et le rrgne des luis, où votre bonheur se confondra dans celui de tous les Français. »

Le roi nous a répondu :

« Je prendrai en très-grande considération le message de l'assemblée nationale. Vous savez que je n'ai rien négligé pour assurer la tranquillité publique au dedans, pour maintenir la constitution, et pour la faire respecter au dehors. »

.l'observerai, a ajouté M. Vaublanc, qu'il m'a paru, quand nous sommes entrés, que le roi s'est incliné le premier; je me suis incliné ensuite vers lui : le reste s'est passé ainsi qu'il est d'usage. (On a vivement applaudi.)

— 11 paraît que, quoique cet appel à l'intervention royale fût une chose convenue et décidée en comité, Louis XVI hésita. Ce ne fut que quinze jours après qu'il répondit à celte démarche. Il y a dans les pièces de l'armoire de fer (n° CXXXIV) une lettre de Bertrand de MoUeville qui presse ce prince de se rendre à l'assemblée. Bertrand ajoute qu'il ne parle pas seulement d'après sa propre opinion, mais d'après celle de MM. Beaumetz, Chapelier et de l'évêquo d'Autun, qui croient « qu'il est on ne peut pas plus instant que Sa Majesté fasse auprès de l'assemblée une démarche d'un grand éclat... ïlien n'est plus propre à dissiper les inquiétudes que produisent les bruits d'un prétendu départ de Sa Majesté... Il est d'une grande importance que cette démarche ne soit pas différée d'un seul mo- Ynent. « 5 décembre.

Séance du 14 décembre, 5 heures du soir. — On annonce l'arrivée du roi.

Un grand silence règne dans la salle. — Tous les membres se lèvent et restent découverts.

Le roi entre accompagné de ses ministres. — Il se place à la gauche du président, et prononce le discours suivant :

« Messieurs, j'ai pris en grande considération votre message du 2'.) du mois dernier. Dans cette circonstance où il s'agit de Thonneur du peuple français et de la sûreté de l'empire, j'ai cru devoir vous porter moi-même ma réponse ; la nation ne peut qu'applaudir à ces communications entre ses représentants élus et son représentant héréditaire.

« Vous m'avez invité à prendre des mesures décisives pour faire rsser enfui ces rassemblements extérieurs qui entretiennent aU . iu de la France une inquiétude, une fermentation funestes, né- '^ssitent une augmentation de dépenses qui nous épuisent, et com-

20G (14 DÉCEMBIIE 1791) ASSEMBLÉE LÉ(iISLATIVE.

promettent, plus dangereusement la liberté qu'une guerre ouverle et déclarée.

tt Vous désirez que je fasse connaître aux princes voisins qui protègent ces rassemblements contraires aux icgles du bon voisinage et aux principes du droit des gens, que la nation IVançaise ne peut tolérer plus longtemps ce manque d'égards et ces sourdes hostilités.

(c Enlin, vous m'avez t'ait entendre qu'un mouvement général entraînait la nation, et que le cri de tous les Français était : Plutôt la guerre qu'une patience ruineuse et avilissante!

« Messieurs, j'ai pensé longtemps que les circonstances exigeaient une grande circonspection dans les mesures ; qu'à peine sortis des agitations et des orages d'une révolution, et au milieu des premiers essais d'une constitution naissante, il ne fallait négliger aucuns des moyens qui pouvaient préserver la France des maux incalculables de la guerre. Ces moyens, je les ai tous employés. D'un côté, j'ai tout fait pour rappeler les Français émigrants dans le sein de leur patrie et les porter à se soumettre aux nouvelles lois que la grande majorité de la nation avait adoptées : de l'autre, j*ai employé les insinuations amicales, j'ai fait faire des réquisitions formelles et précises pour détourner les princes voisins de leur prêter un appui propre à flatter leurs espérances et à les enhardir dans leurs téméraires projets.

« L'empereur a rempli ce qu'on devait attendre d'un allié fidèle, en défendant et dispersant tout rassemblement dans ses États. Mes démarches n'ont pas eu le même succès auprès de quelques autres princes : des réponses peu mesuiées ont été faites à mes réquisitions. Ces injustes refus provoquent des déterminations d'un autre genre. La nation a manifesté son vœu; vous l'avez recueilli ; vous en avez pesé les conséquences ; vous me l'avez exprimé par votre message. Messieurs, vous ne m'avez pas prévenu : représentant du peuple, j'ai senti son injure, et je vais vous faire connaître la résolution que j'ai prise pour en poursuivre la réparation.

(c Je fais déclarer à l'électeur de Trêves, que si avant le il) de janvier, il ne fait pas cesser dans ses États tout attroupement et toutes dispositions hostiles de la part des Français qui s'y sont réfugiés, je ne verrai plus en lui qu'un ennemi de la France. (Il s'élève des applaudissements réitérés, accompagnés des cris de Vive le roi!) Je ierai faire une semblable déclaration à tous ceux qui favoriseraient de môme des rassemblements contraires à la tranquillité du royaume; et en garantissant aux étrangers toute la protection qu'ils doivent attendre de nos lois, j'aurai bien le droit de

SftANCK ROYALK. 207

demander que les outrages que dos Franeais peuvenl avoir reçus soient proinptenient et complètement réparés. (On applaudit.)

« J'écris ù l'empereur pour l'engager à continuer ses bons offices, cl, s'il le faut, à déployer son autorité, comme chel' de l'empire, pour éloigner les malheurs que ne manquerait pas d'entraîner une plus longue obstination de quelques membres du corps germanique. Sans doute, on peut beaucoup attendre de son intervention, a[ipuyée du poids imposant de son exemple ; mais je prends en même temps les mesures militaires les plus propres à faire respecter ces déclarations. (On applaudit.)

« Et si elles ne sont point écoutées, alors, messieurs, il ne me restera plus qu'à proposer la guerre ; la guerre, qu'im peuple qui a soleimellement renoncé aux conquêtes ne fait jamais sans nécessité, mais qu'une nation généreuse et libre sait entreprendre, lorsque sa propre sûreté, lorsque l'honneur, le commandent. (Nouveaux applaudissements.)

tt Mais en nous abandonnant courageusement à cette résolution, bâtons-nous d'employer les moyens qui seuls peuvent en assurer le succès. Portez votre attention, messieurs, sur l'état des finances; affermissez le crédit national; veillez sur la fortune publique; (jne vos délibérations, toujours soumises aux principes constitutionnels, prennent une marche grave, fière, imposante, la seule qui convienne aux législateurs d'un grand empire (une partie de l'assemblée et les tribunes applaudissent) ; que les pouvoirs constitués se respectent pour se rendre respectables; qu'ils se prêtent un secours mutuel, au lieu de se donner des entraves, et qu'enfin on reconnaisse qu'ils sont distincts et non ennemis. 11 est temps de montrer aux nations étrangères que le peuple français, ses rej)résentants et son roi ne font qu'un. (A|)plauclissements unanimes.) C'est à cette union, c'est encore, ne l'oublions jamais, au respect que nous porterons aux gouvernements des autres Étals, que sont attachées la sûreté, la considération et la gloire de l'empire.

« Pour moi, messieurs, c'est vainement qu'on chercherait à environner de dégoûts l'exercice de l'autorité qui m'est confiée. Je le déclare devant la France entière, rien ne pourra lasser ma persévérance, ni ralentir mes efibrts. Il ne tiendra pas à moi que la loi ne devienne l'appui des citoyens et l'effroi des perturbateurs. (Vives acclamations.) Je conserverai fidèlement le dépôt de la constitution, et aucune considération ne pourra me déterminer h souffrir qu'il y soit porté atteinte; et si des hommes qui ne veulent que le désordre et le trouble, prennent occasion de celte fermeté pour calonuiier mes intentions, je ne m'abaisserai pas à repousser

:298 (14 Dft«^KMBRi: ITOlj asskmblée législative. par (les paroles les injurieuses défiances qu'ils se plairaient à répandre. Ceux qui observent la luarclie du «^'ouvernement avec un œil atteulif, mais saus malveillance, doivent reconnaitre que jamais je ne m'écarte de la ligne constitutionnelle, et que je sens profondément qu'il est beau d'être roi d'un peuple libre. » (Les applaudissements se prolongent pendant plusieurs minutes. — Plusieurs voix font entendre dans rassemblée et dans les tribunes le cri de : Vice le roi des Français !)

M. le président au roi. Sire, l'assemblée nationale délibérera sur les propositions que vous venez de lui faire ; elle vous instruira par un message de ses résolutions.

Le roi se retire au milieu des applaudissements de l'assemblée.

M. ***. Je demande l'impression du discours du roi et l'envoi aux quatre-vingt-trois départements.

Cette proposition est adoptée à l'unanimité.

}f. ***. .le demande qu'on n'ajoute pas au discours du roi la réponse du président, elle désbonorerait l'assemblée.

iM. Bazire. Je demande que la réponse du président soit imprimée, pour apprendre à la France que dans une circonstance la plus propre à exciter son entbousiasme, l'assemblée nationale a su s'en défendre.

L'assemblée passe à l'ordre du jour.

i\f. le ministre de la guerre [M. de Narbonne). Le roi veut la paix ; tel a été le but de ses négociations, il ne négligera aucun moyen de la donner au royaume. Le roi a juré de maintenir la constitution, et il ne peut refuser aucun moyen de la maintenir. Sa Majesté m'a cbargé de donner les ordres nécessaires pour que cent cin- (juante mille hommes soient réunis aux frontières dans un mois. Je me suis assuré qu'une réunion de forces aussi imposante n'est pas impossible pour cette époque; je crois donc qu'il m'est permis d'avoir une confiance bien fondée dans l'issue de cette entreprise. Il faut donc détruire cet esprit de découragement qui voudrait regarder la France comme abattue, lorsqu'elle a à défendre sa liberté contre la coalition de quelques despotes, tandis qu'elle a été victorieuse, lorsqu'elle combattait pour un seul bomme contre une coalition bien plus redoutable.

Je sais qu'on voudra encore exciter des méfiances, que parmi les hommes qui ont proposé les mesures que le roi vient de prendre, il en est qui se disposent à les combattre; mais vous résisterez à ce système dangereux, et la liberté ne sera pas un vain mot chez une nation courageuse qui doit la défendre. Je partirai dans peu de jours, d'après les ordres du roi, pour vérifier l'état de l'armée

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et visiter les Iroiilii'rL'S, non que je croie à toutes les déliances du soldat contre les olïiciers ; mais j'espère les dissiper, en parlant aux uns et aux autres au nom de la patrie et du roi. Je dirai aux ofticiers que d'anciens préjugés, qu'un amour trop peu raisonné de leur roi a pu quelque temps excuser leur conduite, mais que le mot trahison n'est d'aucune langue. Je dirai aux soldats : Les ofliciers qui restent à la tête de l'armée sont liés à la lévolution et par leur serment et par l'honneur; le salut de lÉtatva dépendre de la discipline de son armée. Enfm, les gardes nationales, à qui la France doit sa liherté, sauront sans doute la défendre, et l'on n'aura à leur apprendre que ce que l'expérience peut ajouter au courage. Je remettrai mon portefeuille au ministre des affaires étrangères, et telle est ma confiance, telle doit être celle de la nation dans sdn patriotisme, que je me rends reponsable de tous les ordres qu'il donnera dans mon département.

Trois armées ont paru nécessaires, et MM. Rochambeau, Luckner et Lafayette sont désignés par la patrie pour les conunander, et le i"oi et la patrie ne font plus qu'un. (On applaudit.) Le roi leur en a déféré le commandement. Sa Majesté eût désiré que l'organisation militaire lui eût permis de donner le grade de maréchal de France à MM. Rochambeau et Luckner. L'assemblée croira sans doute qu'aujourd'hui le salut de la patrie est la loi suprême, et peut-être se déterminera-t-elle à déclarer au roi qu'elle le verra avec plaisir déféier ce grade à ces généraux.

Une augmentation de dépenses sera indispensable ; la France ne maichandera {)as pour sa liberté. D'ailleurs cette augmentation de dépenses doit moins effrayer les créanciers que les longs malheurs d'une conlinualioii d'inquiétudes qui perpétuerait l'anarchie ; cjalle crainte doit disparaître par la certitude que le cri delà guerre, s'il se fait entendre, sera le signal de l'ordre.

Dans l'entreprise immense, et peut-être hardie, dont j'Ose me charger, s'il m'échappait quelques détails, j'espère au moins q'u'on ne pourra me reprocher d'avoir négligé aucunes grandes mesures, et le roi, par le sacrifice qu'il vient de faire de ses affections personnelles, va sans doute voir redoubler envers sa personne l'.itlachement de tous ceux qui, comme moi, ont uni indissolublement leurs destinées à la liberté de la France. (On applaudit.)

M. Brîssut. Je suis loin de m'opposer à l'impression du compte que vient de rendre le ministre de la guerre; mais j'observe que parmi les nombreuses vérités qu'il contient, on y a joint d'injustes préventions. (Il s'élève des murmures.) Je demande que la discus-

500 ^K) DÉCKMIMIE 17'Jlj ASSKMHLÉL LÉGISLATIVE.

sion soit ajournée ù samedi piocliain, et Ton verra si les patriotes méritent les reproclies qu'on leur fait.

L'assemblée ordonne l'impression et Tinscrtion au procès- verbal du discours du ministre, et le renvoi de ces demandes, ainsi que du discours du roi, aux comités diplomatique et de l'ordinaire des finances réunis. (Le rapport de Gensonné, au nom de ces comités, lut l'ait le 29 décembre, comme nous le verrons bientôt.)

Séance du 15 déceiMbre. — M. Lemontey, cédant le fauteuil à M. Ducastel, donne lecture à l'assemblée d'un projet de réponse :

M. Lemonteij. Voici le projet de réponse au roi que l'assemblée m'a chargé de rédiger :

« Sire, l'assemblée nationale vient se soulager du silence auquel l'avait condamnée le désir de rendre l'expression de ses sentiments plus imposante et plus profonde. Au langage, etc.» (Voir, plus bas, le texte définitif.)

M. Couthon. Vient se soulager!... Aîi ! ah! ah!

M. Lemontey. J'ai employé le mot soulager parce qu'hier le silence m'avait paru pénible.

M. Grangeneuve. C'est faux.

Plusieurs voix. Il faut supprimer cette phrase. [Oui, oui. — Non, non.)

M. Couthon. Le discours de M. Lemontey est très-éloquent; mais cette éloquence est une éloquence de mots, et non pas l'éloquence de la dignité nationale. Dans la première phrase M. Lemontey, président de l'assemblée nationale, semble exprimer au roi sa douleur de l'avoir reçu hier avec dignité et avec majesté ! (Murmures.) M. Lemontey s'est conduit hier comme un président pénétré de la grandeur de ses fonctions et de la dignité du peuple dont il était l'organe; aujourd'hui vous allez en quelque sorte vous repentir humblement d'avoir manifesté cette grandeur et cette dignité. (Applaudissements et murmures.) Je demande que cette première phrase, qui n'est qu'une flagornerie indigne de l'assemblée, soit effacée. (Appuyé.)

M. Lemontey. On parait désirer la suppression de la première phrase... [Oui, oui. — Non, non.) Elle n'est point nécessaire à l'adresse; elle exprime le sentiment que j'ai éprouvé, et non celui de l'assemblée.

M. Lacroix. Cette réponse n'est pas faite au nom de M. Lemontey : elle est faite au nom de l'assemblée. Le roi des Français est l'ennemi du despotisme; il doit être l'ami des vérités et l'ennemi des flagorneries. Il ne faut pas faire une réponse au roi pour lui

(jLliSTlOiN Dt LA GlERKK. 301

(lire des choses obligOTiiles seulenienl; il Iiiut eiieoie lui dire de {irandos vérités, qu'il est nécessaire quil apprenne. (La suppression de la phrase est adoptée.)

M. Couthon. M. Lemontey dans son discours promet au roi, au nom de rassemblée nationale, plus de gloire quaucun de ses aïeux n'en a obtenu. Nous n'avons rien à promettre , le roi doit tout acquérir par sa conduite. Sans doute il le fera, puisqu'il l'a promis, puisqu'il a juré de maintenir la constitution, puisqu'il a juré de la faire respecter au dehors comme au dedans. Ainsi je demande que cette seconde phrase soit également effacée. (Murnmres et applaudissements.) En un mot, comme ces changements peuvent déranger Tordre des idées de M. Lemontey, je demande le renvoi

Plusieurs voix : A M. Couthon! — Aux Jacobins! — Non, aux Feuillants !

M. Couthon. Je la ferais peut-être moins bien, mais avec plus de dignité.

M. Grangeneuve. J'ai remarqué que M. Lemontey fait dire au peuple français qu'il combattra ses ennemis et ceux du roi... il n'est pas possible que le peuple français s'arme poui' combattre les ennemis particuliers du roi... (Murmures.)

M. Lemontey. J'adopte l'opinion de M. Grangcneuve, qu'un excès de scrupule porte à tiouver ici une équivoque ; elle sera levée en mettant : Ses ennemis, qui sont aussi les vôtres. (Adopté.)

.1/. Grangeneuve. Je relève encore cette expression : Sire, voila votre fam^ille... Il est très-dangereux de rappeler les anciennes idées qui faisaient considérer les peuples comme la famille des rois, et les rois comme les pères des peuples... (Murmures.) Le roi est un représentant de la nation française ; il est contradictoire de dire que la nation française est sa famille. 11 appartient à la nation, et la nation ne lui appartient pas. (Applaudissements.)

M. Lemontey. On mettra : La famille à laquelle vous êtes attaché. (Adopté.)

Le projet de message de M. Lemontey, ainsi réduit et modifié, fut adopté et remis le lendemain au roi par une députation. Voici ce message :

« Sire, au langage que Votre Majesté lui a fait entendre, l'assemblée nationale a reconnu avec transport le roi des Français; elle a senti plus que jamais le prix de l'harmonie des pouvoirs, de ces communications franches et mutuelles qui sont le vœu, qui feront le salut de l'empire.

«< L'assemblée nationale attachera toutes les forces de son attcn-

TOML \l. 26

502 (décembre 179i) assemblée législative.

tion sur les mesures décisives que vous lui avez annoucées ; et si tel est l'ordre des événements qu'elles doivent enlin s'effectuer, rassemblée nationale, sire, promet à Votre Majesté plus de gloire qu'aucun de ses aïeux n'en a obtenu ; elle promet à l'Europe étonnée le spectacle nouveau de ce que peut un grand peuple outragé, dont tous les bras seront mus par tous les cœurs, et qui, voulant fortement la justice et la paix, combattra pour lui-même ses ennemis, qui sont aussi les vôtres.

« De puissants intérêts, de douces jouissances, voiis sont préparés ; du Rbin aux Pyrénées, des Alpes à TOcéan, tout sera couvert des regards d'un bon roi, et protégé pai- un rempart d'bonnnes libres et Hdèles. Voilà, sire, la famille à laquelle vous êles altacbé ; voilà vos amis! Ceux-là ne vous ont pas abandonné!...

« Tous les représentants du peuple, tous les vrais Franrais ont dévoué leur tête pour soutenir la dignité nationale, pour défendre la constitution jurée, et le roi chéri dont elle a affermi le trône. »

Réponse du roi.

« Messieurs, je connais le langage et le cœitr des Français dans les remercîments que vous m'adressez. Oui, messieurs, ils sont ma famille, et elle se réunira, j'espère, tout entière sous la protection et l'empire des lois. »

Chap. II. — Office de l'empereur du 3 décembre — Explications sur la démarche du roi à l'assemblée. — Intrigues secrètes. — Dispositions secrètes des cabinets européens. — Lettre de la reine à l'empereur. — Réponse de l'empereur. — Mémoire à la reine sur la conduite à tenir. — Développement du plan de Narbonne. — Passage de Lafayclte à Paris.

Le discours et les propositions de M. de Narbonne, dans la séance du 14, sembleraient prouver que ce ministre avait connaissance du plan que nous a révélé M. de Vaublanc. Cependant, outre le motif de trouver un prétexte pour réorganiser l'armée et la mettre dans les mains de généraux anlijacobins, le minislêre pouvait en avoir d'autres encore. Il avait alors reçu communication de quelques pièces émanées de la cour impériale. Quoique ces pièces fussent de la nature la plus pacifique et que, dans le langage usité en diplomatie, elles eussent tout au plus la portée d'une simple protestation, on pouvait craindre qu'elles ne fussent pas tranquillement reçues par l'assemblée et qu'il n'en résultât quelque explosion dangereuse. 11 est probable que le ministère tint compte de cette éventualité et qu'elle le détermina à précipiter la démarche du li,

afin «le oonsorvor au ^'ouvernemenl Tiniliativo sur Topiniuii publiijuo.

Les pièces diplomatiques donl il s'a^il. élaieiU une lettre de rempereur au roi très-chrétien, datée de Vienne le 5 décembre, à laquelle était jointe la ratification du conclusum de la diète de l'empire dont nous avons parlé précédemment. La lettre contenait des pi'otestations en faveur des princes de l'empire possGssionnés en Alsace et en Lorraine. Léopold y annonçait « la résolution formelle de porter aux princes possessionnés en Alsace et en Lorraine tous les secours qu'exigeaient la dignité de la couronne impériale et le maintien des constitutions publiques de Tempire, s'ils n'obtenaient pas réintégration plénière et conforme aux dispositions des traités. »

Le décret de ratification était relatif aux points "suivants, délibérés dans la diète :

4° « Que l'empereur et l'empire n'auront aucun égard aux soumissions qu'auraient pu faire quelques États aux indemnités proposées par la France, attendu que l'exécution illimitée des décrets de l'assemblée nationale, rendus depuis le 4 août i789, est une usurpation arbitraire, une infraction, une violation de la souveraineté territoiiale de l'empire et de l'empereur; 2" que Sa Majesté impériale a vu avec peine que la lettre du roi très-cbrétien n'avait, ni quant à la forme, ni quant à son contenu, répondu à l'attente générale sur son caractère reconnu de justice et de loyauté, et qu'y ayant remarqué la prétention erronée de croire les terres des princes lésés tellement soumises à la souveraineté du roi, que, sauf une indemnité, i! puisse en disposer librement; Sa Majesté impériale proteste solennellement^ en son nom et au nom de l'empire, contre toutes mesures prises depuis le mois d'août 1789, qui seraient contraires aux^ trajMs : elle.se serait déjà empressée de donner aux princes lésés tous les secours qui dépendent d'elle, conformément à la dignité impériale et aux lois de l'empire, si elle n'avait pas espéré terminer amiablemcnt cette affaire. » — A cette pièce était encore joint un monitoire adressé au directoire des cercles, pour les inviter à empêcher la circulation des écrits séditieux, à prévenir toute perturbation de l'ordre public, en forçant chacun de se soumettre à l'autorité des magistrats, et même de se prêter de mutuels secours en cas d'émeute, le tout conformément aux ordonnances de police de l'empire, et aux recès de Spire et d'Augsbourg.

D'apiès M. d'AUonville, l'auteur des Mémoires d'un homme d'État, a cet office si important, avant même d'être expédié pour sa deslinatictu, fut signalé et annoncé par l'ambassadeur de France, <:oil au ministre des affaires étrangères, soit à ses correspondants

504 (F)r:CKMUllE ITÎII) ASSlîMIJLfti: Lf:iiISI.ATIVK.

iiilimes de Paris, où il doiimi lien, par la ronnaissanro anticipée lie son contenu, à des comités particuliers. Les inlonnalions secrèles du temps ne seront pas ici démenties pai" riiisloire. Dans ces comités préparatoires figuraient, d'une pari, le ministre des affaires étrangères et le nouveau ministre de la guerre, Narbonne , et de l'autre, un certain nombre de personnages en crédit dans l'assemblée, dans les clubs et dans les conseils privés de Louis XVL Déjà la pensée d'en venir au terrible moyen de la guerre dominait tous les liommes avides de popularité, de pouvoir et de renommée, et déjà cette pensée avait acquis une sorte de consistance politique dans les salons d'une femme célèbre, où se réunissaient les zélateurs les plus marquants de l'indépendance nationale et de la liberté. Ici encore, le voile le plus épais serait inutile : on voit qu"il s'agit de madame de Staël, aml)assadrice de Suède, femme étonnante, et que l'amour de la célébrité contemporaine mêla dans presque toutes les grandes intrigues de l'époque. C'était elle qui, en dépit du roi de France et par ses puissants manèges, venait de porter au ministère M. de Narbonne, qu'elle aimait à cause des grâces de son esprit, de son assurance, et de cet élan d'bonneur militaire et de bravoure française qui l'animait. On prétendait (|ue le mobile le plus actif de ce ministre remuant était l'espoir de se faire une baute réputation, et de répondre à tous les sentimenis exaltés d'une femme extraordinaire. S'il désirait avec ardeur d'allumer la guerre au debors, c'était pour signaler son ministère constitutionnel. Son élocution facile lui donnant une certaine vogue dans l'assemblée, diriger la révolution ne lui paraissait pas au-dessus de ses forces, unies à celles de la femme célèbre qui le subjuguait. Ce qui d'abord exerça leurs actives combinaisons, ce fut (l'entraîner le roi et son conseil dans les voies de la guerre. Nonseulement le roi en repoussait l'elTrayaiite initiative, mais les ministres Delessart et Caliier de Gerville eux-mêmes y l'épugnaient : ils travaillaient plutôt à éluder les bostilités qu'à les provoquer. Mais déjà, par l'impression des conciliabules provocateurs, un message venait d'être fait au roi, le 29 novembre, de la part de l'assemblée. — Ainsi, les premiers cris de guerre véhéments contre les rois seraient partis de l'iiùtel de l'ambassadeur d'un roi qu'on savait le plus disposé à tourner contre la révolution française toute la puissance de ses armes! » [Mémoires d'un homme d'État, t. I, p. 108- 175.) ^

Ensuite, pour expliquer la détermination du ministère et du roi, rauteur ajoute: « La connaissance certaine de l'ofiice de l'empereur sur les iudemnilés, la crainte de l'envi qu'il ne pouvait man-

INTRIGUES SECRÈTES. oO'i

(jiior ^]^^ pnuliliro, ios l'Aclieiisos piVnontions de connivence ontre In roi el Ins princes ses frères, entre le roi et la noblesse qni s\ngiliiil et s'armait sur les IVonlières i\u royaume, prévenlions qu'il fallait se liàtei' de détruiie; toiiles ces considérations remportèrent dans le conseil. En un mot, un art trompeur, mêlé à des circonstances irrésistibles, décida le roi et ses ministres à une démarche solennelle, ou plutôt à une rc[)résentalion parlementaire dont toutes les machines venaient d'être [)réparées. » {Mémoires citf-s^ p. i7i.)

On voit, d'après les détails que l'on vient de lire, que M. d'Allonville, ordinairement si bien instruit, ne connaissait pas complètement le secret de la grande démarche du 14 décembre, ou {dutôt qu'il n'en connaissait qu'un côté. Les vrais nnotifs de ce comité, qu'il appelle le conseil privé de Louis XVI, lui échappaient. Néanmoins, les renseignements qu'il donne sont précieux, en ce qu'ils confirment d'une manière générale l'aflirmation de M. de Yaublanc, et. eu outre en ce qu'ils nous font connaître les raisons qui rendirent tout d'un coup populaires, dans un certain monde, les préparatifs de guerre.

Au reste^ d'après tout ce que nous avons vu, le roi ne pouvait être sérieusement dans le parti de la guerre. Il n'était pas homme à se toiu'uer brusquement contre des puissances qui s'étaient montrées toujours si disposées pour ses intérêts monarchiques, et qui, dans sa pensée, formaient mên)e son dernier recours; et en ton! cas, eût-il même accepté la constitution dans d'autres intentions (pie celles que nous avons fait connaître, il n'eût point entraîné la reine dans des sentiments hostiles à l'Autriche. Or, c'était la reine qui était, en (juelque sorte, le centre d'action de ce co- Miilé secret de constitutionnels dont il a été parlé et qui fut plus tard dénoncé sous le nom de comité autrichien. C'est par elle, ainsi qu'on en trouve l'indication dans les mémoires de madame de Campan, que Barnave et ses amis faisaient le plus souvent passer leurs avis. La reine était alors considérée par tout le monde comme douée d'un caractère beaucoup plus ferme et plus décidé que le roi, qui passait, au contraire, pour timide, faible et irrésolu. On avait autant de conliance dans la volonté de Marie-Antoinette qu'on en avait peu dans celle de Louis XVI. Gela résulte du témoignage unanime de tous les contemporains. « Aussi longtemps, disait le comte Lamarck dans une lettre à M. de Mercy d'Argenteau, en date du 58 septembre 1791, que la reine ne sera pas le point central des alTaires, qu'elle ne sera pas secondée par un ministre habile, el servie près du rui par un honnne lidèle avec lequel il ait riiabilMile de se ir.uiver à son aise, il faudra s'attendre aux plus

500 (décembre 1791) ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE.

grandes fautes et à mille dangers; car enfin, il faut dire le mot, le roi est incapable de régner, et la reine seule peut y suppléer le jour qu'elle sera secondée... Ce système est fondé sur le personnel du roi et sur Texpérience très-périlleuse que l'on vient d'en faire depuis trois ans. » [Mémoires secrets, t. II, p. 511.)

A l'époque où nous sommes, on croyait généralement, dans un certain monde, que Marie-Antoinette avait pris sur son époux Tintluence que le comte de Laniarck désirait pour elle. Aussi, de l'autre côté duKIiin, ni à Goblentz, ni ailleurs, ne fut-on nullement troublé de la démarche royale. M. de Galonné disait publiquement à Bruxelles : « Si les puissances tardent à déclarer la guerre, nous saurons bien te-faire déclarer par les Français. » [Mém. de Lafayette^ I. m, p. 500.)

La correspondance secrète entre la reine et Léopold n'avait pas été interrompue. Voici quelques extraits de cette correspondance qui se rapportent au temps oii nous sommes, c'est-à-dire aux mois de septembre et d'octobre 1791. Ils ne sont peut-être pas indispensables pour l'explication des faits actuels, mais ils constituent des documents curieux sous d'autres rapporls.

Dans un mémoire adressé par Marie-Antoinette à Léopold, qui paraît être du commencement de septembre, la reine disait « qu'il lallail surtout éviter une guerre civile ; que voilà pourquoi le roi n'avait jamais voulu consentir aux projets formés pour l'entrée des princes ; qu'on proposait une régence et qu'il s'y refusait également, parce qu'on dirait alors : C'est l'ancien régime qu'on veut rétablir ; qu'il ne faut pas accoutumer les yeux des peuples à voir s'élever dans l'État une autre puissance que celle du roi. Le monarque ne peut-il l)oiut, s'il reprend le pouvoir, distinguer les lois utiles de celles qui n'ont opéré que des destructions? Pour cela il ne faut pas, s'il est possible, de guerre étrangère. Les puissances unies doivent déclarer qu'elles ne veulent point s'ingérer dans le gouvernement interne de la France, qu'elles ne prétendent traiter avec le roi que quand il s"ra libre, qu'elles ne recevront aucune réponse que du roi. La révolution alors se fera dans l'intérieur de chaque ville, elle s'y fera par l'approche de la guerre et non par la guerre... {Mém. secrets, t. II, p. 505.)

Léopold répondit à cette lettre : « Qu'il applaudissait à la sagesse des bornes que Leurs Majestés mettaient à leurs désirs, le rétablis- .sement de l'ancien régime étant impossible à exécuter; que lier la constitution aux principes fondamentaux de la monarchie était le seul bul auquel on pût viser. Conserver au trône sa dignité, assurer •tous les droits, acf^order tous le« inlo:'pt«. rendre par la noblesse |iï^

élément poliliqne qui manque à la conslilulion, voilà loiil ce qu'il est nécessaire de vouloir et possible d'exécuter. L'empereur est convaincu que rien de solide ne pourra être etTectué qu'en se conciliant la classe la plus nombreuse de la nation ; mais tout le porte à craindre que cette classe, dans son attachement plus obstiné qu'éclairé à la constitution, puisse se laisser maîtriser parle parti républicain, qui supplée au nombre par l'énergie. Telle est la vraie cause de la crise actuelle... Les vœux des pervers (les républicains) seraient comblés, si l'empereur, désespérant du succès des moyens conciliants, épousait la cause des émigrés et se réunissait à ceux qui désirent une contrerévolution parl'aite... L'empereur, loin d'abandonner les principes sages dont il parlage la conviction avec le roi et la reine, tournera tous ses soins à les faire adopter par toutes les cours en proposant jtour base sine quâ non, que la cause des émigrés ne soit point soutenue, qu'on ne s'ingérera pas dans les affaires intimes de la France, hors le cas où la sûreté du roi serait compromise et qu'on ne visera, dans aucun cas, à un renversement de la constitution. Telles sont les vues de l'empereur, déjà d'accord avec le roi de Piusse. {Mém» secrets cités, t. Il, p. 500.)

Dans un miMiioire secret adressé à la reine, on abondait dans le même sens ; car, « en considérant les dispositions de la nation française comme considérablement améliorées, on notait que, s'il y avait dans le parti modéré de l'éloignement pour les principes républicains, son éloignemenl contre des changements en sens contraire à la constitution était encore plus grand, et que toute tendance à reproduire l'ancien régime oi)érerait la réunion intime de toute la nation aux républicains, ce dont il résulterait des dangers d'emprisonnement, de déposition, d'insultes, de massacres pour le roi et sa famille, le renversement du trône, un gouvernement républicain. Pour se soustraire à de tels dangers, on conseillait d'agir conformément aux dispositions de la nation française, de tranquilliser le parti des77iodérés, de le mettre en position de choisir entre les demandes des puissances étrangères et une guerre générale avec elles. Que, sans attaquer les principes de la nouvelle constitution, ces puissances s'appuient sur les griefs des princes allemands ; que la cause des princes et des émigrés soit écartée, disait-(m... Tels sont les principes de rem[»ereur. // conjure la reine de ne pas se départir du système modéré qu'elle avait adopté au 5 septembre, et désire que ses propres vues soient secondées par une conformité de conduite de la part de Leurs Majestés très-chrétiennes. » [Mém. secrets cités, t. II, p. 508.) Les pièces que l'on vient de lire prouvent, d'une part, qu'à la cour omme dans les cabiuf^ls allemands, on commençait à compter une

508 (dkci'Mbrk 1701) assemblée l^-cislative.

grande nalioii pour quelque rliose, oi de l'autre, qu'on ne pensait nullement à recourir, d'une manière sérieuse, à la voie des armes. Il ne lesle donc pour expliquer la démarrlieduroi, le 14 iléccmltre, <jue le projet dont Vaublanc nous a doimé hi secr.-t.

Quoi qu'il en soit, Narbonne se prépara à mettre à exécution le plan qu'il avait développé à la tribune. 11 ne tarda pas à partir luimême pour une tournée sur les frontières; mais au[>aravant il écrivit aux trois généraux qu'il avait désignés, Luckner, Kocbambeau et Lafayette. Celui-ci, à cet appel, comme il nous l'apprend dans ses mémoires, quitta l'Auvergne et accourut à Paris. « Quand il arriva à Paris, Narbonne était déjà parti pour visiter la frontière en lui donnant rendez-vous à Metz, oîi Luckner et Uochambeau allaient être reçus maréchaux. Lafayette eût pu faire partie de la promolion; mais il détourna plusieurs députés d'en faire la proposition. Il se présenta, le 24 décembre, à la barre de la législative. « L'assemblée nationale connaît, dit- il, mes principes et mes sentiments. Je me borne donc à lui exprimer ma vive sensibilité pour les signes d'approbation qu'elle a daigné donner au choix du roi, et je joindrai cet hommage à celui de mon respect pour l'assemblée nationale, de mon dévouement inaltérable pour le maintien et la défense de la constitution. » — Le président Lemontey répondit : (c Les gardes nationales, dont vous avez créé les premiers mouvements, recoimaîtront votre voix : elles seront dignes d'elles et de vous. Si tel est l'aveuglement de nos ennemis, qu'ils veuillent éprouver la force d'un grand ]»euple régénéré et qu'ils veuillent le combattre, le peuple français, qui a juré de vaincre ou de movuir pour la liberté, présenteiii toujours avec contiance aux nations et au\tyrans la constitution et Lafayette. »

Lafayette partit le lendemain 25 pour Metz. « Quand Lafayelle quitta Paris, la garde nationale bordait les rues. Il voulut témoigner au roi son respect en s'arrêtant pour prendre congé de lui. Les Jacobins lui reprochèrent d'avoir agi en courtisan ; la cour déclara qu'il avait l'intention de braver le roi et la reine. » {Mém. de Lafayette, t. m, p. 295.) Le départ de ce général fut en eflét un vrai triomphe. Le Moniteur nous apprend que la marche dura près de deux heures entre des détachements de tous les bataillons de lu garde nationale. Il fut escorté par la garde à cheval jusqu'à Gonesse.

Le succès de Lafayette dans la capitale était de nature à confirmer le ministère dans le développement du plan de Parnave. Rorliambèau et Luckner étaient moins popuhiiies que i afayetîe; mais ils possédaient tous deux une ceifaine popularité. 0\\ se souvenait que le premier avait cômuiaud»' (!es ariU'M's ivpubliraines eu Amé-

LA QIKSTION l)K LA GUFRRI? AUX JACOBINS. 509

riqiio , ol que !«' second avait ohlemi des siieeès dans la inallieurense. puerre de Sept Ans. On ponvail. espéivr (jne ces Irois lu^nmes parviendraient à discipliner nne année. Nons verrons bientôt qnel fut le résultat de toutes ces dis[iositions, ainsi que celui du voyage de Narbonne sur les frontières, voyage qu'on trouva ridiculement court, parce qu'on n'en pénétrait pas le motif. Voyons maintenant ce qui se passait aux Jacobins.

Chap. III. — La question de la guerre aux Jacobins. — Brissot se prononce pour la guerre d'attaque, Robespierre et d'autres jacobins contre. — Discours de Robespierre, Brissot, Danton, Billaud-Varennes. — Origine de la séparation entre les montagnards et les girondins. — La presse sur la question de la guerre.

Depuis que la question des émigrés était soulevée, on s'en occupait souvent au club des .lacobins, et plusieurs fois on s'était entretenu des probabilités d'une guerre avec les puissances qui paraissaient appuyer les projets des princes. Le 28 novembre, le jour même où llobespierre, de retour d'Arras, faisait sa première apparition dans la société depuis la clôture de la constituante, on s'occupait du projet de message au roi, présenté la veille par Daveiboult . à la législative, relativement au.\ émigrés réunis à Trêves et à jMaycmce. Robes[>ierre désapprouva le message proposé. « Ce pi'ojet de ilécret, dit-i!, ne me paraît pas conforme à la sûreté de la nation... quand l'assemblée nationale craint pour la patrie, elle n'envoie pas une députation au [louvoir exécutif, elle fait un décret... Les électeurs de Mayence, de Trêves, de Spire et de Cologne, voilà les grands ennemis qui menacent la nation française, suivant ce projet de décret. Je ne pense pas que la nation redoute ces petites puissances. Est-ce que Ton n'aurait pas osé citer, dans ce projet, une autre puissance? Pourquoi n'a-t-on pas parlé de celle puissance principale? Craindiait-on de citer Léopold, qui a cbez lui et à Tournai des rassemblements d'émigrés? 11 faut dire à Léopold : Vous violez le droit des gens en souffrant les rassemblements dé quelques rebelles que nous sommes loin de craindre, mais qui sont insultants pour la nation; nous vous sommons de les dissiper dans un tel délai, ou nous vous déclarons la guerre au nom de la nation fiançaise et au nom de toutes les nations ennemies des tyraiis. »

Le 11 décembre. Carra et Real, qui avaient eu connaissance ilu message de l'empereur du 5 décembre, sans doute par le duc d'Orléans, avec lequel Carra était lié, en instruisirent les jacobins, el parlèrent, pour la i»remière fois, d'aller attaquer l'ennemi dans ses

310 (décembre 1791) assemblée législative.

propres Jû^'s. Robespiene s'élevu.avec force cont£e cel te opinion. Mais c'est assez analyser ; bornons-nous k lire l'exposé de ces débats dans le Jonnml des Jacobins.

Séance des jacobins du 12 décembre. — Carra étail revenu de sa première détermination; il monta ce jour-là à la tribune «pour appuyer, par de nouveaux motifs, les opinions de MM. Robespierre et Dubois de Crancé, gui pensent qu'il n'y a pas lieu à attaquer les émigrés. »

M. **" soutient l'avis contraire, et propose d'investir l'assemblée législative du pouvoir dictatorial ; il s'appuie, pour prouver la possibilité de ce cbangement, sur les autorités de Jean-Jacques et de Montesquieu.

Cet opinant, accueilli avec beaucoup de murmures et d'applaudissements, réunit toute l'attention à l'annonce d'im projet de décret relatif à cette mesure. Mais M. Isnard, président, l'interrompt, en lui faisant observer que cette matière est trop délicate pour être agitée dans le moment, et qu'on n'y doit touclier qu'avec la précaution avec laquelle on s'approcbe du feu. (On applaudit.)

M. Robespierre. «Il semble que ceux qui désirent de provoquer la guerre n'ont adopté cette opinion que parce qu'ils n'ont pas fait assez d'attention sur la nature de la guerre que nous entreprendrions, et sur les circonstances où nous sommes. On se livre à un mouvement d'attaquer les ennemis de la constitution, parce qu'on croit avoir en main les moyens de diriger les forces, parce qu'on pense que le courage de la nation sera dirigé par des mains pures et la force conduite d'une manière francbe et loyale. Si cela était ainsi, il faudrait déclarer la guerre à ceux qui voudraient soutenir nos émigrés, et leurs protecteurs n'existeraient plus. Mais attendu la difliculté de vous fier aux agents du pouvoir exécutif, il vaut mieux attendre qu'ils l'aient provoquée. Je ne me fixe point ici à la dictature; je porte seulement mon attention sur le gouvernement tel qu'il est, et je laisse aux circonstances à amener les moyens extraordinaires que le salut du peuple peut exiger. Jusque-là, je m'impose silence, et je ne préviens point les événements. Je dis donc que pour savoir quel est le parti le plus utile, il faut examiner de quelle espèce de guerre nous pouvons être menacés. Est-ce la guerre d'une nation contre d'autres nations? Est-ce la guerre d'un roi contre d!autres rois? Non, c'est la guerre de tous les ennemis de la constitution française contre la révolution française. Ces ennemis, qui sont-ils? Il y en a de deux espèces : les ennemis du dedans et les ennemis du debors. Peut-on raisonnal)lement trouver au nom-

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