MORT DE MIRABEAU
la perle de ce grand homme, et qu'il soit fait, au nom de là patrie, une invitation k tous les membres de l'assemblée d'assister à ses funérailles. (Ce discours est prononcé d'une voix altérée. Des députés en grand nombre mêlent leurs larmes à celles que répand l'orateur.)
M. La Roche foucauld-Liancourt. J'appuie la motion de M. Barrère par une considération qui sera, j'en suis sur, d'un grand poids pour l'assemblée. Rappelez-vous qu'une des dernières fois que le collègue que nous regrettons en ce moment est mnnlé à la tribune, il a pris l'engagement solennel de combattre les factieux de quelque côté qu'ils soient. Cet engagement, que ses grands talents lui donnaient le moyen de remplir avec succès, lui a valu des applaudissements répétés ; il est un titre de plus, un titre bien précieux à vos regrets. Cet engagement a retenti dans les cœurs de tous les bons citoyens; il est l'engagement particulier, il est le devoir nécessaire de tous ceux qui sont disposés à tout sacrifier pour faire tiiompber l'intérêt public et le bien de l'État. Je demande qu'on aille aux voix.
U71 ecdésiastique du côté droit. Je demande que l'assemblée fasse imprimer le travail de M. Mirabeau sur les successions.
M. Beaumetz. Hier, au milieu des souffrances, il a fait appeler M. l'évèque d'Antun, et en lui remettant ce travail, il lui a demandé, comme une dernière marque d'amitié, qu'il voulût bien le lire à l'assemblée. Je ne doute pas que M. l'évèque d'Autun ne s'empresse de remplir ce devoir sacré; et je ne crois pas que personne puisse lui refuser d'exercer ici les fonctions d'exécuteur testamentaire du grand homme que nous pleurons tous.
51. le président. On a fait la motion d'envoyer une dépulation aux funérailles de M. Mirabeau. (Un très-grand nombre de voix : .Vous irons tous, tous.) En ce cas, lorsque je saurai l'heure, je prendrai les ordres de l'assemblée; je vais maintenant mettre aux voix les autres motions qui ont été faites.
L'assemblée décide à l'unanimité que ses regrets seront exprimés dans le procès-verbal ; que M. l'ancien évèque d'Antun (l'assemblée a été pendant quelques minutes inactive et agitée) sera invité à faire lecture de l'ouvrage de M. Riquetti et que cet ouvrage sera imprimé.
Séance du ô avril. — M. le président. Une députation de la seclion de la Grange-Batelière demande à être admise à la barre, pour présenter une pétition relative aux honneurs funèbres à accorder à M. Mirabeau.
L'assemblée décide que la députation sera admise : la députation est introduite.
L'orateur de la députation. Les vrais citoyens doivent être consternés de la perte que vient de faire la nation, dans la personne de M. Mirabeau. D'après l'adhésion des sections de la capitale, nous venons vous prier de déterminer un temps pour le deuil de ce grand homme, et de décider que son corps sera déposé au champ de la fédération où Ton prononcera son oraison funèbre. Il faut prouver que les honneurs rendus jusqu'à ce moment aux rois appartiennent aussi aux hommes qui font le bonheur et la gloire de leur pays. (On applaudit.)
M. le président. L'assemblée a déjà manifesté combien elle est sensible à la perte de M. Mirabeau, recommandable par un civisme égal à ses talents. Ce n'est point à ceux qui ont travaillé avec lui à établir la liberté, qu'il est nécessaire de rappeler ses services : l'assemblée va délibérer.
La députation se retire.
M. Goupil. Les Anglais déposèrent le corps de Newton dans le tombeau des rois : quatre membres de la chambre haute, puisqu'il y a dos chambres hautes dans ce pays, assistèrent à ses funérailles. Voilà de grands exemples qu'il faut imiter en suivant les règles que prescrivent les mœurs et les convenances religieuses.
M. le président. On m'annonce que le département de Paris demande à vous présenter une pétition qui pourrait influer sur votre délibération.
L'assemblée décide que la délibération sera suspendue.
La députation du département de Paris est admise à la barre.
M. La Rochefoucauld, président, porte la parole. L'administration du département de Paris a compté pendant quelques jours M. Mirabeau parmi ses membres. Revêtus de deuil, nous venons aujourd'hui émettre devant vous notre vœu pour que l'ère de la liberté soit l'époque d'un honneur rendu à celui qui a bien mérité de la patrie. Nous allons vous faire lecture de l'arrêté que nous avons pris.
Extrait des registres du directoire de département.
M. le procureur général syndic 'a dit : « Messieurs, huit jours sont à peine écoulés depuis qu'assis au milieu de vous, Mirabeau y présentait avec son éloquente énergie les moyens de régénérer la tranquillité publique, et déjà Mirabeau n'est plus. Quand la mort Irappa cet Américain illustre, dont le nom rappelle à la fois tout
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ce que le génie eut de plus vaste, la liberté de plus actif, la vei tu de plus auguste, l'orateur français, dans la tribune nationale, provoqua le deuil de la France et de l'univers. Vous venez de lui rendre le même hommage dVstime et de douleur; mais cet hommage, messieurs, ne vous acquitte pas entièrement. Au milieu des justes regrets causés par une mort qui, dans ce moment, peut être considérée comme une calamité publique, le seul moyen de distraire sa pensée est de chercher dans ce malheur même une grande leçon pour la postérité. Les larmes que fait couler la perte d'un grand iiomme ne doivent pas être des larmes stériles.
Plusieurs peuples anciens renferment dans des monuments séparés leurs prêtres et leurs héros. Cette espèce de culte qu'ils rendaient à la piété et au courage, rendons-le aujourd'hui à l'amour constant du bonheur et de la liberté des hommes : que le temple de la religion devienne le temple de la patrie ; que la tombe d'un grand homme devienne l'autel de la liberté. On sait qu'une nation voisine recueille religieusement dans un de ses temples les cendres des citoyens dont la mémoire est consacrée par la reconnaissance publique; pourquoi la France n'adopterait-elle pas ce sublime exemple? pourquoi leurs funérailles ne deviendraient-elles pas une dépense nationale? Mais ce vœu, nous ne pouvons que l'exprimer, c'est à nos représentants, à ceux que nous avons si justement chargés du travail de nos lois et du soin de notre bonheur, à lui imprimer un caractère auguste. Hàtons-nous donc de le leur présenter, et qu'un décret solennel apprenne à l'univers que la France consacre enfin aux amis du peuple ces monuments réservés autrefois aux hasards de la naissance et des combats.
Le procureur général syndic entendu , le directoire arrête : « Qu'il sera fait une dépulalion à l'assemblée nationale pour demander 1° que le nouvel édifice de Sainte-Geneviève soit destiné à recevoir les cendres des grands hommes, à dater de l'époque de notre liberté ; 2° que l'assemblée nationale seule puisse juger à quels hommes cet honneur sera décerné ; 5" qu'Honoré Riquetti Mirabeau en est jugé digne ; 4" que les exceptions qui pourront avoir lieu pour quelques grands hommes morts avant la révolution, tels que Descartes, Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, ne puissent être faites que par l'assemblée nationale; 5" que le directoire du département de Paris soit chargé de mettre promptement l'édifice de Sainte-Geneviève en état de remplir sa nouvelle destination, et fasse graver au-dessus du fionton, ces mots : Aux grands hommes, la patrie reconnaissante. (On applaudit à plusieurs reprises.)
M. le président. L'assemblée a écoulé avec sensibilité l'expression
de vos sentiments : elle désirerait vous accorder les honneurs de sa séance ; mais il faut qu'elle délibère sur-le-champ. (Plusieurs minutes se passent dans le silence.)
M- Fermont. J^i remarqué dans l'arrêté du département deux objets distincts : d'une part, les honneurs à décerner aux grands hommes après leur mort; de l'autre, l'attribution de ces honneurs à un de nos collègues. La première idée qui se présente aux esprits est celle de savoir si le grand homme que nous avons perdu sera soumis à l'examen que le département réclame. En calculant les effets des passions humaines, peut-être croira-t-on que cet examen lui-même ne devra point être fait par le corps législatif; en conséquence, je demande le renvoi de l'arrêté du déparlement au comité de constitution.
On demande la question préalable sur le renvoi.
M. Robespierre. J'ai remarqué aussi deux objets entièrement distincts dans l'arrêté du département. Quant à celui qui regarde M. Mirabeau, je pense qu'il n'appartient à personne d'en contester la justice. Ce n'est pas au moment où l'on entend de toutes parts les regrets qu'excite la perte de cet homme illustre qui, dans les époques les plus critiques, a déployé tant de courage contre le despotisme, que l'on pourrait s'opposer à ce qu'il lui fût décerné des marques d'honneur. J'appuie de tout mon pouvoir, ou plutôt de toute ma sensibilité, cette proposition. Quant au second objet de la pétition du département, elle me paraît liée aux intérêts de la liberté et de la patrie, et j'en demande aussi le renvoi au comité de constitution. ,
M. Barnave. Les objets divers dont on nous occupe éloignent le véritable point de la délibération posée par M. Robespierre. Nous ne pouvons point nous occuper en ce moment du mode qui .sera adopté pour consacrer la reconnaissance de la nation envers ceux qui l'ont bien servie. Les détails auxquels nous obligerait une pareille discussion troubleraient et dégraderaient le sentiment profond dont nous sommes pénétrés. Ce sentiment juge M. Mirabeau, puisqu'il est le souvenir de tous les services que M. Mirabeau a rendus à la liberté de sa patrie. C'est ce jugement seul qu'il est question de prononcer en ce moment. Je propose de rendre un décret conçu en ces termes : L'assemblée nationale déclare qu'Honoré Riqiielti Mirabeau a mérité les honneurs qui seront décernés par la nation aux grands hommes qui l'ont bien servie; — renvoie le surplus de la pétition au comité de constitution, pour en rendre compte incessamment.
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Ce décret est adopté. — MM. Duval, dit d'Esprémenil, Montlo-
.'^ier et Rocliebrune, s'élèvent contre la proposition.
Séaxce du 4 AVRIL. — M. le président. Je viens de recevoir de la part de MM. Lamarck et Frochot, exécuteurs testamentaires de M. Mirabeau, une annonce ainsi conçue : « Nous avons Thonneur de vous annoncer que le convoi de M. Mirabeau sera prêt à partir à quatre heures. Nous attendons les ordres de l'assemblée natio* nale. » Lorsque samedi dernier je m'acquittai de la fonction pénible d'annoncer la mort de M. Mirabeau, plusieurs personnes témoignèrent le désir que l'assemblée entière assistât à ses funérailles. J'observai qu'il me paraissait prématuré de mettre cette motion aux voix, attendu que je n'avais pas encore une connaissance officielle du jour ni de l'beure du convoi. On demande maintenant si les membres de rassemblée suivront le convoi comme individus, ou en corps.
Un très-grand nombre de voix. L'assemblée en corps.
L'assemblée décide qu'elle se rendra en corps au convoi de M. Mirabeau.
M. Chapelier. Votre comité de constitution, croyant suivre vos intentions en vous rapportant promptement la pétition faite hier par le directoire du département de Paris, s'est assemblée le soir même, afin de vous présenter ce matin un projet de décret sur cet objet. Il a mis d'autant plus d'empressement à cet égard, qu'il a vu que c'était honorer encore plus la mémoire du grand homme que nous venons de perdre, que de décerner à son occasion un monument public aux grands hommes qui ont bien mérité de la patrie. Il resterait une seule difficulté: M. Mirabeau a demandé, paruno disposition testamentaire, à être inhumé dans sa maison de campagne à Argenteuil ; mais il ne prévoyait pas alors les honneurs que devait lui décerner la patrie. Votre comité a pensé que les dépouilles du grand homme que nous perdons appartiennent à la patrie, comme il lui appartenait lui-même pendant sa vie; il vous propose le projet de décret suivant :
« L'assemblée nationale, oui le rapport de son comité de constitution, décrète ce qui suit :
Art. ^^ Le nouvel édifice de Sainte-Geneviève sera destiné à recevoir les cendres des grands hommes, à dater de l'époque de lu liberté française.
IL Le corps législatif décidera seul à quels hommes cet honninusera décerné.