‹ Histoire parlementaire de la Révolution française (volume 4)Chapitre 74 sur 88 · RAPPORT DE NARBONNE. 3GÔ · texte numérisé non relu

RAPPORT DE NARBONNE. 3GÔ

j'ai reconnu que la plupart de ces vues étaient conlii niées dans ("excellent rapport qui vient de vous être présenté par votre comité militaire sur l'état des frontières du royaume.

Le ministre entre ensuite dans des détails techniques sur la situation des places fortes de première ligne depuis Lille jusqu'à Strasbourg; il parle des améliorations dont elles sont susceptibles. Nous ne reproduirons pas ces détails qui sont sans intérêt aujourd'hui, puisque tout a changé, sans intérêt même pour la suite de cette histoire puisque nous reviendrons plus tard sur ce sujet. En définitive, le ministre trouve ces places en état de résister aux attaques le plus vigoureusement conduites. Nous verrons que cette assertion était loin d'être exacte. Il annonce enlin qu'on construit un camp fortifié sous Maubeuge et un autre sur la hauteur de la Garenne pour couvrir Sedan.

Dans toutes les places que je viens de passer en revue, l'arlillerie est dans l'état le plus respectable. Je me suis assuré de l'exécution des ordres donnés par les commissaires du génie et de Tartillerie, et les comptes que je me suis fait rendre m'ont prouvé que ce qu'il reste à faire ne souffrira aucun retard.

Dans ces places, presque toutes les bouches à feu, déjà mises en batterie, sont exposées à toutes les injures de l'air : je m'occupe des moyens de rendre moins destructive pour les affûts cette mesure, uniquement commandée par le besoin de calmer des inquiétudes.

Les fonderies et les arsenaux sont en pleine aciivité, et de nouvelles découvertes ou des applications ingénieuses de celles dues aux puissances voisines sont la meilleure preuve du patriotisme éclairé d'un corps qui jusqu'à présent a servi de modèle à tous les autres.

Au nombre des inventions utiles est celle qui, sans avoir aucun des inconvénients justement reprochés aux couvre-platines, réunit tous leurs avantages : j'ai donné l'ordre d'en envoyer sur-le-champ des modèles dans les manufactures d'armes à feu.

Je dois aussi les plus grands éloges à l'activité que le corps de l'artillerie a mise dans ses essais pour perfectionner le système d'une artilUrie volante, déjà adoptée par les Prussiens et les Autrichiens. Ces essais, dont j'ai moi-même été témoin, ne laissent rien à désirer sur l'utilité dont peut être cette manière nouvelle de servir une arme dont la prodigieuse influence à la guerre est déjà si connue. Cette artillerie a d'ailleurs pour elle le sufirage imposant des généraux, qui la regardent comme indispensablement nécessaire dans les circonstances actuelles : soumise à une discussion

r)G4 (11 JANVIER 1792) ASSEMBLÉE LÉf.ISLATIVR.

«clairt'.fi, oUe fera l'ohjtU (rnu nK'ivioire particulier que je metlrai jncessammeni sous les yeii\ de l'assemblée, en lui proposanl son organisation.

Je crois inutile d'entrer dans des délails sur les munilions de guerre; je nie bornerai donc à dire que l'exposé qu'en a fait votre comité est plutôt affail)li qu'exaj^éré.

A l'égard des vivres, effets de campement et d'bopital, et autres objets de tout genre, les précautions ont été prises pour que celles des places, qui dans l'état actuel des choses pourraient être investies, soient approvisionnées complètement; on s'est borné pour les autres à disposer tellement les grands dépôts que l'on soit toujours en mesure de les pourvoir au moment utile.

Vous voyez, messieurs, combien sont imposants nos moyens de défense contre toute attaque étrangère, de quelque manière qu'elle soit combinée; mais, en restant toujours fidèles au principe qui vous interdit toute conquête, à ce principe qui est un des plus beaux titres de la constitution à l'amour des peuples, les circonstances doivent nous forcer à porter nos troupes sur le territoire ennemi si nous nous voyons condamnés à une guerre, qui, provoqués comme nous le sommes, ne peut plus être depuis longtemps pour nous qu'une guerre défensive; et c'est d'après cette idée que j'ai dirigé les observations de mon voyage.

L'armée du Nord, dans les garnisons dont il vient de vous être rendu compte, est la première que j'ai vue, et je dois dire, à l'bonneur de M. de Rocbambeau, qu'elle est dans un état bien supérieur à celui qu'on pouvait attendre des circonstances orageuses qui l'ont troublée, et que ce général a su trouver dans la confiance qu'inspire son amour pour la liberté les moyens de faire exécuter les ordres nécessaires au maintien de la discipline.

Parmi les officiers qui ont puissamment secondé ce général, qu'il me soit permis de citer M. de Biron, comme un des liommes les plus dignes de l'amour des soldats et de l'estime des patriotes.

A Metz, l'élève de M. de Rocbambeau, M. Berthier, au zèle et aux services duquel j'aime à rendre ici un hommage public, m'a remis la lettre du roi et le décret de l'assemblée qui permettait de nommer maréchaux de France MM. de Rocbambeau et Luckner. Je me félicite d'avoir désiré ce décret; il associe l'assemblée nationale à la faveur qu'accorde le roi, et lui donne des droits personnels-sur la reconnaissance des généraux de l'armée. Je les ai proclamés maréchaux de France à la tête de la garnison, en présence des corps administratifs et de la garde nationale : les troupes m'ont paru fières de la rérom[>ense de leiu's chefs, C'est à Metz, dans une

RAPPORT I)K NARBONNE. o(i^

conférence que Sa Majeslé m\ivail ordonné d'avoir avec MAI. Luckner, Rochanibeau et Latayette, que des plans de campagne, d'après différentes hypothèses, ont été proposés. Le secret est nécessaire à tous ces plans ; mais ce qui peut, ce qui doit être dit à l'assendjlée nationale, c'est la force actuelle de nos trois armées, et la certitude de leurs approvisionnements.

Depuis Dunkerque jusqu'à Besançon, l'armée présente une masse de deux cent quarante bataillons et cent soixante escadrons, avec l'artillerie nécessaire pour deux cent mille hommes : les magasins, tant en vivres qu'en fourrages, assurent la subsistance de deux cent trente mille hommes et vingt-deux mille chevaux pendant six mois; on travaille avec la plus grande activité à les augmenter encore.

Indépendamment des effets de campement qui se trouvent dans les places frontières, il en sera incessamment rendu dans les magasins de seconde ligne pour cent mille hommes.

Six mille chevaux sont déjà rassemblés pour le service de l'artillerie et des vivres; on travaille au rassemblement de six mille autres : j'ai pris des mesures pour compléter le nombre nécessaire aux différents services de l'armée, et la construction des caissons et attirails qu'ils entraînent est en grande partie terminée.

Le service des hôpitaux ambulants est également assuré pour cent cinquante mille hommes.

Enlin, tous les approvisionnements ont été prévus, et les mesures ont été prises pour l'activité qu'exigeraient les campagnes.

Un des objets sur lesquels devait surtout porter mon attention était le dépôt des remontes générales. Ce nouvel établissement, qui doit préparer et fournir en tout temps à la cavalerie de promptes ressources pour la porter au complet, a déjà vaincu les principaux obstacles à sa parfaite organisation, celui de l'emplacement et celui, si délicat, d'une distribution impartiale des chevaux aux divers régiments : je me suis assuré que les règles établies au dépôt général pour cette répartition prévenaient jusqu'au soupçon de la plus légère faveur.

Lunéville, centre de ce dépôt, offre de vastes écuries pour deux mille chevaux; des lieux très-rapprochés, et qu'un même chef surveille, peuvent ajouter une nouvelle ressource de douze cents places. A de si grands moyens pour les logements se joignent encore l'abondance des fourrages à un prix Irès-modéré et l'heureux avantage de se trouver tout à la fois à portée et des armées qui doivent s'y recruter et des pays oii nous serons condamnés longtemps sans doute à aiheler la majeure partie de nos remrmtes.

5H6 11 JANVIER 1792^ ASSKiVIBLfl- I.ÉG ISLATI VK.

Ce n'est pas [cl le lieu de vous présenler, messieurs, les eiuouragemeiUs que vous devez à une mesure aussi économique que politique dont la Prusse éprouve Tulilité, et à laquelle elle doit en grande partie la supériorité de sa cavalerie; mais je ne puis me dispenser de vous observer que si, sous le régime sévère de ce gouvernement, il a fallu une espèce de courage pour lutter avec succès contre tous les intérêts itidividuels, les combats de Tamour-propre, disons môme Texcès du zèle de certains régiments, qui ne voulaient plus se dessaisir du prétendu droit de faire partiellement leurs remontes, vous devez vous attendre dans les circonstances actuelles à des réclamations dont vous saurez apprécier les motifs. Mon objet en cet instant est de vous présenter les avantages que vous offre déjà cet établissement, dû aux soins de mon prédécesseur; il a fourni les moyens d'acheter et de rassembler à la fois une très-grande quantité de chevaux. Déjà près de quatre mille sont entrés en France, malgré les obstacles de tout genre, de la concurrence d'achats faits en même temps par les autres puissances, et de la difficulté de les faire arriver.

La réception de ces chevaux s'accélère sous l'inspection d'un officier général, de plusieurs officiers expérimentés, et d'un artiste vétérinaire depuis longtemps célèbre. Deux mille quatre cents chevaux sont déjà reçus; près de sept cents sont distribué saux régiments des diflerentes armes, et neuf cents sont prêts à Têtre, l'incomplet en hommes dans la cavalerie ayant nécessité quelque retard dans cette distribution.

Comme je parlais de Metz pour me rendre à Longwy, j'ai reçu un courrier de M. Deiessart, qui m'a apporté le dernier office de Tempereur. Celte nouvelle pouvant changer les plans de campagne politiques et militaires, je me suis hâté d'aller à Strasbourg pour revenir plus tôt à Paris; j'ai chargé M. de Lafayette de visiter les places des déparlements où il commande, et dans cette circonstance, comme dans toutes celles où il s'agira de guerre et de liberté, j'engagerai toujours ma responsabilité sur la parole de M. de Lafayette.

J'ai reconnu à Strasbourg que la place la plus importante du royaume était en même temps la plus redoutable par sa garnison et par la garde nationale, que le ministre de la guerre lui-même pouvait confondre avec des troupes de ligne. L'infatigable activité de M. Luckner, sa surveillance continuelle sur toutes les parties de l'art militaire, le patriotisme et les talents de M. Dietiich, maire de la ville, donnent toutes les raisont possibles de sécurité sur cette place.

RVPFOin I)K NARBONNK. ."i(i7

¥a\ quittant Strasbourg, j'ai pu ihh dispenser de voir Hiiuiiigue el Neuf-Brisacii, villes que j'ai habitées réceinnieul comme colonel, et que je connais dans tous leurs détails.

Je suis arrivé à Béfort; j'ai appris qu'on y retenait encore près de 500,000 livres que des décrets de l'assemblée constituante et un de cette assemblée ordonnaient de rendre à l'État de Soleure. J'ai demandé (ju'on donnât force à la loi ; et l'assemblée me pardonnera d'avoir oublié dans cette occasion l'ancienne gravité ministérielle pour me souvenir que j'avais été garde national depuis 1789, et pour en faire le service avec mes compagnons de voyage et les troupes de ligne. Comme ministre de la guerre j'ai dû me réjouir de pouvoir faire rendre justice à l'un des cantons suisses ; car je ne dois pas méconnaître le prix de l'alliance d'une nation dont les troupes sont à la fois si courageuses et si fidèles.

De Béfort j'ai été à Besançon; j'y étais appelé par l'affaire dont l'assemblée m'avait ordonné de lui rendre compte. M. de Montesquiou, commissaire nommé par le roi, l'avait terminée; car en la remettant entre les mains de la justice, il l'avait arrachée à la lutte de toutes les préventions. Il m'était nécessaire toutefois de revoir mes premiers amis dans la cause de la révolution, ceux à qui je dois peut-être le périlleux honneur auquel j'ai osé me dévouer.

Dans le cours du voyage que je viens de tracer rapidement à l'assemblée, je me suis arrêté partout pour parler aux ofticiers et aux soldats, ainsi qu'aux volontaires nationaux, au nom de la constitution et du roi; j'invoque à cet égard tous les témoignages sans en redouter aucun ; j'ai donc le droit de parler avec sin-cérilé sur les dispositions que j'ai rencontrées.

Les gardes nationales ont un sentiment si vif d'amour pour la liberté, une si grande ardeur pour la défendre, qu'il faut se commander, pour ainsi dire, d'écouter les plaintes qui ont été faites contre les désordres que quelques bataillons volontaires sont accusés d'avoir commis sur leur route et dans leurs garnisons. Il faut convenir aussi que la précipitation des mesures qui les ont portés sur les frontières n'avait pas permis de prendre toutes les précautions nécessaires pour soulager les habitants qui étaient tenus de les recevoir; les citoyens fatigués ont pu quelquefois les juger avec sévérité.

Autrefois nos jeunes officiers passaient pour aimer à se battre, à inquiéter leurs hôtes et à casser les vitres. Nos gardes nationales, jeunes militaires, ont à cet égard un peu trop adopté les manières anciennes. (On rit.) Je leur ai fortement demandé l'exemple du

568 (11 JANVIER 17112) ASSEMKLftE Ll^tilSLATIVF.

resperl, pour la loi, dont ils sonl Tarmée, el j'ose complcr sur reffit (le mes discours.

Leur habillement étant confié, par les décrets de l'assemblée nationale, aux soins des directoires de déparlement, je me suis empressé de faire passer à ces directoires les fonds qui leur étaient nécessaires, et j'ai lieu d'espérer que la totalité des bataillons sera incessamment babillée; quant à leur équipement, la rareté du buffle avait ralenti cette fabrication ; mais les mesures que j'ai prises y ont suppléé; les gardes nationales n'éprouveront plus de retard sur cette partie^

Toutes les dispositions ont été faites pour leur armement ; les réparations ordonnées aux fusils qui en ont besoin sont dans la plus grande activité : non-seulement j'ai donné ordre à cet effet 'aux directeurs de l'artillerie d'employer tous les moyens qui sont à leur disposition pour accélérer ces réparations, mais encore j'ai autorisé les commandanis de bataillon à faire réparer les armes qui auraient pu éprouver quelques dégradations dans leur transport.

A l'égard des sabres, il avait été fait, en vertu de la loi du 10 septembre dernier, une adjudication au rabais de cette fourniture aux fourbisseurs de Paris ; mais la trop grande concurrence les ayant fait adjuger à des prix fort au-dessous de la valeur du travail, les adjudicataires demandent aujourd'hui la résiliation de leur marché, et, pour y suppléer, j'ai donné sur-le-champ des ordres dans les principales villes qui présentent le plus de ressources pour cette fabrication ; mais je ne puis encore déterminer à l'assemblée les époques auxquelles elle pourra être faite.

Le décret que vous venez de rendre préviendra pour l'avenir une grande partie des autres réclamations des gardes nationales; il est cependant un article de ce décret qui peut-être mérite de nouveau Tattention de l'assemblée : ne trouvera-t-elle pas, en y apportant un plus sévère examen, que c'est à ceux qui ont longtemps appris et pratiqué l'art difficile de la guerre à conduire, à commander les autres? Ce n'est ni la convenance des individus, ni celle de quelque troupe qui doit décerner le commandement ; le courage vraiment patriotique est celui qui appelle l'expérience et qui demande qu elle lui serve de guide.

J'ai recueilli avec la plus scrupuleuse attention toutes les plaintes que les bataillons de volontaires m'ont adressées ; je dois m'en souvenir pour eux, car ils les ont complètement oubliées dès l'instant où je leur ai promis des coups de fusil.

II faut donc repaider les volontaires comme donnant à l'armée le

HAPFORT UE NARBONNE. ô()9

plus imposant dos caract^i'es, cpIu'i de la torro et de la volonté nationale.

Les soldats savent trop bien qu'ils vont défendre leur propre cause pour qu'il ait été nécessaire d'affermir leurs résolutions. .le n'ai pu juger qu'imparfaitement de leur instruction ; mais pom' eux tout le secret de la guerre est dans la discipline, et, si elle fut quelques instants relâchée, mon opinion est que la confiance dans les chefs suffira pour la rétablir. Les insurrections excitées par des causes politiques, en éloignant les subordonnés de l'obéissance, avaient nécessairement dégoûté les officiers du commandement; j'ai cru voir dans les soldats un sincère désir de se soumettre désormais aux ordres de leurs chefs, et je ne doute pas des heureuses suites de ces dispositions si l'assemblée veut bien regarder, comme je l'ai annoncé, la désobéissance envers les officiers comme un crime de lèse-nation, puisqu'elle peut mettre en péril la cause de la liberté. Toutefois, je dois le dire, l'insubordination dans plusieurs l'égiments a été provoquée par les préventions que les circonstances semblaient quelquefois autoriser; les chefs dont les opinions sont les plus constitutionnelles sont en même temps ceux dont les régiments donnent l'exemple du plus grand ordre et de la plus exacte discipline. J"ai dû regarder comme le principal but de mon voyage d'interroger la loyauté des officiers; je leur ai cité jusqu'à l'exemple de leurs camarades absents. Il en est qui, ne partageant pas nos opinions, ont refusé «le s'engager par le serment qui nous y attache; mais les sacrifices mêmes qu'ils ont faits à ce refus sont une preuve du mépris dont ils couvriraient ceux qui auraient prêté ce serment sans vouloir le tenir, et seulement pour ménager tous leurs intérêts jusqu'à la veille d'une trahison.

Il est une partie des officiers qui nous restent que leurs propres opinions et leurs propres sentiments lient à notre cause ; il en est une autre que l'acceptation du roi a décidée à la servir. J'ai été utile auprès de ceux-ci en ajoutant à leur certitude sur la loyauté (les intentions de Sa Majesté. Ces officiers méritent l'estime et toute la confiance de l'assemblée; ils respectent le serment qu'ils ont fait; ils n'ont pas craint de voir le nom du roi devenu garant de la sincérité de leur attachement à la constitution ; ils ne forment plus de doute sur ses vrais sentiments.

Je voudrais maintenant répondre qu'il n'existe plus un seul * officier dans l'armée dont on puisse craindre la défection; que ceux qui pensent encore que leur devoir ne les oblige pas de marcher sous les drapeaux de la nation et du roi suivront dès ce moment l'exemple de quelques olliciers qui m'ont donné ou envové

."»T0 'il JANVIER 1792) ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE.

I»uir démission, convaincus par moi, j'ose le dire, de l'impossibilité de rester honorablement à leur poste sans être résolus à respecter leur serment. Je le voudrais, je le garantirais sur la foi de l'honneur français, si par cet acte de loyauté je ne compromettais que* moi ; mais je peux au moins répondre que s'il reste encore quelques désertions à craindre, elles n'entraîneront aucun corps, et que l'horreur même qu'elles inspireront redoublera le vrai courage. Je peux répondre que la très-grande majorité de l'armée est invariablement attachée h la constitution et au roi ; que je surveillerai, que le roi repoussera par des refus constants, ceux dont on peut douter encore, et que les remplacements n'introduiront dans l'armée que les meilleurs citoyens. Mais pour lui donner toute sa force, il faut, j'ose le dire, que l'assemblée nationale s'attache les officiers en encourageant ceux qui, restés fidèles, ont droit à la confiance des soldats, et ne la demandent que pour les conduire plus sûrement à la victoire.

Dans des temps orageux, la défiance est peut-être le plus naturel, mais le plus dangereux des sentiments ! Plus une nation a de rebelles à combattre, plus il lui importe d'engager par son estime tous ceux qui se rallient à sa cause. Une nation qui veut la libeité n'aurait pas le sentiment de sa force si elle se livrait à des terreurs sur les intentions de quelques individus. Quand la volonté générale est aussi fortement prononcée qu'elle Test en France, en arrêter l'effet n'est au pouvoir de personne. La confiance fût-elle même un acte de courage, il importerait au peuple comme aux individus de croire à la prudence de la hardiesse.

Voici dans l'état actuel le nombre de troupes que l'on peut porter hors des frontières sans exposer la sûreté des places.

Quatre-vingt-huit bataillons et quarante-huit escadrons étant nécessaires à la sûreté des places frontières et des différents postes, il nous reste pour entrer en campagne cent cinquante bataillons et cent treize escadrons, lesquels, en les comptant sur le pied de cinq cents hommes par batailLon et de cent vingt par escadron, nous donneront soixante-quinze mille hommes d'infanterie et treize mille cinq cents de cavalerie. Ces corps, portés au complet de guerre, présenteront un total de cent dix mille hommes d'infanterie, et de vingt mille de cavalerie.

Ce résultat doit prouver à l'assemblée que si l'intérêt national exige la^guerre, elle peut être entreprise et soutenue avec honneur. Le roi et l'assemblée, d'après cet état de situation, voudront sans doute une paix éclatante autant qu'assurée, ou une guerre prochaine ; il doit leiu' être démontré que tout nous est possible, ex-

UAPPOUT DE NARBON.NE. 571

cepte de su[(iioiit'r la honte d'un li-aité qui iicrnietlraiL aux étrangers de s'immiscer dans nos débats politiques.

Il est des observations importantes que je vais soumettre à rassemblée ; il dépend d'elle de lever les dit'licultés que je lui présente. Si pour la décider je ne me sers jamais d'aucun motif de crainte, c'est que si j'ai pu espérer de lui olïrir la démonstration de la raison, j'ai dii me croire dispensé d'y ajouter l'appui d'aucun genre de terreur.

Messieurs, il m'est pénible sans doute de vous annoncer que l'armée, qui par vos décrets doit être portée au complet de guerre, cette armée, à qui, dans la cause qu'elle va défendre, il n'est pas permis de compter le nombre de ses ennemis, présente un déficit de cinquante et un mille hommes ; et vous concevrez facilement la presque impossibilité du recrutement depuis que la formation des volontaires nationaux a porté vers ce genre de service la classe précieuse d'hommes qui fournissait le plus généralement aux recrues. Je dois ajouter que rétablissement des auxiliaires n'offre par la même raison aucune ressource majeure, et que le travail du recrutement, suspendu partout, ne donne aucun espoir d'être ranimé avec succès, à moins de se soumettre à des conditions ruineuses pour nos finances par un prix excessif dans les engagements.

Mon devoir me prescrit donc de mettre sous vos yeux le résultat de mes observations sur cet objet, aussi délicat qu'urgent.

J'ai remarqué dans tous les balaillons de volontaires nationaux placés sur ma route un zèle si unanimement manifesté, que, profondément occupé des moyens de recruter les troupes, j'ai pressenti ces soldats de la liberté sur mon désir de les voir concourir à renforcer les troupes de ligne et à accélérer l'instant qui doit assurer à l'armée et sa force et sa gloire.

J'ai été rassuré, messieurs, sur la crainte qui s'est d'abord présentée à mon esprit de voir s'affaiblir des corps en qui réside à si juste titre l'espérance de la nation ; mais le décret qui les organise ayant chargé les départements des remplacements, pour qu'ils existent toujours sur le pied du complet, les ressources aussi promptes qu'heureuses qu'ils présenteraient à l'armée de ligne assureraient encore à la patrie de nouveaux défenseurs par l'exactitude et le zèle des départements à leur donner des successeurs.

Cette mesure, je me plais a le cioire, peut devenir l'objet de vos 'lélibérations, et peut-être même que, soumise à votre discussion ^i renfermée dans de justes bornes, vous la placerez au rang de

ol'i (11 JANVIER ny^j ASStMBLÉK LÉGISLATlVli.

ces moyens, tout à la l'ois vastes et simples, de maintenir toujours au complet et nos bataillons de volontaires et nos régiments de ligne.

Les volontaires nationaux, dont il m'est commandé par tant de raisons de surveiller les intérêts, n'éprouveraient dans cette destination momentanée qu'une diiïérence bien légère ; par leur dévouement ils sont engagés comme devérilables soldats de ligne et soumis au même régime tant que la patrie réclamera leur secours, et ceux qui seraient placés dans les régiments de ligne devraient n'être soumis que pour le temps où les volontaires nationaux seraient en activité.

Oui, messieurs, les gardes nationales, créées avec la liberté, désireront avant tout le triomphe de sa cause : ce n'est pas pour obtenir tels ou tels avantages qu'on les voit tout quitter pour la défense de nos frontières; la place la plus utile est leur poste de gloire; elles doivent êtie avides des sacritices que leurs ennemis redoutent, des sacrifices dont ils aiment à les défier, des sacrifices qui, n'appartenant pas à l'élan d'un moment, présentent à l'Europe le sentiment qui doit le plus imposer la persévérance!

Soit que l'assemblée nationale daigne s'arrêter sur ce que je viens d'avoir l'honneur de lui soumettre, soit qu'elle préfère d'autres mesures pour rendre l'activité aux travaux des recrues, je la supplie de vouloir bien considérer que rien n'est plus urgent qu'une détermination quelconque, si elle veut rendre possible l'exécution de son décret sur le complet de l'armée.

La loi du 10 juillet dernier, qui fait passer le commandement des places à l'officier le plus ancien, a déchargé le trésor public d'une dépense onéreuse et perpétuelle. Les officiers pourvus inamoviblement de ces emplois ne servaient jamais militairement; on était môme obligé de les remplacer lorsqu'il s'agissait de servir; mais ce connnandement sans choix, passant de droit au plus ancien, est londjé par le fait dans une sorte de nullité. Ces commissions éventuelles existent sans considération, sans intérêt, et avec une si grande mobilité, qu'il en résulte nécessairement, dans ceux qui les occupent passagèrement, une indifl'érence absolue. Ainsi donc, pour faire valoir la loi de suppression du JO juillet, et pour remédier aux inconvénients qu'elle [jroduit en faisant languir le commandement des places entre des mains auxquelles il est toujours prêt d'échapper, ne serait-il pas à désirer, et seulement dans ce temps de crise, que ce commandement fût confié à des hommes choisis dans la partie active de l'armée, en leur donnant des lettres de comniandcmenl a temps, avec des U'aitcnients (jui seraient né-

HAPl'OKT l)i: NAKBONINi:. O/O

ccssaireniL'iit modiques, puis(iu'ils n'e.visteraienl ([uc pour le inoineiitclu besoin?

Je prépare les éléiiif-nts nécessaires au remplacement des officiers, afin de le terminer aussitôt que le travail des revues municipales, ordonné })ar votre décret du il décembre, aura fourni l'état positif des places vacantes au 10 janvier, délai fixé par ce même décret.

Mais ce décret, en traitant du mode de ce remplacement, qui exige un service dans la garde nationale, n'explique point assez clairement si les citoyens que leur zèle a placés comme volontaires dans la troupe de ligne sont conjpris dans cette disposition, de même que les frères et parents des ofliciers patriotes demeurés à leur poste, lesquels sont encore dans les diverses écoles, où les derniers instants de leur éducation militaire étaienl autrefois considérés comme un véritable service.

H devient indispensable, messieurs, que vous vouliez bien, par une décision prompte, éclairer mon travail, afin que je puisse me conformer à ce que vous aurez regardé connne le ])lus ulile à son succès, et ne pas perdre un seul instant pour consommer une opération dont dépend la force de Tarmée.

J'ai déjà demandé, dans mes différents mémoires à l'assemblée nationale, une augmentation de buit lieutenants généraux, douze maréchaux de camp, quatre adjudants généraux, deux aides de camp généraux attachés au ministre, et huit commissaires des guerres : je renouvelle aujourd'hui la même demande, qui devient plus instante encore; je n'en répéterai pas les motifs, qui sont développés dans mon dernier mémoire.

La difficulté que le soldat éprouve, stutout dans les garnisons frontières, à échanger les assignats de cinq livi-es qu'on lui donne sur son prêt, et la perte qui en résulte pour lui, me font un devoir de vous représenter combien il est instant que l'assemblée nationale vienne à son secours. Je crois que le seul parti à prendre serait de lui procurer des moyens d'échange, soit par de la monnaie de cuivre, soit par des assignats au-dessous de cinq livres : l'assemblée sentira sûrement que rien n'est plus pressant que cette mesure.

Si rassemblée nationale daigne avoir égard à ces considérations, j'ose lui répondre d'une armée redoutable, qui, si elle éprouvait des revers, saurait toujours s'en relever, et ne se croira jamais vaincue, parce que sa cause ne peut pas se perdre! Cette armée n'est pas cependant le seul élément de force sur lequel reposent nos espérances; c'est au sehi de cette assemblée que sont les plus grandes ressources de la France. Le décret sur les Brabaneons, grand exem- TOMi: VI. 52

o7i v^l JANVIER 179^) ASSIÎMBLÉK LÉGISLATIVE.

pie de la justice que la France léelatno puur elle, le manilesle que vous avez adopté à Tunaniuiité, voilà aussi de véritables armes, et si vous étiez condamnés à la guerre, c'est par des préjugés détruits que vous marqueriez votre passage !

Si la paix de TEurope est troublée, il est fortement à désirer que nous formions des alliances: en rétablissant l'ordre, vous devieudrez une puissance que toutes les autres rechercberont. Quoi qu'on en puisse dire, ce qui leur importe uniquement pour s'unir à vous, c'est de compter sur la force et la stabilité de notie gouvernement ; la cause de notre noblesse est étrangère aux rois comme aux peuples. L'assemblée constituante a renversé toules les erreurs ; la gloire qui vous reste doit se composer de bienfaits réels : c'est vous qui pouvez, par la sagesse de vos délibérations, assurer d'avance tous les succès auxquels nous aspirons. Les soldats, les gardes nationales, les départements que j'ai vus, tous m'ont paru animés du même esprit, tous sont attacbés àla constitution, tous deviendraient ennemis du pouvoir qui voudrait empiéter sur l'autre; et si des esprits exagérés croyaient voir par delà la constitution des idées de liberté plus étendues, il im|)orte qu'ils sachent que la conslitution seule peut rallier la France !

Ceux qui ont eu le bonheur de contribuer à la révolution, ceux dont les noms ont mérité depuis la proscription de vos ennemis, cette armée enfin qui va combattre pour rinébranlable établissement de la constitution tout entière, ont le droit de vous demander de consacrer tous vos moments et toutes vos lumières aux grandes mesures qu'exige le succès de notre cause.

Rejetons tous les moyens qui n'ont ni utilité ni grandeur, et faisons perdre deux fois à la noblesse sa cause en nous emparant des vertus généreuses dont elle osait se croire la possession exclusive! Toutefois ne pensez pas, messieurs, qu'en me livrant ainsi à vous exprimer ce que je crois nécessaire à notre triomphe, je puisse en douter un instant; tous les efiorts réunis l'assureront, et le plus insensé, comme le plus coupable des ministres, serait celui qui croirait à la possibilité d'une gloire indépendante de la vôtre. Ne soyondonc point effi'ayés de la grandeur de la circonstance : rassembler nationale et le roi veident marcher à rall'ermissement de la constitution. La paix ou la guerre se trouveront sur cette roule; n'importe, le but est marqué, jious l'atteindrons! 11 n'est aucun moment depuis la révolution dans lequel on ait dû trouver autant d»^ bonheur à la défendie. Il a jm en coûter peut-être détre d'un parti tout-puissant, alors qu'il pouvait abuser de sa force; mais on nous menace d'un assez grand nombre d'ennemis pour taire cesser ce

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