DOCTRINES RÉPUBLICAINES
de Tégalité naturelle et politique ne vient-elle pas se briser contre les marches du trùne?
« Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits; et cependant vous décrétez une dynastie dans laquelle des générations d'individus viennent au monde avec des droits que les autres hommes n'ont pas, et qu'ils ne sauraient jamais avoir ! et vous décrétez qu'ils les auront, par cela seul qu'ils sont nés, quels que soient leur ignorance, leur ineptie, leur bassesse ou leurs vices !
« Pressés par le grand principe de l'égalité, vous renversez toutes les prérogatives héréditaires, tous les privilèges honoriliques et pécuniaires; et, d'un autre côté, vous les consacrez dans la dynastie régnante! Quelle étrange contradiction!
« On a peine à concevoir une plus grande inconséquence. Cependant nos législateurs l'ont portée encore plus loin : ils ont placé le monarque hors la loi; ils lont mis hors de la sphère de l'humanité, et n'osant pas précisément lui décerner un autel sur la terre, ils ont été, pour ainsi dire, le placer dans le ciel, et ils ont déclaré sa personne inviolable et sacrée.
« Un simple mortel, quelque méprisable qu'il puisse être d'ailleurs, déclaré inviolable et sacré ! On a peine à concevoir ce que le sénat romain aurait fait de plus aux joui s de sa servitude et de sa bassesse, lorsqu'il décernait l'apothéose aux monstres couronnés qui s'étaient baignés dans son sang. Telle est donc la nature de la monarcliie, que, pour élever le monarque au-dessus de tout, on se croit obligé de rendre le blasphème constitutionnel ! Et pour comble de délire, on profane la sainteté du serment jusqu'au point de lier les citoyens par un acte religieux à une pareille impiété ! Si ce n'est pas là une lâcheté, une trahison ou un crime, ces mots-là n'ont plus de sens dans notre langue.
« On voit par là combien le principe de l'égalilc a été violé ou plutôt renversé et détruit dans l'étrange institution de notre pouvoir exécutif; et il nous semble qu'on ne devrait pas avoir besoin d'un grand effort de raison pour reconnaiire coad)ien on s'est attaché à prendre le contre-pied des autres principes qui découlent nécessairement de celui-là, tels que l'élection, l'amocibilité, la respomabiiité personnelle et l'économie. Néanmoins on dirait que tout le monde s'est donné le mot pour fermer les yeux sur ces contradictions. Relevons-les donc; notre devoir est de faire connaître la vérité.
« Toute délégation héréditaire est une violation des droits et une contradiction en principes. Cette seconde proposition s'enchaine à la première, comme elle se lie et se confond avec la troisième ; car
168 (mai 1791) ASSEMBLÉE NATIONALE.
nous avons prouvé que le droit d'égalité a été violé, et nous allons prouver encore que les droits d'élection., d'amovibilité., de responsabilité personnelle et d'économie n'ont pas moins été sacrifiés.
« Le droit d'élection est de droit naturel et même de droit divin, puisque Dieu lui-même en lit une loi à son peuple chéri. Le premier homme qui a été constitué en dignité a été nécessairement élu; mais être élu n'est pas un droit, et moins encore un droit transmissible, puisque l'élection suppose un choix et une volonté qui le déterminent, et que, dans aucun cas, on n'a pu ùter aux électeurs le droit de choisir et de se déterminer à leur gré. L'élu n'a donc pu transmettre à ses successeurs un droit qu'il ne tenait pas de luimême, ni les électeurs abdiquer au préjudice de leurs enfants un droit naturel, un droit personnel. « — Toute rargumentalion de l'auteur étant déduite de ce dernier principe, nous ne conduirons pas plus lohi notre citation. {Révolutions de Paris, n" LCYL)
Il ne fut question de rien ayant trait à un pareil sujet dans les diverses sociétés populaires ou pohtiques. Les clubs, à l'exception des Cordeliers, dont nous avons parlé, et de quelques séances des Jacobins, dont nous parlerons bientôt, n'offrent rien d'intéressant pendant cette période. La Bouche de fer donne un long discours prononcé par Condorcet, au Cercle social, sur les conventions nationales. Condorcet concluait à la nécessité non-seulement de conventions périodiques, mais même de conventions non périodiques, déterminées seulement par la volonté des citoyens. — Le Moniteur du 8 mai contient l'annonce du Journal des Débats des Amis de la Constitution de Paris, séant aux Jacobins, devant paraître quatre fois par semaine, les lundi, mardi, jeudi et samedi, à partir du 1'^'" juin, et destiné à rendre un compte fidèle des séances, etc. Ce journal parut en effet le 1" juin; mais il est loin de rendre ce compte lidèle des séances qu'il avait promis, ou bien les séances des Jacobins n'étaient guère dignes de la réputation de la société. Cependant il nous fournira, dans la suite, des renseignements précieux, tout incomplets qu'ils soient le plus souvent.
La scission entre les principaux jacobins, que nous avons vue se manifester à la tribune, se décelait dans maintes occasions. Ainsi en fut-il lors des élections judiciaires. Duport, nommé président du tribunal criminel, avait refusé, parce que Robespierre avait été nommé accusateur public; Bigot, nommé vice-président, et d'André, substitut, avaient également refusé par la même raison. Pétion remplaça Duport, Buzot fut élu vice-président, Faure remplaça d'André, et (ïossin fut nommé adjoint à l'accusateur public. Voici les réllexions de Brissot sur ces divers refus : « On peut examiner
JACOBINS. KiO
le motif de M. Diiport, yuisqu'il k' dit oiiverleinent. M. Robespierre est, suivant lui, un homme sans mesure : — raison de rester pour un président qui croit en avoir beaucoup et qui sera à portée de tempérer la chaleur de l'accusateur. — Il accusera sans raison : — vous le condamnerez. — Il accusera en flattant le peuple et en mettant ses juges dans l'embarras de décider contre le peuple ou contre la loi : — celui qui croit à cet embarras n'est pas digne d'être juge. Il faut, quand ou monte sur le siège, être décidé à condamner le peuple s'il a tort, à braver la mort s'il le faut. Le juge qui, ayant la justice pour lui, craint le peuple, le connaît peu, ou connaît trop sa propre faiblesse. M. Robespierre est bon patriote, ferme dans ses principes, sourd au.v considérations : voilà ce que M. Duport devait voir et respecter, ce qui devait excuser à ses yeux l'excès de patriotisme de M. Robespierre.
« J'ai admiré la combinaison de ces choix. M. DuportJ, président : — il est criminaliste. — M. Robespierre, accusateur: — c'est l'ennemi le plus implacable des aristocrates. — M. d'André, substitut de M. Robespierre : — il calmera sa fougue. De petites vanités ont dérangé tous ces calculs. Et on se vante d'être libres ! La liberté veut bien d'autres sacrifices ! Je le vois , on ne cherche que l'égoïsme. » [Patriote français, 13 juin.)
Chap. vu. — Bruits relatifs aux tentatives royalistes. — Article du Moniteur démenti par Montmorin. — Question du licenciement de l'armée. — Discussion sur cet objet et sur les mesures à prendre pour la sûreté publique. — Décret relatif au prince de Condé. — Paris. — Enfants promenés par Gobel. — Elections. — L'abbé Sieyès partisan des deux chambres.
Depuis longtemps, comme nous avons eu déjà l'occasion de le montrer par quelques extraits de la presse, on s'entretenait dans le public des rassemblements, sur les [rentières, de la noblesse émigrée. 11 se passait rarement quelque jour où il ne fût pas question dans quelque journal de divers bruits sur ce sujet, ainsi que sur les mauvaises dispositions des cours étrangères contre la révolution. Chaque organe de la presse ajoutait de temps en temps à ces nouvelles des commentaires, soit pro[)res à rassurer l'opinion, soit de nature à l'alarmer, selon le parti du rédacteur, c'est-à-dire selon qu'il entrait dans la ligne politique du journal de faire l'un ou l'autre. Chacun, en un mot, voyait les all'aires étrangères à travers les préventions et les intérêts de son opinion [)articulière. En voici quelques exemples : — « Il n'est plus possible de douter du projet des émigrants de tenter une invasion très-prochaine, disait