VOLTAIRE
aux nonces de faire leurs propositions aussi. Les instructions ou mandats ne seront obligatoires aux nonces que pour les affaires de leurs districts : dans tout le reste, ils sont représentants libres de la nation entière.
Le conseil de surveillance n'aura que des pouvoirs provisoires pendant l'interstice des diètes, tant pour les règlements intérieurs que pour les traités avec les étrangers.
La loi de neminem captivabimus nisijure victum, est plus assurée et plus étendue que jamais. (Moniteur du 22 mai.)
L'Orateur du Peuple, t. VI, p. H 2 : « La célèbre mademoiselle Théroigne, dont tout le crime est d'avoir, comme tout le monde sait, accompagné les femmes qui se transportèrent à Versailles le .5 octobre 1789, est toujours renfermée dans la forteresse de Vienne. Elle a été arrêtée par deux Français qui l'ont suivie à la piste à son départ de Paris pour Bruxelles, et enfin dans le pays de Liège, oii ils ont réclamé l'intervention des officiers de l'empereur pour se saisir d'une émissaire de la propagande de la liberté, et d'une régicide. On l'accuse de l'un et de l'autre de ces crimes. »
■Chap. VI. — Paris. — Décret sur Voltaire. — Palinodie de l'abbé Raynal. — Presse. — Brissot. — Camille Desmoulins. — Affaire de la compagnie. — Cordeliers. — Danton. — Doctrines républicaines. — Robespierre, accusateur public.
Nous commencerons l'histoire du mouvement de l'opinion publique à la fin de mai et au commencement de juin, par le compte rendu de deux séances de l'assemblée qui s'y rattachent immédiatement. La première est relative à la translation des cendres de Voltaire au Panthéon.
Séance du lundi 30 mai. — Gossin monte à la tribune et lit le rapport suivant :
C'est le 30 mai 1778, que les honneurs de la sépulture ont été refusés à Voltaire, et c'est ce même jour que la reconnaissance nationale doit consacrer, en s'acquittant envers celui qui a préparé les hommes à la tolérance et à la liberté. La philosophie et la justice réclament, pour l'époque de leur triomphe, celle où le fanatisme persécuteur a tenté de proscrire sa mémoire.
Les cendres de Voltaire, qui furent rejetées de la capitale, avaient été recueillies dans 1 église de l'abbaye de Scellières. La vente du lieu de sa sépulture a excité le zèle de la municipalité de Paris, qui a réclamé la possession de ces restes précieux.
Bientôt les villes de Troyes et de Romiliy les ont ambitionnés, et l'une d'elles avait délibéré qu'ils seraient partagés. C'est ainsi qu'en Italie deux cités se sont dispute les nianes d'un poète célèbre. Vous avez ordonné à votre comité de constitution de vous rendre compte de la pétition de la municipalité de Paris : son objet est que Voltaire, né et mort dans ses murs, soit transféré de l'église de Roniilly, où il est actuellement déposé, dans le monument destiné à recevoir les cendres des grands hommes, par la patrie reconnaissante.
Le titre de grand a été donné à Voltaire vivant, par l'Europe étonnée ; mort, toutes les nations le lui ont consacré, et quand tous ses détracteurs ont péri, sa mémoire est devenue immortelle.
Voltaire a créé un monument qui repose sur les plus grands bienfaits, comme sur les plus sublimes productions du génie. Voltaire a terrassé le fanatisme, dénoncé les erreurs jusqu'alors idolâtrées de nos antiques institutions ; il a déchiré le voile qui couvrait toutes les tyrannies. Il avait dit, avant la constitution française : Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux. Les serfs du Mont- Jura l'avaient vu ébranler l'arbre antique que vous avez déraciné ; il a crié vengeance pour les Sirven et les Calas assassinés au nom de la justice; il a crié vengeance pour l'humanité entière avant que vous effaçassiez de nos codes sanguinaires les lois qui ont immolé ces célèbres victimes.
La nation a reçu l'outrage fait à ce grand homme : la nation le réparera, et les Français devenus libres décerneront au libérateur de la pensée l'honneur qu'a reçu d'eux l'un des fondateurs de la liberté. Je suis chargé de vous présenter le projet de décret suivant :
«L'assemblée nationale, après avoir entendu le rapport de son comité de constitution, décrète que Marie-François Arouet- Voltaire est digne de recevoir les honneurs décernés aux grands hommes ; qu'en conséquence, ses cendres seront transférées de l'église de Romiliy dans celle de Sainte-Geneviève à Paris.
Elle charge le département de Paris de l'exécution du présent décret. »
Regnault renchérit sur les louanges données par Gossin, et proposa qu'il fût élevé une statue à Voltaire. Prugnon demande que le même bonneiu' soit accordé à Montesquieu ; Chabroud, qu'il en soit de même pour Mably. — L'assemblée décrète la proposition de Gossin.
— Il est difficile de trouver un exemple plus remarquable de la puissance et de la fascination du préjugé, que cette apothéose de Voltaire votée par la partie libérale d'une assemblée telle que la consti-
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tuante. Certes, Voltaire n'était rien moins que patriote, rien moins qu'ennemi de la noblesse, rien moins que partisan de l'égalité. S'il eût assez vécu pour être député aux états généraux, il est probable qu'il se fût assis parmi les aristocrates. Il n'aurait certainement pas voté pour les noirs, lui qui était intéressé dans la traite des nègres. Il se fût grandement moqué de tous ces amis de la perfectibilité liumaine. de tous ces preneurs des vertus populaires, de tous ces zélateurs d'égalité qui occupaient les tribunes de l'assemblée et remplissaient les colonnes de la presse. Quelques membres de l'assemblée avaient sans doute trouvé opportun, au moment de la grande effervescence des opinions religieuses, lorsque partout on voyait dans l'émotion des fidèles le danger d'une guerre civile, d'afficber un hardi dédain, de jeter en quelque sorte un défi au parti dévot, et rien ne leur avait paru plus convenable dans ce but que d'exalter le principal apôtre de l'incrédulité dans le dix-huitième siècle; la majorité, moitié par conviction, moitié par esprit de concession aux passions du jour, s'était laissé entraîner. Par contre, le côté droit voulut tout naturellement avoir sa revanche. Celle-ci fut aussi inattendue que l'attaque. Ce fut Malouet, dit-on, qui prépara celte nouvelle scène, où. parut aussi un philosophe fameux du siècle, mais pour tenir un langage auquel son nom donnait, ainsi qu'on va le voir, tout le mérite de l'imprévu.
Séance du 51 mai. — M. le président. Un homme également connu par son éloquence et sa philosop'.iie, M. l'abbé Raynal, m'a fait l'honneur de passer chez moi ce malin ; il m'a remis, en me priant de la présenter à l'assemblée nationale, une adresse de lui; elle est écrite avec toute la liberté qu'on lui connaît. En félicitant l'assemblée de ses travaux, il ne l'adule point sur les fautes qu'il croit qu'elle a commises. L'assemblée veut-elle en entendre la lecture ?
M. Ricard, secrétaire, lit celte adresse.
« En arrivant dans cette capitale, après une longue absence, mon cœur et mes regards se sont tournés vers vous. Vous m'auriez vu aux pieds de cette auguste assemblée, si mon âge et mes infirmités me permettaient de vous parler, sans une trop vive émotion, des grandes choses que vous avez faites, et de tout ce qu'il faut faire pour fixer sur cette terre agitée, la paix, la liberté, le bonheur qu"il est dans votre intention de nous pruciuer. Ne croyez pas que tous ceux qui connaissent le zèle infatigable, les talents, les lumières et le courage que vous avez montrés dans vos immenses travaux, n'en soient pénétrés de reconnaissance; mais assez d";uitres vous en ont
entretenus, assez d'autres vous rappellent les titres que vous avez à l'estime de la nation. Pour moi, soit que vous me considériez com.me un citoyen usant du droit de pétition, soit que, laissant un libre essor h ma reconnaissance, vous permettiez h un vieil ami de la liberté de vous rendre ce qu'il vous doit pour la protection dont vous l'avez honoré, je vous supplie de ne point repousser des vérités utiles. J'ose depuis longtemps parler aux rois de leurs devoirs ; souffrez qu'aujourd'hui je parle au peuple de ses erreurs, et à ses représentants, des dangers qui nous menacent. Je suis, je vous l'avoue, profondément attristé des crimes qui couvrent de deuil cet empire. Serait-il donc vrai qu'il fallût me rappeler avec effroi que je suis un de ceux qui, en éprouvant une indignation généreuse contre le pouvoir arbitraire, ont peut-être donné des armes à la licence? la religion, les lois, l'autorité royale, l'ordre public, redemandenl-ils donc à la philosophie, à la raison, les liens qui les unissaient à cette grande société de la nation française, comme si, en poursuivant les abus, en rappelant les droits des peuples et les devoirs des princes, nos efl'orts criminels avaient rompu ces liens? mais non, jamais les conceptions hardies de la philosophie n'ont été présentées par nous comme la mesure rigoureuse des actes de la législation.
« Vous ne pouvez nous attribuer, sans erreur, ce qui n'a pu résulter que d'une fausse interprétation de nos principes. Eh! cependant prêt à descendre dans la nuit du tombeau, prêt à quitter cette famille immense dont j'ai ardemment désiré le bonheur, que voisje autour de moi! des troubles religieux, des dissensions civiles, la consternation des uns, la tyrannie et l'audace des autres, un gouvernement esclave de la tyrannie populaire, le sanctuaire des lois environné d'hommes effrénés qui veulent alternativement ou les dicter ou les braver, des soldats sans discipline, des chefs sans autorité, des ministres sans moyens, un roi, le premier ami de son peuple, plongé dans l'amertume, outragé, menacé, dépouillé de toute autorité, et la puissance publique n'existant plus que dans les clubs où des honnnes i-norants et grossiers osent prononcer sur toutes les questions politiques. (La partie gauche éclate en murmures.)
M. Boutidoux. Si l'on est d'avis d'entendre ces insolences-là... je m'en vais.
M. le président. En vous annonçant la lettre de M. l'abbé Raynal, j'ai prévenu qu'elle était écrite avec liberté, et qu'elle ne flattait pas l'assemblée. Jai demandé si elle voulait en entendre la lecture.
M. Dumetz. L'assemblée nationale soutiendra toujours son carac--
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tère ; il faut entendre jusqu'au bout. (Le calme se rétablit. — La lecture est continuée.)
« Telle est, n'en doutez pas, telle est la véritable situation de la France : un autre que moi n'oserait peut-être vous le dire ; mais je l'ose, parce que je le dois ; parce que je touche à ma quatre-vingtième année... (Une voix de la partie gauche : On le voit bien!) parce qu'on ne saurait m'accuser de regretter l'ancien régime ; parce qu'en gémissant sur Télat de désolation oii est l'Église de France (on rit), on ne m'accusera pas d'être un prêtre fanatique; parce qu'en regardant comme le seul moyen de sahit le rétablissement de l'autorité légitime, on ne m'accusera pas d'en être le partisan et d'en attendre les faveurs; parce qu'en attaquant devant vous les citoyens qui ont incendié le royaume, qui en ont perverti l'esprit public par leurs écrits, on ne m'accusera pas de méconnaître le prix de la liberté de la presse. Hélas ! j'étais plein d'espérance et de joie, lorsque je vous ai vus poser les fondements de k félicité publique, poursuivre les abus, proclamer tous les droits, soumettre aux mêmes lois, à un régime uniforme les diverses parties de l'empire. Mes yeux se sont remplis de larmes, quand j'ai vu les plus méchants des hommes employer les plus viles intrigues pour souiller la révolution; quand j'ai vu le saint nom de patriotisme prostitué à la scélératesse, et la licence marcher en triomphe sous les enseignes de la liberté. L'effroi s'est mêlé à une juste douleur quand j'ai vu briser tous les ressorts du gouvernement, et substituer d'impuissantes barrières à la nécessité d'une force active et réprimante. Partout j'ai cherché les vestiges de^cette autorité centrale qu'une grande nation dépose dans les mains du monarque pour sa propre sûreté : je ne les ai plus trouvés nulle part. J'ai cherché les principes conservateurs des propriétés, et je les ai vus attaqués. (Il s'élève de très-grands murmures.) J'ai cherché sous quel abri repose la liberté individuelle, et j'ai vu l'audace toujours croissante, invoquant, attendant le signal de la destruction, que sont prêts à donner les factieux et les novateurs , aussi dangereux que les factieux. J'ai eh tendu ces voix insidieuses qui vous environnent de fausses terreurs, pour détourner vos regards des véritables dangers, qui vous inspirent de funestes défiances pour vous faire abattre successivement tous les appuis du gouvernement monarchique. J'ai frémi surtout, lorsqu'en observant dans sa nouvelle vie ce peuple (pii veut être libre, je l'ai vu non-seulement méconnaître les vertus sociales, l'humanité, la justice, seules bases d'une liberté véritable, mais encore recevoir avec avidité les nouveaux germes de corruption et se laisser par là entourer d'une nouvelle
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chaîne d'esclavage. Ah ! comhien je souffre, lorsqu'au milieu de la capitale et dans le sein des lumières, je vois ce peuple séduit accueillir avec une joie féroce les propositions les plus coupables , sourire au récit des assassinats, chanter ses crimes comme des conquêtes ! (Une voix de la partie gauche : C'est un rappiirl de M. Malouet.) Car il ne sait pas, ce peuple, qu'un seul crime est la source d'une infinité de calamités. Je le vois rire et danser sur les bords de l'abîme qui peut engloutir même ses espérances. Ce spectacle de joie est ce qui m'a le plus profondément ému. Votre indifférence sur cette diversion affreuse de l'esprit public est la première et la seule cause du cliangement qui s'est fait à votre égard , de ce changement par lequel des adulations corrompues ou des murmures étouffés par la crainte ont remplacé les hommages purs que recevaient vos premiers travaux. Mais quelque courage que m'inspire l'approche de ma dernière heure , quelque devoir que m'inspire même l'amour de la liberté, j'éprouve cependant en vous parlant le respect et la sorte de crainte dont aucun homme ne peut se défendre lorsqu'il se place par la pensée dans un rapport immédiat avec les représentants d'un grand peuple.
« Dois-je m'arrèter ici ou continuer à vous parler comme la postérité? Oui, je vous crois dignes d'entendre ce langage. J'ai médité toute ma vie les idées que vous venez d'appliquer à la régénération du royaume; je les ai méditées dans un temps oîi, repoussées par toutes les institutions sociales, par tous les intérêts, par tous les préjugés, elles ne présentaient que la séduction d'un vœu consolant. Alors aucun motif ne m'appelait à en faire l'application ni à calculer les etTets des inconvénients terribles attachés aux factions, lorsqu'on les investit de la force qui commande aux hommes et aux choses, lorsque la résistance des choses et des passions des hommes sont des éléments nécessaires à combiner. Ce que je n'ai pu ni dû prouver dans les circonstances et les temps ofi j'écrivais, les circonstances et les temps oii vous agissez vous ordonnent d'en tenir compte , et je crois devoir vous dire que vous ne l'avez pas assez fait.
« Par cette faute unique , mais continue , vous avez vicié votre ouvrage , vous vous êtes mis dans une situation telle que vous ne pouvez le préserver d'une ruine totale qu'en revenant sur vos pas (On rit encore dans la partie gauche. — Une voix s'élève : Cela est très-bien joué! — Voilà le système de ces messieurs.), ou en indiquant cette marche rétrograde à vos successeurs. Craindrez-vous de supporter seuls toutes les haines qui environnent l'autel de la liberté? Croyez que ce sacrifice héroïque ne sera pas le moins consolant des souvenirs qu'il vous sera permis de garder! Quels
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hommes que ceux qui, laissant à leur patrie tous les biens qu'ils ont su lui faire , acceptent et réclament pour eux seuls les reproches qu'ont pu mériter des maux réels, des maux graves, mais dont ils ne pouvaient aussi accuser que les événements ! Je vous crois dignes d'une aussi haute destinée; et cette idée m'invite à vous retracer sans ménagement ce que vous avez attaché de défectueux à la constitution française.
« Appelés à régénérer la France, vous deviez considérer d'abord ce que vous pouviez conserver de l'ordre ancien, et de plus ce que vous ne pouviez pas en abandonner. La France était une monarchie; son étendue, ses besoins, ses mœurs, l'esprit national, s'opposent invinciblement à ce que jamais des formes républicaines puissent y être admises, sans opérer une dissolution totale de l'empire. Le pouvoir monarchique était vicié par deux causes : les bases en étaient entourées de préjugés, et ses limites n'étaient marquées que par des résistances partielles. Épurer les principes en asseyant le trône sur sa véritable base, la souveraineté de la nation ; poser les limites en les plaçant dans la représentation nationale , était ce que vous aviez à faire. Eh! vous croyez l'avoir fait! Mais en organisant les deux pouvoirs , la force et le succès de la constitution dépendent de leur équilibre. Vous n'aviez à vous défendre que contre la pente actuelle des idées. Vous deviez voir que, dans l'opinion, le pouvoir des rois décline, et que les droits des peuples s'accroissent : ainsi, en affaiblissant sans mesure ce qui tend naturellement à s'effacer, en fortifiant dans la source ce qui tend naturellement à s'accroître, vous arrivez forcément à ce triste résultat : un roi sans autorité, un peuple sans frein. C'est en vous livrant aux écarts des opinions que vous avez favorisé l'influence de la multitude, et multiplié à l'infini les élections populaires.
« N'auriez-vous pas oublié que les fréquentes élections , que les élections sans cesse renouvelées et le peu de durée des pouvoirs sont une source de relâchement dans les ressorts politiques? N'auriez-vuus pas oublié que la forme du gouvernement doit être en raison de ceux qu'il doit soutenir ou qu'il doit protéger? Vous avez conservé le nom de roi ; mais dans votre constitution il n'est plus utile, et il est encore dangereux. Vous avez réduit son influence à celle que la corruption peut usui'per; vous l'avez, poin^ ainsi dire, invité à combattre une constitution qui lui montre sans cesse ce (pi'il n'est pas et ce qu'il pourrait être. Voilà déjà un vice inhérent à votre constitution, un vice qui la détruira si vous ou vos successeurs ne vous hâtez de l'extirper.
« Je ne vous parlerai point des fautes qui peuvent être attribuées
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aux circonstances, vous les apercevrez vous-mêmes; mais le mal que vous pouvez délruire, comment le laisseriez-vous subsister? Comment, après avoir déclaré le dogme de la liberté des opinions religieuses, souffiez-vons que des prêtres soient accablés de persécutions et d'outrages? (Un mouvement d'indignation se manifeste dans la partie gauclie.) Comment, après avoir consacré les principes de la liberté individuelle, soidîrez-vous qu'il existe dans votre sein une institution qui serve de modèle et de prétexte à toutes les inquisitions subaUernes qu'une inquiétude factieuse a semées dans toutes les parties de l'empire? Comment n'êtes- vous pas épouvantés de l'audace et du succès des écrivains qui profanent le nom de patriotes? Vous avez un gouvernement monarchique, et ils le font détester; vous voulez la liberté du peuple, et ils veulent faire du peuple le tyran le plus féroce; vous voulez régénérer les mœurs, et ils commandent le triomphe du vice et l'impunité des crimes. Je ne vous parlerai pas de vos opérations de finance : à Dieu ne plaise que je veuille augmenter les inquiétudes ou diminuer les espérances! La fortune publique est encore dans vos mains; mais croyez bien qu'il n'y a ni impôts, ni ciédit, ni recette, ni dépense assurée, là où le gouvernement n'est ni puissant ni, respecté. Quelle sorte de gouvernement pourrait résister à cette domination des clubs? Vous avez détruit les corporations, et la plus colossale de toutes les agrégations s'élève sur vos têtes et menace de dissoudre tous les pouvoirs. La France entière présente deux tribus très-prononcées : celle des gens de bien, des esprits modérés, classe d'bommes muets et consternés maintenant, tandis que des bommes violents s'électrisent, se serrent, et forment un volcan redoutable qui vomit des torrents de lave capables de tout engloutir. Vous avez fait une déclaration de droits, et cette déclaration est parfaite si vous la dégagez des abstractions métaphysiques qui ne tendent qu'à répandre dans l'empire français les germes de désorganisation et de désordres. Sans cesse hésitant entre les principes qu'on vous empêche de modifier et les circonstances qui vous arrachent des exceptions, vous faites toujours trop peu pour l'utilité publique et trop pour votre doctrine. Vous êtes souvent inconstants et impolitiques au moment où vous voulez n'êtie ni l'un ni l'autre. Vous voyez qu'aucune de ces observations n'échappe aux amis de la liberté. Ils vous redemandctU le dépôt de l'opinion publique, dont vous n'êtes que les organes; l'Europe étonnée vous regarde; l'Europe, qui peut être ébranlée jusque dans ses fondements par la propagation de vos principes, s'indigne de leur exagération. Le silence de ses princes est peut-être celui de l'effroi. Eh ! n'aspirez pas au funeste honneur
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de vous rendre redoutables par des innovations immodérées, aussi dangereuses pour vous-mêmes que pour vos voisins ! Ouvrez encore une fois les annales du monde, appelez à votre aide la sagesse des siècles! Voyez combien d'empires ont péri par l'anarchie !
« Il est temps de faire cesser celle qui nous désole, d'arrêter les vengeances, les séditions et les émeutes, de nous rendre enfin la paix et la confiance. Pour arriver à ce but salutaire, vous n''avez qu'un moyen, et ce moyen serait, en revisant vos décrets, de réunir et de renforcer des pouvoirs affaiblis par leur dispersion, de confier au roi toute la force nécessaire pour assurer la puissance des lois, de veiller surtout à la liberté des assemblées primaires, dont les factions ont éloigné tous les citoyens vertueux et sages. (On applaudit et on murmure.) Croyez-vous que le rétablissement du pouvoir exécutif puisse être l'ouvrage de vos successeurs? Non, ils arriveront avec moins de forces que vous n'en avez; ils auront à conquérir cette opinion populaire dont vous avez disposé. Vous pouvez seuls recréer ce que vous avez détruit, ou laissé détruire. Vous avez posé les bases de cette constitution raisonnable, en assurant au peuple le droit de faire des lois et de statuer sur l'impôt. L'anarcbie anéantira ces droits eux-mêmes, si vous ne les mettez sous la garde d'un gouvernement actif et vigoureux, et le despotisme vous attend, si vous ne le prévenez par la protection tutélaire de l'autorité royale.
« J'ai recueilli mes forces pour vous parler le langage austère de la vérité, pardonnez à mon zèle et à mon amour pour la patrie ce que mes remontrances peuvent avoir de trop libre, et croyez à des vœux ardents pour votre gloire, autant qu'à mon profond respect.
« Signé, Guillaume-Thomas Raynal. »
Vingt membres de la partie gauche entourent la tribune, et se disputent la parole.
M. Rœderer. Monsieur le président, je demande la parole contre vous.
M. liobespierre. J'ignore quelle impression a faite sur vos esprits la lettre dont vous venez d'entendre la lecture; quant à moi, l'assemblée ne m'a jamais paru autant au dessus de ses ennemis qu'au moment où je l'ai vue écouter, avec une tranquillité si expressive, la censure la plus véhémente de sa conduite et de la révolution qu'elle a faite. (La partie gauche et les tribunes applaudissent h plusieurs reprises.) Je ne sais, mais cette lettie me parait instructive dans un sens bien différent de celui où elle a été faite. En elTet une réflexion m'a frappé pendant cette lecture. Cet homme célèbre
qui, à côté de tant d'opinions qui furent accusées, jadis, de pécher par un excès d'exagération, a cependant publié des vérités utiles à la liberté ; cet homme, depuis le commencement de la révolution, n'a point pris la plume pour éclairer ses concitoyens ni vous; et dans quel moment l'ompt-il le silence? Dans le moment où les ennemis de la révolution réunissent leurs efforts pour l'arrêter dans son cours. (Les applaudissements recommencent.) Je suis bien éloigné de vouloir diriger la sévérité, je ne dis pas de l'assemblée, mais de l'opinion publique, sur un homme qui conserve un grand nom. Je trouve pour lui une excuse suffisante dans une circonstance qu'il vous a rappelée, je veux dire son grand âge. (On applaudit.) Je pardonne même à ceux qiu auraient pu, sinon contribuer à sa démarche, du moins à ceux qui sont tentés d'y applaudir, parce que je suis persuadé qu'elle produira dans le public un effet tout contraire à celui qu'on en attend. Elle est donc bien favorable au peuple, dira-t-on ; elle est donc bien funeste à la tyrannie, cette constitution, puisqu'on emploie des moyens si extraordinaires pour la décrier ; puisque, pour y réussir, on se sert d'un homme qui, jusqu'à ce moment, n'était connu dans l'Europe que par son amour passionné pour la liberté, et qui était jadis accusé de licence par ceux qui le prennent aujourd'hui pour leur apôtre et leur héros (nouveaux applaudissements), et que sous son nom on produit les opinions les plus contraires aux siennes, les absurdités même que l'on trouve dans la bouche des ennemis les plus déclarés de la révolution, non plus simplement ces reproches imbéciles prodigués contre ce que l'assemblée nationale a fait pour la liberté, mais contre la nation française tout entière, mais contre la liberté elle-même ; car n'est-ce pas attaquer la liberté que de dénoncer à l'univers, comme les crimes des Français, ce trouble, ce tiraillement qui est une crise si naturelle de la liberté, que sans cette crise le despotisme et la servitude seraient incurables? Nous ne nous livrerons point aux alarmes dont on veut nous environner.
C'est en ce moment oii, par une démarche extraordinaire, on vous annonce clairement quelles sont les intentions manifestes, quel est l'acbarnement des ennemis de l'assemblée et de la révolution; c'est en ce moment que je ne crains point de renouveler en votre nom le serment de suivre toujours les principes sacrés qui ont été la base de votre constitution, de ne jamais nous écarter de ces principes par une voie oblique et tendant indirectement au despotisme, ce qui serait le seul moyen de ne laisser à nos successeurs et à la nation que troul)les et anarchie. Je ne veux point m'occupcr davantage de la lettre de M. l'abbé Raynal ; l'assemblée
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s'est honorée eu en entendant la lecture. Je demande qu'on passe à l'ordre du jour.
M. Robespierre descend de la tribune au milieu des applaudissement de la partie gauche et de toutes les tribunes.
Cent voix s'élèvent dans la partie gauche. A l'ordre du jour.
M. le président. Avant de mettre aux voix la motion de passer à Tordre du jour, je demande que M. Rœderer, qui désire parler contre moi, soit entendu. (Les cris recommencent : A l'ordre du jour.) La motion de passer à l'ordre du jour offre l'idée de ne pas délibérer ultérieurement sur la lettre de M. l'abbé Raynal. C'est en ce sens que je vais la mettre aux voix, en continuant à demander que l'on veuille entendre M. Rœderer. Il aura la parole immédiatement après la délibération.
L'assemblée décide à la presque unanimité qu'elle passera à l'ordre du jour.
M. Rœderer. Je demande que M. le président soit rappelé à l'ordre (On applaudit dans la partie gauche et dans les tribunes.)
La partie droite demande à passer à l'ordre du jour.
M. le président quitte le fauteuil et paraît à la tribune. — Il est remplacé par M. Rabaud. — La partie droite se lève en désordre. — M. Monllosier et neuf à dix autres membres de la partie droite entourent le fauteuil du président et le bureau des secrétaires, en criant: A bas! à bas M. Rabaud!
M. Rabaud se couvre. — On rit dans la partie droite. — La partie gauche reste en silence. — Deux minutes se passent; le calme est rétabli. — M. Montlosier seul reste debout auprès du président.
M. Cazalès. M. Bureau de Puzy a prié M. Rabaud de prendre sa place. Ce que l'on peut faire en ce moment, c'est d'entendre Faccusation sans doute très-ridicule de M. Rœderer. Il est évident que M. Rabaud n'a pris le fauteuil du président que parce que M. Bureau de Puzy l'en a prié.
M. Rabaud se découvre.
M. FoUeville. 11 est contre la dignité de l'assemblée de voir le président quitter le fauteuil poui' l'accusation d'un seul membre : lorsqu'il est inculpé, il ne doit quitter sa place que par votre ordre. (On applaudit.)
M. Rabaud. Lorsque M. Bureau de Puzy a voulu ([uitler le fauteuil, je me suis trouvé sou plus proche voisin; il m'a très-vivement prié de prendre sa place... (On demande V ordre du jour.) Si l'assend)lée l'ordonne, je vais mettre aux voix si M. Bureau de Puzy doit reprendre sa place.