TOME V
ordre de choses, seraient tentés de regretter Tancien, qui n'ont pas assez de talent pour faire le bien, mais assez pour faire le mal, et qui n'ont vu dans la révolution, que des moyens d'avancer leur fortune.
« Craignez ces hommes dont la fausse modération, plus atroce que la plus affreuse vengeance, vous tend continuellement des pièges.
« Craignez enfin votre propre bonne foi, votre facilité ; car je ne redoute pour notre constitution que deux ennemis : la faiblesse des honnêtes gens et la duplicité des malveillants. » (Journal des Débats des Jacobins, n"^ YII et Vlll.)
Assemblée nationale. Séance du iO juin. — M. Bureau Puzy prend la parole au nom des cinq comités chargés de présenter leurs vues sur les moyens de rétablir la tranquillité dans le royaume. Les comités ont pensé qu'il fallait d'abord s'occuper de l'armée. Le rapporteur ne croit pas que le licenciement puisse être effectué. Selon lui, la plupart des désordres dans les régiments ont pour cause l'indiscipline et le mauvais esprit des soldats. Il propose de faire signer aux officiers un engagement sur l'honneur de garder leur fidélité à la constitution, et d'accorder à ceux qui refuseraient ce serment le quart de leurs appointements. — De fréquents murmures interrompirent ce rapport.
M. Robespierre. Au milieu des mines de toutes les aristocraties, quelle est celte puissance qui seule élève encore un front audacieux et menaçant? Vous avez reconstitué toutes les fonctions publiques suivant les principes de la liberté et de l'égalité, et vous conservez un corps de fonctionnaires publics armés, créé par le despotisme, dont la constitution est fondée sur les maximes les plus extravagantes du despotisme et de rarislocratie ; qui est à la fois l'appui et rinstrumeut du despotisme, le triomphe de l'arislocratie, le démenti le plus formel de la constitution, et l'insulte la plus révoltante à la dignité du peuple. Sur quel puissant motif est fondé ce hideux contraste de l'ancien régime et du nouveau. Croyez-vous qu'une armée immense soit un objet indifférent pour la liberté? Vous savez que c'est par elle que les gouvernemenis ont partout subjugué les nations; les officiers sont divisés en deux classes; il en est d'attachés au bien public; mais la majorité a des principes opposés à la constitution. Vous soumettez l'armée à des chefs attachés naturellement aux abus que la révolution a détruits. Qu'altendez-vous de ces chefs? S'ils sont sans autorité, sans ascendant, ils ne peuvent e.vercer leurs fonctions. S'ils eu ont, à quoi voulez-vous
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qu'ils l'emploient, si ce n'est à faire triompher leurs sentiments les plus cliers?
Jetez un regard sur le passé, et tremblez pour l'avenir. Voyezles semant la division et le trouble, armant les soldats contre les citoyens, leur interdisant toute communication avec les citoyens, et les écartant surtout des lieux où ils pouvaient apprendre les devoirs sacrés qui les lient à la cause de la patrie et de la constitution ; tantôt dissolvant des corps entiers dont le civisme déconcertait les projets des conspirateurs; les poussant, à force d'injustices et d'outrages, à des actes prétendus d'insubordination, pour provoquer contre eux des décisions sévères ; tantôt chassant de l'armée, en détail, les militaires les plus courageux, les plus éclairés, les plus zélés pour le maintien de la constitution, par des cartouches infamantes, par des ordres arbitraires de toute espèce, que le despotisme luimême n'eût osé se permettre avant la révolution?
Les officiers ne vous montrent-ils pas sans cesse, d'un côté, le monarque, dont ils prétendent défendre la cause contre le peuple ; de l'autre, les armées étrangères, dont ils vous menacent, en même temps qu'ils s'efforcent de dissoudre ou de séduire la vôtre; et vous croyez qu'il vous est permis de les conserver; que dis-je? vousmêmes vous semblez croire à la possibilité d'une ligue des despotes de l'Europe contre votre constitution ; vous avez paru prendre quelquefois même des mesures pour prévenir des attaques prochaines ; or, n'est-il pas trop absurde que vous mettiez précisément au nombre de ces mesures celle de laisser votre armée entre les mains des ennemis déclarés de notre constitution ?
Je rougirais de prouver plus longtemps que le licenciement des officiers de l'armée est commandé par la nécessité la plus impérieuse. Quel motif peut vous dispenser de le prononcer?
Les soldats, en général, ne se sont signalés que par leur douceur à supporter les injustices les plus atroces, à respecter la discipline et ses lois en dépit de leurs chefs ; ils ont présenté le contraste étonnant d'une force immense et d'une patience sans bornes. Par quelle étrange fatalité les idées les plus simples semblent-elles aujourd'hui confondues parmi nous? On souffre paisiblement que les officiers violent, outragent publiquement les lois et la constitution, et on exige des inférieurs, avec une rigueur impitoyable, le respect le plus profond, la soumission la plus aveugle et la plus illimitée pour ces mêmes officiers! On s'indigne d'un mouvement, d'un symptôme de \u\ échappé à l'impatience et provoqué par un sentiment louable et généreux, et l'on peint l'armée tout entière comme une horde de brigands indisciplinés ! Pourquoi vous obstiner à lier
des guerriers iidèlcs à des chefs lévoltés? Faites qu'ils puissent à la fois respecter leurs officiers et les lois et la justice. Ne les réduisez point à opter entre l'obéissance que vous leur imposez envers leurs officiers, et l'amour qu'ils doivent ù la patrie. Législateurs, gardezvous de vouloir avec obstination des choses contradictoires, de vouloir établir l'ordre sans justice. Ne vous croyez pas plus sages que la raison, ni plus puissants que la nature.
Que nous proposent les comités? Punir les soldats, attendre que les intérêts personnels aient attaché les officiers à la constitution, stimuler leur honneur, accorder un traitement à ceux qui refuseront de prêter le serment, cantonner l'armée, voilà tout leur système. De quel honneur vient-on nous parler? Quel est cet honneur audessus de la vertu et de l'amour de son pays? (On applaudit dans la partie gauche.) Je me fais gloire de ne pas connaître un pareil honneur. On nous propose d'accorder un traitement à ceux qui ne veulent pas jurer de ne pas conspirer contre leur patrie; quel singulier genre de libéralité ! Je finis par un mot sur la proposition de cantonner l'armée : c'est un système bien entendu pour se faciliter les moyens de la pratiquer, de la travailler, et de pan^enir au but que l'on se propose. Je demande la question préalable sur l'avis du comité, et je prétends que le licenciement des officiers est indispensable.
M. Cazalès. Je ne puis me déterminer à répondre h la diatribe calomnieuse.... Je ne rapprocherai point ces lâches calomnies.... (De violents murmures s'élèvent dans la partie gauche. ' — Plusieurs voix : A l'ordre ! à l'ordre ! à l'Abbaye !) N'est-ce point assez d'avoir retenu mon indignation en entendant les diatribes prononcées contre le corps des officiers de l'armée française? Quand j'ai entendu accuser dix mille citoyens qui, dans la crise politique oii nous sommes, ont donné l'exemple d'un courage héroïque... (11 s'élève quelques murmures dans la partie gauche), des citoyens qui n'ont opposé que la patience à l'injure et la raison à la calomnie ; dix mille hommes qui, placés dans la position la plus difficile, entre des émeutes soudoyées et des municipalités faussement patriotes, n'ont pas un instant démenti leur valeur. Traduits devant des tribunaux dont certes on ne suspectera pas le zèle pour la constitution, ils en sont sortis tellement irréprochables, qu'il n'y en a pas un seul en qui on ait trouvé l'ombre d'un crime. J'ai entendu le préopinant, parce que je suis, je le déclare, le partisan de la liberté la plus illimitée; mais il est au-dessus de tout pouvoir humain de m'empècher de traiter ces diatribes avec tout le mépris qu'elhss méritent. Je ne répondrai pas à cette proposition, qui tend à priver l'État de