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« Cependant la foule du peuple s'assemblait ; la colère allait croissant contre les gardes nationaux de la sixième division qui étaient de sen'ice au château , contre le duc d'Aumont, commandant de cette division, et contre le commandant général.
« Il se rendit à riiùtel de ville, suivi de cette foule, et en trouva sur la place de Grève une plus nombreuse encore, qui tenait M. d'Aumont. Lafayette le dégagea de leurs mains. Entouré de tout ce monde, il débuta par une plaisanterie en disant que chaque citoyen gagnait vingt sous de rente par la suppression de la liste civile; mais de nouveaux groupes s'étant présentés, il les harangua plus sérieusement.
« La fureur du peuple contre Lafayette était extrême, et la longue et entière confiance qu'il avait en ce général était seule capable d'arrêter les premiers transports de cette violence. Il s'apaisa quand il vit la tranquillité avec laquelle Lafayette s'avançait, sans escorte, au milieu d'une foule prodigieuse, assemblée devant l'hôtel de ville. Cependant l'inquiétude était encore peinte sur tous les visages. Quelques lamentations sur le malheur qui venait d'arriver, et qui semblaient interpeller Lafayette, lui fournirent l'occasion de dire à ceux qui se désolaient : a Que s'ils appelaient cet événement un malheur, il voudrait bien savoir quel nom ils donneraient à une contrerévolution ({ui les priverait de la liberté '! » [yiémoires de Lafayette, t. m, p. 77-80.)
La narration que l'on vient de lire ne donne qu'une idée incomplète de l'agitation qui se manifesta dans Paris. La nouvelle coumt avec une rapidité étrange d'un bout de la ville à l'autre, et à l'instant elle devint la grande et presque Tunique affaire de tout le monde. Toute la population, en quelque sorte, descendit dans la rue. On s'enquéiait ; on demandait des détails ; on ouvrait des avis. A ceux qui doutaient, on rappelait les dénonciations répétées de la presse, le projet de voyage à Saint-Cloud; on se répandait en menaces contre les autorités ; on voyait dans ce départ le premier acte d'une grande conspiration près d'éclater. Louis XVI, disait-on, avait odieusement manqué à tous ses serments, à toutes ses promesses; il avait indignement abusé de la confiance nationale. En fait, il avait abdiqué la royauté ; ce n'était plus qu'un ennemi public. Mais que faire? Où était le danger? Quel chef choisir? Pendant que les uns délibéiaient ainsi devant les portes des maisons , aux coins des rues et dans les carrefours , les gardes nationaux s'armaient et couraient au lieu de rassemblement de leurs bataillons ; d'autres cherchaient à réunir leurs clubs ou leurs sections, et la masse .se répandait au Palais-Royal, sur les quais et aux Tuileries.
« Paris était calme, dit Bertrand do ]Molleville; mais c'était le calme de la stupeur. On s'arrêtait dans les rues; on s'interrogeait avec inquiétude. Les bataillons et une partie du peuple étaient sous les armes et semblaient cliercher un ennemi. Toutes les boutiques, tous les spectacles étaient fermés; la marclic des voitures était interdite. Des placards du département, de la comnume, se renouvelaient à cbaque instant et invitaient à la tranquillité. « Qu'allonsnous devenir? se demandait-on. Pourquoi, au lieu de faire le bonheur de la France par des réformes sages et graduelles, s'est-on jeté aussi inconsidérément dans tous ces systèmes nouveaux, qui ont mis la division entre la nation et le roi, entre tous les ordres de la société? — Nous aurons une république, répondaient les agents des factieux. » {Histoire de la Bécolution, t. Y, p. 81.)
Ainsi chacun voyait, avec les yeux de son parti, la noble attitude du peuple de Paris, cette tranquillité, cette absence de tout excès, cette prise d'armes générale, et cette grande attente d'une population préparée à tout. Ce mot de république, qui était la conclusion logique de l'événement lui-même, est pour le royaliste Bertrand presque une conspiration. Il prête au peuple le langage de quelques bourgeois ou le sien propre; enlin il va jusqu'à dire que cette exécution spontanée, générale, qui supprima eu un instant, dans la ville, les insignes de la royauté, fut le fait de gens soldés. Nous avons vu, en juillet 1830, une exécution pareille : personne n'a pensé , personne n'a dit encore qu'elle ait été] préméditée ni payée.
« La nouvelle de l'évasion du roi, dit Ferricres, jeta le peuple de Paris dans une sorte de consternation. On ignorait les circonstances. Le peuple se crut trahi. Les soupçons erraient vaguement sur les nobles, sur les prêtres, sur les ministres, sur Lafayette et Bailly. Cet état de stupeur, presque toujours avant-coureur d'une forte explosion, pouvait amener un mouvement d'autant plus à craindre que beaucoup de gens avaient intérêt à l'exciter. Une sombre inquiétude semblait agiter le peuple ; il se portait en foule aux Tuileries, à l'hôtel de ville, autour de l'assemblée nationale. » (Mémoires, t. Il, p. 530 )
Laissons maintenant parler les journalistes. « Ce ne fut (ju'à dix heures que le département et la municipalité annoncèrent par trois coups de canon l'événement inattendu du jour. Depuis trois heures, la nouvelle volait déjà de bouche en bouche, et circulait dans tous les quartiers de la ville. Pendant ces trois heures, il pouvait se conuneltre bien des attentats. Le roi est parti. Ce mot donna d'abord un moment d'inquiétude; on se porta
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en foule au diàtoau des Tuileries pour s'en assurer; niiiis tous les regards se portèrent presque aussitôt sur la salle de l'assemblée nationale. « Notre roi est là-dedans, se dit-on ; Louis XVI peut aller où il voudra. »
« Puis on fut curieux de visiter les appartements évacués. On les parcourut tous ; on y trouva des sentinelles. Nous les questionnâmes : « Mais par où et comment a-t-il pu fuir? Comment ce gros individu royal, qui se plaint de la mesquinerie de son logement, est-il venu à bout de se rendre invisible aux factionnaires, lui dont la corpulence devait obstruer tous les passages ? — Nous ne savons que répondre , disaient les soldats de garde. » Nous insistâmes : « Cette fuite n'est pas naturelle; vos chefs étaient du complot... et tandis que vous étiez à vos postes, Louis XVI quittait le sien à votre insu et tout près de vous. »
« C'est à ces observations, qui se présentaient les premières à l'esprit, que Lafayetle est redevable de l'accueil qui le fit pfdir sur la place de Grève et tout le long des quais. Il alla se réfugier à l'assemblée nationale, où il lit des aveux peu propres à lui ramener la faveur populaire.
« Bien loin d'être affamé de voir un roi, le peuple prouva par la manière dont il prit l'évasion de Louis XVI, qu'il était soûl du trône et las d'en payer les frais. S'il eût su dès lors que Louis XVI, dans sa déclaration qu'on lisait en ce moment à l'assemblée nationale, se plaignait de n'avoir point trouvé dans le château des Tuileries les plus simples commodités de la vie, le peuple indigné se serait porté peut-être à des excès; mais il sentait sa force, et ne se permit aucune de ces petites vengeances familières à la faiblesse irritée : il se contenta de persifler à sa manière la royauté et l'homme qui en était revêtu. Le portrait du roi fut décroché de 'sa place d'honneur et suspendu à la porte; une fruitière prit possession du lit d'Antoinette pour y vendre des cerises, en disant : « C'est aujourd'hui le tour de la nation de se mettre à son aise. » Une jeune lille ne voulut jamais souffrir qu'on la coiflïit d'un bonnet de la reine ; elle le foula aux pieds avec indignation et mépris. On respecta davantage le cabinet d'étude du dauphin; mais nous rougirions de rapporter le titre des li^ vres du choix de sa mère.
« Les rues et les places publiques offraient un spectacle d'un autre genre. La force nationale armée se déployait en tous lieux d'une manière imposante. Le brave Santerre, pour sa paît, enrôla tieux mille piques de son faubourg. Ce ne furent point les citoyens actifs et les habits bleu-dc-roi qui eurent les honneurs de la fête;
les bonnets de laine (1) reparurent et éclipsèrent les bonnets d'ours. Les femmes disputèrent aux lioninies la garde des portes de la ville, en leur disant : « Ce sont les femmes qui ont amené le roi à Paris, ce sont les hommes qui le laissent évader. » Mais on leur répliqua : « Mesdames, ne vous vantez pas tant, vous ne nous aviez pas fait là un grand cadeau. »
« L'opinion dominante était une antipathie pour les rois et un mépris pour la personne de Louis XVI, qui se manifestèrent jusque dans les plus petits détails. A la Grève, on fit tomber en morceaux le buste de Louis XVI, qu'éclairait la célèbre lanterne, reffroi des ennemis de la révolution. Quand donc le peuple se fera-t-il justice de tous ces rois de bronze, monuments de notre idolâtrie! Rue Saint-Honoré, on exigea d'un marchand le sacrifice d'une tête de plâtre à la ressemblance de Louis XVI; dans un autre magasin, on se contenta de lui poser sur les yeux un bandeau de papier : les mots de roi, reine, royale, Bourbon, Louis, cour. Monsieur, frère du roi, furent effacés partout où on les trouva écrits sur tous les tableaux et enseignes des magasins et des boutiques. Le Palais-Royal est aujourd'hui le Palais-d'Orléans. Les couronnes peintes furent même proscrites. » [Révolutions de Paris, n° CIL)
Pendant que le peuple faisait ces exécutions, les portes des clubs, qui restaient ordinairement fermées pendant la journée, furent ouvertes dès le matin. La salle des Jacobins fut livrée au public dès l'heure de midi ; mais il n'y eut point avant la soirée de séance régulière. On s'y rendait plutôt pour donner et recevoir des nouvelles que pour y délibérer. Les hommes importants, les hommes nécessaires étaient à l'assemblée nationale. Le club des Cordeliers, qui n'était point composé de députés, se mit plus rapidement en mouvement. Il se hâta de faire imprimer et afiicher un arrêté, dans lequel il disait que le coips législatif avait icndu la France esclave en décrétant l'hérédité de la couronne. Il demandait que le nom du roi fût à jamais supprimé, et que le royaume fût à l'avenir ime république. (Chronique de Paris.) On verra plus bas comment les jacobins accueillirent cette proposition.
Déjà une ])roclaniation de l'assemblée, dont on va voir bientôt le texte, était partout colportée et affichée. Sur les affiches, le peuple substitua le mot fuite à celui d'enlèvement employé par l'assemblée. Le peuple signifiait ainsi son jugement.
« Voilà bien assez de temps que je suis aux Jacobins, » s'écrie
(1) En général, à cette époque^ les ouvriers dts faubourgs i)ortaieiit des bonnets de laine. Ce fut lii l'origine du bonnet rouge.