DÉPARTEMENTS
colère du peuple. A Lille, le peuple voulut que les clefs de la ville fussent déposées à la municipalité; on lui obéit. A Sedan, peuple et garnison prirent la pioche et se mirent à travailler aux fortifications. A Beauvais, une compagnie de gardes du corps, qui y était en garnison, remit ses armes. Dans tous les grands centres, en un mot, la population montra un ensemble remarquable, et les régiments, des dispositions révolutionnaires, sur lesquelles sans doute la cour, dans ses projets, était loin d'avoir compté. Dans beaucoup de villes, ces mouvements furent comme une sorte de fête; les prestations de serment des troupes furent des cérémonies publiques ; les soldats furent en quelque sorte enlevés par les citoyens, conduits dans les sociétés populaires ou dans des réunions moins .sérieuses. A Tours, on fit une illumination générale.
En Bretagne, dans les villes, le mouvement l'ut d'autant plus déterminé, le zèle d'autant plus vit, que l'on craignait la noblesse, qui, malgré l'émigration, était encore nombreuse, et que surtout on redoutait les campagnes que l'exécution de la constitutiou civile du clergé avait profondément remuées et presque complètement détachées delà cause révolutionnaire. A Rennes, à Nantes, à Vamies, à Lorient, à Brest, à Quimper, les administrations des départements, des municipalités et des districts se mirent en permanence, et A'eillèrent aussi bien de nuit que de jour.
C'était le général Dumouriez qui conunandait à Nantes; il se rendit, avec ses aides de camp (le 22 juin; au comité de toutes les administrations. Il déposa, entre les mains du président, sa croix de Saint-Louis, et déclara qu'il ne la reprendrait qu'après avoir prêté serment à la nation et à la loi. Après lui, se présentèrent MM. de Champagne et de Lezey, commandants du château et des troupes, à la tète de leurs corps d'officiers ; ils déposèrent sur le bureau une déclaration ainsi conçue : « Lorsque nous avons prêté le serment à la nation, à la loi et au roi, nous ne l'avons prêté au roi que subordonnément à la nation et à la loi. Le loi, auquel nous avons prêté le serment, est le roi reconnu par la nation et autant qu'il est fidèle à la loi. Du moment qu'il abandonne la nation, nous ne connaissons plus que la nation elle-même, les lois qu'elle a consenties et le roi qu'elle reconnaîtra. » Après la lecture de cette déclaration, tous ces officiers prononcèrent un serment dont voici quelques phrases : « Je promets, sur mon honneur, d'être fidèle à la nation et à la loi... consentant, si je manque à cet engagement, à être regardé comme un homme infâme, indigne de porter les armes et d'être compté au nombre des citoyens franç;iis. » Les corps administratifs de la vilh' df Nantes ne restèrcnl jias on arrière; ils
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rédigèrent une proclamation qui commençait par ces mots : « Citoyens, le roi est parti; mais le véritable souverain, la nation reste, et les Français, dignes de la liberté, sont plus que jamais maîtres de leur sort. . . »
Le zèle des Nantais fut presque aussitôt mis à l'épreuve. La garde nationale fut obligée de se mettre en campagne, pour attaquer et réprimer les tentatives insurrectionnelles de quelques cbàtelains du voisinage. Un rassendîlement de six cents royalistes, aux environs de Macbecoul, sous les ordres de M. de la Lezardière, fut aussi obligé de se disperser. En même temps, dans la ville, on faisait des visites domiciliaires et Ton mettait un embargo sur les bâtiments anglais qui se trouvaient dans le port. On proposait d'imposer exliaordinairement les ennemis de la constitution, de bannir les prêtres réfractaires, de réunir dans la ville tous les suspects, etc. On allait à Nantes beaucoup plus vite et beaucoup plus loin qu'à Paris.
Les autres villes de la Bretagne manifestèrent à peu près les mêmes dispositions. Lorient et Maleslroit se distinguèrent entre toutes. Elles firent chacune leurs petites expéditions militaires et quelques arrestations. {DuchdteU/er, Hiit. de la Rérolut: en Bref. tome II, cbap. i.)
Aux environs de Lyon, ce ne fut pas l'espiit royaliste que les villes eurent à réprimer, ce fut le mouvement révolutitmnaire des campagnes. Tous les hommes dont les opinions étaient suspectes, et à plus forte raison ceux qui faisaient parade de leurs sentiments aristocratiques, furent tout d'un coup menacés et pour ainsi dire en même temps. Plusieurs chfdeaux furent attaqués, visités et fouillés ; on enlevait ios armes et la poudre qu'on y trouvait; quelquefois on arrêtait les propriétaires. Au château de Poleyinieux, on avait fêlé la fuite du roi, comme un herireux événement, et à celte occasion, on avait tiré de i^etits canons qui ornaient les créneaux. Aussitôt un rassemblenrent se forme, il grossit; on veut visiter la petite forteresse. M. Guillin, le propriétaire, s"y refuse, et tire, dit-on, un coup de pistolet sur les parlementaires. Alors la fusillade s'engage, le tocsin sonne, et la garde nationale avertie accourt ; mais elle trouve le château en teu , et le châtelain, mortellement blessé, tomba mort dans ses rangs. Sa femme et ses filles furent respectées et sauvées. [Hist. de Lyon, par J. Morin, tome I, par 430.).
Ainsi, paitout, sans avis et sans ordre, le peuple s'arma et se plaça sur le pied d'observation. Partout, les autorités agirent avec une simullanéili' et \m eirsemble qui semblaient dépendre d'une ini|in'--i(iu uiiiipir. Tnut cri;! f'il l'onviaLie des in'dfdndi's (•(invic-
MONSIEUR NOMMÉ RÉGENT. ÔiO
twins révolutionnaires qui animaient les masses. La pensée était la même ; les actes furent semblables connne la pensée.
Chap. V. — Arrivée de Monsieur et du comte d'Artois à Bruxelles. — Effet de l'événement de Varennes sur les émigrés réunis dans cette ville. — Discours de Monsieur aux émigrés. — Le roi nomme Monsieur lieutenant général du royaume.
Nous avons vu que Monsieur (plus tard Louis XVIII) était parti de Paris la même nuit que le roi. Ayant pris moins de précautions, il fut plus heureux. H traversa la frontière et s'arrêta quelque temps à Mons, attendant les nouvelles qui devaient suivre la démarche du roi. lustruit du tatal résultat, il partit pour Bruxelles, où il arriva le 2S juin. Le comte d'Artois ne tarda pas à l'y rejoindre avec ]\I. de Galonné.
« Cependant, la nouvelle de l'évasion du roi avait répandu une joie folle à Bruxelles; le cœur des émigrés s'était ouvert aux plus flatteuses espérances; ils ne doutaient pas que Paris ne fùl inondé de saufi ; que la tète de Lafayette n'eût été promenée dans les rues au bout d'une pique. On se télicilait, on s'embrassait, on disposail des places du ministère; c'était un véritable délire. On prépara des fêtes dans l'attente du courrier qui devait annoncer que Louis XVf venait de franchir heureusement les frontières. Mais, lorsqu'après de vives inquiétudes, on apprit que ce prince était ramené dans la capitale, l'accablement du désespoir succéda à l'ivresse de la joie. M. le comte d'Artois, qui était accouru des environs de Mayence, ne trouva que Monsieur, encore tout étourdi de l'arrestation du roi.
« Les nobles retirés en Brabant se rendirent à Bruxelles. Monsieur les convoqua quelques jours avant de quitter cette ville, et leur tint ce discours : « Messieurs, j'ai cru devoir vous assembler avant mon départ, pour vous niarquer ma l'cconnaissance des sentiments f[ue lii noblesse française n'a cessé de me témoigner deiuiis mou aiiivée. .l'ai voulu aussi vous recommander l'union qui seule fait notre forci;, et surtout l'obéissance et le respect au gouvernement du pays, dont nous vous donnerons nous même l'exemple. Tous les fienlilsbommes français sont sans doute égaux par leniopinion ; iiuiis il est iinpossildi; qu'une si grande réunion reste sans chefs. Nous vous en proposons six : MM. les ducs d'Usez, de Villequier, les marquis de Laipieille, de Frondeville, de Robin et de Jaucouit : nous vous demandons delà déférence pour eux. Ces messieurs seront chargés de corri'spondre av(îc nous et le gouvernement; ils vous feront pai'venii nos avi^ Vos oi'dres! s'écria-t-on). TU mi; v. .'')(I
5S0 (juin 1791) ASSEMBLÉE NATIONALE.
Nos ordres, puisque vous le voulez, continua Monsieur. Il faut espérer que nous ferons finir les maux (le notre chère patrie; j'ose encore lui donner ce nom. Depuis quatorze siècles que la monarchie française existe, la noblesse s'est toujours trop bien montrée pour ne pas soutenir à jamais son caractère. J'oubliais de vous dire quelque chose de moins intéressant, mais qui m'est particulier. Captif en France depuis vingt mois, si nous avons des espérances, c'est à mon frère que nous les devons ; je n'apporte ici que mon zèle. — .le n'ai fait que ce que j'ai dû, reprit le comte d'Artois, et je serai le premier à vous obéir comme à notre chef. »
« Les deux frères s'embrassèrent. Monsieur eut bientôt une petite cour, oîi l'on vit les mêmes rivalités, les mêmes intrigues qui agitaient autrefois la cour de Versailles. » (Mém. deFerrih'es, t. II, p. 57o.)
A l'époque où Monsieur provoqua cette réunion, il savait déjà que Louis XVI, ne se considérant plus comme véritablement roi puisqu'il n'était plus libre, lui avait délégué la régence ou plutôt la lieutenance générale du royaume. Sans doute, il crut, devoir tenir encore secrets les pouvoirs dont il était revêtu. La publicité d'une délégation eût suffi pour perdre immédiatement Louis XVI. C'était là en effet un acte plus grave que le voyage même de Varennes et que toutes les intrigues tentées dans l'intérieur du royaume.
Monsieur quitta Bruxelles avec le comte d'Artois le 5 juillet. Il emportait avec lui les pouvoirs de lieutenant général dont nous venons de parler et dont voici l'historique et la preuve.
« Dans le mois de juillet 1789, lorsque le roi fut contraint d'aller à rhôtel de ville de Paris, il laissa, entre les mains de Monsieur, un pajiier qui le déclarait lieutenant général du royaume, et lui confiait le gouvernement dans le cas où le roi serait dépouillé des moyens d'exercer son autorité. Monsieur rendit ce papier au roi en 1790; mais, lorsque la famille royale fut, en juin 1791, sur le point de partir pour Mnntuiédy, le roi dit à M. de Fersen, qui était dans le secret du voyage, qu'il lui donnerait un second papier semblable au premier, afin qu'il en fit usage si le roi était arrêté et ))rivé de la liberté. La précipitation du départ ayant empêché le roi d'écrire ce papier, il chargea M. de Fersen d'aller trouver Monsieur en quelque endroit qu'il fût, et de l'informer verbalement de ses intentions; de l'assurer que le roi son frère lui enverrait le papier en question signé de lui, dès qu'il trouverait l'occasion de le lui faire sûi'ement parvenir.
« M. de Fersen s'acquitta de sa commission lorsqu'il joignit les princes à Bruxelles, après Tarreslnfidn t]u roi, et ^lonsieur écrivit
MONSIELR ^OMMÉ KÉlitM. 331
à M-. de Breteuil pour Ten informer. La lettre était datée du 2 juillet 179J. Monsieur lui déclarait que les intentions de son frère, dont il venait d'4tre autheiitiquement informé, étaient que lui, Monsieur, de concert avec monseigneur le comte d'Artois, se chargeât de toutes les négociations avec les cours étrangères, à l'effet d'obtenir la liberté du roi et de rétablir l'ordre et la tranquillité de l'État; qu'en conséquence M. de Breteuil devait, dès ce moment, considérer les pouvoirs qu'il avait anciennement reçus comme révoqués et nuls, et qu'à l'avenir il ne devait plus rien entreprendre pour le service du roi, que ce qui lui serait prescrit par les frères de Sa Majesté.
<( Peu de jours après, Monsieur reçut du roi ses pouvoirs écrits et datés du 7 juillet 1791. » (Mémoires de Bertrand de MoUeville, tome III, pag. 170 et 171.)
Ajoutons, pour compléter ce récit, que le pouvoir de la régence, confié à Monsieur par le roi, fut momentanément reconnu par les puissances étrangères. Ce fait est mentionné dans les Mémoires d'un homme d'État (tome I, page lôo).
Ces renseignements, qui viennent d'un ministre dévoué àLouis XVI et fort avant dans sa confiance, sont précieux sous plusieurs rapports. Au point de vue diplomatique, ils montrent quelle était la position des puissances étrangères vis-à-vis de la France. D'après le droit public établi et reconnu en Europe, le régent remplaçait le monarque et le monarque était le seul représentant de l'État, ou plutôt l'État lui-même, selon le mot énergique de Louis XIV.
En déléguant son ])ouvoir à Monsieur, Louis XVI frappait à l'avance de nullité toutes les démarches diplomatiques, tous les traités qu'il pouvait être obligé de souscrire comme roi constitutionnel ou plutôt comme roi prisonnier de ses sujets; en outre, il donnait à la nation, pour son repré.sentant réel aux yeux des rois, un prince qui, par position, était l'ennemi, l'adversaire de ses lois et de sa constitution.
Les renseignements que l'on vient de lire prouvent, de plus, que Louis XVI fut toujoiu's effrayé de la révolution et du peuple, qu'il n'espéra qu'un moment, en 1790, et qu'enfin redevenu captif, il désespéra complètement de l'avenir de la royauté dans sa personne. Il jugeait mieux de sa position que ne le faisaient les constitutionnels qui le tenaient prisonnier. Nous dirons dans un prochain chapitre quelles furent les déterminations des puissances étrangères après l'échec de Varennes ; revenons en France, ofi il nous reste à voir quelle fut, parmi les patriotes, la conséquence de la lutte des opinions radicalement opposées dont nous avons montré l'origine.
(JUlLLIiT 171Mj ASSLMULÉi; iNATIONALE.