CHAPITRE II
Histoire de France du onzième au quinzième siècle.
A mesure que nous approchons des temps modernes, les événements se pressent et se multiplient, et cette complication rend plus nécessaire à la clarté de notre exposition l'emploi des divisions. Nous partagerons donc la matière de ce chapitre en trois sections, purement artificielles d'ailleurs; car, il n'en est point ici comme dans quelques chapitres précédents, où le sujet présentait des successions de temps nettement différenciées. Dans cette période première de la troisième race, toutes choses sont continues, en quelque sorte, simultanées et croissantes ; tout au plus peut-on apercevoir, vers le quinzième siècle, l'occasion d'une de. ces divisions naturelles que nous avons si souvent rencontrées précédemment. Dans une piemière section, nous nous occuperons de la constitution de la monarchie capétienne, et, à cette occasion, nous en nonnnerons les premiers représentants; dans une seconde section, nous nous occuperons de la révolution des communes et de l'aholilion du servage; nous citerons les rois dont les noms présidèrent particulièrement à ces grands changements; enfin, dans une troisième section, nous exposerons l'histoire de la révolte générale des feiidalaires de la couronne de France contre l'unité, des seigneurs contre le roi.
I. Hugues Capet, en montant sur le trône, apporta à la couronne une force réelle. Il ajouta d'abord au domaine royal, qui était réduit à la possession delà ville de Laon, le duché de France, qui se composait des comtés de Paris et d'Orléans. En outre, il était félu des principaux seigneurs français, et, en recueillant leur serment de vassalité, il acquit un droit sur toute la puissance militaire dont ils disposaient. Ainsi, dès le premier jour de son installation, le nouveau roi se trouva le représentant d'une puissance déj;\ redoutable.
En effet, conformément au capilulaire de Charles le Chauve, de 877, que nous avons cité, chaque commandant de cité, de bourg ou de province, avait converti son fief, son bénéfice ou sa fonction en propriété et l'avait transmis, à ses enfants, t"» titre de possession héréditaire. Dans les cités où il y avait des comtes, le comte s'était appropi ié le gouvernement de la cité et les droits qui y étaient at tachés, et en avait fait un apanage de fanùlle. Dans les cités où il n'y avait que des évoques, ceux-ci avaient joué le rùle des comtes; ils avaient mis i'évêclié à la place de la famille. Quelquefois il arriva que le
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comte et l'évèque se parlagôrenl la ville. Or, en quoi consistaient les béncfioos de celle possession? Ils se composaient du cens on des tailles payés par les ciloyenb; de favanlage de connnander les bourgs mililaires ou les corps de vassaux qui étaient situés sur le territoire de la cité, ou les vassaux qui habitaient dans son propre sein; enfin du droit de tenir des plaids, de réglementer et de rendre justice : c'était donc une véritable souveraineté. Aussi le désir de conserver cette souveraineté comme poisession de famille lit-il que plusieurs évêqnes vinrent à se marier, crimes que les foudres de T Église eurent même quelque peine à ré|trimer. Les seigneurs des bourgs militaires imitèrent leurs comtes, les abbés et quelques curés leurs évêques; en sorte que le connnandement des soldats casati et le gouvernement des villages élevés sur les terres des églises et des abbayes devinrent des propriétés attachées aux familles, aux églises ou aux abbayes. Ainsi, lorsque Hugues monta sur le trône, il se trouva que la société était une vaste hiérarchie de propriétaires assise sur le sol , qui compreniiit tout le monde, en s'élargissant, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, et réalisait un système complet de conservation, fondé sur rintérèt et la subordination des possesseurs de fiefs.
De ce que les flefs étaient devenus des propriétés, il en résulta qu'ils purent être vendus et achetés, aliénés de toute manière, partagés entre héritiers, qu'ils purent même appartenir à des femmes, ainsi que nous le vernms plus tard. 11 en résulta encore que la privation du fief, quel qu'en fut le motif, lorsqu'elle avait lieu comme tradition des usages suivis sous les deux premières races, fut une véritable confiscation. Ainsi la terre qui, jusqu'à ce jour, n'avait été qu'un apanage, tendait à devenir marchandise, et le droit de confiscation se trouva établi.
L'hérédité par ordre de primogéniture n'était pas encore en usage. Le possesseur disposait souverainement de son fief, et le transmetlait selon son bon plaisir. Le droit d'aînesse s'établit plus tard, à l'imitation de la loi adoptée dans la succession royale.
Ce fut, en effet, sous la race desCapets que fut fondé le principe de l'hérédité de la couronne, non- seulement de mâle en mâle, comme dans les siècles précédents, mais encore par ordre de primogéniture. Cet nsage nouveau fut établi évidemment avec le sentiment de la future utilité qu'il devait apporter aux intérêts du pays. On voulut par là mettre un terme aux guerres de succession qui avaient ruiné la fortune de la France et celle des dynasties antérieures. Pour la première fois le sentiment de famille fut sacrifié au sentiment public, et ce ne fut pas cependant sans peine que cette institution devint loi de l'État. Il fallut. que Hugues Capet associât
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à la couronne Robert, son premier lil<<, el que celui-ci à son tour s'associât Henri, Tainé de ses enfants. Encore il arriva à ce dernier que la royauté lui fut disputée et que le partage lui fut demandé au nom d'un de ses frères. Il est vrai que ce fut sans succès, et ce fut aussi la dernière fois que Ton voulut appliquer à la succession de la couronne les usages admis pour Thérédité des propriétés particulières.
L'établissement du droit d'aînesse fut la source de grands avantages pour la France : il contribua puissamment à l'édilication de l'unité. Hugues Ca|)et, au reste, porta la même intelligence de conservation dans tous ses actes ; ainsi, lorscju'il adopta Paris pour capitale, il n'est pas douteux que ce fut par calcul. En effet, cette cité avait alors une grande importance, autant par sa situation, comme position militaire, que par sa nombreuse et ricbe population. Comme position militaire, elle commandait tout le cours de la Seine et de la Marne, c'est-à-dire deux grandes voies de communication qui unissaient de vastes provinces ; elle était le point central de tout le territoire de la vieille France, de celui qui était situé entre la Meuse et la Loire. Sa population s'était accrue , non pas tant encore par le commerce qu'elle entretenait à l'aide des rivières sur lesquelles elle était assise, que par le concours de tous ceux qui étaient venus se réfugier dans l'asile imprenable qu'elle leur olTrait pendant les troubles du dixième siècle. Il fallait que le nombre de ses citoyens fût considérable, puistju'ils suflireut à former, presque à eux seuls, un coips d'armée assez puissant pour repousser une invasion faite par Ollion II, en 'J78, à la tête de ses Allemands, et pour le forcer à ime retraite cpii lui fut fatale. Paris, d'ailleurs, devait jouir d'une grande renommée et, par suite, d'une grande iniluence sur l'opinion du peuple des cités. Cette cité avait noblement repoussé toutes les attaques des eimemis du pays, depuis celle des Huns, au cinquième siècle, jusqu'à celle des Normands ; elle avait conservé intactes toutes ses anciennes immunités; enlin elle était le tliéàtreel l'origine de la gloire de la nouvelle famille royale. Aussi Hugues Capet ne la cboisit pas seulement comme le lieu de son séjour per- .sounel ; il eu lit la capitale du royaume, en transmettant à ses enfants l'attachement calculé qu'il lui portait. Ce fut même en partie pour avoir manqué à cette traditit)n de popularité, dans la grande ville, qui était comme un héritage et une maxime de famille, qu'arrivèrent les malheurs (pii si^;iialèrent le règne de Charles VI, dans le conuiu;ncement du (piin/.u'ine siècle.
Hugues Cajiet uutiuiit en !i!»(i, laissant Robert, son lils aiiié, roi de l"raMC( . Robert nuiurut «mi Ur.l, laissant au<si Henri P'', son lils
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■Ané, roi 'de France. A Henri sucoi'da Philippe I'"'', en KKIU, et à IMiilippe, Louis le Gros, en I JOS. A cette tlernière époque, les provinces (pii iipparlenaieni à la couronne se composaient do Pile de France, d'une ])arlie de la Picardie, du Soissoiuiais, du StMionnois, de l'Orléanais, du .Maine, du Berri, du Limousin, du Forez et du Béarn; c'est-à-dire qu»^ le domaine royal n't-tait guc-re plus ('-lendu qu'à la mort du clieC de la troisième race.
(Juant à l'i-tendue de la cominunauli'' féodale qui, sous le nom de Fiance, formait un seul Fiat uni par les devoirs du vassela^e, elli' comprenait tout ce qui est enfermé entre les Pyréné-os, la Méditerrant'c, lOcéan et les Alpes, jusqu'aux cours du Doubs et de la Meuse.
Ces princes, et surtout les trois premiers, ne firent point df fruerres considérables. Ils s'occupèrent presque miiquement d'affermir les lois de la vassalité et d'apaiser les querelles qui armaieni les grands feudataires les uns contre les autres. L'Fglise se réuni! aux rois dans ce but. Aux conciles de Bourges et de Limoges, en JOÔI, les guerres privées furent défendues sous peine d'excommunication. Le règlement de cette pacification, qui fut connu sous le nom de tnhe dp Dieu, fut arrêté en concile en 1041. Aussi la France rentra dans les voies de la prospérité, et se trouva assez riche et assez peuplée pour fournir aux frais des grandes expéditions qui illustrèrent le onzième siècle.
Dans ces entreprises, ce fut l'esprit religieux qui eut le pas sur l'esprit d'ambition ; au moins ce fut cet esprit qui conduisit aux plus glorieuses et aux plus importantes entreprises.
Dans la lin du dernier siècle, une crainte superstitieuse s'était répandue en Europe. Diaprés une fausse interprétation d'un verset du Nouveau Testament, lequel pouvait indiquer l'achèvement de la fonction romaine, on croyait que le monde devait (inir avec le siècle, au moment où s'accomplirait la millième année de l'ère chrétienne. Cette conviction était profonde; elle s'était emparée même des intelligences supérieures. Ainsi, nous possédons plusieurs chartes portant institution de bénéfices au profit de l'Église, qui commencent par ces mois : La (in du monde étant prochaine... Cette terreur, qui n'était autre chose que le sentiment vague qui précède les grandes rénovations sociales, inspira à tous les hommes du siècle un redoublement de ferveur religieuse. Ce fut l'origine des pèlerinages à la terre sainte. Les hommes de toutes les classes se jetèrent avec passion dans celte voie d'expiation; et l'habitude resta, lors même que la cause n'existait plus. On continua donc dans le onzième siècle à chercher le rachat de ses péchés dans le long et