‹ Histoire parlementaire de la Révolution française (volume 5)Chapitre 18 sur 132 · SITUATION DE PARIS · texte numérisé non relu

SITUATION DE PARIS

cheuse alternativo, ou de laisser passer des déterminations dangereuses dont on leur eût fait subir la responsabilité, ou de compromettre et d'allérer leur popularité en les combattant.

« Une si criminelle tactique, qu'on supposait conseillée par Mirabeau, n'eut cependant pas d'abord le succès qu'on s'en était promis. » (Lametli, Histoire de C Assemblée constituante.)

Le Cercle social conlinuait à attaquer les jacobins. Il les accu- .sait d'obéir à l'influence de la franc-maçonnerie, dont d'Orléans était le giand maître. Cette assertion est certainement erronée, mais elle était soutenue avec habileté ; et c'est peut-être là la source du bruit qui est arrivé jusqu'à nous, que les francs-maçons avaient eu une grande part à la révolution. — Il y avait, d'ailleurs, dans le Cercle social, des débats intéressants. Ainsi Anacliarsis Clootz écrivit à Claude Fauchet, le sommant de faire connaître les moyens d'assurer à chacun la suffisante vie, sans avoir recours à une loi agraire. Fauchet répondit qu'il ne s'agissait encore que de débattre le principe, et, en conséquence, il ne donna pas de solution.

La presse et les clubs s'occupèrent aussi, dans cette période, de quelques nominations de fonctionnaires publics.

L'assemblée venait de placer à la tête de l'administration financière une trésorerie nationale, composée de six membres, dont la nomination avait été réservée au roi. Un premier choix avait soulevé de nombreuses réclamations. Les administrateurs définitifs furent Yevayne, Lavoisier, Condorcet, Dutremblay, Rouillé de l'Étang et Huber (ce dernier fut bientôt forcé de donner sa démission et remplacé par Lafontaine).Ces choi.x furent vivement discutés par la presse. Le Patriote français du 10 avril renferme une lettre de Brissot à Condorcet, dans laquelle il lui fait de graves reproches sur ce qu'il a permis que son nom parût à côté de celui de Lavoisier, Huber et autres. La candidature qu'il recommande, et dont il expose longuement tous les titres, est celle de Clavière. Quant à Huber, on lui reproche avec insistance d'être joueur de bourse, intrigant, solliciteur, banqueroutier, lié à des personnages fameux par des scandales de plus d'un genre : telles sont les qualifications dont on le met au défi de contester une seule.

Dans la séance du 10 avril, Buzof, mimi d'une lettre de Clavière, dénonça tous ces faits à l'assemblée nationale. Le 27, il déposa de nouvelles pièces à l'appui, qui furent renvoyées comme les précédentes au comité des finances. Huber fut obligé, le mois suivant, de donner sa démission.

Lavoisier ne fut pas épargné non plus. Les feuilles démocratiques de toute couleur manifi slaient à l'égard de cet homme illus-

84 (avril 1791) ASSEMBLÉE NATIONALE.

tré par de si belles découvertes et dont le génie honore la France, des répugnances étranges.

Le ministère venait d'opérer anssides mutations assez nombreu' ses dans le corps diplomatique. Il est à remarquer que M. de Ségur fut nommé ambassadeur à Rome, à la place du cardinal dé Bernis, qui, ne voulant pas prêter le serment, donna sa dén,ission. M. de Durfort fut nommé ambassadeur à Venise. La presse demanda pourquoi on n'avait pas choisi des patriotes , et le nom du marquis de Ferrières, l'auteur des Mémoires, fut cité parmi plusieurs autres. Un seul agent diplomatique avait été choisi parmi les patriotes : c'était Bonne-Carrère, secrétaire des jacobins. Anacharsis Clootz ayant voulu applaudira cette nomination, Danton déclara qu'en acceptant une mission auprès du prince évêque de Liège. Bonne-Carrère avait donné la mesure de .ses sentiments. Danton fut applaudi, et Bonne-Carrère devint l'objet des attaques d'une partie de la presse.

Chap. III. — Coalitions d'ouvriers. — Actes de la municipalité à cet égard. — Décret de l'assemblée. — Discussion sur la démission de Lafayette. — Affaires ecclrsiastiques. — Brefs du pape. — Discussion sur l'arré é du directoire relatif aux prêircs non assermentés. — Question de la liberté religieune. — Discours de Sieyès. — Ses conclusions sont adoptées. — Décret sur les bulles du pape.

Une nouvelle cause de troubles venait de surgir. Nous trouvons dans les procès-verbaux manuscrits de la commune, à la date du 22 avril, l'article suivant :

« Sur le rapport fait par M. Maugis que des coalitions pratiquées par les compagnons charpentiers et imprimeurs pour faire augmenter leurs journées et empêcher les autres compagnons de travailler à d'autres prix et contre leur gré, et les maîtres de prendre d'autres ouvriers que ceux, qu'ils veulent leur donner,

« Le corps municipal a arrêté que les administrateurs au département de la police, conjointement avec M>L Borie et Nizard, (]ui leur seraient adjoints, rédigeraient et présenteraient incessamment au corps municipal un avis aux ouvriers des ditïérenles professions pour les rappeler aux principes et leur faire connaître rinconséquence de leurs demandes. »

Les premiers symptômes de coalition entre les ouvriers se montrèrent vers la lin du mois d'avril, au moment oii coniiiiencent à Paris certaines espèces de travaux qui occupent un grand nombre de bras, Déjà les soutfranees ou les embairas des classes salariées, que

COALITIONS DOLVKIERS. S5

la suppression des corporations avait laissées sans organisation et livrées à la libre concurrence, avaient donné lieu à quelques rassemblements ; mais il ne parait pas que celte fois les réunions d'ouvriers aient eu une cause pareille. Klles n'avaient pas d'ail'eurs encore été aussi considérables ni aussi multipliées. Un décret de l'assemblée nationale avait décidé que les droits aux entrées de Paris seraient supprimées à partir du 1" mai 1791. Il devait en résuller sur tous les objets de première nécessité, et particulièrement sur les substances alimentaires, une diminution proportionnée à l'é.évation de ces droits eux-mêmes. Il parait que plusieurs directeurs des grandes industries, dont l'exercice commence avec le printenqis, calculèrent que la vie devant être moins cbère, le prix de la maind'œuvre devait baisser d'une manière proportionnée. Au moins, est-il vrai que le bruit d'un tel projet courut. Les ouvriers se rassemblèrent pour résister à celte prétention, vraie ou bypotliétique, et ils y répondirent par une demande en augmentation de salaire.

La preuve de ces deux faits se trouve dans la proclamation de la municipalité, en date du 26 avril, faite en vertu de l'arrêté que nous venons de citer et ayant pour titre : Avis aux ouvriers. En voici l'extrait que publie k Moniteur du 29 :

« Le corps munici| al est instruit que des ouvriers de quelques professions se réunissent journellement en très-grand nombre, se coalisent au lieu d'emplo\er leur temps au travail, délibèrent et font des arrêtés, par lesquels ils taxent arbitrairement le prix de leurs journées; que plusieurs d'entre eux se répandent dans les divers ateliers, y comnmniquent leurs prétendus arrêtés à ceux qui n'y ont pas concouru, et emploient les menaces et la violence pour les entraîner dans leur parti et leur faire quitter leur travràl.

« La suppression des droits d'entrée est un bienfait dont tous les citoyens doivent jouir. Diminuer le salaire des ouvriers, en raison de cette suppression, sur le fondement que les denrées seront moins cbères pour eux, et que leurs maîtres seront obligés de supporter les impositions, qui seront le remplacement nécessaire des entrées, ce serait renouveler l'ancien état des clioses et tromper le vœu de la nation, en faisant tourner l'avantage de la loi au bénéfice seul des riches. L'^s entrepreneurs et les maîtres ne proposeront certainement pas cette injustice.

« Mais s'il est juste, s'il est raisonnable que les ouvriers prufilent de la suppression des entrées, le serait-il qu'ils en prissent occasion pour grever les propriétaires ou les entrt'preneurs, en les forçant îi augmenter encore le prix de leurs journées?

« Tous les citoyens sont égaux en droits ; mais ils ne le sont

oH (mai 1791) ASSEMBLÉE NATIONALE.

point et ne le seront jamais en facultés, en talents et en moyens ; la nature ne l'a pas voulu. Il est donc impossible qu'ils se flattent de l'aire tous les mêmes gains. Une loi qui taxerait le prix de leur travail et qui leur ôterait l'espoir de gagner plus les uns que les autres serait donc une loi injuste. Une coalition d'ouvriers pour porter le salaire de leurs journées à des prix uniformes, et forcer ceux du même état à se soumettre à cette fixation, serait donc évidemment contraire à leurs véritables intérêts.

« Une pareille coalition serait, déplus, une violation de la loi, l'anéantissement de Tordre public, une atteinte portée à l'intérêt général, et le moyen de réduire ceux qui l'auraient faite à l'indigence, par la cessation ou la suspension des travaux qu'elle produirait infailliblement; elle serait, sous tous les points de vue, un véritable délit.

« Le corps municipal espère que ces courtes réflexions suffiront pour ramener ceux que la séduction ou l'erreur ont pu égarer un moment. Il invite tous les ouvriers à ne point démentir les preuves qu'ils ont données jusqu'à présent de leur patriotisme et à ne pas le réduire à la nécessité d'employer contre eux les moyens qui lui ont été donnés pour assurer l'ordre public et maintenir l'exécution des lois. Signé, Baillv, maire; de Joly, secrétaire-greffier . »

Il est très-probable que toutes les idées qui sont combaltues dans cette proclamation couraient dans le vaste corps des travailleurs; mais l'acte municipal n'eut pas la puissance de les détruire.

La perception des droits d'entrée, aux barrières de Paris cessa le i*"" mai. « Dans la nuit du 30 avril au 1*' mai, à minuit, dit Desmoulins, un coup de canon annonça la cbutc de toutes les barrières. On vit s'avancer en même temps, par toutes les routes, des bandes joyeuses, couronnées de lauriers et de rubans aux trois couleurs, accompagnant, non comme escorte, mais comme cortège triomphal, l'immense quantité des voitures qui attendaient le moment où les murs de Paris allaient tomber devant elles, pour leur ouvrir passage... La municipalité a fait de son mieux pour faire tourner la fête au profit de sa popularité. Bailly s'est montré à foules les barrières, et la musique de la garde nationale a fait ce jour-là le tour des murs, suivie d'une foule immense qui tostait fréquemment. {Révolutions de France, etc., n° LXXVI.) Les entrées furent en effet considérables pendant cette journée, puisque l'on calcula que si les droils avaient été perçus, ils sciaient montés à environ 2 millions. L'ensemble des impôts précédemment perçus aux barrières s'élevait annuellement à plus de 55 millions. Cette suppression était donc, comme le disait VAvis aux oumiers, un véritable bienfait

COALITIONS DOLVRIERS. S7

pour la population. Néanmoins, les demandes en augmentation de salaires ne cessèrent point. Voici ce qu'on trouve à cet égard dans les procès-verbaux de la commune sur les coalitions :

Séance du i mai. — «Le corps municipal, informé que ses représentations aux ouvriers des diverses prole^sions n'ont pas produit l'effet qu'on avait droit d'en attendre, et que des actes de violence commis dans plusieurs ateliers continuaient d'alarmer les citoyens, d'éloigner de Paris les propriétaires riches et de troubler la paix publique ; après avoir entendu le premier substitut, etc. ; déclare nuls, incon.>;lilutionnels et non obligatoires les arrêtés pris par des ouvriers de diverses professions pour s'interdire respectivement et pour interdire à tous autres ouvriers le droit de travailler à tous autres prix que ceux fixés par lesdits arrêtés; fait défense à tous ouvriers d'en prendre à l'avenir de semblables ; déclare de plus que le prix du travail doit être fixé de gré à gré entre eux et ceux qui les emploient ; et que les forces et les talents des individus étant nécessairement dissemblables, les ouvriers et ceux qui les emploient ne peuvent être assujettis à aucune taxe ni contrainte; déclare enlin que tous ouvriers qui s'attrouperaient pour maltraiter des individus travaillant dans les boutiques ou les ateliers, pour les expulser avec violence et s'opposer à ce qu'ils continuent leurs travaux, sont et doivent être regardés comme perturbateurs du repos public ; en conséquence, enjoint aux connuissaires de police de se transporter à la première réquisition avec force suffisante dans tous les lieux où quelques désordres seraient commis par les ouvriers attroupés, de faire arrêter et constituer prisonniers les coupables, et d'envoyer sans délai les procès-verbaux d'arrestation à l'accusateur public de l'arrondissement. »

Séance du S. — « Plusieurs garçons cbarpentiers, se disant députés d'un plus grand nombre de leurs camarades, ont été introduits; ils ont remis au corps municipal un exemplaire d'une pétition, relativement à la fixation de leurs journées. Après avoir entendu successivement plusieurs d'entre eux, M. le maire, au nom du corps municipal, leur a dit : « Que nulle autorité ne pouvait ni fixer leurs journées, ni contraindre les maîtres à leur payer un prix au-dessus de celui qu'ils croient dû à leurs talents ; qu'il les exhortait à ne pas se coaliser pour empêcher leurs camarades de travaill(!r à un taux au-dessous de celui (lu'ils prétendent fixer, ce qui serait très-répréliensiblc; qu'il bl;uuait ceux qui s'étaient permis d'aller dans différents ateliers pour y enlever des ouvriers qui ne s'étaient [las réunis à eux; qu'ils aient à retourner à leurs

λH (IIAI 1791) ASSEMBLÉE NATIONALK.

travaux, à défendre, mais légalement, leurs intérêts auprès de ceuit qui les emploient, et ît user de la liberté sans troubler la paix, w

« Des ouvriers du pont de Louis XVI, se disant députés de la part de cinq cents lioinnies conqiosanl Fafelier, ont été introduits. Ils ont demandé, en leur nom et au nom de tout l'atelier, une augmentation dans le prix de leurs journées, qu'ils vomiraient l'aire porter à trente-six sous au lieu de trente. M. le maire a répondu, au nom du corps niunicipal, dans les termes des principes de son arrêté du jour d'iiier. M. le maire a observé que ces sortes de conventions devaient être faites de gré à gré; que les ouvriers du pont Louis XVI seraient coupables s'ils persistaient dans leur coalition ; qu'ils devaient retourner à leur ouvrage, rentrer dans l'ordre, et mériter l'appui de la municipalité. »

Séance du 7. — « Une députation des maîtres cbarpentiers a été introduite, et a deniantlé que le corps municipal prît les mesures les plus promptes et les plus efficaces pour opérer la dissolution d'une assemblée d'ouvriers qui se tient à l'arcbevêclié, et qui impose des conditions auxquelles ils ne se croient pas obligés de se soumettre. Le premier substitut a rendu compte à la députation de tout ce qui a été fait pour le rétablissement de Tordre, et l'a invité à se reposer sur la sagesse du corps municipal. »

Séance du 20. — a Le second substitut de la commune a fait lecture d'un travail, et communiqué plusieurs pièces relatives aux assemblées illicites des ouvriers, et notamment des garçons cbarpentiers : le corps municipal a nommé, pour l'examiner, MM. JoUy et Maugis. Il a de plus cliargé ses commissaires de se concerter avec le directoire sur les moyens qu'il pourrait y avoir à prendre pour faire cesser des coalitions également dangereuses et contraires au bien public. »

Séance du 21 . — « Sur le rapport des commissair'es nommés pai' arrêté du jour d'bier pour conférer avec le directoire sur les dangers que présentent les assemblées des ouvriers, et principalement des garçons cbarjientiers, le corps municipal a chargé les mêmes commissaires de se présenter au comité de constitution, de lui exposer les faits, et de prendre son avis sur les principes qui doivent diriger la conduite de l'administration. »

Séance du 25. — « Sur le rapport d'une pétition des tailleurs de pierre employés aux réparations des quais, ports et trottoirs de la ciqjitale, le corps municipal, considérant que le travail confié aux tailleurs de pierre dont cet atelier est composé, est utile et

COALITIONS DOLVKIERS. 89

tourne au yrutit de la coinnuuie; considérant encoie que ces ouvriers sont obligés de se fournir des instruments et autres ustensiles nécessaires à leurs ouvrages, arrête qu'à compter du lundi 2ô mai, les tailleurs de pierre employés aux réparations des quais, ponts et trottoirs de la capitale, seront payés de leur salaire sur le pied de quarante-deux sous par jour, au lieu de trente-six qu'ils ont reçus jusqu'à présent. »

On voit, d'après la date de ce dernier arrêté, que les coalitions durèrent plus qu'il n'est d'ordinaire à de pareilles affaires, aux- ([uelles habituellement mettent bientôt lin, d'une part l'intérêt des maîtres, de l'autre, pour les ouvriers, la nécessité journalière de travailler. Mais, en cette occasion, les ouvriers furent maintenus dans leurs réclamations par une circonstance qu'il est bon de noter, parce qu'elle constitua une des nombreuses diflicuUés que la révolution eut à vaincre. Il est très-positif que l'argent monnayé faisait défaut dans le commerce. Le papier, nouvellement créé, ne pouvait le remplacer dans les petits achats; d'ailleuis on n'y avait pas une entière confiance. Il était résulté de là une augmentation dans le prix des objets nécessaires à la vie, qui rendait presque nul le bienfait de la suppression des droits d'entrée. Un des motifs des réclamations était si b'ien celui-là, que l'on publia une lettie de l'imprimeur Didot, qui offrait un utile exemple propre à détruire la difliculté qui existait dans les échanges. Il était convenu avec ses ouvriers de leur donner, à compte sur leur semaine, des bons signés de lui et divisés eu petites souimes que les fournisseurs acceptaient pour argent comittant et que M. Didot leur remboursait en assignats.

Toutes ces diflicultés prouvent, au reste, qu'on ne v'ivait pas à Paris seulement de la vie révolutionnaire. Le travail, ce grand élémenl de l'ordre, reprenait évidemment de l'aclivilé. La population de la grande ville n'était d'ailleuis nullement diminuée. Un état, préseulé au loi par Bailly, le Ki mai, portait à GGU,1:25 âmes la population, qui n'était en 1781) que de Cil, 741 habitants. {Moniteur,)

La presse prêta peu d'attention à cette question. Préoccupée uniquement de la politique, elle ne voyait pas encore le lien qui rattachait celle-ci à la question des salaires. Prudhomme et Marat fuient les seuls journalistes qui parlèrent des coalitions. Voici l'article du premier :

« Un ditférend s'est élevé entre les ouvriers charpentiers de la ville de Paris et les ci-devant maîtres de la même profession : des pétitions ont été présentées de part et d'autre à la numiciiialité.

a Les ouvriers charpentiers se sont, depuis phisieur.i mois, réunis

60 (mai 1791) ASSEMBLÉE NATIONALE.

en société, sous le titre d'union fraternelle des ouvriers en l'art de la charpente. Trouvant le taux de leur journée fixé à un prix trop bas, ils invitèrent d'abord leurs ci- devant maîtres à se joindre à eiix, afin d'établir, de concert, des règlements qui assurassent aux uns et aux autres un gain proportionnel : ceux-ci ont rejeté toute proposition. En conséquence de ce refus, ces ouvriers ont arrêté que le prix de leur journée ne pourrait, dans tous les temps, être moindre de cinquante sous... Ils ont fait un règlement en buit articles, qu'ils ont présenté à M. le maire, en le priant de se rendre médiateur entre les deux parties.

« Les ci-devant maîtres ont dénoncé cette assemblée d'ouvriers comme inconstitutionnelle et incompatible avec l'ordre public. Nouvelle pétition des ouvriers dans laquelle ils réfutent mot à mot celle des maîtres et persistent à faire la municipalité juge et médiatrice de la légitimité de leurs réclamations ; ils l'invitent, pour s'éclairer, à consulter le mémoire dos maîtres.

« Il y a ici une erreur de droit qu'il est essentiel de relever. La municipalité n'a pas le pouvoir d'exiger des ci-devant maîtres qu'ils produisent leurs mémoires; et à moins qu'ils ne consentent à s'arranger à l'amiable avec les ouvriers, par la médiation de M. le maire, ni lui, ni personne n'a le droit de fixer les salaires de ces derniers contre le gré de ceux qui doivent les payer. Ceci se réduit au principe simple, qu'entre celui qui travaille et celui qui fait travailler, il est tjrannique et absurde qu'un tiers puisse, contre le gré d'un des contractants, donner sa volonté pour convention. » {Révolutions de Paris, n° XCVI.)

« Rien de mieux sans doute, disait Marat, que d'alTrancbir les citoyens des entraves qui s'opposent au développement des talents, et qui retiennent les infortunés dans l'indigence. .Mais je ne sais si cette liberté plénière, cette dispense de tout apprentissage, de tout noviciat, est bien vue politiquement. Dans cliaque état qui n'a pas la gloire pour mobile, si du désir de faire fortune on ôte le désir d'établir sa réputation, adieu la bonne foi. Bientôt toute profession, tout trafic dégénère en intrigue et en friponnerie. Comme il ne s'agit plus alors que de placer ses ouvrages et ses marcbandises, il sulfit de leur donner certain coup d'œil attrayant, et de les tenir à bas prix, sans s'embarrasser du solide et du bien fini. Tous les ouvrages de fart doivent donc promptement dégénérer en savetage ; et comme ils n'ont alors ni mérite, ni .solidité, ils doivent ruiner le. pauvre consommateur forcé de s'en servir, et déterminer le consommateur à son aise, de se pourvoir cliez l'étranger. Suivez le développement illimité de l'envie de gagner qui tourmente toutes les classes du peu-

COALITIONS D'OLVRIEKS. 61

pie dans les grandes villes, et vous serez convaincu de ces tristes vérités. Une fois que chacun pourra s'établir pour son compte sans faire preuve de capacité, dès ce moment, plus d'apprentissage suivi. A peine un apprenti saura-t-il croquer quelque ouvrage, qu'il cherchera à faire valoir son industrie, et ne songera plus qu'à s'établir et à valeter pour trouver des pratiques et des chalands. Gomme il ne sera pas question de faire d'excellents ouvrages pour établir sa réputation, mais de séduire par l'apparence, les ouvrages seront courus et fouettés. Décrié dans un quartier, l'ouvrier ira dans un autre, et souvent finira-t-il sa carrière avant d'avoir parcouru tous ceux d'une grande ville, sans avoir fait jamais que duper les acheteurs et se tromper lui-même. C'est dans les capitales surtout que ce dépérissement des arts utiles, cet anéantissement de la bonne foi, celte vie vagabonde et intrigante des ouvriers, l'indigence attachée à toutes les professions, et la misère publique qu'entraîne la ruine du commerce, se feront surtout sentir.

« A l'égard des arts utiles et de première nécessité, Tartisan doit être assujetti à faire preuve de capacité, parce que personne ne pouvant se passer de leurs productions bonnes ou mauvaises, l'ordre de la société exige que le législateur prenne des mesures pour prévenir la fraude, la dépravation des mœurs, et les malheurs qui en sont la suite.

« A l'égard des professions où l'ignorance peut avoir des suites terribles, telles que celles de médecin, de chirurgien, d'apothicaire, il importe qu'elles soient interdites à tout lionune qui n'aura pas fait preuve rigoureuse de capacité. C'était bien assez des recherches et des éludes longues et pénibles qu'exigent ces professions, sans qu'on y ajoutât des licences dispendieuse^. Mais rien au monde ne pouvait être plus mal in)aginé que d'assujettir ceux qui les exercent à prendre une patente, connue font de vils saltimbanques. Je doute qu'il existe un seul homme de cœur qui veuille subir cette humiliation.

« Au lieu de tout bouleverser, comme l'a fait l'ignare comité de constitution, il aurait dû consulter des hommes instruits sur les choses qui ne sont pas à sa portée, et s'attacher uniquement à corriger les abus. »

Voici maintenant les moyens de Marat :

l^.lssujeltir les élèves à un apprentissage rigoureux de six à sept ans.

2° Mettre un pi i\ honnête au travail dos ouvriers, de manière à ce qu'aucun d'eux ne put tomber dans l'indigence que par sa faute.

5» Les exciter ;i une bonne conduite, eu donnant au bout de trois ans les moyens de s'établir pour leur compte à tous ceux qui se

Page 1