‹ Histoire parlementaire de la Révolution française (volume 5)Chapitre 70 sur 132 · LIVRE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE XIX

QUESTION DE LA DÉCHÉANCE DU ROI. — AFFAIRE DU CHAMP DE MARS. — JUILLET 1791.

Chap. I. — Progrès du parti républicain. — Réaction royaliste riant l'assemblée.

— L'abbé Sieyès. — Déclaration des royalistes. — Décret contre les émigrés.

— Lettre du roi d'Espagne. — Agitation croissante de l'opinion publique. — Profession de foi de Robespierre. — Apothéose de Voltaire. — Fête du 14 juillet. — Candidats au titre de gouverneur du dauphin.

L'événement qui a été raconté dans le livre précédent eut pour lésultat immédiat d'apprendre à la France que Louis XYI n'acce]!- (ait point la révolution, de lui montrer que la nation pouvait se suffire à elle-même, de lui taire penser enfin qu'elle pouvait se passer du roi. Ces derniers sentiments furent partout la conséquence de la sécurité qui succéda à la première émotion, lorsque la population armée et serrée autour des chefs et tles magistrats qu'elle avait élus se vit presque unanime et put apprécier la faiblesse du parti royaliste, lorsqu'elle vil l'assemblée suffire à tout, et toutes choses marcher comme dans un gouvernement bien réglé. Dans le commencement de juillet, la constituante reçut, par centaines, des départements, des adresses qui otîrent une preuve de cette profonde modification de l'opinion publique. On y témoigne uniformément autant de dévouement à la cause de la révolution et aux décrets des représentants que d'indilTérence [tour la royauté. De telles prémisses devaient, plus lard, amener une conclusion. A Paris, comme nous l'avons vu, il se trouva un certain nond)re d'hommes qui formulèrent ou donnèrent tout de suite la solution logique du dangereux problème que le départ de Louis XVI avait posé. C'était l'abolition de la loyauté; c'était la république, et le gouvernement confié à rassemblée des représentants. Parmi ceux qui devancèrent ainsi Topinion publique et arrivèrent du premier coup au terme que les masses devaient altehidre plus tard, il y avait quelques personnages, comme Brissot, comme Condorcet, comme l'abbé Fauchet, depuis longtemps théoriquement convaincus que le gouvernement républi-

TARIl UEI'LJiLICAI.V. oSo

(.aiii ëdiit :!^upL'i ieiir à tuut autre, qui saisirent une uocasiou qui leur paraissait lavorablo à ravancemcnt de leurs idées; il y en avait d'autres, connue Danton, qui prirent ce parti; seulement parce qu'ils trouvaient utile à leur avenir d'adopter à l'avance une opinion dont ils prévoyaient le trionqjlie comme inévitable. Mais le j.Tand nombre l'ut iornié des liommes qui se décidèrent avec enthousiasme, uniquement à cause de la démonstration qui resst'rtait des laits qui venaient de se passer. On ne doit pas oublier, dans cette énumération, les amis du duc d'Orléans qui, sans être républicains, devaient se joindre à tous ceu.\ qui travaillaient à la chute du mcuarque. Ces éléments, sortis d'origines si diverses, et animés par des motifs si différents, furent tous confondus sous le nom de républicains et formèrent le point de départ du nouveau parti que nous allons voir surgir.

Le Cercle social, le club des Cordeliers et son annexe, la section du Théâtre-Français , en formaient en ce moment les principaux centres. Le club avait présenté sa pétition républicaine à Charles Lameth, alors président de l'assemblée, et celui-ci ayant refusé de la lire, les cordeliers dénoncèrent le fait au public par une affiche où ils qualifiaient ce refus du nom de crime. C'était signifier d'une manière décisive qu'on rompait avec le parti constitutionnel. Le Cercle social et la section du Théâtre-Français, quoique agissant avec moins de publicité, ne montraient pas de meilleures dispositions.

Le l*"" juillet, les murs de Paris furent couverts d'une sorte de proclamation, d''un appel aux Français, signé du nom d'Achille du Chàtelet. En voici quelques passages par lesquels on pourra juger de l'audace que montrait, dès son début, l'opinion républicaine. On ivmarquera , cependant , que la signitication de cet écrit est dissimulée sous l'apparence d'un prospectus de journal.

Avis aux Français. — «Frères et concitoyens, la tranquillité jiarfaite, la confiance mutuelle qui régnaient parmi nous pendant la liiite du ci-devant roi, l'indifférence profonde avec laquelle nous l'avons vu ramener, sont des signes non équivoques que l'absence d'un roi vaut mieux que sa présence, et qu'il n'est pas seulement une, suiierilinlé pohtiipic , mais encore un fardeau très-lourd qui pèse sur toute la nation.

« Ne nous laissons point troui]ier par des subtilités. Tout ce (lui concerne cet homme-là se réduit à quatre points :

« 1° Il a abdiqué; il a déserté son poste dans le gouvernement;

(' 2" La nation ne peut jamais rendre sa confiance à qui, infidèle à sa fonction, parjure à ses serments, ourdit une fuite clandestine,

334 (juillet 1791) assemblée nationale.

obtient frauduleusement un passe-port, radie un roi de France sous le déguisement d'un domestique, dirige sa course vers une frontière plus que suspecte, couverte de transfuges, et médite évidemment de ne rentrer dans nos États qu'avec une force capable de nous dicter la loi ;

« 3° Sa fuite est-elle son propre fait ou le fait de ceux qui sont partis avec lui? A-t-il pris sa résolution de lui-même, ou la lui a-t-on inspirée? — Que nous importe? — Qu'il soit imbécile ou hypocrite, idiot ou fourbe, il est également indigne des fonctions de la royauté ;

« 4" I! est par conséquent libre de nous comme nous sommes libres de lui. Il n'a plus d'autorité ; nous ne lui devons plus obéissance. Nous ne le connaissons plus que comme im individu dans la foule, comme M. Louis de Bourbon. »

Ici se trouve une récapitulation des crimes des rois, puis des sarcasmes sur la royauté constitutionnelle : « Office abandonné au hasard de la naissance, qui peut être rempli par un idiot, un fou, un méchant, comme par un sage. Un tel office est évidemm.ent un rien. » L'affiche parle ensuite des frais énormes qu'entraîne cette utile inutilité, et elle ajoute : « Quant à la sûreté individuelle de M. Louis Bourbon, elle est d'autant plus assurée, que la France ne se tlëshonorera pas par son ressentiment contre un homme qui s'est déshonoré lui-même. Quand on défend une grande cause, on ne veut pas la dégrader, et la tranquillité qui règne partout démontre combien la France libre se respecte elle-même.

« Animée des sentiments énergiques que renferme cet avis, une société de républicains a résolu de publier, par feuilles détachées , un ouvrage sous ce titre : le Républicain. Son objet est d'éclairer les esprits sur ce républicanisme, qu'on calomnie parce qu'on ne le connaît pas ; sur l'inutilité, les vices et les abus de la royauté, que le préjugé s'obstine à défendre, quoiqu'ils soient connus. On ne fixe point les jours où paraîtra cette feuille. Le premier numéro est actuellement sous presse. Ou fournira aux souscripteurs douze feuilles in-S" de petit-romain pour S livres.

a On souscrit, à Paris, chez Bailly, libraire, près la barrière des Sergents ; Deswuie, libraire, au Palais-Royal ; Brunet, près le Théâtre-Italien. — Sitjné, Duchastelet, colonel des chasseurs et président de la société. »

Cette affiche , rédigée selon Ferrières par l'Anglais Thomas Payne, par Condorcet selon Bertrand de Molleville, fut d'autant plus remarquée que le colonel du Châtelet avait été aide de camp de M. Lafayctte, eu Amérique; qu'il était encore très-lié avec ce

PARTI RÉPUBLICAIN. 3bo

général, ainsi qu'avec Condorcet, Sieyès, le duc de La Rochefoucauld et la duchesse d'Anville. Quelques personnes crurent que c'était un enfant perdu lancé par M. Lafayette lui-même, pour tàter le public sur Tupinion républicaine; car, disait-on, ce général avait l'habitude de se dissimuler toujours derrière quelqu'un, afin de sembler étranger aux mouvements qu'il excitait, et de paraître obéir lorsqu'en réalité il cummandait. Quoi qu'il en soit, l'écrit de M. du Châtelet eut les honneurs d'une dénonciation à la tribune.

C'était, comme nous l'avons dit, le 1'*'' juillet. L'assemblée nationale était occupée de décréter les articles du code pénal, lorsque IMalouet demanda la parole. « Messieurs, dit-il, aux portes de l'assemblée, sous vos yeux, dans vos corridors, la constitution et l'ordre public reçoivent le plus violent outrage. Une affiche non-seulement séditieuse, mais revêtue de tous les caractères du crime, conseille au peuple l'abolition de la royauté. Je demande que l'assemblée ordonne à l'accusateur public, à toutes les autorités constituées, de poursuivre les auteurs de ce placard. » — La partie droite et les membres du milieu de la salle (c'est la première fois qu'il est question d'un centre dans le Moniteur) se lèvent par un mouvement sinudtané et appuient la proposition de Malouet. —

M. Mariineau. Je demande que les signataires de cette affiche soient sur-le-champ arrêtés. (Violents murmures à gauche.)

Pétion se leva pour essayer de combattre les avis qui venaient d'être ouverts; mais, violemment interrompu par Garât, il quitta la tribune après quelques mots sur la liberté de la presse. La majorité continuait à demander à grands cris que l'on mît les deux propositions aux voix. Le président était fort embarrassé entre les appels qu'on lui adressait de toutes parts. Enfin les observations de Chabroud et de Chapelier ramenèrent le calme dans l'assemblée. « S'occuper de pareilles choses, dit Chabroud, c'est leur donner plus d'importance qu'elles ne méritent. 11 est évident, ajouta-t-il, que l'auteur de cette affiche est un insensé qu'il faut abandonner aux soins de la police domestique. Quant à moi, je déclare que j'ai pour cette production le plus profond mépris ; j'ai vu tout le monde lever les épaules en lisant ce placard. L'assemblée a autre chose à faire qu'à s'occuper de pareilles productions. » — « Messieurs , dit Chapelier, nous cherchons tous à nous réunir : la dénonciation qui nous est faite ne tend qu'à nous diviser. » — Ces observations, malgré la résistance de Malouet, déterminèrent l'assemblée à passer à l'ordre du jour.

Jamais, peut-être, à la tribune, on n'avait parlé d'un parti avec un pareil mépris ; mais on ne vit là, en général, qu'un dédain alïecté

TmO (JtiLLKT 1791) Assemblée nationale.

pour une opinion que Ton redoutait beaucoup. Aussi les répubii- (•aius, qui ignoraient ce qui s'était passé Jans la réunion de M. La Rochefoucauld, ne se découragèrent pas. Ils agissaient, d'ailleurs, avec l'ardeur de prosélytisme j)ropre aux partis qui commencent et auxquels le zèle tient lieu de discipline et de force. Condorcet prononça au Cercle social un discours qui était un traité complet de la république. Le jeudi 7, la section du Théâtre-Français reçut une (léputation d'ouvrieis qui prêtèrent ce serment : «Citoyens, nous jurons à Dieu et aux hommes d'être lidèles à la nation et à la loi! — et point de roi ! » En même temps, des hommes qui ne prenaient conseil que de leur conviction faisaient des motions, dans le même sens, dans les sociétés populaires. La Société fraternelle qui, sous k présidence de Tallien, se réunissait dans le même cnuvent que les jacobins, mais dans une autre salle, fut ainsi rapidement acquise à la nouvelle opinion. Jusque dans les rues et les cafés, jusqu'au Palais-Royal, il s'improvisait à tous moments des orateurs et des groupes, où l'on agitait la question. En outre, tous les lieux publics, tous les points où la promenade amenait la foule, retentiss^ent de la voix des crieurs, qui allaient annonçant à grand bruit les brochures que le zèle républicain ou orléaniste faisait éclore, et dont les titres, toujours significatifs, provoquaient inévitablement la réflexion et des commentaires de la part des auditeurs. Une de ces brochures fut surtout remarquée; elle avait pour titre : Grand Jugement rendu par le peuple contre Louis XVI. 11 y avait des phrases comme celle-ci : « Français, le traître Louis doit subir son châtiment; la mort n'est pas ce qu'il mérite. — Louis est parjure à son serment : il n'est plus digne de porter le titre sublime de roi des Français. »

Le tumulte de la place publique fut accru par un événement qui, sans être politique de sa nature, prenait cependant aussi sa source dans la crise publique. La fiùte du roi avait causé une perturbation générale dans l'industrie. Les travaux commencés avaient été suspendus; une masse considéiable de salariés et surtout de journalieis .se trouvaient sans occupation, sans ouvrage et sans pain. De là de nombreux rassemblements. Le l" juillet, il s'en forma un presque aux portes de l'assemblée nationale, sur la place Vendôme ; il fut dissipé par la garde nationale ; mais il s'en reproduisit de nouveaux sur d'autres points. Celait un auditoire tout préparé pour les harangueurs publics : aussi la municipalité s'occupa-t-elle activement de mettre fin à cette cause de troubles. Elle vota des fonds pour être distribués dans les sections aux pauvres les plus nécessiteux ; elle ordonna des travaux ; elle adressa enlin, aux ouvriers, une sorte

l'AKlI «triBLUALN. 5.->T

(le proclainatioii , sous le tilie d'Avis aux ciloyeus, où elle détaillait toutes les occupations qu'elle leur offrait, et leur rappelait que les campagnes et l'armée avaient besoin d'un, grand nombre de bras. Il paraît que, grâce à ces etîorts, cette cause de troubles ne larda pas à s'éteindre; car, passé le 6 juillet, il n'en est plus question dans les procès-verbaux de la commune. Revenons aux affaires politiques.

Les journaux révolutionnaires étaient partagés , mais, en général, accueillaient les raisonnements qui tendaient an républicanisme. La Bouche de fer, qui était peu lue, et le Patriote français, qui rélait beaucoup, étaient fiancbement républicains. Cliose singulière ! au milieu de tout ce bruit, Marat gardait le silence ; mais Marat était malade. On n'entendit pas non plus la voix de l'abbé Faucbel; il visitait son diocèse. Au reste, on croyait toujours, dans le public, que l'opinion républicaine n'était pas sans appui, même dans les liantes régions du pouvoir. On citait, entre autres, l'abbé Sieyès comme un partisan des nouvelles idées, et ce bruit fut si accrédité, qu'il se crut obligé de le démentir. 11 le fit par une lettre qui fut insérée dans le Moniteur du 6 juillet. La voici :

« .l'ai cru que je pourrais passer ma vie sans répondre jamais ni aux injures, ni aux inculpations sans preuves. Quant aux injures, je ne sens pas encore le besoin d'y faire attention, quelque riclie que fût ma moisson en ce genre, si je m'amusais à la recueillir. Il peut en être autrement des inculpations. Il y a des circonstances où il est utile de les repousser. Par exemple, on répand beaucoup que je profite en ce moment de notre position pour tourner au républicanisme; on dit que je cbercbe à faire des partisans à ce système, .lusqu'à pi'ésent, on ne s'était pas avisé de m'accuser de trop de llexibilité dans mes principes, ni de cbanger focilement d'opinion au gré du temps. Pour les bommes de bonne foi, les seuls à qui je [luisse m'adiesser, il n'y a que trois moyens de juger des sentiments (le quelqu'un : ses actions, ses paroles et ses écrits. J'offre ces trois sortes de preuves : elles ne sont point cacbées ; elles datent d'avant la révolution , et je suis sûr de ne m'être jamais démenti. Mais si l'on préfère de s'en rapporter aux allégations de la calonmie, il ne reste qu'à se taire. Ce n'est ni pour caresser d'anciennes liabitudes, ni par aucun sentiment superstitieux de royalisme, que je préfère la monarcbie. Je la préfère , parce qu'il m'est démontré qu'il y a plus de liberté pour le citoyen dans la uionarcliie (pie dans la ré[iubliipie. Tout autre motif de détermination me parait puéril. Le meilleur régime social est, à mon avis, celui où, non pas un, non pas quebjues-uns seulement, mais où tous jouissent tranquillement

558 (juillet 17!»1) assemblée naiiùnale,

de la plus grande ialitude de liberté possible. Si j'aperçois ce caractère dans l'état monarchique, il est clair que je dois le vouloir pardessus tout autre. Voilà tout le secret de mes principes, et ma profession de foi bien faite. J'aurai peut-être bientôt le temps de développer cette question. J'entrerai en lice avec les républicains de bonne foi. Je ne crierai point contre eux à Timpiété, à Tanatbème; je ne leur dirai point d'injures. J'en connais plusieurs que j'honore et que j'aime de tout mon cœur. Mais je leur donnerai des raisons, et j'espère prouver, non que la monarchie est préférable dans telle ou telle position, mais "que, dans toutes les hypothèses, on y est plus libre que dans la république. Actuellement, je me hâte d'ajouter, pour qu'on ne s'y trompe pas, que mes idées à cet égard ne sont pas tout à fait celles que se forment de la monarchie les amis de la liste civile. Par exemple, je ne pense pas que la faculté de corrompre et de conspirer soit un élément nécessaire de la véritable royauté : je ciois, au contraire, que rien n'est plus propre à la gâter et à la perdre. Un traitement public de 50 millions est très-contraire à la liberté, et, dans mon sens, très antimonarchique, etc.

«Qu'il me soit permis de saisir cette occasion pour faire remarquer à ceux qui ne s'en doutent pas, que les hommes qui me traitent (le républicain forcené sont les mêmes qui, tout à côté, tentent de me faire passer pour monarchien contre-révolutionnaire. Ils savent toujours à propos le langage qu'il faut tenir aux différents partis : on sent bien que ce qu'ils veulent n'est pas de dire ce qu'ils pensent, mais de dire ce qui peut nuire. Cet esprit est tellement perfectionné, que j'ai vu des aristocrates accuser très à propos d'aristocratie un patriote qu'ils n'aimaient pas, et tel républicain ne pas leur céder dans le même genre d'habileté. Si ces hommes-là savaient nuire à leur ennemi en l'accusant d'être honnête homme, ils l'en accuseraient. Emji. Sieyès. »

Thomas Payne répondit à cette lettre par une longue épitre, datée du 8 et insérée dans le Patriote du \\. Sieyès lui répondit, à son tour, par un article encore plus long, qui fut inséré dans le Moniteur du 1 1 . Mais comme ces écrits ne contiennent rien d'utile ni à l'histoire, ni à la science politique, nous nous bornerons à les mentionner pour piouver à quel point l'idée républicaine avait fait des progrès, puisque des personnages importants et le journal quasi officiel de l'époque se croyaient obligés de s'en occuper.

De leur côté, les royalistes, ou, pour parler le langage du temps, les aristocrates ne s'oubliaient pas. C'est sur l'assemblée nationale

DÉCLARATION KOYALISTE. 5b9

qu'ils tentèrent d'agir; car c'était là, seulement, qu'en ce moment ils pouvaient se flatter, si ce n'est crexercerde linlluence, au moins de se faire entendre. Dans la séance du o juillet au matin, Foucault demanda la parole : tout le monde savait dans quel but; car tout le monde savait que, depuis le 29 juin, une protestation royaliste était soumise à la signature du côté droit, et on s'attendait, à chaque instant, à la voir apporter à la tribune. Aussi à peine Foucault eut-il prononcé ces mots : « Nous sommes ici trois cents... » qu'il fut interrompu. « Mais il s'agit de la déclaration , » s'écria-t-il. Le bruit redoubla, et l'assemblée, aussitôt consultée, passa à l'ordre du jour. Cependant la déclaration fut inq^rimée. En voici les priiiciftaux passages :

« Nous, députés soussignés.

« La personne sacrée du roi était déclarée inviolable : un seul cas avait été prévu, où, contre tous les piincipes essentiels à la monarchie, on croyait pouvoir faire cesser cette inviolabilité. Ce cas même n'est pas arrivé, et cependant le roi est traîné comme un criminel dans sa capitale, on le constitue prisonnier dans son palais, on le dépouille de sa piérogative. Ainsi, après avoir porté atteinte à l'inviolabilité du roi par les décrets, on les annule pour aciiever de la détruire.

« Au milieu de ces outrages faits au monarque, à son auguste famille, et dans leur personne à la nation entière, qu'est devenue la monarchie? Les décrets de l'assemblée nationale ont réuni en elle le pouvoir royal tout entier : le sceau de l'État a été déposé sur son bureau ; ses décrets sont rendus exécutoires sans avoir besoin de .sanction; elle donne des ordres directs à tous les agents du pouvoir exécutif; elle fait prêter en son nom des serments dans lesquels les Français ne retrouvent plus même le nom de leur roi; des commissaires qui ont reçu leur mission d'elle seule parcourent les provinces pour recevoir les .serments qu'elle exige, et donner des ordres ;\ l'armée : ainsi, du moment où l'inviolaliilité de la personne sacrée; du monarque a été anéantie, la monarchie a été détruite, l'apparence même de la royauté n'existe plus : un intérim républicain lui est substitué.

« Si nous ne consultions que les règles communes; si nous cédions à l'horreur que nous inspire l'idée de laisser croire que nous approuvons par notre présence des décrets auxquels nous sommes si opposés, nous fuirions sans retour; nous nous séparerions sans hésiter d'une assemblée qui a pu rompre elle-même avec les principes qu'elle avait été forcée de conserver. Mais dans des circonstances aussi étranges, ce ne sont ni les règles communes, ni nos pro-

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près sentimeuls, que nous pouvons prendre pour hase de notre conduite.

«Aujourd'hui, le dernier coup a été porté à la monarchie; mais, au défaut de ce grand motif, des devoirs d'un autre ordre se présentent. Le monarrpie existe ; il est captif : c'est à l'intérêt du roi que nous devons nous rallier ; c'est pour lui, c'est pour sa famille, c'est pour le sang chéii des Bourbons, que nous devons rester au poste d'où nous pouvons veiller sur un dépôt aussi précieux. Nous la remplirons doncencoie, celte obligation sacrée, qui seule doit être notre excuse, et nous prouverons par là que dans nos cœurs le monarque et la monarciiic ne peuvent jamais être séparés l'un de l'autre.

« D'après les considérations ci-dessus, qui nous paraissent appuyées sur l'intérêt vrai de la nation, et sur l'avantage éternel des peuples, essentiellement dé[»endant de la monarchie, nous déclarons à tous les Fianrais :

« Qu'après nous être constamment opposés jusqu'à présent à tous les décrets (pii, en attaquant la royauté ou dans son essence, ou dans ses droits, ont préparé les peuples à recevoir sans indignation, conmie sans examen, les principes anlinionarchiques que ces jours d'anaichie ont vu éeloie ;

«Qu'après avoir défendu, jusqu'à ces derniers moments, la monarchie minée dans ses fondements;

« Qu'après avoir vu consommer son anéantissement par les délibérations de l'assemblée nationale ; car attaquer la personne du monarque, c'est anéantir la monarchie ; suspendre la monarchie, c'est la détruire ;

« Rien ne peut plus nous autoriser à prendre part à des délibérations qui deviennent, à nos yeux, coupables d'un crime que nous ne voulons point partager;

« Mais que la monarchie existant toujours dans la personne du Uionarque dont elle est inséiiarable;

« Que ses malheurs et ceux de son auguste famille nous imposant une obligation plus étroite que jamais de nous rallier autour de sa personne, et de la défendre de l'application des princi[>es que nous réprouvons ;

« Nous plaçons notre unique honneur, notre devoir le plus sacré, à défendre de toutes nus foiees, de tout notre amour pour le sang des Bourbons, de tout noire attachement aux principes que nos commetlants nous ont transmis, les intérêts ihi roi et de la famille royale, et leurs droits inqucscriplibles.

« Qi'kn roN>;f.orEX('.i'' nous coutiinieiims pai le seul niclifde i.e

DÉCLAUATION ROYALISTE. 561

point abandonner les intérêts de la personne du roi el de la famille royale, d'assister aux délibérations de l'assemblée nationale ; mais que ne pouvant ni avouer ses principes, ni reconnaître la légalité de ses décrets, nous ne prendrons dorénavant aucune part aux délibérations qui n'auront pas pour objet les seuls intérêts qui nous restent à défendre.

« Fait à Paris, le 29 juin 1791.

« L'abbé Maury; Belbeuf; le vicomte de Malartic; Dufraissc du Cbey; Desclaibes, comte de Clermont; le marquis de Foucault Lardimalie ; le comte de Bournazel ; le comte de Lassigny de Juigné ; de Pucb de Montbreton ; Rochecbouart de Mortemart ; François, marquis de Beaubarnais; de Mascou; Bouville ; 7J. R., arcbevêque d'Aix; Luilier-Rouvenac ; Bernigaud-de-Grange; BaiUy de Crussol ; Lacbèse; FaydelijD. cardinal de La Rochefoucauld ; l'abbé Royer, conseiller d'État; Planelli, marquis de ilauboc ; Thihioléon, chevalier de Murinais; Ricard ;•]- A. J., évêque de Cbàlons-sur-Marne ; le comte de Lévis;f C. M., évêque de Saint-Flour; fF. G., évèque du Mans ; Yvernault ; Jean-François, vicomte de Rafelis-Broves ; le marquis de Vaudreuil; Le Clerc, baron de Juigné; Charrier; Lelubois; Lefort; -J-Fr.-J., évêque de Beau vais; Yillebanois, curé de Saint-Jean-le-Viel ; deGuilliermy; Costel; De Plas de Tanne; Tailhardat de la Maisonneuve; Cboiseul d'Aillecourt; Rozé, curé d'Emulleville; Regnaud de Montlosier; L.A. de Castellas; f M. C. JS. de Mercy, évèque de Luçon; Roy; Lolier; de Voisins; Dubois, archiprêtre, curé de Sainl-Remi, Sainte-Magdeleine et Saint-Frobert ; l'abbé de Meric de Mongaziu ; -J- M. S. de Beaupoil de Saint-Aulaire, évèque de Poitiers; Vaneau, recteur d'Orgères; Dut'resne, curé de Menil-Durand; l'abbé Montesquiou; Ayroles; Le Clerc, curé de la Carabe ;-î- Do. de Lastic, évèque deCouserans; Hardouin de Chalon; marquis Dubart; Boisrouvraye; Martin, curé de Béziers; Desvernay, curé de Villefrancbe-en-Beaujolais; -î-Pi. L. de La Rochefoucauld, évèque de Saintes ; Samary, curé de Carcassonne ; -J- René, évèque de Dijon ; Matbias, curé d'Égllse-ucuve ; Le Tellier, curé de Boneuil; Bouthillier; Paccard; 7 François de Pierre de Bernis, archevêque de Damas, coadjuleurd'Alby; PilTon, curé de Valeyrac en Medoc;fA. F. de Talaru, évèque de Coutanccs; Chevreuil, Farochon; Augier; -^ François de Bonald, évèfjue de Clermont; l'abbé de Chapt de Rastignac ; Mayet, curé de Rochetaillée ; l'abbé de La Combe; l'abbé Texier; chevalier de la Coudraye; Claude de la Chastre; comte de Lambertye; d'Iversay; Irland de Bazoges; d'Arsac, marquis de Ternay ; Gayla, stipérieur général de la congréga-

TOMK V. 51

ôfi2 (juillet 179!) assemblée nationale.

tion de la mission; Le François G. du Mage; .1. Valette: Bottex, curé; -{-J. B. A., évêque d'Oleroii; Lefebvre, curé ; Rouph de Varicourt; de la Place; Melon de Pradoux; Pochet;f L. G. du Plessis d'Argentré, évêque de Limoges ; Aurillac ; Perrier, curé ; Pont, chanoine-curé; De la Lande, curé dllliers-rÉvêque; Menonville; Tabbé dePradt; f J. M., archevêque d'Arles; d'Argenteuil ; Fougère ; Pons, curé; Gauneille, curé de Belvis ;fL. de Béthisy, évêque d'Uzès; Bonnet, curé de Yilletbrt;-J- A. Félix d'Esponchés, évêque de Perpignan; Houdet; Dupuis, curé d'Ailli-haut-Clocher ;7P. MM. Gortois de Balore, évêque de Nîmes; Grandin, curé d'Ernée; Privât, curé de Graponne; AUain, recteur de Notre-Dame de .losselin; Hardy-de-la-Largère ; Thomas, curé de Mormant; Gros, curé de Saint-Nicolas-du-Ghardonnet ; de la Rêne ; Ludiêres ; Madier de Montjau ; Girard, doyen, curé de Lorris; Banassat, curé de Sainl- Fiel; Montcalm-Gozon; Durget; Guedan, curé;-J-A. G. d'Anterroches, évêque de Gondorn ; 7 Jos. Fr. de Malide, évêque de Montpellier; Guiraudez de Saint-Mézard, archiprêtre; Hingant, recteur d'Andel ; Bengy de Puyvallée ; Glermont-Lodève ; Rivière, curé de Vie; le Rouviilois, curé de Carentilly; Louis-Charles-Amédée , comte de Faucigny-Lucinge; Delfau, archiprêtre d'Aglan; Lasner; Leymarie, curé de Saint-Privat; du Gastin, curé de Lanux; de la Salle; le marquis d'Angosse; D. Gheveux; Landreau, curé de Meragne; Wolter deNeubourg; Malrieu, curé de Loubous; Foumets, curé de Puymiclan; Guyon, curé; le chevalier de Verlhamon; Lusignan; Seurrat de la Boulaye; Gairon; Ghatrian, curé de Saint- Clément; Flenry ; Malartic ; Gontier-Biron ; Golson ; la Porte ; l'abbé Coster; Barbotin, curé de Prouvy ; Benoît, curé du Saint-Esprit; Berlereau, curé de Teille; Martinet, prieur-curé de Daon; Jacquemard; Touzet; Joyeux; Tridon, curé de Rongères; Bigot de Vernières, curé de Saint-Flour; Pellegrin, curé de Sommerecourt; la Brousse-Beauregard ; Gouturier, curé de Salives ; David, curé de Lormaison ; -]- J. L., évêque d'Agen ; f S., évêque de Rodez ; le marquis de Juigné; comte de Ludre; Guepin, curé de Saint-Pierre; la Goille Lochefontaine ; Gornus ; Lambert de Frondeville ; Pinnellière, curé de Saint-Martin de l'île de Ré; Novion ; Thomas, curé; le marquis de Thiboutot; le baron de Rocbebrune; Simon, recteur de laHoussaye; Achard deBonvouloir; Beaudrap; Arthur de la Villarmois ; de Ghambors ; l'abbé de La Rochefoucauld ; Rollin, curé de Verton; l'abbé de Poulie; Henri de Grussol; Goze: Chabrol; d'Ormesson ; 7 l'évêque de Montauban ; Thirial, curé de Chritoau-Thierry ; Gulant; Lévis Mirepoix ; le baron de Gonnès; Matthieu BuKal'oco Perretti; Henri de Virieux; Bérardier; Gleises de laBlanque; l'abbe

UÉCLAIIATION KOVALISTE. 5t)5

de Bruges; le Pellelier Feumusson; Blandin ; de Ferrières ; Boue de Villemort; Goullard, curé de Roanne. — Le Berthon. — Le comte de la Roque. — Henri. — Charles de Dortan. — Chatelet; Tabbé de la Boissière; de Lage; Griffon; G. L. Breuvart, curé de Sainl-Pierre de Douai; de Bailly deFresnay; deHercé; Murât; J. B. J. Roussel, curé de Blaringhern ; Simon, curé de Woël; du Hautoy; Loras; de Vincent de Panette; Diot. — J. C. Gandolphe.

— Genetet. — Ant. Ch. Gabriel de Folleville; C. J. Antoine Anibly d'Ambly; Jersé; Guingand Saint-Mathieu; Mazancourt; Failly; Ballidart; Clapiers; Galbert; Moncorps. — Le baron de Luppé. — Thoret, docteur-régent de la faculté de médecine de Bourges. — J. A. Teissier-Marguerittes. — Hennet; Chabannettes. — Malouet.

— Le comte de Gallissonnière. — Gagnière, curé de Saint-Cyr-les- Vignes. — Grangier ; -i* J.'A. de Chastenet de Puységur, archevêque de Bourges; Meusnier duBreuil; Verdet; Langon; L. Alph. de Savary deLencosme; Pierre-Bremond d'Ars; de Froment; Marsanne; Lannoy; Nedonchel ; Blacons; de Laipaud; Lourmaud du Pont; Salle de Choux. — C. F. de Bonnay; A de Serent; le marquis de Digoine. — De Batz. — La Blache; Mesgrigny; CL Ch. de Pieurre; Tûustain Viray; Godei'roy ; Meffray de Cézarges; de Yillebranche ; d'Avary; Bonneville; de Ruillé; Félix de Wimpfen; Bertrand de Mont-Fort; Revol; Saint-Albin; Grieu; Maquerel de Quémi. »

Le nom de Cazalès ne figure pas parmi les noms des signataires. Cet illustre défenseur des idées monarchiques se borna à envoyer, à la séance du 9 juillet, sa démission de membre de l'assemblée nationale. La Constituante perdit, en lui, un de ses orateurs les plus distingués, et le côté droit, un de ses membres les [plus estimés^et l'un de ses conseillers les plus sages et les plus modérés.

La date des premières signatures portées au bas de la déclaration que l'on vient de lire, est du 29 juin, et la date des dernières est (lu 4 juillet; et encore sur la pièce originale, à partir du nom de Le Berthon presque toutes les signatures sont accompagnées d'une restriction qui consiste ordinairement en ce que le signataire se réserve d'opiner quand il le jugera utile. Celte pièce curieuse, parce qu'elle nous fait connaître le personnel du côté droit à l'époque où nous sommes, donna lieu à de nombreux commentaires dans le public. Quel était le but du côté droit, disait-on ; voulait-il prouver qu'il était à la tête d'un parti? on ne l'ignorait pas. Voulait-il servir le monarque? c'était un mauvais moyen. Voulait-il donner aux puissances étrangères et aux princes français un prétexte ou un motif, en quelque sorte légal d'inlervenii? Voulait-il enfla précipiter l'é-

564 (jLILLKi 171)1 ASSEMBLÉE >AT10NALE.

migration? Feirières, qui ne devait rien ignorer à cet égard puisque son nom figure parmi les signataires, Ferrières affirme que tels furent les trois buts que se proposaient Tabbé Maury et d'Esprémenil, les rédacteurs et les promoteurs de la protestation.

« Les rédacteurs de cette déclaration, continue le marquis de Ferrières, consultèrent plus leur désir de nuire aux constitutionnels, qu'ils détestaient, que Futilité dont elle pouvait être au roi. Ils n'ignoraient pas que rinlention des comités et celle de la majorité de rassemblée n'était pas de mettre Louis XVI en jugement. On leur avait conimuni([ué le résultat des délibérations prises à ce sujet; car les constitutionnels, rebutés par les jacobins et craignant l'exaltation des républicains, sentaient la nécessité de se rattacher au roi et à la monarchie, et désiraient une réunion avec les gens sages du côté droit. Les nobles du parti constitutionnel souhaitaient cette réunion plus ardemment encore. Voyant approcher la fin de la session, ils n'étaient pas sans inquiétudes sur la conduite qu'Us avaient tenue; ils avaient même déjà laissé entrevoir qu'il serait possible de revenir sur le décret qui abolissait la noblesse. Les constitutionuels, sans s'expliquer nettement sur ce sujet paraissaient disposés à s'y prêter. — Mais les grands seigneurs, le haut clergé, les parlementaires, les financiers ne voulaient pas de la constitution, quelques adoucissements que l'on pût y apporter : il leur fallait tout l'ancien régime. — Les constitutionnels reconnurent aisément l'in- If^nlion malfaisante qui avait dicté la déclaration des deux cent quatre-vingt-dix députés. Aussi, désespérant de gagner les nobles et les prêtres, prirent-ils la résolution de ne plus les ménager. — Thouret, furieux, montrant la déclaration aux nobles de son parti qui le sollicitaient de revenir sur le décret de l'abolition de la noblesse, leur répondit : «Tenez, lisez; plus d'arrangements; ces gens-là nous forcent, pour échapper à leur haine, de nous appuyer sur le peuple. » [Mém. de Ferrières, t. II, p. 407.)

Les tentatives des royaUstes ne se bornèrent pas à la démarche que nous venons de voir; convaincus, par une expérience décisive, de la faiblesse de leur parti dans l'intérieur, ils ne comptaient plus que sur une invasion armée. Tous leurs soins furent donc employés à augmenter le rassemblement qiii se formait, disait-on, à l'étranger, sous la direction des princes, et par suite à provoquer l'émigration. Ils distribuèrent dans les départements des bureaux et des comités chargés d'exciter la noblesse et tous ceux qui se disaient royalistes, à prendi'e ce parti. L'appui des puissances étrangères était, disaient-ils, certain. Plus le départ serait prompt et le rassemblement considérable, plus cet appui serait immédiat, le retour

TENTATIVES ROYALISTES. Ôfio

prompt et le succès assuré. Il ne fallait pas donner à la révolution le temps de s'organiser. Ferrières assure même qu'ils eussent été satisfaits de voir Louis XVI mis en jugement et la déchéance prononcée (p. 408.) Quoi qu'il en soit, les comités se formèrent; une foule de nobles s'étaient mis en route à la nouvelle du départ du roi, comme il a été dit; cette émigration s'accrut et se propapea. Les femmes même s'en mêlèrent; elles envoyaient des quenouilles à ceu.x qui leur paraissaient en retard. En un mot, le voyage à Coblenfz et à Bruxelles devint une affaire de mode dans l'aristocratie.

— Ces démarches ou ces intrigues étaient si publiques, que les comités de l'assemblée nationale durent s'en occuper. Ils pensaient sans doute comme le côté droit, et par une étrange erreur, que l'émigration des royalistes était plus dangereuse pour la chose publique que leur séjour dans l'intérieur. Dans la séance du 9 juillet, Vernier, au nom des commissaires réunis pour s'occuper de cette question, vint proposera l'assemblée nationale, 1° de séquestrer les biens des émigrants qui, dans un mois à compter de la publication du décret, ne rentreraient pas dans le royaume; 2° de confisquer les biens de ceu.v qui ne seraient pas rentrés au mois d'octobre.

Une longue discussion s'engagea aussitôt. Prieur, Kewbel et Barrère appuyèrent le projet du comité, en insistant sur les circonstances où était la France. Darnaudat, Beaumetz, Jessé, Fréteau, Malouet, le combattirent et demandèrent l'ajournement. L'ajournement fut rejeté et la discussion commença sur l'article l*^ Enlin, apiès des débats confus, mais très-animés, l'assemblée décréta, sur la motion de Rewbel, que ceux qui, dans le délai d'un mois, ne seraient pas rentrés en France, payeraient le triple de leurs impositions de 91. L'assemblée chargea en outre son comité de lui présenter les moyens d'exécution.

On jugea, en outre, qu'il serait utile de savoir quels étaient les membres absents de l'assemblée. On ne voulait cependant rien délider à leur égard ; car on n'était nullement arr.êté sur le parti à prendre, et il semblait même diflicile d'obtenir de la majorité une mesure quelque peu sévère. On se rappela, en conséquence, un arrêté pris dans le mois précédent dans un autre but ; et le 11, Bouche lit passer sans discussion le décret suivant :

L'assemblée nationale, considérant qu'en exécution de son décret (le juin dernier, il doit être fait demain un appel nominal de ses membres, pour connaître les absents, décrête que la séance de demain 12, sera indiquée pour huit heures, pour être ouverte à huit heures et demie ; que l'appel nominal commencera à dix heures, et (fu'il sera imprimé une liste des membres présents, et une liste des

5(i6 (JUILLET 179lj AS9KMBLÉE NATIONALE.

absents, et que celte dernière sera envoyée au comité des finances chargé de délivrer des mandats à MM. les députés. »

L'appel nominal eut lieu en effet le l"!. Le nombre des absents était de cent trente-deux, parmi lesquels plusieurs avaient envoyé leur démission; de ce nombre étaient MM. de Sérent, de Bonnay, Cazalès.

— Les mesures de ce genre paraissaient à l'assemblée commandées par les circonstances. Quoiqu'elle ne sût rien des arrangements diplomatiques faits par Louis XVI, elle redoutait cependant les déterminations de l'empereur et des autres princes étrangers de la maison de Bourbon. Diverses circonstances la tenaient en éveil. Le 5 juillet, on lui avait conununiqué une lettre du directoire de la Gironde, qui annonçait l'entrée des troupes espagnoles dans les vallées de Bareton et d'Aspe et dans le pays de Soûle, et qui demandait un général et des troupes. Il est vrai qu'on lut plus tard une lettre postérieure du même directoire, qui annonçait que les Espagnols étaient rentrés dans leurs frontières. Remarquons en passant que ce mouvement était parfaitement conforme à ce qui avait été convenu dans les communications secrètes de Louis XVI avec l'empereur. Cependant des nouvelles peu rassurantes continuèrent à arriver de ce côté. D'abord ce fut une lettre du directoire des Basses-Pyrénées, donnant communication de quelques plaintes du commandant général de la Catalogne, qui ressemblaient beaucoup à ces chicanes par lesquelles on prélude aux hostilités lorsque Ton veut la guerre ; puis une seconde lettre où le département annonçait que la ville de Bayonne était complètement dépourvue de munitions, et que les gardes nationaux manquaient d'armes. Le 10 juillet, le ministre Montmorin adressa à l'assemblée une déclaration du roi d'Espagne, qui fut comme la conclusion de toute l'affaire. En voici la teneur :

« La retraite de Paris, entreprise par le roi très-chrétien avec sa famille, et ses desseins, quoique ignorés encore par Sa Majesté Catholique, ne peuvent avoir eu et ne sauraient avoir pour cause et pour objet que la nécessité de se délivrer des insultes populaires que l'assemblée actuelle et la municipalité n'ont pas eu le pouvoir d'arrêter et de punir, et de se procurer un lieu de sûreté où le souverain et les représentants vrais et légitimes de la nation eussent, pour leurs délibérations, la liberté dont ils ont été privés jusqu'à ce jour; privation dont on a des preuves et des protestations incontestables.

« C'est dans ce sens, dans celui de l'allié le plus intime de la France, de proche parent, d'ami de son roi et de voisin le plus immédiat de son territoire, que Sa Majesté prend le plus grand intérêt à la félicité et à la tranquillité intérieure de la nation française, et

LETTRE DU KOI DESPAGNE. 367

que bien loin de penser à la troubler, elle a pris la résolution d'exhorter les Français, et elle les conjure de réfléchir tranquillement sur le parti que leur souverain a été obligé de prendre, et de revenir sur les procédés outrés qui peuvent y avoir donné cause ; de respecter la haute dignité de sa personne sacrée, sa liberté et son immunité, et celle de toute la famille royale, et de se persuader que toutes les fois (jue la nation française remplira ces devoirs, comme le roi Tespère, elle trouvera dans ses procédés les mêmes sentiments d'amitié et de conciliation qn'il lui a constamment témoignés, et qui, sous tous les rapports, conviennent mieux à sa situation que toute autre mesure quelconque. — A Aranjuez, ce 1*"" juillet 1791. — Bon, pour copie conforme à l'original. Paris, ce 9 juillet 1791. Signé, Montmorin. « {Moniteur.)

La lecture de cette pièce importante fnt écoutée dans un profond silence. Le côté gauche demanda l'ordre du jour. Rabaud demanda que rassemblée, après avoir déclaré qu'elle ne voulait se mêler en aucune manière des affaires d'aucune nation, déclarât en même temps que la nation française ne souffrirait jamais qu'on se mêlât des siennes. Dandré vint ensuite déclarer qu'il était de l'avis du préopinant; mais qu'il ne pensait pas qu'il fallût en ce moment s'occuper de faire une réponse dans ce sens à la note que l'on venait de lire. — L'assemblée renvoya la pièce au comité diploniati({ue et ordonna la mention au procès-verbal des opinions de Rabaud et de Dandré.

Le moment était favorable pour proposer des mesures de réaction. On en prolita, Muguet, au nom du comité, vint proposer un considérant et un décret relatif à l'inviolabilité des lettres et du service de la poste. Le décret était fort insignifiant; mais le considérant ne l'était pas ; on y parlait des précautions qui avaient été exagérées en plusieurs lieux, du zèle inconsidéré des corps administratifs et des municipalilés, etc.

Le côté droit essaya de profiter des dispositions de l'assemblée pour tenter une autre espèce de réaction en faveur de la liberté du monarque ; mais il n'y réussit pas. Nous ne parlerions pas de ce fait, s'il ne se rapportait à un détail qui n'est peut-être pas sans importance pour expliquer les communications du monarque avec ses agents secrets. Les députés, çn montrant leur carte, avaient, jusqu'à ce jour, eu le droit d'entrer aux Tuileries. Il paraît que plusieurs les avaient prêtées à des personnes suspectes. M. Lafayette lit annoncer par le président, qu'à l'avenir il ne suflirait pas de porter une carte de député pour enirciau château. Ce hit là l'occasion des réclamations. On demanda si M. Lafayette avait le droit de donner des or-

368 (JCiLLEr 1791) assemblée nationale.

dres à l'assemblée. Malouet s'éleva contre le scandale de la captivité du monarque. Montlosier demanda que Lafayette fût appelé à la barre. Après un grand tumulte, on passa cependant à l'ordre du jour.

Le lendemain, c'est-à-dire le M juillet, Berçasse Lazirouie vint rappeler à l'assemblée que, dans un temps où la confiance était entière envers îe pouvoir exécutif, M. Duvéryer avait été envoyé au prince de Condé pour lui notifier un décret qui enjoignait à celui-ci de s'éloigner de la fionlièro. Depuis longtemps on n'avait reçu aucune nouvelle de cet envoyé ; des lettres de Bruxelles disaient même qu'il était arrêté. M. Dandré proposa de renvoyer cette affaire à -M. de Montmorin, qui répondit, quelques jours après, que toutes les démarches nécessaires seraient faites, et que le droit des gens serait lespecté dans le commissaire de l'assemblée.

Toutes ces affaires, qui donnaient un certain crédit aux espérances et aux vanteries du parti royaliste, semblaient faites exprès pour conlirmei' la majorité de l'assemljlée et ses comités dans le parti qui avait été pris dans la réunion de La Rochefoucauld. Peut-être même n'était-ce pas dans un autre motif qu'on les apportait à la tribune. Cependant les constitutionnels n'étaient pas tous d'accord : il y avait parmi eux luie minorité qui, sans avouer ni même accepter l'opinion lépublicaine, faisait cependant scission d'avec Bainave et les Lametb, et refusait de les suivre sur le terrain qu'ils avaient choisi. C'est aux Jacobins que cette scission se manifesta.

Les discussions dont nous avons vu ce club occupé dans le mois précédent, continuaient. Autant qu'il est permis d'en jugei', d'après les renseignements assez incomplets que l'on possède sur ses séances, les débats sur la question de la déchéance du roi, sur l'opportunité d'un jugement, sur celle d'une régence et même sur l'inviolabilité royale, n'avaient pas été interrompus; mais on n'avait point encore parlé de république ; nous avons dit que Laclos avait grandement insisté sur l'utilité d'une légence, et clairement indiqué le duc d'Orléans comme le meilleur candidat pour de si hautes fonctions. Cette proposition ne jeta point de défaveur sur l'orateur, puis- ([u'il fut presque immédiatement après élu pour secrétaire de la société. Ce succès d'un partisan avoué du duc s'explique par la composilion même du club, où il existait une grande indépendance d'opinions. La réunion était fort nombreuse, et par là même échappait depuis quelque temps, et de plus en plus, à l'inlluence que les constitutionnels de la constituante y avait autrefois exercée d'une manière absolue. Aussi ceux-ci avaient-ils proposé un scrutin épuraloire; mais cette proposition n'avait; pas; eu de suite, et

KÉPLBLItAINS. 369

ils voyaient se former une opposition de plus cii plus redoutable.

Nous avons parlé des murmures qui accueillirent la réponse de Charles Lameth à la vive attaque d'Antoine, le 29 juin. — Le 1*'' juillet, le président Bouche ôla la parole à Billaud-Varennes, qui se proposait d'examiner quel était, du gouvernement monarchique ou du gouvernement républicain, celui qui convenait le mieux à la France. — Le 8, il y eut une vive discussion entre Goupil et Rœderer sur la déchéance, et le discours de Goupil fut couvert de murmures.— Le 9, Pétion circonscrivit la question entre ces limites : Ij> roi peut-il, doit-il être jygé ? et il se prononça pour raffirmative. — Le 10, Brissot vmt traiter le même sujet, et donna la même réponse. Il insista particulièrement pour écarter une objection qui préoccupait beaucoup les esprits et qu'on faisait valoir avec habileté. Elle était tirée du danger de provoquer une coalition européenne et une guerre générale. L'orateur s'appliqua en conséquence à exalter not» forces, à diminuer celles de l'étranger, à montrer la sympathie des peuples pour notre révolution. Cette jtartie du discours de Brissot eut un très-grand succès ; le Moniteur lui-même l'inséra dans ses coloimes. L'orateur termina ainsi :

« Nos vrais ennemis, messieurs, ce ne sont pas les étrangers, mais bien ceux qui se servent de leui' nom pour effrayer les esprits ; nos ennemis sont ceux qui, quoique se détestant, se coalisent pour déshonorer et désunir la nation, en rétablissant un gouvernement sans confiance, et qu'ils espèrent maîtriser; nos ennemis sont ceux qui, après avoir fastueusement établi la déclaration des droits, effacent successivement tous ces droits par des lois de détail; nos ennemis sont ceux qui veulent conserver au chef du pouvoir exécutif une liste civile effroyable, et qui regardent la corruption connue un élément nécessaire de notre gouvernement ; nos ennemis enfin sont ceux qui nous disent : Oubliez la trahison, ou craignez les étrangers.

« Un P'rançais se décider par la crainte des étrangers ! Il n'y a plus de liberté quand on écoute ces craintes, et il faut être ou lâche ou mauvais citoyen pour les invoquer, .le fais donc la motion expresse que lout individu qui opposerait au ci'i unanime de la justice et de la libt;rté la crainte des puissances étiangères soit déclaré indigne du nom français, indigne de cette société; que cette résolution inscrite sur vos registres, soit envoyée à toutes les sociétés affiliées.

« .l'ajoute encore la motion que le système de l'inviolabilité absolue du roi, et surtout en matière de crimes contre la nation, soit ifgardé comme attentatoire à la souveraineté de la nation et de la loi.

370 (JUILLET nyij ASSKMBLÉK NATIONALE.

et qu'eu conséquence on déclare que le roi peut et doit être jugé. » {Le Patriote français, du 15.)

Il n'est pas besoin de dire que cette conclusion, que cette violente attaque contre le parti constitutionnel ne fut pas reproduite par le Moniteur.

Robespierre aussi apporta son tribut dans cette interminable discussion, où le mot de république commençait à s'introduire par les soins de Brissot et de quelques autres. Robespierre fit à ce sujet une protestation qu'il est intéressant d'enregistrer. Voici comment il s'exprima dans la séance du 15 juillet : « On m'a accusé d'être républicain ; on m'a fait trop d'honneur, je ne le suis pas. Si on m'eîit accusé d'être monarchiste, on m'eût déshonoré ; je ne le suis pas non plus. Pour beaucoup d'individus, les mots de république et de monarchie sont vides de sens. Le mot de république ne signifie aucune forme particulière de gouvernement, il appartient à tout gouvernement d'hommes libres qui ont une patrie. » Robespierre reprocha plus tard à Brissot d'avoir mal à propos jeté le mot de république au milieu de celte discussion sur la déchéance du roi.

Les constitutionnels de l'assemblée nationale voyaient cependant avec peine la tournure que prenait cette discussion. Ils sentaient que leur autorité diminuait à mesure qu'elle avançait et qu'ils allaient la perdre peut-être tout à fait; mais, par une mesure maladroite, que l'on ne comprend pas de la part de gens aussi habiles, ce furent eux-mêmes qui y portèrent le dernier coup. Il parait que, déjà, depuis quelques jours, ils avaient choisi, pour s'entendre, un autre point de réunion que les salles des jacobins. Ils avaient pris un local aux Feuillants. Bientôt, ils ne se bornèrent pas à ce petit à parte. Espérant, sans doute, entraîner avec eux tous les hommes de quelque valeur siégeant aux Jacobins, croyant par là détruire r influence de cette société et recueillir son héritage, en un mot pour exercer une sorte de scrutin épuratoire, ils déclarèrent leur scission en fondant un nouveau club qui prit le nom de club des Feuillants; mais cette séparation, qui fut définitive, n'eut lieu que postérieurement au 17 juillet. Nous en parlerons plus tard.

Le public, comme il a été déjà dit, ne restait point étranger à ces discussions, ni à ces incertitudes; il en ressentait le contrecoup; l'inquiétude était générale; l'agitation et le doute avaient atteint tous les esprits. On ne fut donc pas fâché de trouver quelques occasions de distraire l'attention populaire. On se souvient qu'il avait été décrété que les restes de Voltaire seraient trans[)ortés au Panthéon. Par un hasard heureux ou plutôt préparé, ils arrivaient alors sur les limites du département de la Seine, et l'on

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