‹ Histoire parlementaire de la Révolution française (volume 4)Chapitre 9 sur 88 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

yiESTION DES ÉMir.RÉS. — OCTOBRE ET NOVEMBRE 1701.

Chap. 1. — ^^enéos des émigrés. — Situation de la cour. — Lettres et proclamntions du roi concernant les émigrations.

Le roi eut rinitiative dans la question de l'émigration. Il s'occupa le premier, dans la période où nous entrons et dans les limites de l'autorité que la constitution lui avait attribuée, d'arrêter ce mouvement qui emportait les royalistes à Bruxelles et à Coblentz. Il le fit par trois actes publics dont la succession semblait calculée de manière à en accroître reffet. Il débuta par une circulaire à la marine. Voici le texte de cette pièce remarquable, ainsi que de celles qiri la suivirent :

Paris, le 13 octobre 1791.

.le suis informé, monsieur, que les émigrations se multiplient tous les jours dans le corps de la marine, et je ne puis différer plus longtemps de vous faire connaître combien j'en suis vivement alTecté.

Comment se peut-il que des officiers d'un corps dont la gloire m'a toujours été si chère, et qui m'ont donné dans tous les temps les preuves les plus signalées de leur attachement et de leur zèle pour le service de l'État, se soient laissé égarer au point de perdre de vue ce qu'ils doivent à la patrie, ce qu'ils doivent à mon affection, ce qu'ils doivent à eux-mêmes?

Ce parti extrême eût paru moins étonnant il y a quelques mois, quand l'anarchie semblait être à son comble, et qu'on n'en apercevait pas le terme; mais aujourd'hui, que la majeure et la plus saine partie de la nation veut le retour de l'ordre et de la soumission aux lois, serait-il possible que de généreux et fidèles marins songeassent à se séparer de leur roi?

Dites bien à ces braves officiers, que j'estime, que j'aime, et qui roni si bien mérité, que l'honneur et la patrie les rappellent; assu-

M) (octobre 4791) ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE.

rez-les que leur retour, que je désire par-dessus tout, et auquel je reconnaîtrai tous les bons Français, tous mes vrais amis, leur rendra pour jamais toute ma bienveillance.

On ne peut plus se dissimuler que Texécution exacte et paisible de la constitution est aujourd'hui le moyen le plus sûr d'apprécier ses avantages, et de connaître ce qui peut manquer à sa perfection.

Quel est donc votre devoir à tous? de rester fidèlement à votre poste, de coopérer avec moi, avec franchise et loyauté, à assurer Texécution des lois que la nation pense devoir faire son bonheur ; de donner sans cesse de nouvelles preuves de votre amour pour la patrie et de votre dévouement à son service.

C'est ainsi que se sont illustrés vos pères, et que vous vous êtes distingués vous-mêmes. Voilà les exemples que vous devez laisser à vos enfants, et les souvenirs ineffaçables qui constitueront votre véritable gloire.

C'est votre roi qui vous demande de rester inviol ablement attachés à des devoirs que vous avez toujours si bien remplis. Vous auriez regardé comme un crime de résister à ses ordres, vous ne vous refuserez pas à ses instances.

Je ne vous parlerai pas des dangers, des suites fâcheuses qu'une j. autre conduite pourrait avoir; je ne croirai jamais qu'aucun de vous puisse oublier qu'il est Français.

Je vous charge, monsieur, d'adresser de ma part un exemplaire de cette lettre à tous les officiers attachés à votre département, et particulièrement à ceux qui sont en congé. Signé, Loi is. Et plus bas. De Bertrand.

Letire du roi mix officiers généraux et commandants des troupes de

terre.

De Paris, le 1 1 octobre.

En acceptant, monsieur, la constitution, j'ai promis de la maintenir au dedans et de la défendre contre les ennemis du dehors. Cet acte solennel de ma part doit bannir des esprits toute incertitude ; il détermine en même temps de la manière la plus précise et la plus claire la règle de vos devoirs et les motifs de votre fidélité. Mon intention est que vous annonciez aux troupes qui sont sous vos ordres que ma détermination, que je crois essentielle au bonheur des Français, est invariable comme mon amour pour eux.

La loi et le roi désormais confondus, l'ennemi de la loi devient celui du roi. De quelque prétexte maintenant dont on veuille colorer là désobéissance et l indiscipline, j'annonce que je regarderai

QlKSTtON t)R L*É.MIf:R.\TroN. Il

commo un délit contre la nation et contre moi tout attentat, toute infraction à la loi.

Il a pu être un temps où les officiers, par attachement à ma personne, et dans le doute de mes véritables sentiments, ont cru devoir hésiter sur des obligations qui leur semblaient en opposition avec leurs premiers engagements; mais après tout ce que j'ai fait, cette erreur ne doit plus subsister.

.le ne puis regarder comme m'étant sincèrement dévoués ceux qui abandonnent leur patrie au moment où elle réclame fortement leurs services. Ceux-là seuls me sont sincèrement attachés, qui suivent les mêmes voies que moi, qui restent fermes à leur po>te, qui, loin de désespérer du salut public, se confédèrent avec moi pour Topérer, et sont résolus de s'attacher inséparablement à la destinée de l'empire.

Dites donc à tous ceux qui sont sous vos ordres, officiers et soldats, que le bonheur de leur pays dépend de leur union, de leur confiance réciproque, de leur entière soumission aux lois et de leur zèle actif pour les faire exécuter, La patrie exige cette harmonie, qui fait sa force et sa puissance. Les désordres passés et les circonstances où nous sommes, donnant à ces vertus du guerrier, pendani la paix, une valeur sans prix, c'est à elles que seront dues les distinctions, les récompenses et tous les témoignages de la reconnaissance publique. Signé, Louis. Et plus bas, Duportail.

Proclamation du roi concernant les émigrations; du 14 octobre.

Le roi, instruit qu'un grand nombre de P'rançais quittent letu' patrie et se retirent sur les terres étrangères, n'a' pu voir, sans en être vivement affecté, une émigration aussi considérable; et quoique la loi permette à tous les Français la libre sortie du royaume, le roi, dont la tendresse paternelle veille sans cesse pour l'intérêt général et pour tous les intérêts particuliers, doit éclairer ceux qui s'éloignent de leur patrie sur leurs véritables devoirs, et sur les regrets qu'ils se préparent. S'il en était parmi eux qui fussent séduits pail'idée qu'ils donnent peut-être au roi une preuve de leur attachement, qu'ils soient détrompés, et qu'ils sachent que le roi regardera comme ses vrais, ses seuls amis, ceux qui se réuniront à lui poui' maintenir et faire respecter les lois, pour rétablir l'ordre et la paix dans le royaume, et pour y fixer tous les genres de prospérités auxquels la nature semble l'avoir destiné.

Lorsque le roi a accepté la conslitution, il a voulu faire cesser les discordes civiles, rétablir l'autorité des lois et assurer avec elles

i2 (or.TORRE 1791) ASSEMBLA- K L^-GISLATIVE .

tous les droits de la liberté et de, la propriété. Il devait se flatter que tous les Français seconderaient ses desseins : cependant c'est à cette même époque que les émigrations ont semblé se multiplier. Une foule de citoyens abandonnent leur pays et leur roi, et vont poiter chez les nations voisines des richesses que sollicitent les besoins de leurs concitoyens : ainsi, lorsque le roi cherche à rappeler la paix et le bonheur qui la suit, c'est alors que l'on croit devoir l'abandonner et lui refuser les secours qu'il a droit d'attendre de tous. Le roi n'ignore pas que plusieurs citoyens, des propriétaires surtout, n'ont quitté leur pays que parce qu'ils n'ont pas trouvé dans l'autorité des lois la protection qui leur était due : son cœur a gémi de ces désordres. Ne doit-on rien, pardonner aux circonstances? Le roi luimême n'a-t-il pas eu des chagrins? Et lorsqu'il les oublie, pour ne s'occuper que du bonheur commun, n'a-t-il pas le droit d'attendre qu'on suive son exemple?

Comment l'empire des lois s'établirait-il, si tous les citoyens ne se réunissent pas auprès du chef de lÉtat? Comment un ordre stable et permanent peut-il s'établir et le calme renaître, si, par un rapprochement sincère, chacun ne contribue pas à faire cesser l'inquiétude générale? Comment enfin j'intéiêt commun prendrat-il la place des intérêts particuliers, si, au lieu d'étouffer l'esprit de parti, chacun tient à sa propre opinion et préfère de s'exiler à céder à l'opinion commune?

Quel sentiment vertueux , quel intérêt bien entendu peut donc motiver les émigrations ? L'esprit de parti, qui a causé tous n( s malheurs, n'est propre qu'à les prolonger.

Français, qui avez abandonné votre patrie, revenez dans son sein. C'est là qu'est le poste d'honneur, parce qu'il n'y a de véritable honneur qu'à servir son pays et à défendre les lois. Venez leur donner l'appui que tous les bons citoyens leur doivent : elles vous rendront, à leur tour, ce calme et ce bonheur que vous chercheriez en vain sur une terre étrangère. Revenez donc, et que le cîur du roi cesse d'être déchiré entre ses sentiments, qui sont les mêmes pour tous, et les devoirs de la royauté, qui l'attachent principalement à ceux qui suivent la loi. Tous doivent le seconder lorsqu'il travaille pour le bonheur du peuple. Le roi demande cette réunion pour soutenir ses efforts, pour être sa consolation la plus chère ; il la demande pour le bonheur de tous. Pensez aux chagrins qu'une conduite opposée préparerait à votre roi; mettez quelque prix à les lui épargner ; ils seraient, pour lui, les plus pénibles de tous. — Fait à Paris, au conseil d'État, le 44 octobre 1791. Signé, Louis. — Et plus bas : Par le roi, siriné DF.rESSATiT. — Pour

Qrr.STlON DK l/l':Mir.RATION. 4"

(opic coiifornie à rori^'inal écrit de la iiiaiu du roi, signé Deles-

SVRT.

— Ces actes furent accueillis par la presse révolutionnaire avec quelque étonnenient et surtout avec méfiance. Elle y chercha un motif secret ; elle lit remarquer qu'ils ne contenaient que des invifations douces, bienveillantes, et, en quelque sorte, amicales; que, par suite, ils n'avaient pas la signification d'une désapprobation formelle. Elle insinua enlin que cette démarche était plus propre h encourager l'émigration qu'à l'empêcher. [Bécolutions de Paris.)

Cette mesure, si contraire à la conduite passée de Louis XVI et aux dispositions qu'on devait, en conséquence, lui supposer, était cependant parfaitement conforme au nouveau parti qu'il avait choisi. Voici ce que nous apprend à cet égard Bertrand de MoUeville, dans son Histoire de la Révolution :

« Il était aisé de juger au ton de rassemblée qu'elle était composée, en grande partie, des plus violents révolutionnaires du royaume. Tel devait nécessairement être le résultat de la disposition des esprits i'i l'époque des élections, et surtout de la forme dans laquelle il y fut procédé. On calcula avec assez d'exactitude que la réunion des revenus de la totalité des députés ne montait pas à 500,000 livres. La classe des propriétaires, aussi misérablemont représentée, devait bien s'attendre que ses intérêts seraient toujours sacrifiés. La monarchie courait de bien plus grands dangers : il n'y avait pas, en effet, un royaliste pur dans cette assemblée; on n'y voyait que des constitutionnels et des républicains, et on apercevait déjà entre ces deux partis la môme aigreur et le même acharnement qui avaient divisé le côté droit et le côté gauche dans la première assemblée.

« Cette circonstance offrait, néanmoins, une chance favorable dont il était possible de tirer un grand parti. L'insolence des nouveaux députés , le désordre et l'indécence grossière de leurs premières séances avaient révolté les citoyens de toutes les classes; il ne s'agissait que d'entretenir adroitement le discrédit, et, pour cet effet, d'épier avec soin toutes les infractions à la constitution, dans lesquelles l'ignorance ou l'impéritie de l'assemblée ne pouvait pas manquer de l'entraîner; de faire relever les plus légères par quelques journalistes aflidés, et de s'opposer avec éclat aux plus graves par des réclamations énergiques ou par des messages. Il fallait, en même temps, employer tous les moyens possibles pour augmenter la popularité du roi : le plus efiicace et le plus utile de lous, dans ce moment, était de rappeler les émigrés; leur retour,

H iOCiOBRK 1701; ASSi:MnLf:r: législative.

généralement désiré, aurait fait revivre en France le parti royaliste, que l'émigration avait enlièrement désorganisé. Ce parti, fortifié par le discrédit de l'assemblée et recruté par les nombreux déserteurs du parti constitutionnel et par tous les mécontents, serait bientôt devenu assez puissant pour rendre décisive, en faveur du roi, l'explosion plus ou moins prochaine à laquelle il fallait s'attendre.

« M. de Montmorin, à qui je fis part de ces idées, les approuva entièrement, et m'y confirma d'autant plus qu'il me montra, dans sa correspondance secrète avec les cours étrangères, les preuves les ,plus positives que, depuis l'acceptation de la constitution, les principales puissances de l'Europe avaient abandonné tout projet de s'armer contre la France, et que les émigrés, dont on entretenait encore les espérances vagues ou conditionnelles, ne recevraient aucun secours qui les mît en état de rien entreprendre. Nous nous arrêtâmes donc à ce plan. Comme son exécution se réduisait, pour le moment, à une proclamation adressée aux émigrés et à une lettre du roi aux officiers, et que les autres ministres nous avaient déjà paru non-seulement convaincus de la nécessité de ces démarches, mais même décidés à les proposer eux-mêmes, nous pejisàmes qu'il était inutile, et qu'il serait peulêtre imprudent de nous expliquer plus ouvertement avec eux. Nous convînmes môme de laisser ignorer au roi nos conjectures et nos espérances : sa fidélité scrupuleuse pour le serment qu'il avait prêté à la constitution aurait pu s'en alarmer (1), M. Delessart lut au conseil un projet de proclamation adressée aux émigrés ; il fut adopté, sauf quelques légères corrections, et le roi chargea M. Duportail et moi de rédiger, dans le même sens, deux lettres que Sa Majesté se proposait d'adresser aux officiers de l'armée et à ceux de la marine. M. Delessart représenta que, pour anéantir définitivement tous les doutes sur la sincérité du roi , il serait important que Sa Majesté se déterminât à écrire de sa main une lettre ostensible aux princes ses frères pour les inviter à rentrer, a Je crois bien, répondit le roi, que cette lettre pourrait faire ici un bon effet, mais non auprès de mes frères, parce qu'ils sont convaincus

(1) Cette assertion est inexacte; elle est contradictoire à ce que dit Bertrand de Molleville, dans le passage de ses Mémoires cité dans l'Introduction. Pour expliquer cette contradiction, il faut savoir que ses Mémoires furent écrits les premiers. On reprocha à l'écrivain la naïveté de son royalisme ; on lui dit qu'il avait parlé, comme labbé Royou, avec une franchise qui nuisait à la cause qu'il voulait défendre. Bertrand de Molleville se corrigea dans son second ouvrage, qui est vnisîoirede la Révolution, dont ce dernier passage est extrait.

QiKSTioN Di: l'émigration. 4")

que je ne suis pas libre, et que toutes mes démarches sont forcées; mais .je leur forai parvenir mes conseils par une voie à laquelle ils auront plus de confiance. »

Ainsi, en cherchant à arrêter Témigratiou et en rappelant les énnurés, la cour agissait d'abord dans Tintérêt de capter l'opinion publique par une démarche qui était complètement dans le sens de la révolution, et ensuite dans l'intérêt plus grand encore de conserver, à la tête des troupes, des officiers sur lesquels on put compter dans les éventualités qu'on prévoyait, et de maintenir dans l'intélieur, mêlés à la vie politique, les hommes que leur royalisme en éloignait.

Kn effet, le nombre des émigrés, peu considérable en 1790, s'était notablement accru dans les premiers mois de 1791, et depuis l'événement de Varennes l'émigration était devenue une mode à laquelle toute la noblesse se livrait avec passion. Une partie seulement d'entre les émigrés se rendait en Belgique ; le plus grand nombre allait rejoindre le comte d'Artois et le prince de Coudé, établis dès le mois de juin, le premier à Coblentz dans un domaine de rélecteur de Trêves, le deuxième à Worms sur le territoire de l'électeur de Mayence. Ce n'étaient pas d'ailleurs seulement des nobles qui se rendaient à Coblentz et à Bruxelles : il y avait aussi beaucoup de bourgeois, et l'on ne saurait dire que ce fut le sentiment de la peur qui éloignait ceux-ci ; car un grand nombre d'entre * eux se présentèrent pour entrer dans les troupes que les princes organisaient. Selon l'auteur des Mémoires secrets, il n'y avait pas moins de 21 ,000 Français à l'étranger, sur lesquels on comptait environ 12,000 nobles et 9,000 bourgeois.

La situation des émigrés était bieu différente, selon le lieu de retraite qu'ils avaient choisi. Partout, au moment où nous sommes, ils travaillaient à s'organiser en corps militaires réguliers. Dans les cercles d'Allemagne, à Worms et à Coblentz, ils trouvèrent toutes les facilités possibles, tandis qu'en Belgique le gouvernement défendit ces réunions armées, et s'opposa à ce qu'ils tissent l'exercice, même sans armes.

Une portion du régiment de Berwick-Irlandais, qui avait émigré au mois d'août, une légion que le vicomte de Mirabeau avait obtenu de lever avec les fonds que les princes lui avaient fournis, un corps de cavalerie composé de 500 gentilshommes que le comte de Busoy mettait sur pied, formaient alors le premier noyau de l'armée royaliste. {D'Ecquevilhj, Campagnes du prince de Condé.) En général , on s'appliquait à rétablir, sous leurs anciens noms, les anciens corps de l'armée française. On avait réorganisé la maison militaire

Ky (octobre nyjj ASSE.MULFi: LÉ(iISLATIVK.

(lu roi sur le pied ou elle se trouvait avant les réformes du comte de Saint-Germain; elle se composait déjà de onze cents cavaliers, selon les annonces emphatiques que Royou insérait dans l'Ami du Roi, qu'il publiait cependant à Paris (numéro du 21 octobre). M. d'Allonville, Tauteur des Mémoires secrets, obtint l'autorisation de former à Trêves le régiment de Champagne.

Un enthousiasme remarquable régnait parmi les émigrés. On ne doutait pas du succès d'une camj)agne contre la France, contre (les milices qu'on croyait trouver mal exercées et mal commandées. On ne doutait pas de l'appui des puissances étrangères. Nous avons vu, cependant, que, dans les calculs secrets de la diplomatie, il avait été décidé que ces secours seraient ajournés. De là V(^naient les obstacles opposés aux réunions armées de l'émigration dans les Étals d'Autriche, à Bruxelles. Cependant les puissances ne jvoulaient pas décourager les émigrés : s'il convenait d'ajourner une /manifestation décisive, il convenait aussi de conserver ce précieux jrioyen d'action.

Le roi de Prusse continuait à recevoir les agents que Monsieur avait accrédités; l'impératrice de Russie avait clle-m(^me accrédité auprès des princes français le feld-maréchal comte Romanzow. Comment, d'après ces marques publiques d'intérêt, les émigrés eussent-ils douté des dispositions des rois de l'Europe? D'ailleurs, ils jouissaient de toute liberté dans les cercles allemands, elles princes, leurs chefs, faisaient tout leur possible pour entretenir leur confiante ardeur. Monsieur était veuu s'établir à Coblentz avec sa maitresse et sa femme. Il y avait un entourage considérable; il y avait, en quelque sorte, transporté la cour de France. Quand l'enthousiasme paraissait baisser, on imaginait des nouvelles favorables à la transe commune : ainsi, une fois, on alla jusqu'à annoncer que Louis XVI avait, de nouveau, réussi à se sauver. Enlin, et en notant ce fait nous anticipons un peu sur le temps, on jugea utile de créer un jomnial de l'émigration. Ce fut un nommé Suleau qui fut chargé de la rédaction. Son premier numéro parut le 20 novembre 179i. Ce journal changea plusieurs fois de litre; il s'appela tantôt Journal des Princes, tantôt Journal de la Confre-Révolutiou, et, en définitive. Journal de Suleau. Ce dernier titre lui fut imposé ; car cet écrivain, qui se vantait de son honorable roture, commettait de nombreuses imprudences, et attaquait souvent des personnages qu'il eût fallu ménager. Ainsi, dans son impatience, il gourmandait le prince de Kaunitz, le principal ministre de l'empereur; il lui reprochait ses tergiversations, ses terreurs paniques, ses ambiçju'itê^ , son machiavélisme , digne de la vieille tactique autri-

QUESTION DK L'ÉMKiRA TION. 47

cliieiiiie , L'If. Ce journal offrait le danger de lout journal : il parlait iro)»; il fut supprimé.

Il y avait bien des circonstances de nature à refroidir les émigrés. La principale était dans leurs propres sentiments. Les nobles avaient apporté sur le sol étranger toute la légèreté, toute la vanité, (jui les avaient perdus dans leur propre pays. C'est ainsi qu'en jugèrent les plus sages d'entre eux. Ils n'avaient rien oublié de leurs préjugés de caste; ils les avaient exagérés, au contraire. De là des distinctions entre la liante, la moyenne et la petite noblesse; de là un mépris noii dissimulé pour les bourgeois qui venaient painii eux et demandaientune place dans leurs rangs. Ce fut pour satisfaire ceux-ci et poni' leur donner ime i»lace, qu'on créa ces étranges compagnies dites de régiment, dont cbacune représentait un légiment et en avait Tétat-nrjjor complet; Tuniforme des nobles était rouge; celui des roturiers, jaune. Beaucoup de cbevaliers d'industrie, beaucoup de fanfarons s'étaient, d'ailleurs, fëutilés dans la foule : de là, la nécessité des épurations, et, par suite, uu<^ telle manie de s'épnrei", qu'un liomme d'esprit, émigré lui-même, disait : « Quand deux émigrés se rencontrent, ils s'épurent. » Il semblait qu'on crût l)rouver sa supériorité en apportant plus de morgue dans ce genre d alï'aires. Cette exagération éloigna beaucoup de gens, entre autres Picbegru et Boncbamps, dont on ne devinait guère alors les futures destinées. [Mémoires secrets de d'AllonviUe.) Ce n'était pas tout : im certain esprit d'égalité s'était introduit parmi ces partisans de l'inégalité; nul parmi ces nobles ne voulait reconnaître un titre supérieur au sien ; le comte ne reconnaissait pas la, supériorité du duc, et ainsi de suite. Les princes eux-mêmes n'étaient pas parfaitement unis : il y avait le paiti de Worms ou du prince de Condé, et le parti de Coblentz ou de Monsieur et du comte d'Artois. Les amis (le ces deux derniers princes n'étaient pas même toujours d'accord. Monsieur passait pour inclinant au constitutionnalisme ; le comte d'Artois, pour strictement monarcbique.

Cet état d'anarcbie était sans doute connu du roi, et c'était pour lui une raison de plus de vouloir rappeler les émigrés. Cependant, cbose singulière, le roi soldait plusieurs des corps et plusieurs des personnages qui en faisaient partie. La démonstration de ce fait résulte des pièces saisies chez Laporle (première collection des pièces jointes au procès du roi. On verra dans le procès de Louis XYI conniient Desèze répondit aux conséquences qu'on était en droit d'en tirer).

Le dixième recueil des pièces de cette collection contient les (''(;Us des appointements de chacune des quatre compagnies de gar-

58 (octobre 1791) ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE.

lies du corps publiquement supprimées. Il prouve que leur soklc pour 1791 leur était payée sur les fonds de la liste civile, quoique la plupart d'entre eux fussent à Goblentz. Chaque état est terminé par ces mots : « Trésorier général de la liste civile, Jean-Baptiste Tourteau de Septeuil, payez comptant aux officiers et gardes de la compagnie (ici le nom de la compagnie) les traitements que je leur ai conservés, ainsi qu'il est énoncé au présent état, et ce par semestre, et sauf les retenues accoutumées.

«Fait à Paris, le 28 janvier 1792. Siyné, Louis. Par le roi : Signé, Laporte. »

1/élat de la compagnie de Grainmont porte les noms de 248 gardes, de 49 officiers, sous-officiers et brigadiers, de 5 trompettes. — L'état de la compagnie de Noailles porte les noms de 248 gardes, de 46 officiers, sous-officiers et brigadiers, de 5 trompettes. — L'état de la compagnie de Luxembourg porte les noms de 248 gardes, 48 ofliciers, sous-ofticiers et brigadiers et de 5 trompettes. — La compagnie écossaise contient les noms de 248 gardes, de 5S ofliciers, sous-officieis et brigadiers, 5 trompettes. Les noms de tous les hommes qui composent cette dernière compagnie sont, d'ailleurs, fiançais.

Dans le quinzième recueil, qui contient la note des appointements payés aux personnes qui possédaient des charges à la cour, on voit que ces appointements avaient été conservés également aux titulaires émigrés : ainsi on y trouve le nom du prince de Gondé, du cardinal de^ Montmorency-Laval, grand aumônier de France, de Richelieu, de Duras, de Brézé, etc. Le prince de Condé ne recevait pas moins de 139,950 livres. {Pièces trouvées chez Laporte.)

C'est à l'aide du revenu de la liste civile, qui était considérable, que le roi acquittait ces dépenses. Mais pourquoi continuait-il à s'en charger? Est-ce parce qu'ayant, au commencement, approuvé l'émigration, il s'y croyait obligé par devoir? Est-ce parce qu'il considérait les services passés comme un droit acquis, ou qu'il voulait conserver une certaine autorité sur les émigrés ? Il ne nous est pas possible de résoudre ces questions.

Les émigrés avaient encore d'autres ressources. On faisait en France des souscriptions pour eux , même à Paris , et d'une manière qui n'était pas trop secrète ; enfin ceux qui possédaient des biens en France, en touchaient les revenus intégralement; car la peine de la triple imposition établie par la constituante (décret du 9 juillet et l^»" août) avait été révoquée, ainsi que toutes les autres mesures prises contre l'émigration par l'amnistie du 14 sep-

ylESTlON DE l'émigration. iV>

leiiiljie. Mais revenons à ce qui se passait en France et aux conséquences de la proclamation de Louis XVf aux émigrés.

L'assemblée et le roi étaient dans la position singulièie de deux pouvoirs rivaux, et sans autre contrôle que l'opinion publique. Il s'agissait, pour tous deux, de conquérir aux dépens Tun de Tautre autant de popularité que possible. L'assemblée, composée, en génélal, iriiommes inconnus, sans notabilité, avait, sous ce lapport, pres- (jue autant à faire que Louis XVI lui-même. Le côté gauche, qui comprenait parlaitement la situation, avait cherché par des exagérations dans des questions puériles et sans importance, dans lesquelles il avait entraîné le centre, à s'attribuer d'emblée la réputation et l'autorité révolulionnaue qui manquaient à la législative, il n'avait pas réussi : le sujet n'en valait pas la peine; tout le monde lavait senti, et la brusque conversion du centie à une opinion plus modérée avait ôté à l'assendjlée l'appiobation même des quelques ]iersounes auxquelles cette exagération avait pu plaire. Le moment était donc bien choisi par la cour pour prendre un avantage sur celte assemblée, et de là les lettres et la proclamation aux émigrés. Le corps législatit, et la gauche surtout, sentirent le coup qui leur était porté : la gauche se hâta donc de reprendre la question ; elle la résolut, comme on va le voir, dans le sens le plus révolutionnaire. C'était, d'ailleurs, un sujet très-populaire ; il y avait à Paris comme un écho qui grossissait tout ce qui se faisait et se disait à Coblentz, à Worms, à Bruxelles. Les journaux royalistes, comme les journaux patriotes, exagéraient à qui mieux mieux : il semblait, à les entendre, que le danger fût extrême. En vain les gens sages s'appliquaient à représenter ce rassemblement tel qu'il était, c'est-à-dire divisé d'opinions, sans discipline et presque sans armes ; ils étaient en petit nombre; leurs voix ne pouvaient domhier le bruit qu'on faisait autour d'eux.

Chap. II. — La question de rémigration est portée devant l'assemblée nationale. — Discours de Brissot. — Il demande des mesures sévères contre les fonctionnaires publics émigrés, la liberté démigrer pour les autres citoyens, une déclaration énergique aux puissances étrangères. — Condorcet veut qu'avant de prendre des mesures de rigueur on demande le serment civique aux émigrés. — Discours de Vergniaud. — Discours de Pastoret. — La discussion est fermée.

Cependant il fallait une occasion où l'assemblée pût reprendre la question de l'émigration sans paraître suivre seulement l'exemple donné par le roi. Le lo octobre, Merlin de Thionville vint lire à la tribune une lettre de la municipalité de Sierck, qui annonçait avoir arrêté un bateau chargé d'effets à l'adresse de M. de Ver-

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