‹ Histoire parlementaire de la Révolution française (volume 5)Chapitre 46 sur 132 · LICENCIEMENT DE L'ARMÉE · texte numérisé non relu

LICENCIEMENT DE L'ARMÉE

sur la nature de Toljélssance du soldat. Ce principe doit vous éclairer sur les moyens ([ue vous avez à employer.

« Notre principe (je vous prie d'entendre avec patience quelques expressions qui vous paraîtront peut-être fortes), notre principe, dis-je, est que le soldat doit être en état d'obéissance absolument passive.

« On objecte en général à ce système que les soldats sont des citoyens, que les soldats sont des hommes, et que la déclaration des droits de l'homme laissant à chacun la liberté de penser et d'exprimer sa pensée, notre principe y est directement contraire.

« Mais nos enfants sont aussi des honnnes quand ils ont vingt ans, vingt-quatre ans, et cependant ils ne peuvent user d'aucun de leurs droits civils, parce qu'ils sont en minorité sous la tutelle de la famille. Eh bien ! le soldat est précisément en état de minorité : il a des fières ; mais ce sont ses aînés.

« L'administration est le bras du corps politique ; ce bras du corps politique sera nul , si la force n'est pas attachée à chaque muscle de ce bras.

« L'armée ou la force publique est destinée à s'opposer aux ennemis du dehors et à ceux du dedans; et, dans le second cas, elle ne peut agir qu'à la réquisition de la puissance civile : alors vos soldats, soldats soldés, et quand je dis soldats, j'entends également les ofUciers soldés, sont des instruments absolument passifs entre les mains de la puissance civile. Ce que je dis ici est pour la troupe soldée; car lorsqu'il s'agira de la garde nationale, que l'on s'efforce de faire à la fois et souverain et force, je ferai voir qu'il y a une dillérence énorme. (On applaudit.)

« Quant aux ennemis du dehors, je vous le demande, peut-on combiner une force résistante au canon , du résultat de plusieurs forces soumises à la délibération des soldats?

« Il est également impossible de donner au soldat le soin d'élire les officiers. Les assemblées primaires, qui élisent des représentants, délèguent, à la vérité, des pouvoirs, mais se réservent en même temps la surveillance de ceux qu'elles ont choisis; elles ne leur engagent pas une obéissance passive. Transportez cette idée au soldat, et jugez si l'élection est pio[iosable, loisqu'il ne faut pas que le soldat puisse croire un instant que l'officier tient son pouvoir de lui, puisqu'en ellet il ne le tient que de la nation.

« Si vous voulez entretenir votre armée dans la discipline, donnez aux soldats des chefs dignes de leur confiance. Le licenciement seul peut leur en procurer. Examinons les deux modes proposés pour cela : l'un est de votre comité ; l'autre est celui que devait

180 (8 JLIN 1791) ASSEMBLÉE NATIOXALE.

proposer Mirabeau lorsqu'il demanda le licenciement de Tannée, projet qui n'était pas de lui, mais qu'il devait embellir du cbarme de son éloquence, après l'avoir trouvé dans le génie qu'il se plaisait à consulter. (Un bruit sourd se répand dans la salle ; cliacun nomme l'abbé Sieyès.)

« Selon le projet de votre comité, on licencierait Tétat-major de l'armée; après cette première opération, elle se trouverait réduite en compagnies francbes; alors les compagnies se rassembleraient devant les municipalilés des lieux où elles se trouveraient, pour y procéder à un scrutin épuratoire et non électif. Les scrutins seraient envoyés au ministre de la guerre (Murmures). On suppose que, dans cette circonstance, il faudrait un ministre patriote.

« Dans le projet de M. de Mirabeau, l'opération préliminaire est la même. On diviserait le plus possible les compagnies, pour détruire le plus possible l'esprit de corps. On procéderait ensuite, par compagnies, à un scrutin destiné simplement à donner des indications sur les officiers patriotes. Je demande, messieurs, que le plan soit discuté avec autant de l)ienveillance que j'y ai mis de bonne foi et d'amour de la chose publique. »

On demande l'impression; elle est arrêtée; mais le discours avait été prononcé sans manuscrit. {Note du rédacteur.)

Robespierre prit ensuite la parole et dit :

« Je ne viens pas ici vous proposer des mesures sur le licenciement, ni approfondir les inconvénients dont on prétend qu'il peut être suivi. Je viens épancher dans votre sein quelques-uns de ces sentiments qu'inspirent à tout bon citoyen et l'amour de la patrie et la vue des dangers dont elle est menacée. » Ici Robespierre peint l'état de l'armée, et puis il ajoute :

« Pour achever ce tableau , il faudrait parler des malheurs de Nancy, vous montrer les citoyens plongeant leurs bras dans le sang de leurs concitoyens, pour procurer à quelques chefs le plaisir d'assouvir leur haine; vous rappeler les supplices qui suivirent ces jours de malheurs, supplices qui présentèrent pendant plusieurs jours le spectacle le plus satisfaisant pour des ennemis de la liberté. Il faudrait les voir se réjouir de leurs crimes, forcer la patrie en deuil d'applaudir au supplice de ses défenseurs. Les intrigues des officiers de ces corps furent la seule cause de toutes ces horreurs. Vous doutez (|ue le licenciement soit nécessaire : avez-vous oublié que des ofliciers ont arboré la cocarde blanche? Ne font-ils pas profession ouverte de mépriser le peuple, et n'affectent-ils pas, au contraire, le plus profond respect pour la cour, à laquelle seule ils veulent tenir? Lt vous croyez qu'il vous est possible de les conser-

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ver!... "Vous voulez, dites-vous, prendre des mesures pour assurer le maintien de notre constitution. N'est-il pas trop ridicule de mettre au nombre de ces mesures celle de conlier vos troupes aux ennemis de la constitution? Les despotes en agissent-ils ainsi? Confient-ils à des personnes dont ils ne sont pas sûrs la garde de leurs places, la défense de leurs frontières? La France n'est-elle plus digne d'être conservée, depuis quelle est devenue le séjour de la liberté? Je le dis avec franchise , peut-être même avec rudesse : quiconque ne veut pas, ne conseille pas le licenciement, est un traître! » (Applaudissements redoublés,)

M « Je demande que cette maxime soit tracée en gros caractères aux quatre coins de la salle. (On applaudit.)

M. Robespierre. « Rien ne doit vous dispenser de le prononcer, ce licenciement, pas même les craintes qu'on cherche de toutes parts à vous inspirer.

« Avec quelle docilité les soldats n'obéiront-ils pas à des officiers patriotes, à des officiers qu'ils estimeront? Si c'est vraiment l'intérêt de la discipline qui vous touche, donnez-leur des officiers qui , par leur exemple, leur conduite, ne cherchent pas à leur inspirer le mépris de notre constitution, qui leur donnent des ordres auxquels ils puissent obéir sans répugnance pour leur patriotisme.

« Pourquoi leur en laisser qui ne peuvent mériter leur confiance? Pourquoi attacher des cadavres à des corps vivants?...

« Quel étrange projet que celui de vouloir changer des soldats en automates !... Et cela, afin qu'ils soient plus propres à défendre notre constitution! Un jour peut-être, ces questions seront éclairoies à la honte de nos charlatans politiques. Après tout, il faut que la nation soit sauvée, et si elle ne l'est pas par ses représentants, elle le sera par ses mandataires... Prenez-y garde, le trouble ou le despotisme, ou peut-être tous les deux, voilà le but où tendent les ennemis du licenciement. Il n'y a que les seuls amis de la liberté qui puissent le désirer...

« Craignez ces chefs de parti qui, dans des moments de troubles et d'inquiétudes, cherchent toujours par quehiues fausses démarches à vous faire violer quelques-uns de vos principes.

« Craignez ces serpents qui s'insinuent près de vous, et par des conversations insidieuses, des assertions jetées comme par hasard, se flattent à l'avance d'avoir préparé vos décisions. Toujours ils ont cherché à vous faire renoncer à vos principes, pour l'amour de la paix et de la liberté.

« Craignez ces hommes qui, ne se sentant pas assez de force pour être sûrs de Irouver les places qu'ils ambitionnent dans le nouvel

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