TOME VI
386 yJ8 JANVIER 1792) ASSKMBLEK LÉGiyLATIVK.
manifestation de Tharmonie qui règne entre les deux pouvoirs, pi la réunion de leurs efforts pour procurer rafferniisseuient de la constitution.
On demande Timpression du discours de "M. Dumas. — Un trèsgrand nombre de membres demande la question préalable. — M. le président la met aux voix. — La première épreuve parait douteuse. — L'assemblée décide, par une seconde épreuve, qu'il y a lieu à délibérer sur l'impression. ~ Elle est décrétée.
M. Vergniaud. Votre révolution a jeié les plus vives alarmes autour de tous les trônes; elle a donné l'exemple de la destruction du despotisme qui les soutient. Les despotes haïssent notre constitution, parce qu'elle rend les hommes libres, et qu'ils veulent régner sur des esclaves. Aussi cette haine s'est-elle manifestée pai' les secours, par la protection accordée aux émigrants, par des négociations mystérieuses, par les traités qui en ont été le résultat, par les conférences de Piinitz, le conchisum de la diète, par l'audace et la bassesse qui ont porté des cours à envoyer des plénipotentiaires pour traiter avec des rebelles flétris par la justice et coupables d'avoir attenté, au mépris des lois, des hommes et de la nature, à toute puissance légitime, à la volonté de la nation et à l'autorité du roi. (On applaudit.) Cette haine s'est manifestée, de la part de l'empereur, avec des caractères non équivoques. 11 ne faut pas croire qu'elle cesse d'exister; mais il faut qu'elle cesse d'agir. Elle agira tant qu'elle aura quelque espoir, et jusqu'à ce qu'il soit reconnu que la constitution est inattaquable, on voudra l'attaquer. Mais le génie de Vauban veille encore sur nos frontières, défendues par des troupes de ligne patriotes et courageuses, par des gardes nationales dévouées, et plus encore par l'enthousiasme de la liberté. (On applaudit.) Depuis sa naissance elle est l'objet d'une guerre cachée, honteuse pour ceux qui la commandent, désastreuse pour la ;ialion qui la soufiVirait plus longtemps. Quelle est donc cette guerre et comment vous la fait-on? Trois armées de reptile^ et d'insectes venimeux se meuvent ou rampent dans votre sein. L'une est composée de calonmiateurs à gages et de libellistes soudoyés ; des intrigants factieux les dirigent et préparent le poison qu'ils veulent faire distiller sur les représentants du peuple : ils s'agitent, ils bourdonnent autour des deux pouvoirs pour les égarer et les armer l'un contre l'autre. L'autre armée, aussi dangereuse sans doute, est celle des prêtres séditieux qui prêchent la discorde au nom d'un Dieu de paix. La troisième, qui n'est pas la moins redoutable, est celle des financiers avides, des agioteurs dont la bassesse ne désire autre chose que le discrédit. Ils fondent
DISCOURS DE VERGNIAUD. o87
liHirs spéculations honteuses sur notre anéanlissemeni; ils ne peuvent s'euricliir que de notre détresse ; pour eux la prospérité nationale serait la mort, notre mort serait la vie. Ils sont semblables h ces animaux carnassiers qui attendent l'issue des combats meurtrieis pour dévorer les cadavres restés sur le champ de bataille, (On applaudit.) Vos ennemis savent que la conquête de la liberté a exigé de vous de grands sacrifices pécuniaires ; ils savent que vos préparatifs de délense sont ruineux; ils espèrent que des citoyens qui ont abandonné, à la voix de la patrie, leurs femmes, leurs enfants, qui ont préféré les périls et les travaux de la guerre aux douceurs paisibles qu'ils goûtaient dans leurs foyers; ils espèrent, dis-je, que ces citoyens dévoués et courageux, fatigués d habiter un camp devant lequel il ne se présente pas d'ennemi, quitteront vos frontières et les laisseront sans défense : tandis que dans Tintérieur quelques millions, semés avec adresse, précipiteront la chute de vos changes vers le terme le plus désastreux, augmenteront le prix des matières de première nécessité, et susciteront des insurrections, oii le peuple égaré détruira lui-même ses droits en croyant les défendre. Alors vos ennemis feront avancer une armée formidable pour vous donner des fers. Voilà la guerre qu'on vous fait; voilà celle qu'on veut vous faire. (On applaudit.) Le peuple a juré de maintenir la constitution, parce qu'il est certain d'être heureux par elle; mais si vous le laissez dans un état qui demande chaque jour des sacrifices plus pénibles, des eiïorts plus courageux ; si vous épuisez le trésor national par cette guerre de préparatifs, le jour de cet épuisement ne sera-t-il pas le dernier moment de la a)nsti tulion? L'état oîi nous sommes est un véritable état de destruction qui peut nous conduire à l'opprobre et à la mort. (On applaudit à plusieurs reprises.) Aux armes donc, aux armes; citoyens, hommes libres, défendez votre liberté, assurez l'espoir de celle du genre humain, ou bien vous ne mériterez pas même sa pitié dans vos malheurs. (Les applaudissements recommencent.;
Qu'il me soit permis cependant de faire une observation. Dans la grande crise où nous sommes, nous entreprenons la guerre seuls et sans alliés, et quoi qu'en ait dit M. Dumas, je crois qu'il ne doit pas y avoir d'incertitude à cet égard. Nous n'avons pas d'alliés, car nous avons été abandonnés par tous ceux qui Tétaient; nous n'avons d'autres alliés que la justice éternelle dont nous défendons les droits. Cependant la sagesse nous prescrit d'employer tous les moyens propres à mettre dans notre parti les puissances qui ont intérêt à maintenir l'équilibre dans TKurope. Votre comité n'a pas traité celte questitni. M. Rri^sot ne r:\ traitée qu'avec peu d'é-
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lendup, je n'entreprendrai pas de la discuter dans ce momenl.
Je viens au projet de décret de votre coniit/'. Il propose de demander à l'empereur certaines explications dans un délai déterminé, et de lui déclarer que s'il n'en donne pas de satisfaisantes, on regardera son refus comme une rupture du traité de ITofi. M. Brissot au contraire a proposé de ne pas soumettre la tenue de ce traité aux réponses de Tempereur, mais de lui déclarer qu'il est dès à présent rompu, et que nous ne voulons plus avoir avec lui que cette union fraternelle par laquelle nous voulons désormais correspondre avec tous les peuples. J'avoue que je ne puis balancer entre la mesure circonspecte du comité et la mesure plus franche et plus vigoureuse de M. Brissot. Si Ton parcourt le chaîne des événements depuis le traité de 1756, on voit que la France a sacrilié ses possessions d'Amérique, ses soldats, son or, ses anciennes alliances, sa gloire même, à la maison d'Autiiclie; que ce traité a réduit la France à une nullité absolue; on voit que non-seulement elle a été obligée de soufl'rir le démembre<nent de la Pologne et de la Bavière, mais qu'elle a saciifié à ce traité l'empire Ottoman, le plus ancien et le plus fidèle de ses alliés, celui avec lequel elle pouvait le plus utilement ouvrir des relations commerciales, qu'elle a même, poiu' ainsi dire, piéparé la ruine de cet empire ébranlé par le génie de Potemkin et depuis par les victoires de Catherine, qu'elle a ménagé à la Russie les moyens d'envahir l'empire de l'Orient et de fonder là une puissance qui menacerait la liberté de toute l'Europe. On voit aisément que la rupture de ce traité est une révolution aussi nécessaire pour l'Europe que la démolition de la Bastille l'a été pour la France. (On applaudit.)
Ce traité, si défavorable à la France, si dangereux à l'Europe, si favorable , au contraire, à la maison d'Autriche, Léopold l'a rompu en adhérant à ce conclusum de la diète de Ratisbonne, qui est une espèce de déclaration de guerre : en signant le traité de Pilnitz, il l'a rompu spontanément; et par quel inconcevable avilissement pourrions-nous encore respecter ce traité? L'empereur ne cherche qu'à se ménager des prétextes pour la guerre; et s'il ne la fait pas dès à présent, c'est qu'il n'est pas prêt, et nous devons nous féliciter de l'avoir démasqué. (On applaudit.)
L'Europe a les yeux fixés sur vous : apprenez-lui enfin ce que c'est que l'assemblée nationale de France. (On applaudit.) Si vous vous conduisez avec la dignité qui convient aux représentants d'un grand peuple, vous aurez ses applaudissements, son estime, son appui; si au contraire vous employez des ménagements, si vous montrez de la faiblesse, si vous négligez l'occasion que la Providence