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madame de Campan : « Si les émigtés réussissent, ils feront toujours la loi ; il sera impossible de leur rien refuser. C'est contracter avec eux une trop grande obligation que de leur devoir la couronne. » {Méni.,t. II, p. 107.) Mais la diniculté était de sortir de Paris et de traverser le pays qui séparait cette capitale de la frontière.
Depuis le mois de mars, la famille royale s'occupait des préparatifs d'un départ secret. Les renseignements donnés par madame de Campan, qui était première femme de chambre de la reine et qui avait la complète conliance de cette princesse, sont en généial si exacts, quoi qu'en aient dit quelques auteurs roxalistes, qu'ici encore elle mérite pleine conliance. Elle fut employée très-acliveuient alors et chargée de soins dont on est étonné de voir la reine préoccupée au moment d'une démarche si sérieuse. On acheta des chemises, des peignoirs, des habits, en un mot, un truusseau complet et considérable pour toute la famille; il n'y eut pas jusqu'à un certain ntcessaire, d'une grandeur et d'un poids considérables, dont la reine était habituée à se .servir, qu'elle ne voulut emporter : ce fut une grande affaire pour le faire sortir des Tuileries. Madame de Campan raconte toutes les ruses auxquelles on recourut pour tout préparer sans exciter de soupçons. On était surveillé de très-près : il y avait une dame attachée à la garde-robe , dont le service durait toute l'année et dont on se défiait beaucoup. « Elle était belle, dit madame de Campan ; elle recevait chez elle, dans les entre-sols audessus de la reine, des députés du tiers, et avait pour amant M. de Gouvion, aide-de-camp de M. de Lafayette. » En etîet, Bailly reçut de cette dame, le 21 mai, une note où elle déclarait qu'on faisait aux Tuileries des préparatifs de départ, et qu'elle avait vu, entre autres choses, emballer tous les diamants de la reine. {Mém. de madame de Campan., t. II, p. lil.) Mais les autorités municipales ne croyaient nullement à de semblables projets ; on avait conliance dans le caractère et la probité du roi, et l'on croyait conqjletemcnt à ses protesttitions publiques. M. Lafayette affirme qu'il lui avait parlé des bruits qui couraient et qui .s'étaient plus généralement renouvelés vers le milieu de juin. « Ce prince, ajoute-t-il, lui don*na des assurances si positives, si solennelles, qu'il crut pouvoir répondre sur sa tête que le roi ne partirait pas. Sa confiance dans la parole du malheureux Louis XVI fut telle, que lui-même et les chefs de la garde nationale éprouvaient (juchpies remords des précautions qu'ils avaient à prendre. » (Mém. de Lafaypttc, t. III, p. 7G.)
La reine jouissait d'ailleurs de la liberté ddul nous avons vu le monarque prive [)ar le celu du peuple. Elle allait librement se pro-
mener avec ses enfants, mêine hors de Paris. Une petite anecdote, racontée par Pnidhonnne, prouve qu'elle poussait ses excursions jusqu'à Saint-Cloud et même jusqu'à Marnes. [Révolutions de Paris, n° XCIX, p. 386.)
De son côté, le roi avait commandé une voiture construite de telle sorte qu'elle pût contenir toute la i'aniille royale, ainsi que toutes les choses nécessaires dans un voyage rapide et néanmoins assez long; en outre, il s'occupait de rédiger une adresse aux Français, qu'il se proposait de laisser en partant. Il était d'ailleurs tout à fait rassuré sur les dispositions du public. Deux circonstances surtout contribuaient à l'entretenir dans cette sécurité.
C'étaient, d'une part, les mémoires qu'on ne cessait de lui adresser sur les moyens de récupérer la plénitude de son autorité. Il lui en fut présenté un grand nombre, rédigés par des hommes d'opinions opposées, les uns constitutionnels modérés, les autres royalistes purs. Parmi les pièces de l'armoire de fer, il en existe des deux espèces. Il en est, entre autres, plusieurs écrites tout entières de la main de l'archevêque d'Aix, et qui concluent à la nécessité de sortir de Paris (n"* 194, 19o, 196). Louis XVI accueillait toutes ces propositions comme il avait accueilli celle de Mirabeau, mais sans abandonner le projet qu'il avait conçu et qu'il conduisait lui-même avec Bouille.
C'était, d'autre part, le succès que semblaient avoir eu les tentatives de corruption et l'œuvre de police et d'influence secrète de Laporte et de Montmorin. Il paraît que le roi n'avait pas instruit ces ministres de son projet principal, peut-être afin d'avoir le moins de confidents possible, peut-être aussi afin de ne pas les décourager dans leurs entreprises sur l'opinion publique. Le recueil que nous venons de citer contient un mémoire de M. Talon, lieutenant civil, qui donne des renseignements précis sur l'origine de ces manœuvres et sur les résultats que l'on croyait avoir obtenus à celte époque. En voici les principaux passages :
(c Les fonctions de cette grande magistrature (celle de lieutenant civil), qui seule a traversé les premiers orages de la révolution, m'avaient procuré les moyens de m'attacher une classe nombreuse de citoyens dont l'influence marquait beaucoup dans la révolution; cette espèce de patronage parut à ïMirabeau, vers la fin de l'année dernière (1790), une des bases sur lesquelles il pouvait appuyer Texécution du plan qu'il avait formé. M. de Montmorin, investi de la plus juste confiance de la paît de Leurs Majestés, le chargea de me déterminer à imprimer dans la capitale le mouvement par lequel il fallait commencer. Sans me permettre d'en calculer les con-
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séquences, je nio laissai entraîner dans une nature de travail Irèsliasardeiise, mais qui me présentait un but et des résultats qui étaient suivant mon cœur.
« Le travail des provinces, que Mirabeau s'était réservé et qui devait marcher de front avec le mien, n'a pas même été entamé. J'ai soutenu seul le fardeau de la capitale, et si quelques maux inévitables ont trompé ma vigilance, je peux du moins me flatter d'en avoir prévenu déplus grands et qui auraient été sans remède (1).
« Ce n'est point par ce qui est arrivé qu'il faut juger mes efforts, mais par l'eflrayant tableau de plusieurs événements qu'on s'appliquait à préparer et dont j'ai eu le bonheur de couper les trames.
« Au moment de la mort de Mirabeau, les jacobins étaient discrédités et marchaient à leur décadence ; le parti Lameth était eu déroute.
« Mirabeau, fort du surcroît de partisans que je lui amis assuré dans l'assemblée, en était au point d'aller traiter hautement de factieux les Lameth et leurs amis, et ses expressions tonnantes étaient constamment couvertes des applaudissements de la majorité.
« La perte de Mirabeau fit croire que le grand plan ne pouvait pas être suivi. On pensa qu'il convenait de se bornera exercer une influence modifiée dans la capitale ; on convint d'une mesure de dépense limitée, et mon oncle consentit à se charger seul de cette correspondance. Ma santé, sensiblement alTectée par toutes les peines et le travail que j'avais eu à essuyer, me forçait à prendre un peu de repos.
« Cependant les pensionnaires de l'assemblée (2) furent conservés.
(1) Quels étaient les maux que Talon se vante d'avoir prévenus? Il est difficile d'avancer, à ce sujet, autre chose que des conjectures. Quoi qu'il en soit, comme nous nous sommes fait une loi de tout consigner dans cet ouvrage, voici ce que nous trouvons dans un écrivain royaliste :
« Au mois de février 1791, des bruits sourds, des attroupements journaliers, des propos des clubistes, firent connaître aux amis du roi que les jacobins méditaient quelque grand coup et cherchaient encore à soulever le peuple... En efl'et, nous avions connaissance d'un complot pour enlever la personne de la reine^ la séparer du roi, renfermer au Luxembourg, et faire sanctionner ensuite cet attentat par l'assemblée nationale... Nous avions soin de nous rendre auprès de la famille royale, pour prévenir, autant qu'il dépendrait de nous, cette nouvelle atrocité... » (Mém. de Jf'eber, t. Il, p. 44.) C'est ainsi que Weber explique le rassemblement de gentilshommes qui eut lieu, dahs le château des Tuileries, le 28 février. Mais le projet qu'il suppose existait-il î fut-ce la contre-police ([ui le détourna sur Vincennes ou l'y arrêtât voilà ce qu'il est impossible de dire.
(2) Quelques-uns des noms de ces pensionnaires de l'assemblée sont désignés dans la lettre suivante, extraite de l'armoire de fer, cotée 308 :
o Sire, j'ai l'honneur d'envoyer un billet que je viens de recevoir de M. de Lu- TOM£ V. 18
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Je continuai de les diriger par cet- appât toujours renaissant : méthode que j'estime la meilleure de toutes, qui est en même temps la moins dispendieuse et dont l'usage est consacré dans tous les pays où il existe des assemblées qui traitent de la chose puhhque.
(( Ce nouvel ordre nous conduisit jusqu'à l'époque du départ de Leurs ilajestés (21 juin). Ce service de surveillance, quoique resserré, était alors si bien monté, nos conférences avec les membres coalisés étaient si exactes, que le corps législatif était absolument déconsidéré dans l'opinion publique; que nos amis y tenaient si bien ensemble qu'ils en dictaient tous les décrets, et qu'enfin le club des Jacobins était tombé dans un tel avilissement, qu'il n'aurait pas fallu plus de six semaines pour amener à la possibilité d'en faire inopinément murer les portes. » [Ai m. de fer, n° 2.)
La pièce suivante, n^ô, sur laquelle était écrit de la main du roi : Taloîi et Satnle-Foy, donne un projet de budget oîi l'on trouve le chiffre de la dépense mensuelle que causaient les intrigues et les corruptions dont la note précédente offre le tableau. On dépensait 200,000 IV. par mois. On pensionnait des membres de l'assemblée, des Jacobins, des Cordeliers et même du comité de la ville; on payait des orateurs dans les sections et les bataillons de la garde nationale, au nombre de 548 ; des motionneurs dans les rues et au Palais-Royal, au nombre de 2o0, etc.
Le succès des manœuvres secrètes de Talon et de Montmorin est sans doute un peu exagéré dans le mémoire que l'on vient de lire, mais il n'était pas non plus complètement imaginaire. En effet, malgré les efforts de la presse et des clubs, le public avait été faiblement ému par les dénonciations et les discussions dont nous avons rendu compte dans le chapitre précédent. C'était une sorte de victoire d'avoir obtenu cette espèce de calme, après les vives agi-
chet *, et auquel était jointe la feuille imprimée que j'adresse également à Votre Majesté. Je ne sais quel est le titre de cette feuille ; je vois seulement, par le billet de Luchet, qu'elle est d'un député nommé Lenoir; et ce Lenoir n'est point sur la liste des députés à rassemblée nationale, à moins que ce ne soit un Lenoir de la Roche, qui rest de la prévùté et vicomte de Paris. La réflexion qui est à la fin du billet de Lucliet est certainement de Vévi'que d'Autun \ Ptrigord), avec qui cet homme n'a pas de liaisons intimes, mais qu'il voit depuis la mort de Mirabeau ; et Votre Majesté connaît celles que l'abbé de Périgord a avec MM. d'André, Chapelier, Beaumelz et autres, qui répondent fort mal aux engagements que l'on croit leur avoir fait contracter. *
« Siffnc L\PORTE.
0 Samedi 16 avril, après raidi. »
' Ce Liiclict csl le uiimj ijui avait souvent suivi J iiitcnncvluiic entre Luportc cl Mirabeau.
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lalions et les violentes secousses qui avaient signalé le commencement de l'année. Les dispositions publiques tournaient à la paix : ce fut le voyage de Varennes qui les cliangea de nouveau. L'assemblée nationale reprit la dignité de ses premiers jours, et les sociétés populaires, toute leur activité.
Toutes les circonstances paraissant donc favorables, la cour terminait ses préparatifs. Deux circonstances faillirent les faire échouer.
Le comte de Fersen, qui avait été chargé de faire confectionner la voiture de voyage, jugea à propos de l'essayer. Il y fit atteler six forts chevaux, et alla la faire traîner au galop sur la roule de Vincennes. Il fut rencontré, dans cette étrange occupation, par le duc d'Orléans. « Êtes-vous fou, mon cher comte? lui dit le prince ; vous jouez là un jeu à vous casser le cou. — C'est que je ne veux pas que ma voilure rompe en route. — Pourquoi donc est-elle si grande? Nous enlèverait-elle tout un chœur d'opéra? — Non, monseigneur, je vous laisse. — Adieu, bon voyage. » (Jl/ém. du comte d'Allonville, l. II, p. 218.) Heureusement, le duc d'Orléans ne parla point de cette rencontre.
La seconde circonstance était un mensonge imaginé ou soutenu par Fréron. Une certaine dame de Flandre, Flamande et parlant assez mal le français, lui avait, disait Fréron, fait des révélations et remis une lettre écrite par la reine au prince de Condé. Cette prétendue dame de Flandre disait l'avoir reçue de madame de Rochechouart pour la porter à une dame Benoit, qui était retirée au couvent du Saint-Sacrement. {Orateur du Peuple, n" XLIX.) Quel but Fréron voulait-il atteindre par ce mensonge ou par cette confiance, trop extraordinaire pour être elle-même croyable, en cette dame flamande qui s'appelait de Flandre? Était-ce de lancer le peuple sur un couvent et par suite sur tous les couvents? Était-ce de produire une émeute afin de se donner la valeur et le prix d'un meneur? Peut-être l'un et l'autre en même temps. Quoi qu'il en soit, il promena celte femme des Cordeliers à la section du Théâtre-Français, de cette section au comité des recherches. Camille Desmoulins la conduisit, à son tour, chez Buzot et chez Robespierre. Ceux-ci étaient assez disposés à produire une dénonciation publique, mais Pélion les en enqû'cha. Voici la lettre que madame de Flandre colportait avec elle.
Lettre de la reine au ci-devant prince de Condé. — « Notre ami, ne faites aucune atlention au décret lancé contre vous par l'assemblée des cochons; nous apprendrons à faire remuer les crapauds et les grenouilles (les Parisiens). Voici la façon dont notre fjros partii'a
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aussitôt que nos gens seront de garde. Nous avons résolu de faire faire une Voiture publique dans le genre d'un fiacre, le cocher liabillé en fiacre, qui nous mènera à deux lieues de Paris. Nous partons pour le pays ivallon (le Pays-Bas) ; nous irons de Philippeville à Malplaquet, de Malplaquet à Bonsecours, à quatre lieues de Mons, en revenant du côté de Mauheuse, château appartenant à M. de Croï, et disposé à recevoir la famille royale. Le roi partira avec son fils ; moi, je me rendrai de mon côté, avec madame Elisabeth et ma fille, au Luxembourg. Nous partirons aussi en fiacre, moi avec une de mes amies (madame de Rochechouart), dans un fiacre; madame Elisabeth, Madame et Monsieur partiront de l'autre côté.
« Notre l^lond (Lafayette) et le Bailly tâcheront de s'échapper à cheval du côté du Bourget, comme s'ils se promenaient. Quant à nous, si le peuple s'aperçoit de notre départ, la cavalerie, sous prétexte de courir après nous, nous escortera jusqu'à Bonsecours; car la cavalerie est pour nous, et nous comptons entièrement sur elle. Bailly donne depuis quelque temps à la majeure partie des cavaliers 6 livres par jour. Nous avons aussi le corps des marchands qui s'entend avec nous ; ils nous fournissent les fonds en espèces. Dans l'assemblée nationale, les nôtres ont gagné qu'il n'y ait plus que du papier dans le commerce, afin que nous soutirions tout l'argent. Notre parlementaire (le premier président Sarron) est venu ici nous faire part du projet des parlements : ils offrent de payer toutes les dettes de l'État et de soulager le peuple de la capitation et du droit des patentes pendant dix ans, mais c'est une amorce pour le peuple, afin de l'amadouer et de s'en rendre le maître.
« Voilà des décrets que nous avons fait sanctionner par notre gros (le roi) : nous en avons fait passer dans les provinces, et nous en avons aussi adressé au prince Louis (faux décrets envoyés pour égarer le peuple et tromper la troupe de ligne, et soustraction des véritables). Ici, à Paris, nous nous reposons sur les chefs de la municipalité et sur les citoyens actifs qu'on travaille. Que le cardinal ne passe pas le Rliin, jusqu'à ce qu'il y ait reçu la nouvelle que le roi sera parti, par une lettre particulière.
« Si nous ne réussissons pas, pour lors, notre ami, ne vous pressez pas de revenir en France. Je profite du moment où cet animal du sceau n'y est pas, pour donner cette lettre à signer au roi. Tout est arrangé pour que nous partions sous un jour ou deux. Nous ne craignons que les troupes du bourgeonné (M. d'Orléans), ci-devant gardes-françaises ; il n'y a qu'eux que nous ne pouvons pas gagner, ainsi que lu république du faubourg Sahit-Antoine.