‹ Histoire parlementaire de la Révolution française (volume 5)Chapitre 26 sur 132 · MOTION DE ROBESPIERRE · texte numérisé non relu

MOTION DE ROBESPIERRE

nème morale, une même conscience, j'ai cru que mon opinion seait celle de l'assemblée. (On applaudit.)

C'est la nature même des choses qui a élevé une barrière entre es auteurs de la constitution et l'autorité législative, qui doit exiser par eux et après eux. En fait de politique, rien n'est juste que ;e qui est honnête, rien n'est utile que ce qui est juste, et rien ne s'applique mieux à la cause que je discute que les avantages attachés au parti que je propose. Quelle autorité imposante va donner i votre constitution le sacrifice que vous ferez vous-mêmes des )lus grands honneurs auxquels un citoyen puisse prétendre ! Que es ressources de la calomnie seront faibles, lorsqu'elle ne pourra )as reprocher à un seul d'entre vous d'avoir voulu mettre à profit, )our prolonger votre mission, le crédit que vous donnerait près de /os commettants la manière dont vous l'avez remplie ; d'avoir voulu itendre votre empire sur des assemblées nouvelles, lorsqu'elle verra ]ue vous avez sacrifié tout intérêt personnel au respect religieux lour les grandes délibérations qui vous restent à prendre !

Si l'on m'opposait quelque scrupule relatif à l'intérêt public, il le me serait pas difficile de répondre. Désespère- t-on de nous voir 'emplacés par des hommes également dignes de la confiance publi- \ueJ (Il s'élève des murmures.) En partageant le sentiment, hono- \ible pour cette assemblée, qui fait la base de cette idée, je crois ^'primer le vôtre, en disant que nos travaux et nos succès ne nous iomient pas le droit de croire qu'ime nation de 25 millions d'homiies libres soit réduite à l'impossibilité de trouver 720 défenseurs lignes de recevoir et de conserver le dépôt sacré de ses droits. Mais si, dans un temps ofi l'esprit public n'existait pas encore, où a France était loin de prévoir ses destinées, la nation a pu faire les choix dignes de cette révolution, pourquoi n'en ferait-elle pas le meilleurs, lorsque l'opinion publique est éclairée et fortifiée par Lme expérience de deux années, si fécondes en grands événements ît en grandes leçons? (On applaudit.) Les partisans de la réélection Jisent encore qu'un certain nombre, et même que certains membres de cette assemblée sont nécessaires pour éclairer, pour guider la législature suivante par les lumières de l'expérience, et par la connaissance plus parfaite des lois qui sont leur ouvrage.

Je pense d'abord que ceux qui, hors de C(>tte assemblée, ont lu, ont suivi nos opérations, qui ont adopté et défondu nos décrets, qui ont été chargés par la confiance publique de les faire exécuter, connaissent aussi les lois et la constitution. (On applaudit.) Je crois qu'il n'est pas plus difficile de les connaître qu'il ne l'a été de les faire. (Les applaudi.ssements recommencent.) Je pourrais même

ajouter que ce n'est pas au milieu de ce tourbillon immense d'affaires et d'événements, qu'il a été plus facile de reconnaître l'ensemble et de lier dans sa mémoire les détails de toutes nos opérations. Je pense d'ailleurs que les principes de cette constitution sont gravés dans le cœur de tous les liommes et dans l'esprit de la majorité des Français; que ce n'est point de la tête de tel ou tel orateur qu'elle est sortie, mais du sein même de l'opinion publique qui nous a précédés et qui nous a soutenus : c'est à la volonté de la nation qu'il faut confier sa durée et sa perfection, et non à l'influence de quelques-uns de ceux qui la représentent en ce moment. Si elle est votre ouvrage, n'est-elle plus le patrimoine des citoyens qui ont juré de la défendre contre tous ses ennemis? n'est-elle pas l'ouvrage de la nation qui l'a adoptée? Pourquoi les assemblées de représentants cboisis par elle n'auraient-ils pas droit à la même confiance? Et quelle est celle qui oserait la renverser contre sa volonté? Quant aux prétendus guides qu'une assemblée pourrait transmettre à celles qui la suivent, je ne crois point du tout à leur utilité. Ce n'est point dans l'ascendant des orateurs qu'il faut placer l'espoir du bien public, mais dans les lumières et dans le civisme des assemblées représentatives. L'influence de l'opiuion publique et de l'intérêt général diminue en proportion de celle que prennent les orateurs; et quand ceux-ci parviennent à maîtriser les délibérations, il n'y a plus d'assemblée, il n'y a plus qu'un fantôme de représentation. Alors se réalise le mot de Tbémisfocle, lorsque, montrant son fils enfant, il disait : « Voilà celui qui gouverne la Grèce; ce marmot gouverne sa mère, sa mère me gouverne, je gouverne les Atliéniens, et les Atliéniens gouvernent la Grèce. » Ainsi une nation de 25 millions d'hommes serait gouvernée par l'assemblée représentative, celle-ci par un petit nombre d'orateurs adroits; et par qui les orateurs seraient-ils gouvernés quelquefois? (On applaudit.) Je n'ose le dire, mais vous pourrez facilement le deviner. Je n'aime point cette science nouvelle qu'on appelle la tactique des grandes assemblées, elle ressemble trop à l'intrigue; et la vérité, la raison, doivent seules régner dans les assemblées législatives. (On applaudit.)

Je n'aime pas que des hommes habiles puissent, en dominant une assemblée par ces moyens, préparer, assurer leur domination sur une autre, et perpétuer ainsi un système de coaliiion qui est le fléau de la liberté. J'ai de la confiance en des représentants qui, ne pouvant étendre au delà de deux ans les vues de leur ambition, seront forcés de la borner à la gloire de servir leur pays et l'humanité, de mériter l'estime et l'amour des citoyens dans le sein des-

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quels ils sont sûrs de retourner à la fin de leur mission. Deux années de travaux aussi brillants qu'utiles sur un tel théâtre suffisent à leur gloire; si la gloire, si le bonheur de placer leurs noms parmi ceux des bienfaiteurs de la patrie ne leur suffit pas, ils sont corrompus, ils sont au moins dangereux ; il faut bien se garder de leur laisser les moyens d'assouvir un autre genre d'ambition. Je me défierais de ceux qui, pendant quatre ans, resteraient en butte aux caresses, aux séductions royales, à la séduction de leur propre pouvoir, enfin à toutes les tentations de l'orgueil ou de la cupidité. Ceux qui me représentent, ceux dont la volonté est censée la mienne, ne sauraient être trop rapprochés de moi, trop identifiés avec moi; sinon, loin d'être la volonté générale, la loi ne sera plus que l'expression des caprices ou des intérêts particuliers de quelques ambitieux ; les représentants ligués contre le peuple, avec le ministère et la cour, deviendront des souverains, et bientôt des oppresseurs. (On applaudit.) Ne dites donc plus que s'opposer à la réélection, c'est violer la liberté du peuple. Quoi ! est-ce violer la liberté que d'établir les formes, que de fixer les règles nécessaires pour que les élections soient utiles à la liberté. Tous les peuples libres n'ont-ils pas adopté cet usage; n'ont-ils pas surtout proscrit la réélection dans les magistratures importantes, pour empêcher que sous ce prétexte les ambitieux ne se perpétuassent par l'intrigue, par l'habitude et la facilité des peuples? X'avoz-vous pas vousmêmes déterminé des conditions d'éligibilité! les partisans de la réélection ont-ils alors réclamé contre ces décrets'? Or, faut-il que l'on puisse nous accuser de n'avoir cru à la liberté indéfinie en ce genre, que lorsqu'il s'agissait de nous-mêmes, et de n'avoir montré ce scrupule excessif que lorsque l'intérêt public exigeait la plus salutaire de toutes les règles qui peuvent en diriger l'exercice?

Cette restriction injuste, contraire aux droits de l'homme, et qui ne tourne point au profit de l'égalité, est une atteinte portée à la liberté du peuple; mais toute précaution sage et nécessaire que la nature même des choses indique, pour protéger la liberté contre la brigue et contre les abus du pouvoir des reprér:entants, n'est-elle pas commandée par l'amour même de la liberté? Et d'ailleurs n'estce pas au nom du peuple que vous faites les lois? C'est mal raisonner que de présenter vos décrets comme des lois dictées par des souverains à des sujets. C'est la nation qui les porte elle-même par l'organe de ses représentants. Dès qu'ils sont justes et conformes aux droits de tous, ils sont toujours légitimes. Or, qui peut douter que la nation ne puisse convenir des règles qu'elle suivra dans ses élections pour se défendre elle-même contre l'erreur et contre la sur-

prise? Au reste, pour ne parler que de ce qui concerne l'assemblée actuelle, j'ai fait plus que de prouver qu'il était utile de ne point permettre la réélection ; j'ai fait voir une véritable incompatibilité fondée sur la nature même de ses devoirs. S'il était convenable de paraître avoir besoin d'insister sur une question de cette nature, j'ajouterais encore d'autres raisons. Il importe de ne point donner lieu de dire que ce n'était point la peine de tant presser la lin de notre mission pour la continuer, en quelque sorte, sous une forme nouvelle. Je dirais surtout une raison qui est aussi simple que décisive. S'il est une assemblée dans le monde à qui il convienne de donner le grand exemple que je propose, c'est sans contredit celle qui, durant deux années entières, a supporté des travaux dont l'immensité et la continuité semblaient être au-dessus des forces bumaines.

Il est un moment oîi la lassitude affaiblit nécessairement les ressorts de l'àme et de la pensée ; et lorsque ce moment est arrivé, il y aura au moins de l'imprudence pour tout le monde à se cbarger encore pour deux ans du fardeau des destinées d'une nation. Quand la nature même et la raison nous ordonnent le repos, pour l'intérêt public autant que pour le nôtre, l'ambition ni même le zèle n'ont point le droit de les contredire. Atblètes victorieux, mais fatigués, laissons la carrière à des successeurs frais et vigoureux, qui s'empresseront de marcber sur nos traces, sous les yeux de la nation attentive, et que nos regards seuls empêcheraient de trabir leur gloire et la patrie. Pour nous, hors de l'assemblée législative, nous servirons mieux notre pays qu'en restant dans son sein. Répandus sur toutes les parties de cet empire, nous éclairerons ceux de nos concitoyens qui ont besoin de lumières, nous propagerons partout l'esprit public, l'amour de la paix, de l'ordre, des lois et de la liberté. {On applaudit t'i plusieurs reprises.)

Oui, voilà dans ce moment la manière la plus digne de nous et la plus utile à nos concitoyens, de signaler noire zèle pour leurs intérêts. Rien n'élève les âmes des peuples, rien ne forme les mœurs publiques, comme les vertus des législateurs. Donnez h vos concitoyens ce grand exemple d'amour pour l'égalité, d'attachement exclusif au boniieur de la patrie ; donnez-le h vos successeurs, à tous ceux qui sont destinés à influer sur le sort des nations; que les Français c(tmparcnt le commencement de votre carrière avec la manière dont vous l'aurez terminée, et qu'ils doutent quelle est celle de ces deux époques où vous vous serez montrt's plus purs, plus grands, plus dignes de leur confiance.

Je n'insisterai pas pins longtemps; il me semble que pour Tinté-

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rêt mèiiie de cette mesure, pour riionneur des principes de rassemblée, cette motion ne doit pas être décrétée avec trop de lenteur. Je crois qu'elle est liée aux principes généraux de la rééligibilité des membres des législatures; mais je crois aussi qu'elle en est indépendante sous d'autres rapports; mais je crois que les raisons que j'ai présentées sont tellement décisives, que l'assemblée peut décréter dès ce moment que les membres de l'assemblée nationale actuelle ne pourront être réélus à la première législature. (L'assemblée applaudit à plusieurs reprises. — La très-grande majorité demande à aller aux voix.)

L'assemblée ordonne à la presque unanimité l'impression du discours de M. Robespierre.

On demande de nouveau à aller aux voix.

M. Cbapelier monte à la tribune. — L'assemblée est longtemps agitée. — La très-grande majorité demande que la discussion soit fermée.

M. Beaumetz. Je demande à parler contre la proposition de fermer la discussion, et quoique je voie un très-grand désir d'aller aux voix, je demande à présenter des observations contradictoires. (Il s'élève beaucoup de murmures.) Il y a longtemps que je suis averti qu'on a l'intention d'enlever cette question par un mouvement. (Les murmures recommencent.) C'est à cause qu'on en appelle aux vertus de l'assemblée, que je veux en appeler à sa raison. Je demande qu'elle .soit en garde contre la séduction même de la vertu. Si ce sont de fortes considérations qui frappent l'assemblée, les raisons qui la déterminent subsisteront demain comme aujourd'bui. (La très-grande majorité se lève et demande à aller aux voix.) Il y a différents projets sur cette matière... Il y a des amendements à proposer... (Un très-grand nombre de voix ; Non, non.)

M. Custine. Il est aisé de voir que les opposants veulent être réélus. (On applaudit.)

M. Toulongeon. On tâcherait en vain de nous accuser de séduction ; c'est la force de la raison qui nous entraîne. Je demande que la bonne action que nous allons faire ne soit pas retardée. (La grande majorité se lève de nouveau pour aller aux voix.)

M. Cbapelier, toujours à la tribune, insiste pour obtenir la parole,

La discussion est fermée à la presque unanimité.

M. Rcivbel. Je demande qu'on ajoute par amendement la question de savoir si les membres des législatures suivantes pourront être réélus. (Il s'élève beaucoup de murmures.)

L'assemblée, consultée, décrète à la presque unanimité que ses membres ne pourront être élus à la première législature.

108 (16 MAI 1791) ASSEMBLÉE KATIONALE.

L'assemblée se retire au milieu de ses propres applaudissements. — Les tribunes sortent en silence.

— L'accord remarquable qui se manifesta, en cette circonstance, entre les majorités des divers côlés de l'assemblée, était de nature en effet à étonner le public. On attribua d'abord cette presque unanimité à un sentiment de générosité et de pur désintéressement. L'assemblée, disait le plus grand nombre, voulait montrer qu'elle avait travaillé uniquement pour le bonheur de la France et non pour elle-même; en conséquence, elle se démettait du pouvoir qu'elle avait créé. Suivant d" autres, elle avait jugé qu'il serait dangereux de transmettre à une autre législature la tradition des hostilités, des haines, des oppositions personnelles qui existaient dans son sein, et qui n'avaient pas peu contribué aux troubles des dernières années ; et, dans cette pensée, elle avait noblement frappé ses membres d'incapacité. Cependant on ne comprenait pas la conduite du côté droit dans cette occasion : car on ne pouvait admettre, de sa part, un désintéressement dont, aux yeux du public, ce dernier vote eût été la première preuve. Quelques-uns disaient que la droite avait voté pour la proposition, parce qu'elle était partaitement sûre de n'être pas réélue, et qu'elle avait trouvé plaisant de faire partager sa destinée à ceux qui, au contraire, étaient certains de leur réélection. Mais d'autres, insistant sur ce que les députés qui s'étaient montrés les plus ardents pour faire passer la proposition, jusqu'à en étoulîer la discussion, étaient les membres des deux extrémités gauche et droite, faisaient observer que cet accord était quelque chose d'au moins singulier, surtout lorsque les constitutionnels, dont l'attachement à une constitution qu'ils avaient faite ne pouvait être douteux, s'étaient opposés au décret ou avaient hésité. Il y avait donc lieu de supposer qu'il existait quelque motif secret que la discussion n'avait point révélé.

« Pour développer cette intrigue, dit le marquis de Ferrières, il est nécessaire d'entrer dans quelques détails... Ni les jacobins, ni les aristocrates ne voulaient de la constitution : les premiers tendaient à établir un gouvernement démocratique républicain; les seconds demandaient l'ancien despotisme, sous la protection duquel ils avaient vécu, jusqu'à ce jour, riches, heureux, honorés. La constitution, malgré tous ses vices, fondait un gouvernement sage, également éloigné de la licence et de l'arbitraire. Ce gouvernement se serait insensiblement établi par la lassitude des peuples et par la lassitude du roi, pour peu qu'on eût permis aux esprits travaillés de se reposer sur ces bases. Le plus sûr moyen de le consolider était donc d'aiTordcr aux membres (|ui avaient fait la constitution la fa-

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