‹ Histoire parlementaire de la Révolution française (volume 5)Chapitre 68 sur 132 · I.V fAMILLI' HOVALK. ~i · texte numérisé non relu

I.V fAMILLI' HOVALK. ~i

l'avait dénoncée. Gouvion Saint-Cyr avait même tait placer le portrait de celle-ci dans l'escalier, a(in qu'on ne laissât entrer chez la reine aucune autre femme. Le roi s'en plaignit à Lafayelte, qui lit supprimer la consigne et rendit à ^larie-Antoiiiette ses serviteurs ordinaires. D'ailleurs M. Lafayette affirme que l'escalier de communication, dont il a été parlé plus haut, était entièrement libre. « Le service domestique se faisait comme à l'ordinaire, dit M. Lafayette; il y avait cette différence, que le conmiandant général donnait le mot d'ordre sans l'avoir pris du roi. Les portes et les cours du jardin étaient fermées ; mais Lafayette avait prié la famille royale de lui communiquer la liste de tous ceux dont elle souhai- ■itait l'admission au château. Cette liste était très-nombreuse et composée de personnes pour la plupart fort opposées à la révolution. Un certain nombre d'officiers se tenait dans une pièce entre les salles ordinaires des gardes et les chambres du roi et de la reine, (jù les étrangers n'entraient qu'en traversant cette petite garde ; la famille royale pouvait éviter une semblable gêne par une communication directe entre ses appartements (1). »

Le roi et la reine restèrent longtemps sans sortir du château ; inais Bertrand de Molleville nous apprend qu'on menait promener le dau[iliin « La garde nationale, dit-il, lui présentait les armes ; le peujile le saluait. On répétait à son passage cette phrase dictée ; (( C'est le fils ; ce n'est pas le père. » [Histoire de la Révolution., t. V, p. 145.)

(1) «On a répandu les plus grossières calomnies sur ce qui se passa alors. 11 est jirobable qu'on retrouverait à Paris les instructions de Lafayette, ou du moins le témoignage des officiers chargés de cette garde intérieure. Il faudrait distinguer ce qui leur fut ordonné, de ce que plusieurs d'entre eux, en vertu de leur responsabilité personnelle et des inquiétudes publiques, ont pu croire momentanément nécessaire à leur propre siireté ou au repos de la famille royale, et surtout de ce que le roi et la reine affectaient de faire pour aggraver leur sort. On a cité l'exemjile de la reine, qui appelait l'officier de service pour la voir dans son lit; on se rappelle au;;si que lorsque les commissaires de l'assemblée allèrent chez elle, elle affecta, comme on peut le vérifier par M. Tronchet, de lexr donner des fauteuils et do prendre pour elle une chaise. En peut-on conclure que l'assemblée avait ordonné ce cérémonial! On ne doit pas oublier que, pendant la surveillance de la famille royale, le peuple et les partis furent très-agités ; que les trois factions, jacobine, orltaniste ou aristocratique, tendaient au désordre, chacune selon ses vues particulières; qu'on cherchait continuellement à persuader que le roi était parti DU allait partir, etc. Lafayette fut dénoncé plusieurs fois, une entre autres aux comités de l'assemblée par le député Sillery, instrument du duc d'Orléans. Enfin ))resque toutes les nuits, les officiers de garde étaient troublés par des alarmes du dehors, et, par toutes ces considérations, ils étaient forcés, autant pour la sûreté de la famille royale que pour leur propre intérêt, à prendre des précautions. » I Noie du fjéiicial Lo/m/cllc.

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Telle est l'histoire, en quelque sorte officielle, du retour et de la première captivité de la famille royale. Il a été nécessaire d'insister sur plusieurs détails qui, d'ailleurs, ne sont pas sans intérêt, nonseulement pour mettre la vérité à la place de certaines exagérations royalistes , mais surtout alin de mettre en évidence la tactique adoptée par la presse des deux partis, ainsi que les dispositions de l'opinion publique, qui accepta avec confiance et accrédita les bruits les plus étranges. Soit parti pris de pousser à l'abdication du monarque, soit crainte de laisser place à un de ces sentiments de pitié que les cœurs français sont toujours si disposés à accueillir, tous les journaux patriotes semblent s'être donné le mot pour rendre la conduite de Louis XVI ou odieuse ou ridicule.

Voici comment débute Desmoulins : « A quoi tiennent les grands événements! A Sainte-Menehould, ce nom rappelle à notre Sancho Pança couronné les fameux pieds de cochon. 11 ne sera pas dit qu'il aura relayé à Sainte-Menehould sans avoir mangé sur les lieux des pieds de cochon. Il ne se souvient plus du proverbe : Plures occidit gula quàm gladius. Le délai de les apprêter lui fut fatal. y> {Révolutions de France.)

« Lors de son arrestation, Louis XVI a pleuré comme un enfant, en disant : « Me fera-t-on du mal? — Non, on vous fait prisonnier . — Bahlft a-t-il répondu d'un air hébété. Voilà l'homme qui occupait le premier trône du monde, et que de misérables journalistes, dignes aujourd'hui d'être promenés sur l'àne, tels que l'auteur de la Gazette de Paris, l'abbé Royou, le sieur Gautier, du Journal de la Cour et de la Ville, ne cessaient de vanter et de plaindre. Nos nobles fugitifs étaient partis sans payer un seul de leurs fournisseurs. Ce roi, le plus lionnête homme de son royaume, ce père du peuple, ce restaurateur de la liberté française, était la cause de la rareté du numéraire. On assure qu'ils ont payé le louis jusqu'à 5 livres. » {Annales pair iotiques, i25 juin.)

«Je l'ai vu, ce ci-devant roi, cette Antoinette, avec le dauphin, son louveteau ; j'ai vu cette bourbonnaise Elisabeth, et la petite madame Royale. Dieu! quel spectacle! Plus de cent cinquante mille hommes les escortaient.

« On a remarqué que, près de Pantin, le patriote Santerre, qui commandait son bataillon, a été reconnu par le roi, qui a voulu lui parler ; mais Santerre, le saluant, lui a dans l'instant tourné le dos. Le sieur Motlié a trouvé le moyen d'approcher de la voiture, et il a parlé à Louis XVI et à sa femme, tandis que la voiture marchait. Il leur faisait leur thème; mais comme cette conversation durait

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un peu de temps et devenait suspecte, les gardes nationales lui ont fait sentir que ce n'était pas là son poste.

« Monté sur son cheval blanc, il s'est mis alors à la tête de cette armée, counne pour se faire, aux yeux du peuple, un mérite de ramener Louis XVI dans la capitale, tandis qu'au lieu d'avoir contribué à son retour il a favorisé sa fuite. Braves citoyens, intrépides Français, que vous m'avez paru grands et dignes de la liberté!

« Le roi et la reine étaient dans la première voiture ; M.Barnave avait le dauphin entre ses jambes ; la reine paraissait agitée et affectait de pleurer; le roi, d'après le rapport des gardes nationales, qui, le long du chemin, parlaient aux citoyens qui bordaient la route, le roi s'était enivré lui-même à Pantin. Ce n'était pas une marche triomphale, c'était le convoi do la monarchie ! » [L'Orateur du Peuple, t. VI, p. 402.)

«'Combien les Capets devaient espérer en lisant cette affiche, portée au bout d'une pique, placardée dans le faubourg Saint-Antoine, et colportée dans tous les journaux : Quiconque applaudira le roi sera bâtonné ; quiconque l'insultera sera pendu. » [Révolutions de France, etc., n" LXXXIII.)

« Des spectateurs de tout rang, et en'grand nombre, ne manquèrent pas de se trouver sur le chemin, depuis Pantin jusqu'au pont tournant du jardin des Tuileries. Le poids de la chaleur ne rebuta personne, et l'on ne s'ennuya pas d'attendre. On s'étonnait d'avoir été si longtemps dupe de ce rustre couronné, dont les pièges avaient été aussi grossiers que la personne.

« Parmi les gardes nationales parisiennes à pied, on eût désiré un plus grand nombre de piques des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau ; elles auraient masqué la voiture beaucoup moins que les grands bonnets de peau d'ours; elles auraient rappelé d'une manière tranchante les fugitifs à leur devoir, et le triomphe eût été complet. Mais les grenadiers n'eurent pas la générosité de donner leur poste à des gens dont la présence était un reproche tacite du peu de surveillance, pour ne pas dire plus, des habillés de bleu de roi.

« La plupart de ces piques avaient un pain embroché dans le fer de la lance, comme pour faire entendre à Louis XVI que l'absence d'un roi ne cause point la famine. Si notre ci-devant avait la vue moins courte, il aurait pu lire cette inscription en tête d'un piquet de citoyens mal vêtus, mal armés, mais pénétrés des bons principes : Vive la nation! vive la loi!...

« C'était un spectacle imposant et magnilique, vu des Champs- Elysées, que ces vingt mille baïonnettes parsemées de lantes , es-

oô"! {.iV\N IT'.ll) ASSKMBLÉi: NATIONALE.

coi'latU avec gravité, à travers une population de trois cfiil mille individus, un roi caché dans le fond de son coche, et clierchant à se dérober aux regards de toute une multitude, dont il se promettait, trois jours auparavant, la conquête et l'esclavage.

«Un peu avant d'entrer dans la place de Louis le Vicieux, tous les glaives s'agitèrent dans les mains des gens achevai, en signe de fraternité.

« Le peuple a fait quelques mouvements attentatoires à la vie des trois postillons gardes du corps. Son instinct lui disait que le glfiive de la justice passerait sur leurs tètes sans les toucher.

« Les valets du château des Tuileries, postés aux fenêtres, se découvrirent du plus loin qu'ils aperçurent leur maître. La garde nationale, on les couchant en joue, leur enjoignit de se couvrir la tête, à l'instar des citoyens : ils n'attendirent pas une seconde injonction de cette nature. Les femmes de chambre et d'honneur de l'Autrichienne se mirent en devoir de battre des mains aussitôt qu'elles aperçurent leur maîtresse; la garde préposée réprima aussitôt ces élans de reconnaissance servile. » [Révolutioiw de Paris, n" Clli )

« Lorsque Louis XVI fut rentré dans son appartemetit aux Tuileries, il se jeta dans un fauteuil, en disant : «I! l'ait diablement chaud! « Puis : « .J'ai l'ait là un f.... voyage!... Enlin cela me tiottait depuis longtemps dans la cervelle... » Ensuite, regardant les ofliciers de la garde nationale présents : « Oh ! c'est une sottise (|ue j'ai faite, j'en conviens. Eh bien ! ne faut-il pas que je fasse aussi mes farces comme un autre?... Allons, qu'on m'apporte un poulet... » Un de ses valets de chambre paraît. «Ah ! te voilà, toi... et moi aussi, me voilà... » On apporte le poulet. Louis XVl boit et mange de bon appétit, comme il avait fait tout le long de la route; puis il va dormir. Antoinette montra plus de sensibilité : sa physionomie sombre, son silence farouche, peignaient les sentiments de rage et de désespoir qui dévoraient son âme; ses yeux de sang se fixent de toutes parts en lisant le calme et le mépris sur tous les visages. )) [Amudes ijatriotiques, 27 juin.)

« Tout le monde assurait que M. Barnave avait été gagné i)ar la reine, et que ce que le loi et la reine devaient dire avait été préparé par lui. » [L'Orateur du Peuple, t. YL p. i32.)

« On assure quf le roi a voulu domier hier (hn de juin) un ordre à un officier national, (jui lui a lépondu qu'il ne pouvait pointl'exéculer, parce qu'il était, lui roi, interdit de ses fonctions. Louis XM est entré alors dans la plus violente fureur; il a frappé un garde nutidual, et, ne se connaissant plus, il a vomi mille imprécations et

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;i brisé glaces, pendules et autres meubles. Tels étaient les accès de (lônience de Cliarles YI. » (L'Orateur du Peuple, t. VI, p. 452.)

A ce conte, Desmoulins ajoute : « Il s'est apaisé depuis, et on m'assure qu'il s'est tellement apprivoisé, qu'il va jusqu'à s'amuser de ses arrêts. Son plus grand plaisir est de se cacber sous le lit, et là. de se divertir de l'embarras de ses gardes, qui cberchentoù est le l'oi, quand tout à coup il sort brusquement le museau du sire de dessous la couverture, pour donner place à sa grosse joie et se livrer aux éclats d'un rire inextinguible. Il y a loin de ce jeu de cache, cache, Nicolas, au temps où sa femme jouait au âécampativos à Trianon... Je voudrais pouvoir croire à la bonbomie que suppose cette anecdote dans le ci-devant roi, mais je vois qu'elle ne suppose plus que l'imbécillité, quand je me rappelle une multitude de traits du susdit Capet; celui-ci, par exemple : Il rencontre un jour un paysan et son àne : « Combien veux -tu me vendre ton àne'.' — Dix écus. M Aussitôt Louis XVI prend un bâton, et frappe le pauvre Martin, jusqu'à ce qu'il ait eu le plaisir d'être bien sûr qu'il était assommé ; puis il fait donner vingt francs au paysan : celui-ci se récrie que son àne lui en a coûté trente ; le roi, honnête howme, ordonne qu'on le cbasse. Un des amusements du meilleur des rois était encore, quand à la cbasse il voyait un cbien dans les bras d'une femme, de le faire mettre à terre, puis de le tuer d'un coup de fusil; et les femmes de crier, et le roi de rire aux éclats. Je pournds citer cent traits pareils. C'est sans doute pour cela que l'Académie l'appelait Louis le Sévère, comme M. Lally l'avait appelé lé Hestaurateiir de la liberté, pour son babileté à péter en tenant sa cour, et de se tourner devant les femmes pour expulser le superflu de sa boisson. » [Révolutions de France, etc., n" LXXXIV.)

En même temps, on cbercliait à compromettre toute l'opposition l'ovHliste dans l'alTaire du voyage de Varennes, en disant ({u'elle en était instruite. Desmoulins, à cet égard, se distingua par ses méchancetés contre ses adversaires de la presse. Il allait recueillant des phrases qui, placées en face de l'événement, semblaient (pielquefois rannoncer. La phrase la plus remarquable ou qui prêtait le mieux à l'interprétai ion était celle-ci du Journal de la Cour et de la Ville du 21 juin : «Tous ceux cpii voudront être compris dans l'amnistie du prince de Condé peuvent se faire enregistrei' à notie buieau d'ici an mois d'août. Nous aurons 1,500 registres, pour la commodité du public; nous n'en excepterons que 130 individus, dont nous donnerons incessannnent le nom et le signalement. » Desmoulins, d'ailleurs, ne cessait d'attaquer Lafayette et de soutenir qu'il était iîistruit. Les feuilles royalistes prolitèrent de celte ouverture pour

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|)uiisser rupiiiion publique contre un homme [qui leur paraissait le plus dangereux ennemi de leur cause.

« Le départ du roi n'a été un secret que parce que ses ennemis, ceux qui semblaient avoir le plus d'intérêt de l'empêcher, ont affecté à dessein de l'ignorer. Ils avaient donc le projet, en faisant arrêter le roi à Textrémité de son royaume, en lui faisant traverser tous ses États dans l'appareil d'un criminel et d'un malfaiteur, d'avilir sa personne, de la rendre odieuse et méprisable pour les peuples, et de bâter, par cette infâme manœuvre, l'anéantissement de l'autorité royale et la chute de la monarchie. Un pareil raffinement de scélératesse est sans doute bien coupable ; voilà les hommes dont la nation devrait éclairer les démarches ; c'est à la découverte d'un si intàme complot qu'elle devrait uniquement s'attacher, et c'est contre ceux qui seraient convaincus d'y avoir trempé, qu'elle devrait solliciter la vengeance de la loi. » (^4)?;/ du Roi.)

— Cependant, dans les hautes régions de la politique, on se demandait ce qu'il y avait à faire dans des circonstances aussi embarrassantes et aussi graves.

11 y eut le lendemain même de l'arrivée du roi, le dimanche 26, chez M. de La Rochefoucauld, une réunion extra-parlementaire, mais fort nombreuse, des députés considérés comme les plus influents de l'assemblée nationale. La Rochefoucauld posa la question et ne dissimula pas son opinion, qui était républicaine. Cet avis fut vivement appuyé par Dupont de Nemours; mais la grande majorité se montra contraire à toute idée de ce genre. (.Voie trouvée dans les papiers du général Lafaijelte. Mém., t. III, p. 96.) 11 paraît que la question arriva à être formulée en ces termes : Fera-t-on au roi son procès ? la république sera-t-elle établie '/ Il y eut une discussion longue et très-vive. On n'était rien moins qu'unanime. «On s'aigrissait par la contradiction, et cette aigreur allait amener le triomphe <le l'opinion la plus violente. M. Lafayette prononça cette seule l)hrase : « Si vous tuez le roi, je vous préviens que le lendemain, la garde national^ et moi, nous proclamons le prince royal. » Il n'y eut plus ni chaleur, ni procès, ni république. » {Mém. de Lally- Tollendal au roi de Prusse.) Ainsi le résultat de la délibération fut de conserver la monarchie entre les mains de Louis X\l.

Cette réunion, ainsi que la décision qui y fut prise, furent ignorées du public ; les journaux n'en parlent pas ; mais elle fut conruie de Louis XVI, de ses ministres et de ses amis secrets. En conséquence, ils reprirent courage , et les liens que le voyage de Varennes avait rompus se rétabhrent. Quoique Louis XVI fiât réellement prisonnier aux Tuileries, on a vu qu'il pouvait recevoir de

BARNAVE. o3o

nombreuses visites. M. Lafayette nous a appris que longue était la liste des personnes auxquelles les portos du palais étaient ouvertes. Nul doute que par là, il n'y eût quelques communications entre le monarque et ses at'fidés. Nous en donnerons au reste les preuves dans un chapitre suivant.

Le voyage à Varennes avait assuré au roi un ami de plus dans l'assemblée nationale et un ami important, car c'était un des députés dont l'influence avait balancé, dans le côté gauche, celle de Mirabeau et soutenu celle des Lameth. On a vu que, depuis la mort de Mirabeau, la fraction de l'extrême gauche jdont Barnave, Duport et les frères Lameth étaient les chefs, s'était rapprochée des constitutionnels, et même de la cour, s''il faut en croire les mémoires royalistes. Lo voyage de Varennes fut Foccasion d'une alliance définitive. Mais laissons madame de Campan conter Thistoire de cette conquête.

« Dès le jour de mon arrivée (dans les premiers jours d'août) la reine me fit entrer dans son cabinet, pour me dire qu'elle aurait grand besoin de moi pour des relations qu'elle avait établies avec MM. Barnave, Duport et Alexandre Lameth. Elle m'apprit que M. J*** était son intermédiaire avec ces débris du parti constitutionnel, qui avaient de bonnes intentions malheureusement trop tardives, et me dit que Barnave était un homme digne d'inspirer de l'estime. Je fus étonnée d'entendre prononcer ce nom de Barnave avec tant de bienveillance. Quand j'avais quitté Paris, un grand nombre de personnes n'en parlaient qu'avec horreur. Je lui fis cftte remarque ; elle ne s'en étonna point, mais elle me dit qu'il était bien changé; que ce jeune homme, plein d'esprit et de sentiments nobles, était de cette classe distinguée par l'éducation, et seulement égarée par l'ambition que fait naître un mérite réel. « Un sentiment « d'orgueil que je ne saurais trop Idàmer dans un jeune homme du « tiers état, disait la reine en parlant do Barnave, lui a fait applau- « dir à tout ce qui aplanissait la route des honneurs et de la gloire « pour la classe dans laquelle il est né : si jamais la puissance re- « vient dans nos mains, le pardon de Barnave est d'avance écrit « dans nos cœurs. » La reine ajoutait qu'il n'en était pas de même h l'égard des nobles qui s'étaient jetés dans le parti de la révolution, eux qui obtenaient toutes les faveurs, et souvent au détriment dos gens d'un ordre inférieur, parmi lesquels se trouvaient les plus grands talents; enfin, (jue les nobles, nés pour être le rempart do la monarchie , étaient trop coupables d'avoir trahi sa cause, pour mériter leur pardon. La reme m'étonnait de plus en plus par lu chaleur avec laquelle ello justifiait l'opinion favorable qu'elle avait conçue de Barnave. .Mors ello me dit que sa conduite en route avait

SoG (JIIN 1791) ASSKMBLÉE iNATIONAl.K.

été parfaite, talidis tjiie la nulosse républicaiiif do Péliun avait été outrageante ; qu'il mangeait, buvait dans la berline du roi avec malpropreté, jetant les os de volaille par la poitière, au risque de les envoyer jusque sur le visage du roi ; liaussanl son verre, sans dire un mot, quand madame Élisabelli lui versait du vin, pour indiquer qu'il en avait assez; que ce ton offensant était calculé, puisque cet bomme avait reçu de l'éducation; que Barnave en avait été révolté. Pressé par la reine de prendre quel(]ue cliosc : « Madame, répondit Barnave, les députés de l'assemblée nationale, dans une circonstance aussi solennelle, ne doivent occuper Vos Majestés que de leur mission, et nullement de leurs besoins. » Enfin, ses respectueux égards, ses attentions délicates et toutes ses paroles avaient gagné non-seulement sa bienveillance, mais celle de madame Elisabeth.

« Le roi avait commencé à parler à Pétion sur la situation de la France et sur les motifs de sa conduite, qui étaient fondés sur la nécessité de donner au pouvoir exécutif une force nécessaire à son action pour le bien même de l'acte constitutionnel, puisque la France ne pouvait être république... « Pas encore, à la vérité, lui répondit Pétion, parce que les Français ne sont pas assez; mûrs pour cela. » Cette audacieuse et cruelle réponse imposa silence au roi, (jui le garda jusqu'à son arrivée à Paris. Pétion tenait dans ses genoux le petit dauphin ; il se plaisait à rouler dans ses doigts les beaux cheveux blonds de l'intéressant enfant; et, parlant avec action, il tirait ses boucles assez fort pour le faire crier... « Donnez-moi mon (( (ils, lui dit la reine; il est accoutumé à des soins, à des égards « qui le disposent peu à tant de familiarités. »

« Le chevalier de Dampierre avait été tué près de la voilure du roi en sortant de Varennes. Un pauvre curé de village, à quelques lieues de l'endroit où ce crime venait d'être connnis, eut l'imprudence de s'approclier pour parler au roi : les cannibales qui environnaient la voiture se jettent sur lui. « Tigres, leur cria Barnave, u avez-vous cessé d'être Français? Nation de braves, êtes-vous de- « venus un peuple d'assassins?... » Ces seules paroles sauvèrent d'une mort ctniaino le curé déjà terrassé. Barnave, en les prononçant, s'était jeté presque hors de la portière, et madame Elisabeth, touchée de ce noble élan, le retenait par son habit. La reine disait, en parlant de cet événement, que dans les moments des plus giaudes crises, lescontrastos bizarres la frappaient toujours ; et que, dans cette circonstance, la pieuse Elisabeth, retenant Barnave par|le pan'de son habit, lui avait paru la chose la plus surprenante. Ca déi^uté avait éprouvé un autre geuri' d'étonneniciit. Les dissertations de madame

PARTI RÉPUBLICAIN. o37

Èlisaljt'tli sur la sihialion de la France, son éloqiiciice (louce et persuasive, la iiohle siniplicilé avec laquelle elle eiilrelenait Barnave, sans s'écarter en rien de sa dignité, tout lui parut céleste dans cette divine princesse; et son cœur, disposé sans doute à de nobles sentiments, s'il n'eût pas suivi le chemin de l'erreur, fut soumis par la plus touchante admiration. La conduite des deux députés fit connaître à hi reine la séparation totale entre le parti républicain et le parti constitutionnel. Dans les auberges où elle descendait, elle eut (pielques entretiens particuliers avec Barnave. Celui-ci parla beaucoup des l'autes des royalistes dans la révolution, et dit qu'il avait trouvé les inlérêts de la cour si faiblement, si mal défendus, qu'il avait été tenté plusieurs fois d'aller lui otîrir un athlète courageux qui connût l'esprit du siècle et celui de la nation. La reine lui demanda quels auraient été les moyens qu'il lui aurait conseillé d'employer. — « La popularité, madame. — Et conunent pouvais-je en « avoir? repartit Sa Majesté; elle m'était enlevée. — Ah! madame, « il vous était bien plus facile à vous de la conquérir qu'à moi de <( l'obtenir. » Cette assertion fournirait matière à commentaire; je me borne à rapporter ce curieux entretien. » [Mémoires de madame de Campan, t. II, p. ISO et suiv.)

Grâce à cette acquisition, grâce à ceux que Talon appelle les Ijensionnaires de l'assemblée, grâce au parti pris par les constitutionnels et surtout à l'attachement de la constituante à son propre ouvrage, ainsi qu'à l'embarras, et presque au ridicule qui s'attachait à l'idée que la même assemblée fit une nouvelle constitution, le voyage de Varennes, malgré les apparences, avait amélioré la position de Louis XVI vis-à-vis de l'assemblée nationale. Mais il n'en était pas de même dans le public. Celui-ci ne comprend pas en général les partis mitoyens; il se range habituellement du côté des opinions nettes et tranchées. C'est ce qu'il fit en cette circonstance Aussi le parti républicain gagnait chaque jour.

Brissot résumait ainsi la position: « On propose six partis, dit-il : 1" abolir la royauté, et y substituer le gouvernement républicain; 2" faire juger le roi et la question de la royauté [)ar la nation; 5" faire juger le roi par la cour nationale; i" avoir son abdication; ri" l'interdire et avoir un régent; 6" le laisser sur le trône, en lui donnant un conseil électif. Tout Français qui n'examinera pas ces (|uestions avec la plus grande attention n'est pas digne d'être libre.

(< La première opinion qui a été présentée an [iid)lic est tran-

rliante. — Plus de roi, soijons républicains. — Tel a été le cri du

l'alais-lloyal, de quelques sociétés, de (juelques écrivains; mais leur

eiillidusiasme po'ir le uouvernemeiil rt'publicaiii n'.i pas t'ait, hors du

lOMi: \. i'.»

358 (juin 1791) assemblée nationale.

Palais-Royal, tant de prosélytes qu'on pouvait l'attendre. Les jacobins n'ont reçu qu'avec iniprobation une députation du club des cordeliers, qui venait leur présenter cette idée. Il semblait que ce fût un blaspbènie à leurs yeux. Celte répugnance pour le nom d'un état où l'on est parait bien singulière aux yeux du pbilosopbe! Cette singularité n'est que le IVuit d'un secret calcul. » [P al liote français, 25 juin.)

« Il n'y a plus à délibérer, disait le journal de l'abbé Fauchet; le peuple libre et souverain s'est couvert en regardant avec mépris le ci-devant roi. Voilà enfin un plébiscite, et la répLil)lii|ue est sanctionnée !

« Que les quatre-vingt-trois départements se conl'édèrent et déclarent qu'ils ne veulent ni tyrans, ni monarques, ni protecteurs, ni régents, qui sont des ombres de roi aussi funestes à la cliose publique que l'ombre du bohon upas, qui est moitelle. En nommant un régent, la guerre civile s'allume, et l'on condiatti'a bien plutôt pour un maître de son choix que pour la liberté. » [Huuche de fer.)

Cependant, personne ne semblait penser au seul prince de la famille des Bourbons qui eût donné des gages au nouvel ordre de choses. Les contemporains ont sans doute beaucoup exagéré l'influence du duc d'Orléans sur les premiers mouvemenîs de la révolution; mais, quoi qu'il en soit de la véiité à cet égaid, il avait été assez mêlé à ces mouvements pour avoir attiré, d'une manière particulière, les yeux sur sa personne. Les accusations dont il avait été l'objet suffisaient pour le désigner à l'attenlion publique. Néanmoins elle le laissa complètement de côté. Était-ce une conséquence de sa détestable léputation, sous le rappoit des mœurs? était-ce préoccupation d'une politique plus décisive et plus radicale? 11 est difficile de le dire; mais c'est au moins la preuve que son parti était bien petit, bien faible et bien incapable de jouer ce rôle important que lui attribuent à tous moments les contemporains.

Les tentatives qu'on fit en sa faveur, au moment où nous sommes, passèrent presque inaperçues. Laclos fit un discours aux Jacobins, où il parla du duc d'Orléans. Le prince, lui-même, se montra assidu aux séances du club, à celles de sa section et même au corps de garde. Ferrières nous apprend qu'un journaliste obscui', nommé Perlet, le proposa pour la régence, et que Danjou désigna le duc d'Orléans pour remplacer Louis XVI. Toutes ces tentatives ne firent aucune sensation. Ce fut, selon les contemporains, poui' mettre lin à cette indilTérence, pour rappeler l'attention sur sa ])ersonne, qu'il se décida à une démarrlic publifine. Il adivssa au jdurnal l'Assemblée

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nationale, la lettre suivante, qui fut répétée par pres(iue toute la presse.

« Ayant lu, monsieur, dans votre journal, n° DGLXXXIX, votre opinion sur les mesures à prendre, d'après le retour du roi, et tout ce que vous a dicté sur mon compte votre justice et votre impartialité, je dois vous répéter ce que j'ai déclaré publiquement, dès le 21 et le 22 de ce mois, à plusieurs membres de l'assemblée nationale, que je suis prêt à servir ma patrie sur terre, sur mer, dans la carrière diplomatique, en un mot, dans tous les postes qui n'exigeront que du zèle et un dévouement sans bornes au bien public ; mais que, s'il est question de régence, je renonce dans ce moment, et pour toujours, aux droits que la constitution m'y donne. J'oserai dire qu'après avoir fait tant de sacrifices à l'intérêt du peuple et à la cause de la liberté, il ne m'est plus permis de sortir de la classe de simple citoyen oij je ne me suis placé qu'avec la ferme résolution d'y rester toujours, et que Vambition serait en moi une inconséquence inexcusable. Ce n'est point pour imposer silence à mes détracteurs que je fais cette déclaration ; je sais trop que mon zèle pour la liberté nationale, pour l'égalité qui en est le fondement, alimenterait toujours leur haine contre moi; je dédaigne leurs calomnies : ma conduite en prouvera constannnent la noirceur et l'absurdité ; mais j'ai dû déclarer dans cette occasion mes sentiments et mes résolutions irrévocables, afm que l'opinion publique ne s'appuie pas sur une fausse base dans ses calculs et ses combinaisons, relativement aux nouvelles mesures que l'on pourrait être forcé de prendre.

« Ce 2() juin 1701. Signé : L. P. d'Orléans. »

Il est à remaripier d'ailleurs qu'au moment où cette lettre fut écrite, il n'y avait plus aucun danger à courir de la part de Louis XVI : le roi était prisonnier. C'est une remarque que ne manquèrent pas de faire les ennemis du duc d'Orléans. La même remarque est applicable à une démarche analogue du duc de Chartres, son fils (aujourd'hui Louis-Philippe). Le serment que l'on va lire fut écrit et signé à une époque où tout paraissait terminé. Voici cette pièce :

« Je jure d'employer les armes remises en mes mains à la défense de la patrie et à maintenir, contre tous ses ennemis du dedans et du dehors, la constitution décrétée par l'assemblée nationale, de mourir plutôt que de souffrir l'invasion du territoire français parles troupes étrangères, et de n'obéir qu'aux ordres qui seront donnés en conséquence des décrets de l'assemblée nationale. » Ce ."juillet 1791. Signé :P. Chartres, colonel du quatorzième régiment de dragons. {Pièce autographe communiquée.)

r>iO JlIN 17UJ) Ai-St.MltLKi: XATION.VLi:.

— Pendant que les membres influents de rassemblée nationale se réunissaient, comme nous l'avons vu, pour décider de la marche qu'ils suivraient à l'égard du roi, et que la presse révolutionnaire débattait les opinions les plus radicales, le club des Jacobins s'occupait de la même question. Il y eut deux séances solennelles le dimanche 26 et le lundi 27. Toutes les précautions avaient été prises pour qu'il ne s'introduisît pas d'étrangers dans la société. Ou avait décidé la veille que chacun serait tenu de porter sa carte d'admission sur la poitrine ou attachée à la boutonnière.

Séance des Jacobins du 26. — On commença par lire une adresse delà société de Marseille au peuple français. En voici les piincipaux passages :

« Fiançais, hommes vraiment libres des quatre-vingt-trois départements, vos frères et amis les Marseillais vous invitent à rendre hommage à Robespierre, ce digne représentant de la nation, cet apôtre de la liberté nationale. Reconnaissez avec lui l'attentat énorme commis contre vos droits. Il est cette sentinelle vigilante que rien n'a pu surprendre, cet unique émule du Romain Fabrice, dont le despote Pyrrhus louait les vertus par ces mots célèbres : Il est plus facile de détourner le soleil dans sa course, que d'écarter Fabrice de la voie de l'honneur.

« Sachez, Français, que vos frères de Marseille ont juré de veiller à la conservation précieuse de ces hommes rares, que la capitale a l'heureux avantage de posséder dans son sein, et dont les iioiidjreux essaims des noirs, des impartiaux, méditent la perte, si, par une constance fière, vous n'arrêtez les projets ambitieux de ces prétendus zélés qui se sont coalisés pour éterniser leur pouvoir. Répondeznous de la vie, des jours de Robespierre et de Danton ; que vos corps leur servent de rempart. Fixez surtout vos regards autour du ftmteuil constitutionnel que quelques traîtres à la patrie veulent ériger en trône.. Des Marseillais, à la moindre lueur de danger, voleront auprès de vous, pour vous servir de leurs bras, et, suivis des excellents patriotes des départements, il iront dans la capitale arracher le masque aux hypocrites, et placer lu vérité sur le fauteuil national entre Robespierre (?t Danton. »

Barnave monte ensuite à la tribune et fait le récit du retour de la famille royale. — Toute la séance fut occupée par les détails de ce récit.

Séance des Jacdnns du lundi 27. — Elle commence par un discours de Girey-Dupré. Cet orateur pose en ces termes la question qui préoccupait déjà tout le monde : « Pouvons et devons-nous ju-

QUliSTlON DE LA DÉCHÉANCK. ô-il

ger le roi?» Son argumentation est surtout passionnée ;^il rappelle le sort de Charles 1*^', et conelut en demandant que Louis de Bourbon soit dépouillé provisoirement de toutes fonctions royales, jusqu'à ce que son procès lui ait été fait et parfait par-devant un haut jury, qui s'assemblera au plus tard au 30 août prochain. (On demande l'impression.)

Une voix. « .l'observe à la société qu'elle a pris rarrêté de ne rien délibérer qu'en présence des membres de l'assemblée nationale. »

Une autre voix. « Si cet arrêté existe, il est indigne de la liberté de cette assemblée. Je demande qu'il soit ôté de ses registres ; car enfin les membres de l'assemblée nationale, en fût-ce même le président, n'ont et ne veulent avoir ici d'autre avantage que celui de la raison. »

(Après de longues discussions, un membre propose pour amendement de retrancher du discours la phrase qui a trait h Charles I*"".) M. Antoine. « Un descendant de cette longue suite de tyrans sous lesquels la France fut asservie et malheureuse pendant tant de siècles ; cet homme dont la faiblesse avait comblé la mesure de nos maux ; cet homme que l'empire des circonstances avait replacé constitutionnellemont sur le trône ; Louis XVI, à la faveur des ténèbres, s'échappe et fuit le trône de ses ancêtres. Parjure, il a violé le serment solennel prêté par lui, le l juillet, à la face de toute la France; perfide, il a fait semblant d'aller de lui-même au-dovant de la constitution qu'il abhorre ; cruel, il a exposé son peuple et ses plus zélés défenseurs au meurtre et aune guerre intestine; lâche, il,a fui : le patriotisme l'a arrêté dans sa fuite, et c'est dans ce moment que nous avons à délibérer.

« Tous les Français ont juré à l'instant d'être eux-mêmes les restaurateurs de la liberté. Ils ont reconnu qu'un roi pouvait fuir sans qu'elle soufl"rît de ses atteintes.

« Louis XVI a fui avec sa femme, autrefois l'idole, aujourd'hui l'horreur de la nation. Les intrigants se coalisent, les ignorants craignent, et le peuple, pressé entre ces divers sentiments, attend avec impatience ce (jui doit en ai-river.

« J'attirerai, s'il le faut, sur ma tète la calonmie, la haine et la persécution; mais dussé-je mourir, je ne peux taire la vérité. Louis XVI doit-il conserver l'exercice du pouvoir exécutif? Si l'on se détermine pour la négative, à qui doit passer ce pouvoir? Si l'on s'arrête à l'affirmative, lui donnera-t-on un conseil?

« Si un fonctionnaire public quelconque abandonnait le poste qu'on lui aurait confié, que croirait-on devoir à ce fonctionnaire? La destitution ne serait-elle pas la plus douce punition qu'on de-

342 (juin 1791) ASSEMBLÉE NATIONALE.

vrail infliger à sa lâcheté? Après s'être uni aux Français dans la fédération, après être venu trois fois dans l'assemblée nationale protester de son attachement à la constitution, après avoir fait écrire en son nom une lettre que ne désavouerait pas le plus ardent défenseur de la constitution, Louis XVI fuit mécontent de son peu de pouvoir; il attend des armes sans doute le changement de cette constitution qu'il a juré de maintenir.

« Louis XVI, en partant, a déclaré la guerre à la constitution ; son manifeste en est la preuve.

« Un fonctionnaire public quelconque, mais surtout un fonctionnaire héréditaire, un roi, pour être utile à la nation, doit être entouré du respect et de la confiance : or, le respect et la confiance doivent être à jamais perdus pour lui. Il a lu le mépris dans les yeux de huit cent mille Français, et depuis huit jours tous les courriers lui apportent des déparlements des certificats de honte. (On applaudit.)

« Le roi des Français ne peut être un homme déshonoré ; d'ailleurs tous ses projets vous forcent de vous assurer de sa personne, ne pouvant vous assurer de sa foi. 11 est prisonnier, il le sera toujours, car vous savez que le premier moment de sa liberté serait celui de sa fuite. Or, je vous le demande, un prisonnier peut-il être le chef du pouvoir exécutif d'un grand empire?

« On vous a proposé d'achever la constitution, de la lui présenter ensuite tout entière, et de lui laisser à cette époque le choix de l'accepter ou de la rejeter. Qui pourrait nier que tous les rois ne soient encroûtés du préjugé qui leur fait croire que les trônes sont leur héritage et les peuples leur propriété, que rien ne peut les en déposséder. Eh bien ! Louis XVI a menti, il mentirait encore, et tous les despotes applaudiraient à son mensonge. Mais pourquoi s'appesantir sur leurs crimes, puisque hors d'une constitution libre, il n'y a, il ne peut y avoir que des tyrans ?

« L'assemblée nationale doit donc le destituer, et, après sa destitution, il doit être gardé. On vous fait craindre que cette démarche ne vous attire une guerre de la part des despotes; que vous importe? S'ils la croient nécessaire à leurs intérêts, quelle que soit votre conduite, vous ne l'éviterez pas; et alors votre défense en serait-elle plus sûre pour avoir à votre tête un roi parjure, un roi votre ennemi déclaré? Jurez d'abord que vous voulez être libres, et ensuite ne craignez rien; soyez les maîtres ; et quand vous aurez fait ce que vous ilevez à votre gloire et à votre sûreté, songez ensuite à ce que vous pourrez pour votre roi paijure.

« L'inviolabilité défend qu'on lui fasse subjir aucun supplice : je

conçois les sopliismes au moyen desquels on peut chercher à obscurcir cette vérité ; mais rien ne peut la détruire ; et vous, Français, n'enviez pas à cet égard le sort d'une nation voisine.

« Je ne parlerai pas du sort que Ton doit réserver à l'épouse criminelle sans doute, mais infortunée, de ce monarque. Nous les avons en notre puissance, et dès lors tout désir de vengeance doit s'éteindre dans nos cœurs. Mais qu'ils doivent être humiliés, ces nobles, ces anciens courtisans, qui nous ont répondu du zèle, du patriotisme et de la conduite de l'infâme Bouille ! Qui donc les cautionnera eux-mêmes maintenant? Ne doivent-ils pas craindre que le sang des soldats de Cliàteauvieux ne retombe sur leurs têtes coupables?

« La couronne étant ôtée à Louis XVI, ù qui doit-elle être dévolue? Le dauphin, suppléant constitutionnel du roi, est appelé naturellement à ce trône avec un régent.

« Mais qui aura cette régence ! L'absence, la conduite coupable des deux frères du roi, les en éloignent. M. de Gondé, sur nos frontières les armes à la main, ne peut être appelé. M. d'Orléans l'accepterait-il ? M. de Gonti serait-il propre ou disposé à la remplir? »

Une voix forte. «Non. »

M. Antoine. « Peu importe au reste qui soit régent ; il suffit qu'il y en ait un, et peut-être même que, s'il était pris hors de la famille de Louis XVI, celui (]ui en serait investi serait mieux disposé à remettre à son pupille la couronne à laquelle il ne pourrait avoir aucune prétentiun pour lui-même.

« L'autre [jarti serait de conserver la couronne à Louis XVI, en lui donnant un conseil de régence. Je crois avoir démontré qu'il y avait impossibilité morale, honte pour la France de réintégrer le roi. Voyez si le conseil de régence remédiera à ces défauts.

« Si l'on donne au roi un conseil de régence, ce conseil sera composé de nobles et de gens riches qui sauront bien se faire élire par les déparlements et l'assemblée nationale, ce qui serait vérital)lement élire un conseil de fripons dirigés par un roi. Réunissons tous nos efforts pour éviter à notre patrie une telle honte ; rallionsnous autour de notre constitution ; examinons-en les défauts pour les en effacer légalement; ayons un dauphin, ayons un régent, ayons un l'oi enfin, puisque pour quelque temps encore nous avons besoin qu'une seule tôle, par sa hauteur, abaisse celle des ambitieux.

(i Où sont-ils, ces grands hommes qui remplissent les admini-

5ii JLl.N IT'JJ) ASSKMBLÉK .\A TlONALt.

strations, lc> comités, qui ont déserté celte tribune, depuis qu'ils ont vu que leurs discours n'étaient plus des oracles, de[iuis que vous avez senti qu'il vous i'allait des choses et non des mots, qui ont reparu un moment lorsqu'ils ont senti qu'il était prudent de chercher un asile dans le sein des Amis de la Constitution? » (On applaudit.)

(M. Charles Lanieth veut parler poiu- une motion d'ordie, le tumulte empêche qu'on l'entende, il insiste ; le président veut consulter l'assemblée.)

3/. Biauzat. « 11 y a une règle établie dans toutes les sociétés; le président doit la maintenu' : c'est que toutes les fois qu'il se fait une motion d'oidre, le membre qui la fait doit avoir la parole. «

M. Charles Lamoih. « Je n'abuserai pas longtemps de la faveur et de l'indulgence que me témoigne l'assemblée ; mais j'observerai (ju'il y a dans le discours de ]SI. Antoine des inculpations qui dans ce moment-ci n'ont pas le caractère de franchise qui convient à ime société d'amis. (On applaudit.) Ce n'est pas que je me sois reconnu aux inculpations souvent odieuses qui se trouvent dans ce discours. (Brouhaha.)

« Il y a dans cette opinion un seul objet qui ne peut convenir ni à moi, ni à un ami que j'estime autant que je le chéris. On dit qu'on est venu chercher un abri dans cette société ; c'est à la fois calomnier les personnes vers qui cette phrase est dirigée et le peuple. Je prie M. Antoine de vouloir bien nommer les personnes qu'il entend désigner. » (Quelques applaudissements; nmrmures e.vcessifs. On invoque de toutes parts l'ordre du jour; la société demande à y passer. M. Lameth sort de l'assemblée : quelques personnes applaudissent.)

M. Biauzat. « Ces applaudissements sont infâmes ; je demande la parole pour une motion d'ordre. Il s'agit d'e.xaminer à présent quel parti nous avons à prendre sur la fuite du roi. Je demande que M. Antoine veuille bien se renfermer dans la discussion de cet objet sans s'adresser au.v personnes. Les circonstances qui peuvent avoir éloigné de nous pendant un tem|is quelques-uns de nos collègues ne sont point l'olijet de la discussion. »

(M. Charles Lameth rentre dans l'assemblée ; il est couvert d'applaudissemenls. On demande la continuation de l'ordre du jour.)

.1/. Biauzal. « Et moi aussi, je la demande; mais (ju'i! ne soit (|U('stinn que de cela. «

M. Antovie. a J'ai cru de mon devoir de vous dénoncer une coalition qui n'est que tiop évidente entre les nobles et les militaires; je déclare que personne n'est plus riisposé (pie nmi à excepter de

DÉl'AKTEMEMS. 7tV.)

cL'tl.e cuiililiuii M. Lanielh et le généreux colonel qui, dans votre dernière séance, a déclaré qu'il marclierait à rennenii comme simple soldat, si l'on croyait que sa place pût être mieux remi»lie. »

M. Rœdcrer. « Avant que M. Antoine descende de la tribune, je lui demanderai la permission de lui faire deux questions qui n'auront aucun trait aux personnes. »

M. Antoine. « Je connais aussi le patriotisme du préopinant. »

Plusieurs voix. Au fait, la conclusion.

M. Antoine. « Méfiez-vous de la coalition des nobles et des militaires : pourquoi ne viennent-ils pas ici nous échauffer de leur patriotisme, ou plutôt y puiser des lumières et y prendre des leçons d'égalité? Voyez ce qu'ils ont fait; voyez leur fureur depuis qu'ils ont perdu l'espoir de se faire continuer dans leur législature. Songez <|ue de tous les maux, celui de l'oligarchie est le pire; méprisons (jui nous menace de la division, car la division est absolument nécessaire entre les intrigants et les vrais amis de la liberté ; et surtout ne désespérons pas de la patrie. » (On applaudit.)

— M. le président annonce que le résultat du scrutin a donné pour président M. Bouche, et pour secrétaires, MM. Antoine, Billecoque, Laclos, René neveu et Bourdon.

Chap. IV. — Effet (ie la nouvelle du 21 juin dans les départements. — Joies et imprudences de la noblesse. — Armement général des villes et des campagnes. — La France tout entière est sur le pied de l'attente.

On n'aurait qu'une idée très-incomplète des conséquences du voyage de Varennes sur l'opinion publique en France, si l'on ne tenait compte que de ce qui se passa à Paris et des quelques adresses lues dans les séances de l'assemblée et des clubs. Quoique nous ne possédions (|ue des renseignements très-incomplets sur les (It'partements, il parait évident, d'après ce que nous savons sur (|uclques points, que l'effet de la fuite du roi fut analogue à celui (jue devaient produire, trente-neuf ans après, les ordonnances de Charles X en juillet 1830. Partout, la conduite de Louis XVI fut considérée par le peuple comme une abdication de la royauté, comme une trahison qui rendait désormais le monarque indigne de la contiance de la nation; tandis que la noblesse, dispersée dans les provinces, la considérait comme un retour à l'ancien régime, et presque comme une résurrection de ses privilèges. Il résulta de cette double opinion, si opposée, (jue partout le peuple se resserra autour des magistrats qu'il avait élus, qu'il releva avec vigueur l'étendard de la révolution, qu'il se prépara, en un mot, comme à Paris, con-

346 (juin 179J) asskmblék nationale.

tre toutes les éventualités, mais que, de plus qu'à Paris, il se rua avec violence sur les gentilshommes imprudents dont les démarches ou la joie provoquaient sa colère.

D'abord, dans les districts et les départements placés aux environs de Varennes, le mouvement qui avait commencé dans cette petite ville rayonna avec une extrême rapidité daus tous les environs. Toutes les campagnes se soulevèrent et prirent les armes, et pendant plusieurs jours de suite, des bandes de gardes nationaux se mirent en marche, les unes occupant les passages, les autres accourant vers le lieu oi^i le roi avait été arrêté ou sur sa route. Ce n'était pas un petit embarras pour l'administration obligée de nourrir, de loger, de dissiper ces rassemblements et surtout de calmer l'effervescence générale.

Les royalistes montrèrent des dispositions non moins unanimes et non moins insurrectionnelles. Dans presque toute la France, dit P'errières, les nobles et les prêtres se conduisirent avec plus d'imprudence peut-être que la cour. A la première nouvelle, tous crurent la contre-révolution faite. Ils s'abandonnèrent à des transports qui leur coûtèrent cher dans la suite. Les uns formèrent des rassemblements dans leurs châteaux; les autres, sans attendre des détails ultérieurs, se mirent en chemin pour rejoindre le roi. Plus de trois cents gentilshommes bretons et bas-poitevins tentèrent de s'embarquer aux Sables-d'Olonne. Ils furent contraints de se réfugier dans les bois, où la plupart périrent misérablement. Un grand nombre d'ofliciers quittèrent leur corps. {Méni., tome II, page 577.) Tel est le tableau général tracé par un contemporain. Nous allons voir, d'après les renseignements que nous avons pu réunir, qu'il n'est point exagéré.

Dans les grandes villes, le premier effet de la nouvelle fut de mettre la garde nationale sur pied ; dans quelques-unes, comme à Troyes, par exem[)le, où cette institution était tombée, elle reprit à l'instant la vie. Partout les divisions furent effacées devant le danger public; la plus parfaite unanimité s'établit entre les corps, les magistrats et les sociétés des Amis de la Constitution. L'esprit des proclamations fut le même. Là où il y avait des garnisons, on invita les officiers à renouveler leur serment. Comme la troupe était acquise à la constitution, on n'éprouva de résistance nulle part; les officiers se soumirent de bonne grâce et par conviction, ou bien prirent la fuite sans attendre les résultats d'une opposition inutile. Le mouvement était irrésistible. A Tours, M. de Suffren, le colonel du 25" régiment qui y était en garnison, fut arrêté dans sa fuite, et la municipalité eut beaucoup de peine à le dérober à la

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