‹ Histoire parlementaire de la Révolution française (volume 5)Chapitre 45 sur 132 · TENTATIVES ROYALISTES. 17S · texte numérisé non relu

TENTATIVES ROYALISTES. 17S

que les instructions du roi, envoyées dans les cours étrangères. Il prétend Cfue son correspondant de Francfort a les copies fidèles de ces contre-letires ; et, ne craignant pas de prêter à Sa Majesté le projet d'évasion le plus absurde, il afiirme que les détails partent des Tuileries, qu'ils sont portés dans une cour d'Allemagne par des lettres confidentielles, et que le même correspondant de Francfort a vu deux fois les lettres originales.

« La précaution que prend Tauteur de garder l'anonyme, et de cacher le nom de son correspondant, porte assez le caractère de la calomnie; mais cette réflexion, toute simple qu'elle est, ne suffit peut-être pas dans ce moment. J'atteste donc sur ma responsabilité, sur ma tête, sur mon honneur, que le projet insensé qu'on ne rougit pas de prêter au roi dans cet article, n'a jamais existé. Ah ! si l'on pouvait connaître dans tous les détails les soins et la vigilance de Sa Majesté, on verrait combien ils sont d'une nature différente.

a Quant aux contre-lettres qui paraîtraient me regarder personnellement, si j'étais nommé par le Moniteur,- et il dépend de sonauteurde me nommer, j'en tradnirais sur-le-champ l'imprimeur devant les tribunaux ; l'auteur de l'article serait forcé de se faire connaître, et je croirais donner une preuve de mon respect pour la liberté de la presse, eu sollicitant contre lui les peines de la calomnie. Il est temps de regarder comme des ennemis publics ceux qui, ne cessant de tromper le peuple pour l'agiter, font naître au milieu de nous des périls réels en lui en présentant sans cesse d'imaginaires. »

« P. S. Je viens dans l'instant, monsieur le président, de mettre cette lettre sous les yeux de Sa Majesté, et non-seulement elle m'a permis, mais elle m'a ordonné d'avoir l'honneur de vous l'envoyer, et de vous prier d'en donner communication à l'assemblée nationale. »

Cette lettre obtint de nombreux ap[ilaudissements.

Le Moniteur du A y répondit en ces termes : « Nous ne voyons pas sans surprise que l'on soit étonné de notre silence sur la dénonciation de M. Montniurin, ministre. On prétend s'en servir pour affaiblir la confiance du public, et jamais nous ne l'avons mieux méritée.

« Loin de nous justifier de l'emploi que nous avons fait de la LETTRE DATÉE UK Fk'ancfort, nous nous appUiudissons de l'effet qu'elle a produit, et du désaveu ministériel dont celte lettre a été l'éclatante occasion.

« Nous regarderions même ce désaveu comme parfaitement ras-»

176 (juin 1791) ASSEMBLÉE NATIONALE.

surant, si le correspondant de Francfort avait entendu par le mot de contre-lettre une expédition diplomatique faite par le ministre, et communiquée par la voie des ambassadeurs ou des envoyés. Ce n'est point là le sens que ni l'auteur, ni les lecteurs de cette lettre ont pu y attacher; ainsi nous n'en peisistons pas moins à croire au sens éclairé et au patriotisme vrai de celui par qui la lettre a été écrite, en supposant même qu'il eût été trompé. Un ministre des affaires étrangères n'est pas toujours le confident de Vintérieur. Eli! que penserait-on d'un journaliste qui aurait négligé d'employer une lettre d'un si pressant intérêt, et qui ne se serait point dit à lui-même : Si la nouvelle est malheureusement véritable, il faut la publier; si elle est fausse, elle sera démentie? Dans tous les cas, même dans la supposition d'un mensonge déjà fort répandu, n'est-ce rien que d'avertir les ministres patriotes, s'ils le sont, que les mécontents abusent en pays étrangers de l'idée qu'on partagerait au château des Tuileries leur fureur et leurs abominables desseins. » (Moniteur.)

— La conclusion naturelle de ces faits était qu'il fallait se préparer à la guerre. Or, en voyant qu'on aurait contre soi, non-seulement l'étranger, non-seulement la noblesse émigrée, mais peut-être le roi, on était conduit naturellement à se demander à quel point la révolution pouvait se fier à l'armée. On connaissait l'esprit du soldat ; mais on connaissait aussi l'esprit du corps d'officiers, qui était en général contre-révolutionnaire. De là, logiquement, on concluait qu'il fallait garder les soldats et licencier les officiers. Ce que nous allons voir se passer au club des Jacobins prouve qu'on raisonnait en effet de cette manière; mais les membres actifs et influents parmi les constitutionnels de l'assemblée nationale raisonnaient autrement. Pour eux, la réorganisation de l'armée était, avant tout, une question d'ordre public.

Le club des Jacobins consacra plusieurs séances à l'examen de ce difficile problème. Anthoine prit, à ce qu'il paraît, le premier la jjarole. Il proposa Vépuration de V armée; il fit un tableau odieux des mœurs des officiers; il rappela l'ordonnance du ministre Ségur qui donnait les grades d'officier, comme un droit, à la noblesse. 11 soutint que ce droit étant aboli, on avait rayé, du même coup, le principe de leur autorité actuelle et de tous les droits qu'ils feraient valoir pour la conserver. 11 conclut enfin que tous les officiers devaient être remplacés par les plus anciens sous-officiers, (^e discours fut très-applaudi par la société et par les journaux. On lui répondit cependant. On insista sur le danger de désorganiser l'armée, de détruire la carrière de quelques milliers d'hommes, de confondre les officiers patriotes avec les officiers contre-révolutionnaires, et

LICENCIEMENT DE LARMÉE. 177

sur le grave, inconvénient de se priver des services d'un grand nombre d'hommes instruits. Dubois-Crancé fit connaître les projets qui s'agitaient dans les comités de l'assemblée nationale. Le club lui-même nomma un comité chargé d'examiner les moyens de (lésaristocratiser l'armée. Rœdercr en fut le rapporteur. Yoici son discours.

Cll'B DES Jacobins, séance du 8 juin. — M. Rœclerer. « Le comité que vous avez chargé de vous rapporter les moyens de désaristocratiser l'armée s'est acquitté avec empressement de la tâche que vous lui aviez imposée.

« Deux grandes circonstances l'ont frappé : les dangers et les retnèdes pour le temps actuel, et les dangers et les remèdes pour l'avenir. Je ne veux pas vous parler des dangers qui menacent à l'extérieur; je ne veux pas parler des projets de contre-révolution médités par M. de Condé et les princes étrangers. Ces projets et ces conspirations ne seraient dignes que de pitié, s'il n'était pas à craindre qu'ils trouvassent dans l'intérieur du royaume et dans notre armée une trop redoutable et trop puissante assistance.

« Pour le moment actuel, nous avons vu trois grands dangers : 1° que le soldat ne soit trahi par l'officier dans le moment oîi des étrangers voudraient entrer dans le royaume; 2° que le soldat, perverti par les mêmes officiers, travaillé par eux, ne refusât de combattre ou ne passât à l'étranger; 3" que, mettant de côté ces deux motifs, et craignant d'être trahi, il n'obéît qu'avec inquiétude, ne combattit que niolloment, et que l'ennemi ne profitât de cette disposition.

« L'état présent de l'armée offre encore nn autre danger, et ce danger est de nature h alarmer immédiatement les principes d'égalité qui sont la base de notre constitution et de notre sûreté. Ce danger est l'impossibilité que les citoyens, que l'on appelait cidevant roturiers, parviennent dans l'armée d'ici à deux ans, et la crainte qu'au moment où ils y arriveront, ils ne puissent y entrer qu'avec l'inquiétude de s'y voir harcelés par les officiers de la cidevant noblesse. Les cadets gentilshommes, qui doivent remplacer les officiers, fourniront pour ce terme à toutes ies places vacantes, et à cette époque la totalité des officiers pourrait harceler les nouveaux arrivants, les forcer à se battre, et dégoûter tous ceux qui ne seraient pas de famille noble d'entrer au service.

« M. Dumouriez a lu un jjapier qui tend à réduire toutes les précautions à prendre à un simple serment prêté individuellement.

« Je crois inutile d'entreprendre la réfutation d'im projet aussi futile; il suffit de faire observer que, suivant les officiers, le serment

qu'ils ont déjà prêté au roi est contraire à celui qu'ils prêteraient à la nation; par conséquent i'iioniienr même, qui était, à ce que Ton croit, le parlase de la noblesse, s'oppose à ce qu'on puisse avoir qucli:iue confiance à ce nouveau serment, qui serait contraire au premier.

« M. Antlioine vous a proposé de licencier l'armée, de faire une liste des officiers, et de les placer tous suivant leur rang de service. Ceux qui, par cet arrangement, se trouveraient reculés et accepteraient néanmoins du service, donneraient sans doute une grande preuve de patriotisme, et ce serait un avantage dans ce projet. Mais il faudrait, pour que cela fût parfaitement utile, qu'il ne fût pas vrai que l'aristocratie fût plus forte, ou au moins autant dans les capitaines que dans les colonels; sans quoi, en élevant à ce grade les capitaines, vous n'auriez fait que changer de mal. J'ajouterai encore qu'il serait possible que l'âge portât au commandement un homme qui n'aurait aucun talent pour le commandement.

« Vous connaissez ce qu'on dit être le projet des comités. (Faire camper les troupes et les disperser dans divers campements, sous le commandement et la surveillance de généraux distingués, autaat pour leur patriotisme que pour leur autorité morale et leur savoir militaire.) Sans doute, en adoptant leurs vues, il serait possible de croire que la conduite de l'oflicier qui commanderait les camps influât sur la conduite des subalternes. L'influence d'un officier sur la cohorle qu'il commande est réelle; elle tient au caractère des cidevant nobles en uniforme, souvent aussi rampants sous leurs chefs qu'altiers envers leurs inférieurs.

« Je crois que si le roi eût été moins retenu de déployer les sentiments patriotiques dont il est sans doute animé, cela eût nécessairement changé le ton et peut-être les cœurs de la noblesse, toujours imitatrice de la cour.

« On a craiut, a-t-on dit, que les soldats ne vinssent à se débander. Cette crainte rend encore la mesure de les réunir dans les camps plus dangereuse; il serait à craindre qu'alors ils ne fissent en grand ce qu'ils ont fait en petit dans plusieurs garnisons.

« De tous les remèdes qu'il a pu examiner, votre comité a cru qu'il n'y en avait qu'un qui pût être efficace : le licenciement du corps des officiers. (Applaudissements universels.)

« Mais il ne faut pas se le dissimuler, cette mesure a des inconvénients, peut-être des dangers; il est important de prendre garde qu'elle n'apporte des maux pires que ceux qui existent.

« Pour y parvenir, il est nécessaire de faire quelques réilexions

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