‹ Histoire parlementaire de la Révolution française (volume 5)Chapitre 14 sur 132 · ÉMEUTE DU 18 AVRIL · texte numérisé non relu

ÉMEUTE DU 18 AVRIL

maire et aux officiers municipaux réunis dans la salle de l'assemblée nationale.

« M. le maire avait fait de vains efforts pour calmer le peuple et la garde nationale. M. de Lafayette avait aussi parlé au peuple, et converti ceux qui rentuuraienl; mais le tumulte et le nombre de ceux qui remplissaient les Tuileries, et que des gens manifestement séditieux et très-connus animaient sans cesse, ne permettaient pas que la voix d'un seul homme se portât bien loin. Les efforts des autres officiers de la garde nationale furent aussi méprisés, même par leurs propres troupes. M. de Lafayette en alla rendre compte au directoire et aux autres officiers municipaux, qui lui ordonnèrent de faire ouvrir le passage au roi, lequel était depuis sept quarts d'heure dans sa voiture. Porteur de cet ordre, il le signifia, et fut désobéi.

« Pendant ce temps les aristocrates, par un singulier accord avec le peuple, ne cessaient de prier le roi de remonter; ce qu'ils faisaient par un dessein perfide. Un officier municipal fit au roi les mêmes prières par amour de la paix. Le roi, ainsi que sa famille, depuis longtemps en butte aux propos les plus outrageants, y consentit pour prévenir tout acte de violence entre les citoyens.

« ^L de Lafayette alla rendre compte de ces événements au directoire et au corps municipal, et dit que, persuadé que le sort de la constitution dépendait de l'obéissance à la loi, il croyait qu'ayant été pour la première fois un instrument inefficace de la lui, il devait se briser lui-même : il offrit sa démission, qui fut refusée, et Ton décida de consulter les sections sur la question de savoir si l'on engagerait le roi à partir, ou si on le remercierait de n'être point parti.

« Ce même jour le département présenta au roi une adresse dans laquelle il lui dit: « On voit avec peine que vous favorisez les réfractaircs, que vous n'êtes servi que par les ennemis de la constitution, et l'on craint que ces préférences trop manifestes n'iudiquent les véritables dispositions de votre cœur. »

« Le soir du 18, le corps municipal arrêta également de faire une adresse au roi, qui ne put être présentée que le 20, et qui contient les mêmes demandes que celle du département. Le 10, le roi se rendit à l'assemblée. » {Récit exact.)

Séance du mardi U) avril. — M. le président annonce que le département de Paris est à la barre. — Le département est admis.

M. La Rochefoucauld, président du département. Nous ne vous retracerons pas ce qui s'est passé hier dans cette ville. Dans ces cir-

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constances, le directoire du département a cru devoir convoquer le conseil général et prendre diverses autres mesures contenues dans Tarrêté dont il va vous être donné lecture. Le directoire arrête que les sections seront convoquées par la municipalité pour délibérer sur la question qui suit l'exposé ci-après. — Le roi avait projeté d'aller à Sainl-Cloud, un grand nombre de citoyens sont allés le [irier de ne pas partir. M. le maire et M. le commandant général ont craint que le roi ne parût forcé dans sa volonté; ils lui ont déclaré que s'il persislail, à partir, tous les moyens seraient employés pour que son départ n'éprouvât aucun obstacle. Le roi a craint le trouble; il n'a voulu exposer ni le peuple, ni la garde nationale; il s'est décidé à rester. Les sections sont invitées à donner leur avis sur la question suivante : « Faut-il, dans les circonstances présentes, prier le roi d'exécuter son premier projet, qui était d'aller à Saint-Cloud ; ou bien faut il le remercier d'avoir préféré de rester pour ne pas compiomettre la tranquillité publique? »

M. le présidfnt. L'assemblée a entendu avec satisfaction votre arrêté. Elle vous invite à continuer de veiller pour l'exécution des lois et le maintien de l'ordre public.

Le département se retire.

M. Cazalès. Je demande la parole contre la proposition... (L'ordre du jour.) L'assemblée nationale... (L'ordre du jour.) Je persiste à demander la parole... (L'assemblée décide que M. Cazalès n'aura point la parole.)

M. Faucigny. Je demande que l'on fasse mention de ce refus dans le procès-verbal.

— On venait, de reprendre la question de la marine ; on avait à peine lu les articles, lorsqu'un message pressé fut apporté au président.

M. le "président. Je viens de recevoir une lettre du garde du sceau; elle est ainsi connue :

« Je vous prie, monsieur le président, de faire lecture à l'assemblée nationale d'une lettre que le roi m'a ordonné de vous envoyer.

Lettre du roi.

« Je vous prie, monsieur le président, de prévenir l'assemblée nationale que je vais m'y rendre sur-le-cbamp. »

M. le président. Je crois me conformer à l'intention de l'assemblée en ajoutant que personne ne doit prendre la paiole que le président.

— L'assemblée se lève; le roi entre. Il se place à la droite du président. « Messieurs, dit-il, je viens au niilieu de vous avec la con-

LE ROI A l'assemblée. 4o

fiance que je vous ai témoignée. Vous êtes instruits de la résistance qu'on a apportée hier à mon départ pour Saint-Cloud. Je n'ai pas voulu qu'on employât {ou qu'on la fil cesser par) la force : j'ai craint de provoquer des actes de rij^'ucur contre une multitude trompée qui croit a|ïir en faveur des lois lorsqu'elle les enfreint; mais il importe à la nalion de prouver que je suis libre : rien n'est si essentiel pour l'aulorité des sanctions et des accoplations que j'ai données à vos décrets {nu pour valider ma sanction), .le |)ersiste donc, par ce puissant motif, dans mon voyage à Saint-Cloud. L'assemblée nationale en senlira la nécessité. 11 semble que pour soulever un peuple fidèle, dont j'ai mérité l'amour par tout ce que j'ai fait pour lui, on cherche à lui inspirer des doutes sur mes sentiments. J'ai accepté, j'ai juré de maintenir la constitution : la constitution civile du clergé en fait partie, et j'en maintiendrai l'exécution de tout mon pouvoir. Je ne fais que renouveler ici l'expression des sentiments que j'ai souvent manifestés h l'assemblée. Elle sait que mes intentions et mes vœux n'ont d'autre but que le bonheur du peuple. Ce bonheur ne peut résulter que de l'observation des lois et de l'obéissance à toutes les autorités légitimes. »

M. le président. Sire, si le sentiment profond dont l'assemblée nationale est pénétrée était compatible avec quelque plus douce impression, elle la recevrait de votre présence. Puisse Votre Majesté trouver el'e-même parmi nous, dans ces témoignages d'amour qui l'environnent, quelque dédouunagement de ses peines! Une inquiète agitation est inséparable des progrès de la liberté : au milieu des soins que prennent les bons citoyens pour calmer le peuple, on se plaît à semer des alarmes ; des circonstances menaçantes se réunissent de toutes parts, et la défiance renaît. Sire, vous, le peuple, la liberté, la constitution, ce n'est qu'un seul intérêt; les lâches ennemis de la constitution et de la liberté sont aussi les vôtres. Tous les cœurs sont à vous ; comme vous voulez le bonheur du peuple, le peuple demande le bonheur de son l'oi; empêchons qu'une faction trop connue par ses projets, ses efforts, ses complots, ne se mette entre le trône et la nation, et tous les vœux seront accomplis. Quand vous venez, sire, resserrer dans cette enceinte les nœuds qui nous attachent à la lévolution, vous doimez des forces aux vrais amis de la paix et des lois ; ils doivent prouver au peuple que votre cœur n'est pas changé, et toute inquiétude, toute déliance disparaîtra ; nos comumns ennemis seront encore une fois confondus, et vous aurez fait remporter à la patrie une nouvelle victoire.

Le côté gauche retentit d'applaudissements réitérés et des a(;clapiations répétées de mve le roi!

Le roi se retire. — Les applaudissements et les acclamations de la même partie de la salle recommencent.

M. Noailles. Je demande l'impression du discours du roi et de la réponse de M. le président, et l'envoi aux départements.

M. Beaumetz. J'appuie celte proposition, et je demande qu'une dépulation aille remercier le roi de la démarche qu'il vient de faire et lui demander son discours, afin qu'imprimé avec l'autorisation du roi, il serve de proclamation pour le rétablissement de la paix publique. (On applaudit.)

Ces deux propositions sont décrétées.

M. Blacons. Je n'ai jamais pris la parole dans cette tribune ; mais je m'étonne d'y paraître en ce moment le premier. Le roi a fait près de vous une démarche de confiance; il vous a dit que son voyage de Saint-Cloud était nécessaire pour le maintien des lois et de la constitution et pour qu'il eût l'air d'être libre... (La partie droite applaudit.— La gauche se soulève et demande que M. Blacons .soit envoyé à l'Abbaye.)

On demande l'ordre du jour.

L'assemblée passe à l'ordre du jour.

M. Cazalès. Monsieur le président, je demande la parole. (Il s'élève beaucoup de rumeurs.)

M. Castellane. Qu'il soit permis à l'opinant d'expliquer sa pensée. (Un grand nombre de voix de la partie gauche : Levez la séance.)

M. Castellane insiste pour qu'on entende M. Cazalès.

M. Cazalès insiste pour être entendu.

M. Rœderer. Je demande que la parole soit accordée à l'opinant, et je le prie de nous expliquer pourquoi lui et ces messieurs qui se disent si souvent les amis du roi et de la royauté, pourquoi, dis-je, ils n'ont pas donné un seul applaudissement au roi, et n'ont pas mêlé leurs acclamations à celles d'une très-grande partie de cette assemblée. (La grande majorité applaudit. — La droite murmure.)

— L'assemblée passe à l'ordre du jour.

. Dans la même séance on fit lecture d'un mémoire des députés îxtraordinaires de l'État dePorentrui, qui signalaient la réunion de cinq cents Autrichiens à Porenlrui et rappelaient les traités d'alliance d'après lesquels l'évêque de Bàle ne pouvait introduire des troupes étrangères dans cette partie de ses États, sans le consentement de la France. Une vive discussion s'éleva aussitôt à ce sujet. D'André, parlant au nom du comité diplomatique, dit que ces prétendus mouvements des troupes étrangères avaient une conuexité singulière avec les mouvements fomentés à Paris par les journalistes, pour empêcher le roi d'aller à Saint-Cloud. 11 n'y avait pas

LETTRE DE MOXTMORIX. 45

lieu, suivant lui, à envoyer à Porentrui les troupes que les pétitionnaires demandaient. Rewbel et Robespierre s'élevèrent avec force conti'e ces assertions. « Depuis plus de six mois on ne peut plus douter de rinlelligence des ennemis du dehors avec ceux du dedans, dirent-ils. Le décret que vous avez rendu contre le cardinal de Rolian et ses adhérents, le rapport qui vous a été fait de M. de Broglie, les nombreux décrets de prises de corps lancés par le tribunal d'AUkirch contre ceux qui fai-;aient des recrutements, ont dû convaincre le ministre des affaires étrangères des manœuvres qu'il paraissait ignorer. » Après quelques débats, le renvoi au comité diplomatique fut décrété. (Ce comité fit son rapport le 28, et l'assemblée adopta ses conclusions en passant à l'ordre du jour.)

Nous ignorons si ce fut cette discussion qui provoqua une nouvelle démonstration de la part du roi. Les contemporains ne le pensèrent pas. Le roi, dit Ferrières. termina celte singulière démarche (du 10 avril) par une démarche plus singulière encore et qui, dans la suite, a infiniment contribué à lui enlever la confiance du peuple ; car cette démarche était volontaire, rien ne l'y forçait. M. de Montmorin, ministre des affaires étrangères, envoya à l'assemblée copie d'une lettre que le roi lui avait ordonné d'écrire à tous les ambassadeurs de France dans les cours étrangères. Cette lettre, datée du 23 avril, fut communiquée à l'assemblée dans sa séance du même jour, 23 avril. En voici le texte :

Lettre communiquée à l'assemblée nationale par le ministre au nom du roi.

« Le roi me charge, monsieur, de vous mander que son intention la plus formelle est que vous manifestiez ses sentiments sur la révolution et sur la constitution française à la cour où vous résidez. Les ambassadeurs et ministres de France près toutes les cours de l'Europe reçoivent les mêmes ordres, afin qu'il ne reste aucun doute ni sur les intentions de Sa Majesté, ni sur l'acceptation libre qu'elle a donnée à la nouvelle forme de gouvernement, ni sur son serment irrévocable de la maintenir. Sa Majesté avait convoqué les états généraux de son royaume, et déterminé dans son conseil que les communes y auraient un nombre de députés égal à celui des deux autres ordres qui existaient alors. Cet acte de législation provisoire, que les obstacles du moment ne permettaient pas de rendre plus favorable, annonçait assez le désir de Sa Majesté, dg rétablir la nation dans tous ses droits.

« Les états généraux furent assemblés, et prirent le titre d'assemblée nationale; bientôt une constitution propre à faire le bonheui'

de la France et du monarque remplaça l'ancien ordre de clioses, où la force apparente de la royauté ne cachait que la force réelle des abus de quel jues corps aristocratiques.

« L'assemblée nationale atlo|)tii la forme du gouvernement représentatif joint à la royauté héréditaire ; le corps législatif fut déclaré permanent; Télection des ministres du culte, des administrateurs et des juges, fut rendue au peuple; on conféra le pouvoir exécutif au roi, la formation de la loi au corps législatif tt la sanction au monarque ; la force publique, soit intérieure, soit extérieure, fut organisée sur les mêmes principes et d'après la base fondamentale de la distinction des pouvoirs : telle est la nouvelle constitution du royaume.

« Ce que l'on appelle la révolution n'est que l'anéantissement d'une foule d abus accumulés depuis des siècles par l'erreur du peuple ou le pouvoir des ministres, qui n'a jamais été le pouvoir des rois; ces abus n'étaient pas moins funestes à la nation qu'au monarque; ces abus, l'autorité, sous des règnes heureux, n'avait cessé de les attaquer sans pouvoir les détruire: ils n'existent plus, la nation souveraine n'a plus que des citoyens égaux en droits, plus de despote que la loi, plus d'organes que des fonctionnaires publics, et le roi est le premier de ces fonctionnaires : telle est la révolution française.

« Elle devait avoir pour ennemis tous ceux qui, dans un premier moment d'eiTcur, ont regretté, pour des avantages personnels, les abus de l'ancien gouvernement : de là, l'apparente division qui s'est manifestée dans le royaume, et qui s'alfaiblit chaque jour; de là peut-être quelques lois sévères et de circonstance que le temps corrigera. Mais le roi, dont la véritable force est indivisible de celle de la nation, qui n'a d'autre ambition que le bonheur du peuple, ni d'autre pouvoir réel que celui qui lui est délégué; le roi a dû adopter sans hésiter une heureuse constitution qui régénérait tout à la fois son autorité, la natit)n et la monarchie. On lui a conservé toute sa puissance, hors le pouvoir redoutable de faire les lois; il est resté chargé des négociations avec les puissances étrangères, du soin de défendre le royaume, et d'en repousser les ennemis; mais la nation française n'en aura plus désormais au dehors que ses agresseurs : elle n'a plus d'ennemis intérieius que ceux qui, se nourrissant encore de folles espérances, croiraient que la volonté de vingt-quatre millions d'homnn;,s rentrés dans leurs droits naturels, après avoir organisé le royaume de manièie qti il n'existe plus que des souvenirs des anciennes formes et des anciens abus, n'est pas une immuable, une iii'évocable constitution.

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