‹ Histoire parlementaire de la Révolution française (volume 5)Chapitre 15 sur 132 · LETTRE DE MONTMORIN · texte numérisé non relu

LETTRE DE MONTMORIN

« Les plus dangereux de ces ennemis sont ceux qui ont afl'ecté de répandre des doutes sur les intentions du monarque; ces hommes sont bien coupables ou bien aveuglés : ils se croient les amis du loi, ce sont les seuls ennemis de la royauté ; ils auraient privé le monarque de l'amour et de la confiance d'une grande nation, si ses principes et sa probité eussent été moins connus. Eh! que n'a pas fait le roi pour montrer qu'il comptait aussi la révolution et la constitution française parmi ses tilres à la gloire? Après avoir accepté et sanctionné toutes les lois, il n'a négli^ié aucun moyen de les faire exécuter ; dès le mois de février de l'année dernière, il avait, dans le sein de l'assemblée nationale, promis de les maintenir; il en a fait le serment au milieu de la fédération universelle du royaume : honoré du tilre de Restaurateur de la liberté française, il transmettra plus qu'une couronne à son fils, il lui transmettra une royauté constitutionnelle.

« Les ennemis de la constitution ne cessent de répéter que le roi n'est pas heureux, comme s'il pouvait exister pour un roi d'autre bonheur que celui du peuple; ils disent que sou autorité est avilie, comme si l'autorité fondée sur la force n'était pas moins pui.«sante et plus incertaine que l'autorité de la loi ; enfin, que le roi n'est pas libre : calomnie atroce, si l'on suppose que sa volonté a pu être forcée ; absurde, si l'on prend pour défaut de liberté le consentement que Sa Majesté a exprimé plusieurs fois de rester au milieu des citoyens de Paiis; consentement qu'elle devait accorder à leur jiatriotisme, même à leurs craintes, et surtout à leur amour.

« Ces calomnies cependant ont pénétré jusque dans les cours étrangères ; elles y ont été répétées par des Français qui se sont volontairement exilés de leur patrie, au lieu d'en partager la gloire, et qui, s'ils n'en sont pas les ennemis, ont au moins abandonné leur poste de citoyen. Le roi vous charge, monsieur, de déjouer leurs intrigues el leurs projets. Ces mêmes calomnies, en répandant les idées les plus fausses sur la révolution hançaise, ont fait suspecter chez plusieurs nations voisines les intentions des voyageurs français ; et le roi vous recommande expressément de les protéger et de les défendre. Donnez, monsieur, de la constitution française, l'idée que le roi s'en forme lui-même; ne laissez aucun doute sur l'intention de Sa Majesté de la maintenir de tout .son pouvoir. En assurant la liberté et l'égalité des citoyens, cette constitution fonde la prospéiité nationale sur les bases les plus inébranlables; elle all'ermit l'autorité royale par les lois ; elle prévient, par une révolution glorieuse, la révolution que les abus do l'ancien gouvernement auraient bientôt fait éclater, en causant peut-être la dissolution de l'empire; enlhi, elle

fera le bonheur du roi. Le soin de la justilier, de la défendre et de la prendre pour règle de votre conduite, doit être votre premier devoir.

« Je vous ai déjà manifesté plusieurs fois les sentiments de Sa Majesté à cet égard ; mais d'après ce qui lui est revenu de l'opinion qu'on cherchait à établir dans les pays étrangers sur ce qui se passe en France, elle m'a ordonné de vous charger de notitier le contenu de cette lettre à la cour où vous êtes; et pour lui donner plus de publicité, Sa Majesté vient d'en ordonner l'impression.

« 23 avril 17U1. Sirjné, Montmorin. »

La lecture de cette lettre excite le plus vif enthousiasme dans la partie gauche de la salle et dans toutes les tribunes. Elle est interrompue à chaque phrase par des applaudissements et des cris cent ibis répétés de vive le roi!

La lecture terminée, A. Lameth propose d'envoyer une députalion au roi ; Biauzat demande que l'assemblée s'y rende tout entière ; la proposition de Lameth est seule adoptée. — La députation se rendit le soir même au château, où elle reçut la réponse qui suit :

« Je suis infiniment touché de la justice que me rend l'assemblée nationale; si elle pouvait lire au fond de mon cœur, elle n'y verrait que des sentiments propres à justilier la confiance de la nation ; toute défiance serait bannie d'entre nous, et nous en serions tous heureux. «

— Le roi avait-il donc renoncé à ses projets? Il suffit de se rappeler ce qu'on a lu précédemment, pour être certain du contraire. Un procès-verbal de ce qui s'était passé le 18, aux Tuileries, fut d'ailleurs rédigé, certifié par un grand nombre de signatures et adressé aux cours étrangères. Il constatait que le roi n'était pas libre. Il parait que tous les signataires ne furent pas discrets; car l'écrivain des Révolutions de Paris fut instruit et dénonça le fait au public. On lit, en outre, dans les Mémoires (Fun homme d'Etat que, pour détruire l'effet de la lettre de M. de Montmorin, « le roi envoya aussitôt des agents secrets à Bruxelles et à Cologne, avec des dépêches propres à être communiquées, d'une part au roi de Prusse, et de l'autre à la gouvernante des Pays-Bas. Il y protestait contre toute acceptation et sanction qu'il se verrait contraint de donner... Déclarant que toutes les démarches qu'il faisait devaient être interprêtées dans un sens opposé... et que, de plus, il désirerait se voir promptenient affranchi de la situation forcée et de la captivité réelle où le tenait la faction qui s'était emparée de tous les pouvoirs de l'État, » [Mém. d'un homme d'État, t. I^% p. llo.)

Page 1