JANVIliU ilOll) ÀSSIÙMBLÉB LÉGISLATIVE
lique? on voulait nous faire peur. — Mais rassenibiëe ne s'anêlora pas à ces démonstrations. » [Patriote français du 7 janvier.) Sur la note du 8, Brissot répétait les mêmes réilexions. « Nous ne voulons pas la guerre offensive, disaient quelques patriotes égarés, parce que la cour la demande. — Oui, la cour Ta demandée un instant, ou plutôt a semblé la demander; mais jamais elle ne l'a désirée, mais aujourd'hui elle la désire moins que jamais. Tel est le sens de ces notifications adroitement ménagées qui sont venues tour à tour adoucir ou effrayei- rassemblée nationale pour la détourner d'un parti vigoureux. » [Patriote français du 9 janvier.)
Robespierre releva, le 11, aux Jacobins, les allusions de JBrissot, et son discours excita un vif enthousiasme parmi ses auditeurs. En voici les principaux passages :
M. Robespierre, a Est-il vrai qu'une nouvelle jonglerie minislérielle ait donné le change aux amis de la liberté sur le véritable objet des projets de ses ennemis? Est-il vrai qu'une proclamation illusoire, émanée du comité des Tuileries, ait sufh pour renverser en un moment nos principes, et nous faire perdre de vue toutes les vérités dont l'évidence nous avait frappés? Est-il vrai que les tyrans de la France aient eu quelque raison de croire que les citoyens dont ils feignent de redouter l'énergie ne sont que des êtres faibles et versatiles qui applaudissent tour à tour au mensonge et à la vérité; qui, changeant, du jour au lendemain, de sentiment et de systèmes, leur laissent tous les moyens d'exécuter impunément le plan de conspiration qu'ils suivent avec autant de constance que d'activité? Non; je vais vous prouver, du moins, que les nouvelles ruses de nos ennemis intérieurs confirment notre système : on s'épargnerait à cet égard beaucoup de discussions, si l'on voulait ne jamais sortir du véritable état de la question.
« Les détails où je vais entrer n'auront d'autre but que d'y ramener encore une fois mes adversaires.
« Est-il question de savoir si la guerre doit être offensive ou défensive; si la guerre offensive a plus ou moins d'inconvénients; si la guerre doit être faite dans quinze jours ou dans six mois? Point du tout; il s'agit, comme nous l'avons prouvé, de connaître la trame ourdie par les ennemis intérieurs de notre liberté, qui nous suscitent la guerre, et de choisir les moyens les plus propres à les déjouer. Pourquoi jeter un voile sur cet objet essentiel? Pourquoi n'oser effleurer tant d'ennemis puissants, qu'il faut démasquer et combattre? Pourquoi prêcher la confiance lorsqu'elle est impossible? .le demande aussi la guerre; mais je dirai à qui et comment il faut la fane.
DISCOURS DF ROBESrrERRR. ôîll
« Tout le monde [tarait ('oiiveiiir (jifil existe en France nne far- Uon puissante qui dirige les (Jémaicljes du pouvoir exécutif, pour relever la puissance ministérielle sur les ruines de la souveraineté nationale: on a nommé les chefs de cette cabale; on a développé leur projet; la France entière a connu, par une fatale expérience, leur caractère et leuis principes.
wLa conduite de cette guerre était entre les mains de la cour; la cour ne pouvait la regarder que comme un moyen de parvenir à son but; j'ai prouvé que, pour atteindre ce but, elle n'avait pas même besoin de faire actuellement la guerre, et d'entrer en campagne; qu'il lui suffisait de la faire désirer, de la faire regarder connne nécessaire, et de se faire autoriser à en ordonner actuellement tous les préparatifs.
« Rassembler une grande force sous les drapeaux, cantonner et camper les soldats, pour les ramener plus facilement à l'idolâtrie pour le chef suprême de l'armée et à Tobéissance passive, en les séparant du peuple et en les occupant uniquement d'idées militaires; donner une grande importance et une grande autorité aux généraux jugés les plus propres à exciter Tenthousiasme des citoyens aimés, et à servir la cour; augmenter l'ascendant du pouvoir exécutif, qui se déploie particulièrement lorsqu'il parait chargé de veiller à la défense de l'État; détourner le peuple du soin de ses affaires domestiques, pour l'occuper de la sûreté extérieure ; faire triompher la cause du royalisme, du modéraiitisme, du machiavélisme, dont les chefs sont des [lalriciens militaires; préparer ainsi au ministère et à sa faction les moyens d'étendre de jour en jour ses usurpations sur rautoriîé nationale et sur la liberté, voilà l'intérêt suprême de la cour et du ministère. Or, cet intérêt était satisfait; leur but était rempU, dès le moment où l'on adoptait leurs propositions de guerre.
« C'est dans cette situation que Ton vient nous présenter je ne sais quelle proclamation affichée partout, oîi l'on défend toute incursion jusqu'au 1.^ janvier ; des actes de certains princes allemands, qui assurent qu'ils ont pris les mesui'es nécessaires pour dissiper les rassemblements qui pouvaient nous alarmer. Le roi, dit-on, va sans doute vous annoncer que les puissances ont fait cesser tous les }iiétextes de guerre; donc la cour ne veut pas la guerre. Eh ! quoi, nous sommes donc encore assez novices pour être toujours dupes de tous les subterfuges par lesquels une politique perfide cherche à nous tromper! lit quel que soit le motif qui l'ait déterminée à ces actes extérieurs, ne voyez-vous pas qu'ils prouvent la nécessité de se tenir en garde contre les pièges qu'elle vous a tendus? Quel est
ô.j2 (JI janvier 1792) assemblée législative.
rinlérêt de la cour, si cp n'est de vous rassurer sur ses inlenlions perverses? El ne suflit-il pas que Tenipressement avec lequel elle avait ouvertement demandé la guerre et fait prêcher la guerre par tous ses organes ait excité la confiance des citoyens, pour qu'elle prenne aujourd'liui le parti de faire croire qu'elle ne vent pas la guérie? Que diriez-vous, vous qui faites dépendre vos opinions de toutes ces apparences trompeuses et contradictoires qu'on ne cesse de nous présenter poui' tenir l'opinion en suspens; que diriez-vous si elle n'avait d'autre but que de se faire envoyer par l'assemblée nationale un second message qui la presserait de faire, le plus tôt possible, celte guerre qu'elle désire, de manière qu'en la déclarant, elle ne parut que céder au vœu des représentants de la nation?
« Il est vrai que cette conjecture vraisemblable peut être elîacée par une autre qui ne l'est pas moins, mais qui ne serait pas plus favorable au système que je combats : c'est celle que mes adversaires adoptent eux-mêmes, quand ils supposent que la cour ne veut pas actuellement commencer la guerre et qu'elle a intérêt de la différer quelque temps. Cette intention est possible encore; elle peut même se concilier naturellement avec celle que je viens de développer; mais cela môme est un des inconvéniens attachés au parli que vous prenez de vous livrer à des projets de guerre, avec un gouvernement tel que le vôtre. Cela prouve que vous deviez déconcerter ses vues pernicieus(^ par des mesures d'une nature diflérente, comme je le ferai voir dans la suite ; c'est une nouvelle preuve que tous vos raisonnements portent à faux, quand vous parlez toujours de la guerre, comme si elle devait être faite et conduite par le peuj)le français en personne, et comme si nos ennemis intérieurs n'étaient pour rien dans tout cela.
« Leur faut-il encore quelque délai pour mieux préparer le succès de la grande conspiration qu'ils méditent? Enfin ne veulent-ils que sonder les esprits et épier l'occasion pour s'arrêter à celui de tous les plans contraires à la liberté que les circonstances leur permettront d'adopter avec plus de succès? Quel que puisse être le résultat de toutes ces combinaisons, il est un point incontestable ; c'est qu'il tient au parti imprudent qu'on a pris, qu'on semble vouloir soutenir, au refus de vouloir reconnaître de bonne foi les desseins de nos ennemis, de les déconcerter parles moyens convenables. Ces moyens, quels sont- ils?
(( Les mesures que l'assemblée avait adoptées tendaient non à faire la guerre, que les intrigues de la cour nous pi'éparaient depuis longtenqis, mais à la prévenir. .le parle du pieniier décret siu' les émigrés, dont la sagesse et l'utililé ont été al testées par le veto. Le plan
I)rSC0LiTl5 DE ROBKSPIFRRB. 0^)5
tlo \i\ cour oxipoaif, lo rcto, parce que la roui" voulaif, la guerre : la même raison imposait à rassemblée nationale la nécessité d'une résolution contraire.
« Que tallait-il donc faire, et que peut-on faire encore? Il fallait persister dans la première mesure, puis(jue le salut de TÉtat Texigeait et que le vœu de la nation la réclamait, puisque la conduite contraire compromettait la liberté et l'autorité des représentants. Il fallait niainlenn- la constitution, qui refuse formellement au pouvoir exécutif le droit d'anéantir d'une manière absolue les décrets du corps législatif, et surtout de lui ôter le pouvoir de sauver PÉtat. A qui apparlient-il de défendre les principes de la constitution attaquée? quel en est l'interprète léiritime, si ce ne sont les représenlants du peuple, à moins qu'on n'aime mieux dire que c'est le peuple lui-même? Or, je pense que les intrigants de la cour et tous les ennemis du peuple n'aimeraient pas mieux son tribunal que celui de ses délégués. Le corps législatif pouvait donc, il devait déclarer le veto contraire au salut du peuple et à la constitution : ce coup de vigueur eût étourdi la cour, il eût déconcerté la ligue de nos ennemis et épouvanté tous les tyrans ; vous auriez vu ceux qui veulent entraîner dans le même précipice et le peuple et le monarque, perdie ainsi toute leur audace et toutes leurs ressources, qui ne sont fondées que sur l'influence de leur pai ti dans l'assemblée nationale ; ils n'auraient osé tenter contre elle une lutte inutile et terrible, ou s'ils l'avaient osé, le vœu public liautement prononcé, l'intérêt public, l'indignation qu'inspiraient l'audace des rebelles et la protection qui leur était donnée, le génie de la nation enlin, éveillé, dans cette occasion heureuse, par la vertu des représentants autant que par l'intérêt suprême du salut public, auraient assuré la victoire à l'assemblée nationale, et cette victoire eût été celle de la raison et de la libeité. C'était là une de ces occasions uniques dans l'histoire des révolutions que la Providence présente aux hommes, et qu'ils ne peuvent négliger impunément, Puisqu'enfm il faut que tôt ou tard le combat s'engage entre la cour et l'assemblée nationale, ou plutôt puist|ue dès longtemps il s'est engagé entre l'une et l'autre un combat à mort, il fallait saisir ce moment; alors nous n'aurions pas eu à craindre de voir le pouvoir exécutif avilii- et maîtriser nos représentants, les condamnera une honteuse inaction, ou ne leur délier les mains que pour augmenter sa puissance et favoriser ses vues secrètes; dès lors nous n'aurions pas été menacés du malheur de voir t .us les efforts du patriotisme échouer contre la puis^ance active de Tinti igue et contre la force d'inertie de l'ignorance, de la faiblesse et de ia l-'.chch'.
ÔO.
3S4 (M JANVIKR 1792) assemblée législativf.
« r;o qu'on a fait alors, peut-oii le fairo èiioore? Pent-ê(ro avor moins d'avantage et de facilité.
« Je me garderai donc bien de proposer ce parti sévère, de déployer cette roideur inflexible ; je transige, je demande à capituler.
« Je ne m'occuperai donc pas de ce veto lancé, au nom du roi, par des hommes qui se soucient fort peu du roi, mais qui détestent le peuple et voudraient se baigner dans le sang des patriotes pour régner... Mais je dis que, dans la position où ce veto et les faits qui Tout suivi ont mis rassemblée nationale et la nation, il ne reste plus qu'un moyen de salut possible et constitutionnel : c'est que l'assemblée législative reprenne un caractère d'autant plus imposant, qu'elle a jusqu'ici laissé plus d'avantages aux ministres et à leurs valets; c'est qu'elle comprenne que ses ennemis, comme ceux du peuple, sont les ennemis de l'égalilé; que le seul ami, le seul soutien de la liberté, c'est le peuple ; c'est qu'elle soit lièie et inexorable pour les ministres et pour la cour, sensible et respectueuse pour le peuple; c'est qu'elle se hâte de porter les lois que sollicite l'intérêt des citoyens les plus malheureux, et que repoussent l'orgueil et la cupidité de ceux que l'on appelait grands; c'est qu'elle se hâte de faire droit sur les plaintes du peuple, que l'assemblée constituante a trop négligées; c'est qu'elle oppose au pouvoir de l'intrigue, de l'or, de la force, de la corruption, la puissance de la justice, de l'humanité, de la vertu ; c'est qu'elle use des moyens immenses qui sont entre ses mains, de remontei' l'esprit public et la chaleur du patriotisme au degré des premiers jours où la liberté fut conquise pour un moment; l'esprit public, sans lequel la liberté n'est qu'un mot, avec lequel toutes les puissances étrangères et intérieures viendront se briser contre les bases de la constitution française. Je ne citerai qu'un exemple ; on travaille votre armée ; si vous êtes là-dessus dans une profonde sécurité, si tout ce qui se passe depuis quelque temps, si les voyages mêmes et les cajoleries de votre nouveau ministre ne vous sont pas suspects, vous vous trompe^crueU lement ; on lui donne des chefs propies à la ramener aux vib sentie ments du royalisme et de l'idolâtrie, sous les spécieux prétextes de l'ordre, de l'honneur et de la monarchie. Eh bien ! déployé?, votrô autorité législative, pour rendre aux soldats des avantages que les principes de la constitution, d'accord avec la discipline militair**, leur assuraient, et que l'intérêt des patriciens militaires de l'assemblée constituante leur a ravis; consultez le code militaire et vos prin* cipes, et l'armée est au peuple et à vous... Je n'en dirai pas davantage... On sî^it assez, sans que je le dise, par quels moyens les représentants du peuple peuvent le servir, l'honorer, l'élever à la
DISCOURS DR ROBFSPIERRF. Z^l)
liaultMir do la liberté, et forcer rorgueil et tous les viees à baisser (levant lui un front respectueux. Chacun sent que si l'assemblée nationale déploie ce caractère, nous n'aurons plus d'ennemis. Ce serait donc en vain que mes adversaires voudraient rejeter ces moyens-là, sous le prétexte qu'ils seraient trop simples, trop généreux : oii ne se dispense pas de remplir un devoir sacré en cherchant à donner à la jtlace un supplément illusoire et pernicieux. Lorsqu'un malade capi'ieieux refuse un remède salutaire, et puis un autre, et qu'il dit : a .le veux guérir avec du poison, » s'il meurt, ce n'est point au remède qu'il faut s'en prendre, c'est an malade. Que, réveillé, encouragé par l'énergie de ses représentants, le peuple reprenne cette allitnde qui (il un moment trembler tous ses oppresseurs ; domptons nos enneiuis du dedans; guerre aux conspirateurs et au despotisme, et ensuile niarchons à Léopold; marchons à tous les tyrans de la terre : c'est à cette condition qu'un nouvel orateur, qui, à la dernière séance, a soutenu mes principes, en prétendant qu'il les combattait, a demaiidé la guerre ; c'est à celte condition, et non au cri de guerre et aux lieux communs sur la guerre, dès longtemps appréciés par cette assemblée, qu'il a dû les applaudissenienls dont il a été honoré.
«( C'est à cette condition que moi-même je demande à grands cris •a guerre, Que dis-je? Je vais bien plus loin que mes adversaires euxmênjfts ! car si cette condilion n'est pas remplie, je demande encore la guerre, je la demande, non comme un acte de sagesse, non comme nw résolution raisonnable, mais comme la ressource du désespoir; je la demande à une autre condition, qui, sans doute, est, convenue entre nous; car je ne pense pas que les avocats de la guerre aient voulu nous tromper; je la demande telle qu'ils nous la dépeignent; je la demande telle que le génie de la liberté la déclarerait, telle que le peuple français la ferait lui-même, et non telle que de vils intrigants pourraienl la désirer, et telle que des minisires et des gênéraux, même patriotes, pourraient nous la faire.
c< Français! hommes du 14 juillet, qui sûtes conquérir la liberté sans guide et sans maître, venez, formons cette armée qui doit affranchir l'univers. Où est-il le général, qui, imperturbable défenseur des droits du peuple, éternel ennemi des tyrans, ne respira jamais l'air empoisonné des cours, dont la vertu austère est attestée par la haine et par la disgrâce de la cour ; ce général, dont les mains pures du sang innocent et des dons honteux du despotisme, sont dignes de porler devant nous l'étendard sacré de la liberté? Où est-il ce nouveau Caton, ce troisième Brnlus, ce héros encore inconnu? Qu'il se reconnaisse à ces traits; qu'il vienne; mettons-le à notre tête... Où
r>56 (Il JANVIER 179i2) ASSEMBLfilî Ll^GFSLATfVR.
est-il? Où sont-ils ros li/>ros qui, an il iiiiliet, trompant IVspair df"; tyrans, déposèrent, leurs armes anx pieils de la patrie alarmée'^ Sr»ldats de Cliàleau-Vieux, approchez, venez guider nos efforts victorieux... Où êtes-vous? Hélas! on arracherait plutôt sa proie à la mort, qu'au despotisme ses victimes ! Citoyens, qui, les premieis, signalâtes votre courage devant les murs de la Bastille, venez, la patrie, lahberté, vous appellent aux premiers rangs! Hélas! on ne vous trouYejiulle part; la misère, la persécution, la haine de nos despotes nouveaux, vous ont dispersés. Venez, du moins, soldats de tous ces corps immortels qui ont déployé le plus ardent amour pour la cause du peuple. Quoi! le despotisme que vous aviez vaincu vous a punis de votre civisme et de votre victoire ; quoi ! frappés de cent mille ordres arbitraires et impies, cent mille soldats, Tespoir de la liberté, sans vengeance, sans état et sans pain, expient le toit d'avoir trahi le crime pour servir la vertu ! Vous ne combattrez pas non plus avec nous, citoyens, victimes d'une loi sanguinaire, qui parut trop douce encore à tous ces tyrans qui se dispensèrent de l'observer pour vous égorger plus promptement. Ah! qu'avaient lait ces femmes, ces enfants massacrés? Les criminels tout-puissants ont-ils peur aussi des femmes et des enfants? Citoyens du Comtat, de cett^cité malheureuse, qui crut qu'on pouvait impunément réclamer le droit dêlre Français et libres ; vous qui pérîtes sous les coups des assassins encouragés par nos tyrans ; vous qui languissez dans les fers où ils vous ont plongés, vous ne viendrez point avec nous : vous ne viendrez pas non plus, citoyens infortunés et vertueux, qui, dans tant de provinces, avez succombé sous les coups du fanatisme, de l'aristocratie et de la perfidie! Ah, Dieu ! que de victimes, et toujours dans le peuple, toujours parmi les plus généreux patriotes, quand les conspirateurs puissants respirent et triomphent!
« Venez au moins, gardes nationales, qui vous êtes spécialement dévouées à la défense de nos frontières. Dans celte guerre, dont ime cour perfide nous menace, venez. Quoi ! vous n'êtes point encore armées! Quoi! depuis deux ans vous demandez des armes, et vous n'en avez pas? Que dis-je? on vous a refusé des habits, on vous condamne à errer sans but de contrées en contrées, objet des mépris du ministère et de la risée des patriciens insolents, qui vous passent en revue pour jouir de votre détresse! N'importe! venez; nous confoudrons nos fortunes pour vous acheter des armes; nous condjal Irons tout nus comme les Américains... Venez... Mais attendrons-nous pour renverser les trônes des despotes de l'Ein-ope, attendions-nous les ordres du bureau de la guerre? Consulteronsnous, pour celle nob'e entreprise, le génie de la iibert.^ ou !'« sprit
DISCOURS DE ROBFSPIERRE. 5117
<lo lu cour? StMons-noiis guidés par cos mcmos pat.rinons, <;os oteruols favoris daus la f^uono dt'rlarép au milieu de nous enire la noblesse et le peuple' Non, maiclions nous-mêmes à Léopold; ne prenons conseil que de nous-mêmes. Mais quoi ! voilà tous les orateurs de la liuerre qui m'arrêtent ; voilà M. Brissot qui me dit qu'il faut que J/T. le comte de Xarbonne conduise toute cette alluire; qu'il faut maicher sous les ordies de M. le marquis de Lafaijette... ; que c'est au pouvoir exécutif qu'il appartient de mener la nation à lu vicloire et à la liberté! Ab ! Français, ce seul mot a rompu tout le cliarme; il anéantit tous mes projets. Adieu la liberté des peuples! Si tous les sceptres des princes d'Allemagne sont brisés, ce ne sera point par de telles mains. L'Espagne sera quelque temps encore l'esclave de la superstition, du royalisme et des préjugés; le stafbouder et sa femme ne sont point encore détrônés ; Léopold continuera d'être le tyran de l'Autriclie, du Milanais, de la Toscane, et nous ne verrons plus de si tôtCaton et Cicéron remplacer au conclave le pape et les cardinaux. Je !e dis avec franchise : si la guerre telle que je l'ai présentée est impraticable; si c'est la guerre de la cour, des ministres, des patriciens, des intrigants, qu il nous faut accepter, loin de croire à la liberté universelle, je ne crois pas même à la vôtre; et tout ce que nous pouvons faire de plus sage, c'est de la défendre contre la perfidie des ennemis intérieurs, qui vous bercent de ces douces illusions.
« Je me résume donc froidement et tristement. J'ai prouvé que la guerre n'était entre les mains du pouvoir exécutif qu'un moyen de renverser la constitution, que le dénoûment d'une trame profonde, ourdie pour perdre lu liberté. Favoriser ce projet de guerre, sous quelque prétexte que ce soit, c'est donc mal servir la cause de la liberté. Tout le patriotisme du monde, tous les lieux communs de politique et de morale, ne cbangent point la nature des choses, ni le résultat nécessaire de la démarche qu'on propose. Prêcher la confiance dans les intentions du pouvoir exécutif, justifier ses agents, appeler la faveur publique sur ses généraux, représenter la déliance comme un état a/freux, ou comme un moyen de troubler le concert des deux pouvoirs et l'ordre public, c'était doïic ôter à la liberté sa dernière ressource, la vigilance et l'énergie de la nation. J'ai dû combattre ce système, je l'ai fait; je n'ai voulu nuire à personne : j'ai voulu servir ma patrie en réfutant une opinion dangereuse; je l'aurais combattue de même, si elle eût été proposée par l'être qui m'est le plus cher.
« Dans l'borrible situation où nous ont conduits le despotisme, la fuilile<se, la léizêrefé et l'intriLMie. je ne prends conseil que de mon
358 (Il JANVIER 4792) ASSF.MBL1-R Lt^GISLATIVE.
cœui et de ma conscienre ; je ne veux avoir trégaid que pour la vérité, (le condescendance que pour rinrorliuie, de respect que pour le peuple. Je sais que des patriotes ont blâmé la franchise avec laquelle j'ai présenté le tableau décourageant, à ce qu'ils prétendent, de notre situation. Je ne me dissimule pas la nature de ma faute. La vérité n'a-l-elle déjà pas trop de tort d'être la vérité? comment lui pardonner, lorsqu'elle vient, sous des formes austères, en nous enlevant d'agréables erreurs, nous reprocher tacitement l'incrédulité fatale avec laquelle on l'a trop longtemps repoussée? Est-ce pour s'inquiéter et pour s'affliger qu'on embrasse la cause du patriotisme et de la liberté? pourvu que le sommeil soit doux et non interrompu, qu'importe qu'on se réveille au bruit des chaînes de sa patrie, ou dans le calme plus aiïreux de la servitude? Ne troublons donc pas le quiétisme politique de ces heureux patriotes; mais qu'ils apprennent que, sans perdre la tête, nous pouvons mesurer toute la profondeur de l'abîme. Arborons la devise du palatin de Posnanie ; elle est sacrée, elle nous convient : Je préfère les orages de la liberté au repos de l'esclamge. Prouvons aux tyrans de la terre que la grandeur des dangers ne fait que redoubler notre énergie, et qu'à quelque degré que montent leur audace et leurs forfaits, le courage des hommes libres s'élève encore plus haut. Qu'il se forme contre la vérité des ligues nouvelles, elles disparaîtront; la vérité aura seulement une plus grande multitude d'insectes à écraser sous sa massue. Si le moment de la liberté n'était pas encore arrivé, nous aurions le courage patient de l'attendre. Si cette génération n'était destinée qu'à s'agiter dans la fange des vices où le despotisme l'a plongée ; si le tliéûtre de notre révolution ne devait montrer aux yeux de l'univers que les préjugés aux prises avec les préjugés, les passions avec les passions, l'orgueil avec l'orgueil, régoïsme avec l'égoïsme, la perfidie avec la perfidie, la génération naissante, plus pure, plus (idèle aux lois sacrées de la nature, commencera à purifier cette terre souillée par le crime ; elle apportera, non la paix du despotisme ni les honteuses agitations de l'intrigue, mais le feu sacré de la liberté et le glaive exterminateur des tyrans; c'est elle qui relèvera le trône du peuple, dressera des autels à la vertu, brisera le piédestal du charlatanisme, et renversera tous les monuments du vice et de la servitude. Doux et tendre espoir de l'humanité, postérité naissante, tu ne nou&es point étrangère ; c'est pour toi que nous affrontons tous les coups de la tyrannie , c'est ton bouclier qui est le prix de nos pénibles combats : découragés souvent par les objets qui nous environnent, nous sentons le besoin de nous élancer dans Ion sein ; c'est à toi que nous confions le soin
DISCOURS DE ROBESIMERIIE. 5t»9
crachcvcr noliv ouvrage, ot les dcslinéL^s do toiiles les L'énérations d'hommes (jui duivent sortk du néant! Que le mensonge et le vice s'écartent à ton aspect; que les premières leçons de l'amour maternel le préparent aux vertus des hommes libres; qu'au lieu des chants empoisonnés de la volupté, relentissent à tes oreilles les cris touchants et terribles des victimes du despotisme; que les noms des martyrs de la liberté occupent dans ta mémoire la place qu'avaient usurpée dans la nôtre ceux des héros de l'imposture et de l'aristocratie ; que tes premiers spectacles soient le champ de la fédération inondé du sang des plus vertueux citoyens ; que ton imagination ardente et sensible erre au milieu des cadavres des soldats de Cliàteau-Vieux, sur ces galères horribles où le despotisme s'obstine à retenir les malheureux- que réclament le peuple et la liberté; que ta première passion soit le mépiis des traîtres et la haine des tyrans; que ta devise soit : Protection, amour, bienveillance pour les malheureux; guerre éternelle aux oppresseurs! Postérité naissante, hâte-toi décroître et d'amener les jours de l'égalité, de la justice et du bonheur! » {Récolut. de Paris.)
— La ({uestion de la guerre séparait ainsi de plus en plus les partis. Quelques tentatives furent faites aux Jacobins pour empêcher que la dissidence ne dégénérât en une scission complète. Elles eurent un médiocre succès. Voici les renseignements que nous offre à ce sujet le journal du club.
Le 16, Robespierre traita de nouveau la question de la guerre, et finit en disant : «Je veux toujours la guerre aux mêmes conditions que j'ai indiquées. Ma surprise a été extrême, quand j'ai vu ce matin, dans le Patriole français, une lettre que dément le patriotisme des habitants de Metz, dans laquelle se trouve l'éloge le plus pompeux de M. de Lafayette... »
Plusieurs voix. « Vous attaquez le patriotisme de M. Brissot. »
M. Brissot. «Je déclare â l'assemblée que je n'avais point connaissance de la lettre qui avait été insérée dans le Patriote français par mon collaborateur. M. Robespierre a paru jeter des doutes sur l'authenticité de cette lettre. Je viens de voir à l'instant M. Rœderer, qui m'a assuré avoir touché l'original. M. Robespierre parait attaquer mon silence. La tâche pénible que je me suis imposée m'empêche de venir assidûment; j'ai encore parlé hier [lendanl une heure à l'assemblée nationale, et le peuple peut juger si j'abandonne '^a cause. »
M. Robespierre. « Je déclare, en mon particulier, que je suis trèscharmé de voir que M. Brissot ait ignoré que cette lettre eût été mise dans son journal. Je suis loin de penser qu'il Tait imaginée,
560 i^JANYIKU iTOIj ASSfi-MULLR Ll'GÎSLATl VE.
puisque le titre porle qu'elle clait.insérce dans le Monilcur. Seulement j\ii cru devoir exprimer mon mécontentement de ce qu'un journal qui jouit d'une grande réputation donnât du crédit à de send)lables apologies. »
Louvct monta ensuite à la tribime ; il [tarla lonj^uemcnt en laveur de la guerre d'attaque, et termina ainsi : « Robespierre, vous tenez maintenant l'opinion publique en suspens ; partager cet excès d'iionneur vous était réservé sans doute ; vos discours appartiennent à la postérité, la postérité viendra entre vous et moi; mais enliu vous attirerez sur vous la plus grande responsabilité. En persistant dans votre opinion, vous êtes redevable aux contemporains et même à toute la postérité; oui, la postérité viendra se melli'e entre vous et moi, quebjue indigne que j'en sois; elle dira : Un homme a paru dans l'assemblée nationale constituante, inaccessible à toutes les passions, un des plus lidèles tribuns du peuple. Il talhiit estimer et cbérir ses vertus, admirer son courage; il était aimé du peuple, qu'il avait constamment servi, et, ce qui est mieux encore, il en était digne. Un précipice s'ouvrit : distrait par tiop de soins, il crut apercevoii" le péiil oîi il n'était pas, et ne le vit pas où il était. Un homme obscur était là, uniquement occupé du moment présent; éclairé par d'autres citoyens, il découvrit le danger, ne put se résoudre à garder le silence ; il fut à Robespierre, il \ oulut le lui faire toucher du doigt; Robespierre détourne les yeux, retire la main; l'inconnu persiste et sauve son pays. » [Journal du Club^ du 20 janvier.)
Le 20 eut enfin lieu la réconciliation désirée. C'était encore la question de la guerre qu'on discutait. Brissot parla premier. (( Je supplie M. Robespierre, s'écria-t-il en finissant, de terminer une lutte si scandaleuse qui ne donne l'avantage qu'aux ennemis du bien public. » — Dussault monta aussitôt à la tribune, et, à la suite d'une touchante allocution, il lit embrasser les deux athlètes. Les joui'uaux révolutionnaires racontèrent cette scène, eu concluant que toute polémique ét&it terminée entre Robespierre et Brissot. Nous allons laisser Robespierre s'exprimer sur la scène elle-même et sur ce qu'elle signifiait. Il écrivit à Gorsas la lettre suivante :
Maximilien Jlohofipierre à Vauteur du Courrier.
Vm i-emarrpié, dans votre numéro d'aujourd'hui (22), une erreur qui mérite d'être rectifiée. En rendant compte de la dernière séance des Amis de la Constitution, l'article dont je p;uie su{tpose que j'ai abjuré mes principes sur la question imiiortante qui agite aujourd'hui tous les esprits, parce qu'on sent (ju'elle tient au salut [»ublic