‹ Histoire parlementaire de la Révolution française (volume 5)Chapitre 80 sur 132 · TOME V. "S · texte numérisé non relu

TOME V. "S

descendre dans l'arène et à combattre les bêtes féroces pour amuser des esclaves. Si les faits qui précèdent ne me justifiaient pas assez de quitter un poste où je n'ai pas été placé par la patrie, et oii moi .seul je me suis constitué sentinelle, qui osera me condamner d'abandonner la presse à la vénalité, à la servitude et au mensonge, d'après les faits qui snivent, et le court exposé que je vais fair« de l'audace des tyrans de la capitale et de leurs forfaits d'un seul jour? « Comme les Pyrénées-Orientales, comme la ville de Saint-Claude, comme celle de Marseille, et comme tant d'autres dont l'assemblée nationale a supprimé làcbement les adresses, la très-grande majorité des citoyens de Paris s'indignait de l'obstination de nos représentants à donner pour chef au peuple français un vil parjure, et à remettre le sceptre dans une main que la loi condamnait, pour ses nombreux crimes de faux, à être séparée du bras par la liache de Sanson. Alexandre Lametli avançait pourtant à la tribune que l'opinion de ceux qui, en remettant à Louis XVI la peine afllictive, demandaient qu'il fût déchu de la couronne, était une opinion factice et à' ane poignée de factieux. Voyons, disaient ceux-ci, si nous sommes quelques factieux ou la presque unanimité de la nation. Le décret nous accorde le droit de pétitionner: signons une pétition; on comptera les signatures. Brissot rédige une pétition consiitutionnelle, irréprochable, digne de la majesté du peuple, et telle qu'elle allait être couverte, avant quinze jours, de plus de dix -huit millions de signatures. La foule de signataires qui se présentent indique le champ de la fédération comme le seul convenable à une si grande affluence, et l'autel de la pairie, pour écarter l'idée de factieux et de mauvais citoyens. L'inviolabilité de l'autel les rassurait. Ils veulent encore se mettre plus à couvert : douze députés (j'étais du nombre) sont envoyés à la municipalité, pour la prévenir du rasscMublement et de la pétition. Vous êtes dans le chemin de la conslitution, nous dit le procureur-syndic Desmousseaux, et la loi vous cou vie de son inviolabilité. Cependant leur conscience glace d'effroi et les pères conscrits, et les numicipaux, et le commandant général, et tous les traîtres. Ils craignent l'émission du vœu du peuple tie Paris, qui va bientôt devenir le vœu de toute la France, et leur jugement prononcé par la nation en personne, séante en son lit de justice, en son champ de Mars. Conmient faire?... la loi martiale?... Mais le moyen de la publier contre des pétitiomiaires tran(iuilles et sans armes, qui ne font que suivre les décrets? Voici ce (|u'ils imaginent : ceux qui avaient fait pendre un homme, le boulanger François, pour nous donner la loi martiale, en font pendre deux pour la mettre à exécution. L'assembli'e était indiquée pour h» lendemain.

AIKAIHK lU (;H\»lt' Dfc .>1AUS. 4-47

17, à Fuiilel de la [latne. L;i nuit du IG au 17, deux lioniiues s'introduisent sous l'autel : un jeune lionnne qui avait obtenu de son père la permission d'aller copier les nouvelles inscriptions de Tautel de la patrie, en les transcrivant seul à quatre heures du matin, entend travailler, court en avertir ceux qu'il rencontre, et revient avec une centaine de citoyens. On lève une planche : on trouve deux hommes feignant de dormir, et auprès d'eux des vivres et un tonneau. Le peuple 7ie les pend point : il veut découvrir la vérité; il les mène au comité de police le plus voisin. Point de commissaire ; personne. La foule augmente autour des deux honnnes. Ils disent qu'on leur a promis vingt-cinq louis de rente viagère, s'ils se cachaient sous l'autel; qu'ils n'avaient point de mauvais desseins. Les mouchards, les gens apostés, craignant sans doute une plus grande révélation, contrefont les patriotes enragés, se jettent sur ces deux hommes et les mettent en pièces, deux heures après leur arrestation; et ni ta garde, ni le commissaire n'étaient venus pendant ces deux heures. Et deux ou trois hommes portent les deux tètes au bout d'une pique, et on les laisse longtemps se promener dans Paris. On voulait préparer les citoyens par l'horreur de ce spectacle à supporter la loi martiale. Aussitôt la nouvelle se répand avec la rapidité de l'éclair qu'on a coupé deux tètes, et voilà qu'on calomnie les cordeliers, les jacobins ; voilà que les municipaux enchantés déploient le drapeau rouge. Etoîi croyez-vous qu'on va le porter? au lieu du rassemblement, au champ de'Mars? Oh! non, le rassemblement se dissiperait ; il n'y aurait point de boucherie, il n'est que neuf heures du matin, et c'est à huit heures et demie du soir, aux approches de la nuit, qui couvrira de ses ténèbres les perfidies qu'on médite, que le drapeau rouge ira au champ de Mars. La matinée, ils l'emploient autrement. Dans l'assemblée nationale, Regnault de Saint-Jean-d'Angély vient dire effrontément qu'on a coupé la tète à deux gardes nationales, et par ce mensonge impudent échauffe tous leurs camarades réunis en foule. Bailly fait proclamer la loi martiale, incognito, dans les rues et places où il y a peu de monde, et Li\fayetle enivre dans les casernes ses satellites à pied et à cheval. Les conjurés contre le peuple se disent: Voilà le drapeau rouge déployé, le plus difficile est fait. Maintenant, si tous les clubs, toutes les sociétés fraternelles pouvaient aller à leur rendez-vous, à l'autel de la patrie pour signer la pétition, (juel nectar ce serait pour nous que ces Ilots de sang jacobin ! Et ils prennent leurs mesures en conséquence.

« S'ils avaient voulu dissiper le rassemblement du champ dt; la fédération, ils y auraient envoyé dès le matin la garde nationale

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avec le drapeau rouge. Ce sont des municipaux qu'ils y euvoieul, mais avec ces paroles traîtreuses : « Citoyens, disent-ils, votre pétition est irrépréhensible; vous n'avez rien à craindre ici; nous sommes prêts nous-mêmes à la signer. « Bien plus, pour rassurei' davantage ceux qui pouvaient craindre du danger, ces perfides municipaux offraient de rester pour otages, et cela, une heure avant le massacre.

« Il était deux heures, arrivent trois ofliciers municipaux en écharpe et accompagnés d'une nondjreuso escorte de gardes nationales. Dès qu'ils se présentent à l'entrée du champ de Mars, une députation va les recevoir. Parmi ceux qui la composaient, le public a remarqué un maréchal de camp, décoré de la croix de Saint- Louis, attachée avec un ruban national. Les trois officiers municipaux se rendent à l'autel ; on les. y reçoit avec les expressions de la joie et du patriotisme. « Messieurs, disent-ils, nous sommes charmés de connaître vos dispositions; on nous avait dit qu'il y avait ici du tumulte : on nous avait trompés; nous ne manquerons pas de rendre compte de ce que nous avons vu, de la tranquillité qui règne au champ de Mars; et loin de vous empêcher de faire votre pétition, si l'on vous troublait, nous vous aiderions de la force publique. Si vous doutez de nos intentions, nous vous offrons de rester en otage parmi vous jusqu'à ce que toutes les signatures soient apposées. » Un citoyen leur donna lecture de la pétition ; ils la trouvèrent conforme aux principes; ils dirent même qu'ils la signeraient, s'ils n'étaient pas en fonctions.

«Ces trois officiers municipaux aowi Jean-Jacques Leiaix, Renaud, Hardi. Qui croirait que ces mêmes hommes qui avaient applaudi au peuple et à ses intentions, qui avaient offert de rester en otage, de protéger les pétitionnaires de la force publi(jue, qui croirait que ces mêmes magistrats ont été reporter à la numicipalité qu'ils acaient trouvé le champ de la fédération couvert d'un grand nombre de personnes de l'un et de l'autre sexe, qui se disposaient à rédiger une pétition contre le décret du iode ce mois, qu'ils leur avaient remontré que leur démarche et leur réclamation étaient contraires à l'obéissance à la loi, et tendaient évidemment à troubler l'ordre public? Si la France redevient libre, il faut que les noms de Jacques, Renaud et flardi soient affichés dans toutes les villes, à toutes les rues, pour être à jamais voués à l'exécration publique. C'est [lar ces discours que les Sinons en écharpe parviemient à retenir autour de l'autel les nombreuses victimes qu'ils brûlent d'y égorger. Toute idée de péril est écartée; le rasseuiblemcnf grossit; la nuit approche. Alors les treize aides de camp de Lafa\; tîe se ré-

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paiideiit au même instant de tous côtés dans les lieux publics. Les uns disent que Lafayette est tué ; d'autres, qu'il est blessé grièvement; tous, qu'il a été assassiné par un jacobin, et il n'en était rien. Il est vrai qu'un homme s'était jeté sur lui avec un fusil armé d'une baïonnette, que Lafayette avait facilement écartée de la main et que cet homme avait alors fait feu ; mais il est évident que ce prétendu tyrannicide était un mouchard charcfé par Lafayette de tirer sur lui à poudre, afin d'altérer tous les bleuets du sang des patriotes et de la soif de venger leur chef. Cela, dis-je, est si évident, que Lafayette a fait relâcher sur-le-champ l'assassin, de peur que l'interrogatoire ne révélât une fourberie si infernale. Certes, il fallait que Lafayette eût des motifs bien pressants de soustraire cet hounne à l'interrogatoire, pour usurper ainsi la ci-devant prérogative de faire grâce, et pour mettre sa volonté au-dessus de la loi, s'attribuer le droit de vie et de mort et faire le dictateur. Qu'on juge de la fureur des badauds idolâtres, des satellites de Mottié, à ((ui les aides de camp disent que le meurtrier s'était échappé, se gardant bien d'avouer que Lafayette eût défendu de l'arrêter. En un moment, vous les eussiez vus sortir de leurs casernes, ou plutôt de leurs tavernes. Ils s'assemblent; ils chargent à balle devant le peuple; on bat de tous côtés la générale; déjà les vingt-sept bataillons les plus garnis d'aristocrates avaient l'ordre de marcher au champ de Mars ; ils s'animent au massacre; on leur entend dire en chargeant : Nous allons envoyer des pilules aux jacobuis; c'est surtout dans les yeux de la cavalerie qu'on voit la soif du sang, allumée par la double ivresse du vin et de la vengeance. Le jour était tombé assez pour leur dessein. Enlin le drapeau rouge arrive au champ de Mars, non pas à huit heures du matin, comme contre ceux (jui ont pendu les deux hommes, mais à huit heures et demie du soir, comme contre les pétitionnaires. Les bataillons arrivent non pas par un seul côté, ahn (jue les citoyens puissent fuir, mais [)ar toutes les issues, afui qu'ils ne sachent où l'éviter. Voici maintenant la dernièie perlidie, celle qui met le comble à toutes celles de la journée : les pétitionnaires, les patriotes, étaient autour de l'autel de la patrie, c'est-à-dire à six cents pas de l'entrée du champ de la fédération. L'armée des bourreaux avait bien prévu que tous les citoyens sans armes, les femmes, les enfants se retireraient à la proclamation d(! la loi martiale. Pour ne pas leur laisser le temps et se dispenser de la publier, des mouchards, placés à l'entrée du champ, du haut des glatis, insultèrent la garde nationale et la provoquèrent en lui lançant des pierres. La garde tire sur ceux-ci le, premier feu à poudre, aux ternies de la loi ; ils se sauvent, et la

cavalerie court faire la seconde décharge à balles sur les malheureux patriotes, qui, voyant la mort s'avancer de tous les côtés, et dans l'impossibilité de fuir, la reçoivent en embrassant l'autel de la patrie : en un moment l'autel est couvert de cadavres. C'est ainsi que Lafayette trempe dans le sang des citoyens ses mains, qui dégoutteront toujours à mes yeux de ce sang innocent, à cette même place où il les avait élevées au ciel pour faire le serment de les défendre. Des témoins oculaires m'ont dit que le nombre des morts montait à quatre cents ; la municipalité n'en a compté que douze dans son procès-verbal.

« Depuis ce moment, les meilleurs citoyens sont proscrits ; on les arrête dans leur lit, on s'empare de leurs papiers, on brise leurs presses. Les amis de la loi, les modérés affichent et signent des tables de proscription, disent qu'il faut purger la société de Brissot, Carra, Bonneville, Fréron, Desmoulins. Danton, Fréron et moi, n'avons trouvé d'asile contre les assassins, que dans la fuite. Les patriotes, ce sont des factieux. Nous qui ne faisons que raconter des faits incontestables, qui disons la vérité, c'est nous (|ui sonnnes payés; mais les auti'es journalistes mentent pour rien. C'est le cri général que Pétion, Robespierre, Buzot, Brissot, Danton et tous les écrivains ci-devant patriotes, sont soudoyés par les puissances étrangères. Que ne mettent-ils jias en œuvre pour faire croire que ceux qui crient contre l'assemblée nationale et le divin Moitié sont de méprisables mercenaires? J'ai rapporté dans mon dernier numéro l'anecdote du mouchard déguenillé, chantant bien haut les louanges des jacobins, et pariant un louis en leur honneur, puis montrant une poignée d'écus, pour faire croire qu'il était payé par les jacobins, etc. Ce qui fait frémir, c'est que je sais à n'en pas douter que Lafayette vient de grossir son armée de mouchards d'un corps de faux témoins à l'épreuve, et en état de faire pendre Caton comme monarchien, et Saint-Bruno comme perturbateur. Il ne lui manque plus que de trouver des Laubardemonts, des Bouchers d'Argis; et Ton n'en manque pas. L'assemblée nationale, d'autant plus furieuse contre les écrivains patriotes qu'elle sait ses perfidies, et que la majorité ne goûte point encore dans le crime la tranquille paix des Dandré et des Chapelier, met de côté toutes les adresses courageuses qu'on lui envoie, expédie partout des courriers chargés de mensonges et de calomnies, et emploie tous les moyens d'intercepter et d'étouffer la vérité. Sans doute elle est bien secondée par l'administration des postes, qui avait l'infamie de retenir à la fois mon journal et le port que je lui en payais, comme le prouvent une multitude de réclamations que j'ai reçues de

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tous les côtés. Cette assemblée antinationale s'elVorce de persuader que ce sont des Anglais et des Prussiens qui sont mécontents du décret sur rinviolabilité, et qui ont péri sur les marches de l'autel, victimes du droit de pétition, de ce veto que nous avait accordé M. Tliouret. Elle arrête le juif Éphraïm, comme agent de la Prusse, et madame d'Aelder, comme Témissaire du stathouder, et bientôt elle est forcée de les l'elàcher, et madame d'Aelder répond aux calomnies des auteurs de la Gazette universelle, qui l'accusaient d'être payée, par cette lettre à laquelle ces gazetiers ne répondront point, et qui prouve qu'ils ont offert à l'ambassadeur de Prusse de lui vendre leur plume (1). J'avais connaissance de l'anecdote; et il y a longtemps qu'en lisant leurs gazettes, je m'étais dit : Sûrejnent M. Lafayette a accepté les services qu'a refusés le comte de Golts. Que dire du comité des recherches, ces argus incorruptibles de la révolution, qui n'ont pas cru nos témoins oculaires et auriculaires contre Lafayette, des témoins qui apportaient leur tête, et qui ont l'air de croire que Rotondo, pauvre diable s'il en fut jamais, a les poches pleines de guinées d'Angleterre, lui qui vit notoirement des secours des patriotes depuis les certificats du mouchard Estienne, dont les contre-poisons lui ont fait perdre ses écoliers !

« Enfin, l'assemblée nationale se retire en club aux Feuillants, et fait scission avec les jacobins, afin de leur enlever leur correspondance. Mais Pétion et Robespierre, et le petit nombre de représentants qui sont demeurés fidèles à la nation, restent aux Jacobins, et l'assemblée nationale est toute où sont Pétion et Robespierre. Le reste n'est qu'un ramas de prêtres, de nobles, d'intrigants, de ministériels, de contre-révolutionnaires ou d'imbéciles : c'est l'assemblée antinationale. Je ne sais pas comment Robespierre, Buzot, Pétion, llœderer. Prieur, Grégoire, Royer et une demi-douzaine d'autres, ne donnent pas leur démission, et ne se letirent pas du milieu, non de ce sénat, mais de ce sabbat de conjurés contre le peuple, où le bien est inqiossllile à faire. Mais peut-être que les autres, craignant les suites de la retraite de ce petit nombre de justes, chercheront à le retenir au milieu d'eux, et à plâtrer par quelques bons décrets leurs desseins ambitieux et nationicides. Quant à moi, je ne me laisserai point prendre à ces apparences, et je n'attendrai plus à l'autel de la patrie la troisième proclamation de la loi martiale et la premier"! décharge à poudre. Pour racheter le

<l) Presque tous les journaux patriotiques publient cette lettre. La circonstance mentionnée par Desmoulins est seule importante à connaître.

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droit de crier dans le désert, de défendre la déclaration des droits et de montrer les sept rayons primitifs à un peuple de Quinze- Vingts, il me faudrait nravilir jusqu'à louer Lafayette et ses compagnons de tyrannie; il faudrait pallier la vérité. Mentiri nescio. Je ne saurais descendre à cette làclie dissimulation à laquelle les écrivains patriotes sont aujourd'hui contraints devant les sapeurs à gros ventre, et les nains de six pieds à gros bonnets.

« On l'a dit, les Parisiens ressemblent à ces Athéniens à qui Démosthènes disait : Serez-vous toujours comme ces athlètes qui, liappés dans un endroit, y portent la main, frappés dans un autre l'y portent encore, et toujours occupés des coups qu'ils viennent de recevoir, ne savent ni sauver ni prévenir ? Ils commencent à se douter que Louis XVI pourrait bien être un parjure, quand il est à Varennes; c'est quand Bouille est à Luxembourg qu'ils soupçonnent que les soldats de Château- Vieux pourraient bien être iimocents, et avoir été fusillés, pendus ou roués pour leur patriotisme. Il me semble les regarder de même, grands yeux ouverts, bouche béante, quand ils verront tout à fait Lafayette ouvrir au despotisme et à l'aristocratie les portes de la capitale, qu'il leur tient déjà plus qu'à demi ouvertes; quand ils verront et les millions de la liste civile et les milliards des biens du clergé dissipés à entretenir les armées à tête de mort d'outre-Rhin, et ici à élever à grands frais une digue de mouchards contre le torrent tie l'opinion ; quand ils retrouveront le délicit aussi profond qu'en 89; quand ils verront maints départements indignés que leurs biens nationaux ne servent qu'à alimenter la prodigalité liberticide de Bailly, de Lafayette, plus déprédateurs que Galonné, indignés que la liberté de la presse soit anéantie, et que la révolution ne soit que trente tyrans à la place d'un seul; quand ils verront, dis-je, maints déparlements, les uns demander une constitution moins contradictoire avec la déclaration des droits; les autres s'ériger en États-Unis, tous se détacher (le la métropole, abandonner Paris à sa coiruption, à son éguisnie et à l'esprit mercantile de ses boutiquiers qui, aunant la liberté et ne reconnaissant pour gouvernement que celui qui entoure le comptoir d'un plus grand nombre d'acheteurs, ne soupirent qu'après le retour des aristocrates, et s'etforcent de les rappeler en bannissant les patriotes qui, plus tard, auraient élevé la splendeur de Paris au-dessus de celle de Rome et d'Athènes, et ses richesses proportionnelles au-dessus de celles de Londres et d'Amsterdam; mais ce n'est pas ce (jue voit le sot détailleur, toujours pressé de vendre avant la lin du mois, attendu les lettres de change, et qui, en nous fusillant sur l'autel de la patrie, croyait déjà voir les émi-

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fiants, de retour, reinplir ses magasins. l*iiissé-je me tiompeidaiis mes conjectures! car je me suis éloigné de cette ville comme Camille mon patron s'exila d'une ingrate patrie, en lui souhaitant tontes sortes de prospérités. »

— Les sentiments exprimés par Camille Desmoulins dans cette longue épître furent non-seulement partagés par tous ceux qui s'étaient exposés aux rigueurs de la loi martiale, mais encore acceptés par une grande partie de la population. Cette opinion générale est importante à noter, car elle explique en partie l'excès de colère et de vengeance qui écrasa plus tard presque impunément les hommes qui avaient été assez malheureux ou assez mal inspirés pour accepter un rôle dans cette sanglante tragédie. L'odieux de l'exécution fut si bien compris par ceux-là même qui avaient peut-èlrc désiré un coup d'État, qu'on se hâta de changer le cours des sympathies publiques. On insistait sur le meurtre des deux invalides, commis le matin ; sur le coup de pistolet ou de fusil tiré sur M. Lafayette ; mais, de l'autre côté, on remarquait que ces actes ne pouvaient être imputés aux pétitionnaires, puistju'ils avaient eu lieu longtemps avant leur réunion et même loin du champ de Mars. On racontait l'histoire touchante d'un grenadier qui marchait avec la garde parisienne, et que son hls suivait. Au premier choc, le père avait été tué ; le fils avait alors pris son fusil et avait fait plusieurs décharges avec une force supérieure à son âge, puis il avait poursuivi les brigands à la baïonnette : la vengeance accomplie, il s'était jeté en pleurant sur le cadavre de son père; et l'on avait, dit le Moniteur, reporté à une mère, à une épouse désolée, les corps, toujours réunis par de douloureuses étreintes, d'un père mort et d'un fils qui voulait mourir. A ce récit, les adversaires opposaient le rapport officiel : le fait était faux. Quand ensuite ou insistait sur les deux soldats tués, sur le soldat blessé à coups de couteau, ils demandaient s'il n'était pas possible que, dans une telle échauffourée, les deux soldats eussent été frappés par des balles sorties des fusils de leurs camarades, et ajoutaient, quant au second fait, que c'était le résultat d'une querelle individuelle. Lorsqu'enfui on parlait du coup de pistolet tiré sur le maire, ils répondaient que cet acte coupable était le fait des hommes placés sur les tertres à l'entrée du champ de Mars, et que par consé(|uent il était complètement étranger aux pétitionnaires réunis autour de l'autel de la patrie, cpii avaient cependant éprouvé toute la violence de l'exécution militaire. C'est ainsi que la discussion, en aigrissant les esprits, en les sépaiant davantage, gagnait en même temps, chaque jour, ii la cause des pétitioimaires quelques convictions de

io4 iJUlLLliT 17ylj ASSEMBLÉt; ^A^IONALK,

plus. C'est ainsi que la presse révolutionnaire, silencieuse d'abord et comme accablée sous le coup qui avait été frappé au cliamp de Mars, reprit bientôt courage et recommença cette guerre de chicane qu'elle avait jusque alors soutenue avec tant de ténacité. Mais les premiers jours, les journaux ne furent remplis que de nouvelles propres à porter le découragement dans le cœur des patriotes.

« Si l'on en croit le rapport d'une personne respectable, disait le Patriote français du 22, il y a plus de deux cents personnes arrêtées et mises au secret à l'Abbaye. Elle a lu une liste de cinq pages in-folio. On a vu passer, ce matin 21, sur le boulevard, trois voilures remplies de prisonniers. On dit que ce sont des écrivains lactieux. «

Le Moniteur du même jour renferme les nouvelles suivantes ;

« On a arrêté hier M. Verrières, membre du club des Cordeliers, défenseur de M. Santerre dans sa cause contre M. Lafayette. On dit que M. Verrières est l'auteur du journal intitulé l'Ami du Peuple, par Marat. On a saisi ses presses et ses papiers. Mademoiselle Colombe, directrice de l'imprimerie, a été aussi conduite en prison.

« On est allé pour saisir M. Fréron, auteur de l'Orateur du Peuple; mais on ne l'a pas trouvé chez lui. M. Sulleau, auteur de plusieurs productions aristocratiques, est aussi arrêté.

«MM. Legendre, Danton et Camille Desmoulins ont quitté Paris. On assure qu'il y avait ordre de les constituer prisonniers.

« Les deux hommes soupçonnés d'être les auteurs du meurtre commis dimanche au champ de la fédération sont arrêtés. Celui qui avait été relâché par les ordres de M. Lafayette n'est pas encore pris.

« La société des Amis de la Constitution se trouve en ce moment divisée. Un grand nombre de ses membres, députés h l'assemblée nationale, se sont retirés des Jacobins et se réunissent aux Feuillants.

«Le juif Ephraim et la baronne d'Aelder, emprisonnés il y a trois jours, ont été mis en liberté.

« Paris est tranquille. Le drapeau rouge est encore suspendu à la maison commune.

« On a arrêté l'auteur d'un ouvrage intitulé le Père Duchéne (c'était le fameux Hébert). Il ne faut pas confondre cette feuille avec celle portant le même titre et qui se publie par lettres rédigées dans des sentiments de paix et de patriotisme qui font honneur au cœur de l'auteur, excellent citoyen et jouissant de l'estime de tous les vrais patriotes.

« Un grand nombre d'ouvriers se sont rassemblés hier dans les

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