‹ Histoire parlementaire de la Révolution française (volume 5)Chapitre 67 sur 132 · i 30 JL'IN J79lj ASSKMBI.KE NATIONALE · texte numérisé non relu

i 30 JL'IN J79lj ASSKMBI.KE NATIONALE

ressaut puiir le roi, pour vous, pour ce qiio vous appelez la nation, pour moi, que le grand objet qui devait être le résultat de cette démarche soit connu ; il est important que Ton sache que le roi ne cherchait que le salut d'un peuple injuste et cruel. Dégagé maintenant de tous les liens qui m'attachaient à vous, je vais vous parler Je langage de la vérité, que vous n'entendrez pas, sans doute. Le roi était devenu le prisonnier de son peuple : attaché à mon souverain, quoique détestant les abus résultant d'une autorité trop étendue, je gémissais de la frénésie du peuple, je blâmais vos opérations; mais j'espérais qu'enfin les méchants seraient confondus, que l'anarchie iinirait, et que nous aurions un gouvernement an moins supportable. Mon attachement pour le roi et pour la pairie m'a donné assez (le courage pour supporter l'humiliation de communiquer avec vous. .l'ai vu que l'esprit de faction dominait, que les uns voulaient la guerre civile, que les autres voulaient une république, et que dans ce dernier parti était M. Lafayette.

Des clubs se sont établis pour détruire l'armée, et la populace n'a plus été dirigée que par la cabale et l'intrigue. Le roi étant sans forces et même sans considération, l'armée sans chefs et sans autorité, ce fut alors que je proposai au roi et -à la reine de sortir de Paris, persuadé que cela pouvait opérer un changement utile; ils s'y refusèrent, alléguant la promesse qu'ils avaient faite de ne pas se séparer de l'assemblée nationale. La journée du 28 février me donna lieu de renouveler mes instances ; j'éprouvai le même refus. Le roi craignait le désoudre et l'effusion du sang; la reine pensait (le même. Je savais que toutes les puissances armaient contre la France, que le roi pouvait les arrêter, que les places étaient démantelées, que le papier ne pouvait suppléer à la disette du numéraire, et que le peuple ne tarderait pas à se jeter dans les bras du roi, pour le supplier d'arrêter les malheurs dont il était menacé. Après les obstacles qui furent mis au voyage de Saint -Cloud, le 18 avril, je lui fis envisager qu'il ne lui restait que ce seul parti po u' sauver la France; il se décida enfin et résolut d'aller à Montmédy, concevant le projet d'annoncer aux puissances étrangères le motif (le sa démarche, el de faire en sorte de suspendre leur vengeance ion rit dans toute la partie gauche), jusqu'à ce qu'une nouvelle assemblée, qu'il aurait convo(iui'e sin-le-champ, leiu' eût donné la >atisfactiim (pi'elles devaient atlendre. H devait faire paraître une proclamaliou |>onr ordonner la convocation d'une l'-gislature avec des cahiers et des mandats impératifs, et devenir ainsi le médialeur entre les puissances étrangères et son p(Hipl!\ (On entend de nouveaux éc'at>; de rire daii'- la partie tiauchtM

LA KAMILLE nOYALK. 32.)

Le peuple, placé entre la crainte de voir le (.enilnire français envahi et le rétablissement de l'ordre, aurait conlié ses intért ts à des hommes sages qui auraient cnlin réprimé les crimes sortis du despotisme populaire, et auraient rétabli le règne de la raison, à la lueur du flambeau de la liberté; c'est cette belle idée qui a engagé le roi à se soustraire ii la vigilance de M. Lafayelte et de ses satellites. Croyez -moi, tous les princes de l'univers reconnaissent qu'ils sont menacés par le monstre que vous avez enfanté, et bientôt ils tondront sur notre malheureuse patrie, car je ne puis m"empêcher de la reconnaître encore. Je connais nos lorces : toute espèce d'espoir est chimérique, et bientôt votre châtiment servira d'exemple mémorable à la postérité ; c'est ainsi que doit vous parler un honnne auquel vous avez d'abord inspiré la pitié. N'accusez personne du complot contre votre infernale constitution ; le roi n'a pas fait les ordres qu'il a donnés; c'est moi seul qui ai ti.ul ordonné; c'est contre moi seul que vous devez aiguiser vos poignards et préparer vos poisons. Vous répondez des jours du roi et de la reine à tous les rois de l'univers : si on leur ote un cheveu de la tête, il ne l'estera pas pierre sur pierre à Paris. (On rit... On rit... On rit...) Je connais les chemins; je guiderai les armées étrangèr(îs. Otle lettre n'est que l'avant-coureur du manifeste des souverains de rEuroi)e; ils vous avertiront d'une manière plus prononcée de la guerre que vous avez à craindre. Adieu, messieurs.

(Nous donnons cette pièce telle qu'elle se trouve dans le Moniteur, parce que ce fut sous ciîtle forme qu'elle fut connue du public et qu'elle produisit son eil'et sur l'opinion. Le texte publié par les amis de Bouille n'en diffère ([ue pai' la correction et réh-gancc du style.)

L'assemblée passe à l'ordre du jour.

Ch\P. III. — Paris. — Réception faite au roi, lors de .son retour. — Surveillance exercée sur la famille royale. — Anecdotes rapportées par les journaux. — Les constitutionnels discutent chez M. deLa Rocliefoucauld la question de l'abolition de la royauté. — Barnave et ses aniis se lient avec la cour. — Manifestations républicaines. — Leduc d'Orléans et lo duc de Chartres. — Discussion a;ix Jacobins sur la déchéance du roi.

Louis XVI était parti dans la nuit du 20 au 21. Il fut arrêté le 21, à onze heures du soir. Le l2.'i, il rentrait aux Tuili-ries ;i six heures et demie après midi. lùi arrivant à Paris, il trouva [)art(iiil, sur son passage, une foule immense de peuple.

La garde ualionali' aviiit ('lé' itremlif le roi à Hundv. » Ce nioinnil T(»Mi; V. ^s

326 (JLIIN 1791) ASSEMBLÉE NATIOXALE.

fut douloureux pour lui et terrible pour les trois gardes du corps qui l'avaient accompagné. Tous les bourgeois, irrités d'une démarche qui avait exposé Paris et le royaume aux horreurs d'une guerre civile, exprimaient, en termes énergiques, leur indignation. La reine s'évanouit; les trois gardes du corps demandèrent la mort, priant en grâce qu'on ne les abandonnât pas à la fureur du peuple. Le roi et la famille royale suivirent les nouveaux boulevards (les boulevards extérieurs ; on entra dans Paris par la barrière de l'Etoile) et les Champs-Elysées. Le peuple gardait un profond silence ; il voyait passer Louis XVI sans éprouver le moindre sentiment de pitié. Les gardes nationaux criaient : Enfoncez, vos chapeaux; restez couverts; il va paraître devant ses juges! Cependant Louis XVI n'essuya aucune insulte personnelle. On avait placardé le matin au faubourg Saint-Antoine : « Quiconque applaudira le roi sera bâtonné ; quiconque l'insultera sera pendu. »

« Le cortège était innombrable, la route hérissée de baïonnettes. Trente soldats occupaient le devant et le derrière de la voiture ; quinze hommes de front empêchaient l'approche des portières. Le faubourg Saint-Antoine, armé de piques, et une multitude d'Iiommos, accourus de tous les lieux où avait passé le roi, armés de fourches, de faux, de pioches, fermaient la marche. Le roi, la reine et Barnave étaient au fond de la première voiture ; le dauphin pleurait sur les genoux de sa mère; les trois gardes du corps, liés sur le. siège et pressés par cinq grenadiers, la baïonnette au bout du fusil, semblaient trois victimes destinées à un horrible sacrifice (I).

« Madame Elisabeth et M. de Latour-Maubourg suivaient dans une autre voiture ; venait ensuite le cabriolet des deux femmes de chambre : il précédait un chariot ouvert, entouré de branches de laurier; Drouet et Guillaume, couronnés de feuilles de chêne et debout, y recevaient les applaudissements et les hommages du peuple. Les cris de vive la nation! vivent Drouet et Guillaume ! vive la brave garde nationale de Varennes! retentissaient de toutes parts autour d'eux ; c'était le triomphe d'un général victorieux qui ajnène un grand captif.

« Le roi et la reine entrèrent aux Tuileries par le pont tournant; l'escorte, marchant sur quatre colonnes, remplit en un instant 1p jardin. La voiture s'arrêta au bas de la terrasse; le peuple se pré-

(1) Une lettre insérée dans le Moniteur du 2S, et signée Barnave, Pétion, Latour-Maubourg et Dumas, déclare que les trois gardes du corps qui étaient sur le siège n'étaient ni enchaînés, ni attachés, et que tout ce qui avait été dit à cet égard était faux.

LA FAMILLE ROVALE. ô"!^

.•ipita de tous côtés pour voir descendre la lainille royale. Ce iriouroment subit causa de l'inquiétude; on craignit qu'irrité de la .ontenance noble et terme des trois gardes du corps qui avaient •ervi de courriers, il ne les punit d'une intrépidité qui semblait jraver l'effroyable position dans laquelle ils se trouvaient. Quelques tardes nationales voulurent se jeter sur le dernier garde, au monent qu'il descendait ; ils furent repoussés, et l'un des commissaires le l'assemblée ayant demandé le respect pour la loi, le peuple se étira.

« La reine était extrêmement faible ; le vicomte de Noailles et ^lenou l'aidèrent à descendre de voiture; on la conduisit dans son q)partemenL, accompagnée d'une garde nombreuse; le roi se renlit dans le sien; on mit le dauphin dans une chambre séparée. » Mém. de Ferriéres, t. II, p. 569, 572.)

« Le roi avait l'air calme. Lafayelte se présenta dans son apparement et lui dit : Sire, Votre Majesté connaît mon attachement )Our elle; mais je ne lui ai pas laissé ignorer que, si elle séparait <a cause de celle du peuple, je resterais du côté du peuple. — C'est yrai, répondit le roi; vous avez suivi vos principes; c'est une af- 'iiire de parti. A pi'ésenl, me voilà. Je vous dirai franchement que, usqu'à ces derniers temps, j'avais cru être dans un tourbillon de leyis de votre opinion, dont vous m'entouriez, mais que ce n'était tas l'opinion de la France. J'ai bien reconnu, dans ce voxjage, que e m'étais trompé et que c'est là l'opinion générale. — Votre Macsté a-t-elle quelque ordre à me donner? — Il me semble, reprit le 'oi en riant, que je suis plus à vos ordres que vous n'êtes aux niens. Lafayette l'assura que, dans tout ce qui n'était pas contraire i la liberté et à ses devoirs envers la nation, il avait toujours soulaité de le voir content de lui; il lui fit part ensuite du décret de 'assemblée, sans que le roi témoignât aucune impatience. La reine aissa voir quelque irritation ; elle voulut forcer Lafayette de receoir les clefs des cassettes qui étaient restées dans les voitures. Il épondit que personne n'avait pensé et ne penserait à ouvrir ces ■assettes. Alors la reine plaça les clefs sur son chapeau. Lafayette ui fit des excuses sur la peine qu'il lui donnait de les reprendre, ;t déclara qu'il ne les toucherait pas. Eh bien! dit la reine avec lumeur, je trouverai des gens moins délicats que vous. Elle n'en rouva point, car on n'examina aucun papier. Le roi entra dans son :abinet et écrivit quelques lettres, dont il chargea un valet de pied ]ui en prévint Lafayette. Le commandant général trouva fort mauais qu'on lui eût attribué une semblable surveillance. » {Mémoires le Lafayette, t. III, p. iji.)

ôi2<S (JLIiN 17U1) ASStMBLÉE NATIONALE.

La famille royale futsoiimise dans les premiers temps (du 25jiiiii au l*"' août) à une surveillance sévère. « Les mesures prises pour garder le roi, dit madame de Campan, étaient à la fois rigoureuses pour J'f'ntrée dans le palais et insultantes dans son intérieur. Les commandants de bataillon, placés dans le salon que Ton appelait le grand cabinet, et qui précédait la chambre à coucher de la reine, avaient l'ordre d'en tenir toujours la porte ouverte, afm d'avoir les yeux sur la famille royale. Le roi ferma un Jour cette porte; l'olh- <;ier de parde l'onviit, et lui dit que telle était sa consigne et qu'il l'ouvrirait toujours; qu'ainsi Sa Majesté, en la fermant, prenait mie peine inutile ; elle restait même ouverte la nuit, quand la reine était dans son lit, et l'olficier se plaçait dans un fauteuil, entre les deux portes, la tête tournée du côté de Sa Majesté : on obtint seulement que la porte intérieure serait fermée quand la reine se lèverait et s'habillerait. La reine lit placer le lit de sa première femme très-près dn sien; ce lit, roulant et garni de rideaux, la préservait d'être vue par l'officier... Une nuit, le commandant de bataillon, qui couchait entre les deux portes, voyant que la fennne de chambre (madame de Jarjaie) dormait profondément et que la reine veillait, quitta son poste et s'approcha de Sa Majesté pour lui (loimerdes avis sur la conduite qu'elle devait tenir. Quoiqu'elle eût la bonté de lui dire de parler plus bas, pour ne pas troubler le sommeil do sa première femme, madame de Jarjaie fut réveillée et pensa mourir de frayeur en voyant un homme en uniforme si près du lit de la reine. Sa Majesté la rassura... Derrière cet appartement, il y avait un corridor noir où se trouvait un escalier, qui alors était intérieur et servait au roi et à la reine pour commimiquer librement; on y mettait un factionnaire. Saint-Prix, acteur des Français, réclama plusieurs Ibis ce peste, afin de favoriser de courts entretiens entre le roi et la reine. On avait l'ordre d'accompagner la reine jusqu'à la porte de sa garde-iobe, mais cette consigne ne fut jamais exécutée. M. Collot, chef de bataillon de la garde nationale, chargé du service militaire de l'intérieur de la reine, allégea avec prudence toutes les consignes révoltantes qu'il avait reçues. Un jour, un officier de la garde nationale ayant parlé à la reine avec insolence, M. Collot voulut en porter plainte à M. Lafayette; la reine s'y opposa et daigna dire à cet honnne quelques mots de bonté qui en firent un de ses partisans les plus dévoués. » (Mém. do madame de Campan, p. 147.)

Madame de Campan raconte beaucoup d'autres détails sur la captivité de la reine. Ainsi on voulut d'abord la priver de ses femmes et lui imposer le service de la dame dont nous avons parlé et qui

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