‹ Histoire parlementaire de la Révolution françaiseChapitre 34 sur 92 · HISTOIRE DU GOUVERNEMENT DK LOUIS XV · texte numérisé non relu

HISTOIRE DU GOUVERNEMENT DK LOUIS XV

|);irli pliilosopliique. Il se divisait en deux écoles: Tune purement critique, purement irrélifîieuse; l'autre organisatrice ou économique. Nou.'J allons dire quelques mots de Tune et de l'autre.

Voltaire était resté le chef de la première. IVAlembert, dans sa correspondance, lui donne souvent ce titre de chef et de maître. Il en faisait en efTet, jusquW un certain point, les fonctions. Ses encourapemenls, son e.xemple et son autorité maintenaient une sorte de discipline dans le corps nombreux des écrivains sceptiques. 11 était toujours le premier k l'attaque; c'était lui ordinairement qui donnait le signal et montrait les moyens de battre en brèche le catholicisme. Sa haine s'était développée avec l'âge; il n'appelait plus le catholicisme autrement que l'infâme. Cette passion irréligieuse semble, à cette époque, former l'unique lien et l'unique but de la nombreuse école qui suivait Voltaire. Elle s'éleva à un degré de violence qu'il serait diflicile de caractériser. C'était une colère insensée poussée quelquefois jusqu'à la rage.

Ce furent en effet les sentiments qui animèrent presque constamment les hommes de lettres du dix-huitième siècle; or, la colère donne de la verve, de l'énergie, inspire admirablement l'esprit de raillerie, de sarcasme et d'ironie; tout ce que possède à un haut degré l'école voltairienne : mais la colère trouble la vue, la raison et l'intelligence, et de là cet amas étrange, inimaginable d'erreurs, d'ignorances, d'altérations en histoire, en religion, en philosophie, etc., qui nous surprend aujourd'hui et que nous ne pouvons même comprendre, mais dont les voltairiens se rendirent coupables de la meilleure foi du monde; car ils n'avaient vu dans l'histoire, dans la religion et dans la philosophie que ce que leur passion leur faisait regarder. Je ne puis croire qu'il y ait des esprits assez méchants pour mentir sciemment à eux-mêmes et aux autres. Les incrédules du dix-huitième siècle ne mentaient pas; ils croyaient aux erreurs de tout genre qu'ils enseignaient comme à la perfection de la science ; ils croyaient leur incrédulité juste et utile au genre humain.

Il serait impossible de citer les noms de tous les hommes qui se distinguèrent dans cette insurrection intellectuelle. Après Voltaire, les principaux chefs étaient d'Alembert, Diderot, le marquis d'Argens, Helvétius, Marmontel, de la Mettrie, d'Holbach, de Prades, etc. L'armée qui combattait sous leurs ordres ou sous leur direction était innombrable. Le nombre des œuvres aussi. Tout était lu, quoiqu'il y eût en tout un côté sérieux que l'habileté des écrivains ne pouvait pas toujours complètement dissimuler. Au reste, il y avait des livres à la portée de tout le monde. On écri-

irjO DI\-nUITIÈME SifcCLE.

valides romans, on faisait des contes pour ceux qui n'auraient pu supporter quelque chose de pins solide. Enfin, on écrivait des pièces de lliéàtre pour ceux qui ne lisaient pas. Il y avait comme une émulation pour renverser Tédifice ancien ; il y avait de la gloire personnelle à recueillir, car le public était avec les écrivains; il y avait une certaine satisfaction morale, car on courait le risque d'une certaine persécution. Les œuvres principales de celte période dans la direction purement critique furent, outre le.s nombreux écrits de Voltaire, outre son Essai sur les Maurs et son I>ictionnaire philosophique, les Lettres juives et la Philosophie du Bon Sens du marquis d'Aryens, les Lettres semi-philosophiques, les Étrennes des Esprits forts, la Lettre du P. Bertbier sur le matérialisme de Diderot, le Pyrrhonisme du sage de Beausobre, la Religion naturelle, et enfin ['Encuclopédie de Diderot et de d'Alembert, dans laquelle on employait la science et l'apparence de riinpartiulité à la perfection de l'œuvre commune.

La haute noblesse conliimait à proléf;er la philosophie. Cette incrédulité spirituelle et vive était trop en rapport avec ses sentiments pour qu'elle y vît quelque chose à blâmer. Mais il était survenu à la philosophie des appuis bien autrement puissants, et d'un rang dans lequel elle devait encore moins s'attendre à en rencontrer. Catherine II, quoique impératrice et autocrate, Frédéric II, quoique roi et despote, soutenaient l'école critique de leur approbation et de leurs publiques faveurs. Le dernier donnait, dans ses f'Uats, un asile aux philosophes persécutés. Quel était le but de l'un et de l'autre? Ce n'était pas certainement la passion de l'humanité qui les entraînait. Mais ils comptaient, en échange de leurs secours, être prônés, dans toute l'Lurope, dans la langue qui était alors presque universelle, pour des vertus contre lesquelles leurs propres sujets eussent réclamé. En outre, Catherine II et Frédéric II étaient eux-niÎMm^s philosophes. La congrégation de l'index à Rome, les cluunbres des parlements, la Soi bonne étaient moins indulgentes. Le clergé se plaignait; mais les réclamations du clergé, les condamnations de la Sorbonne et les proscriptions de l'index étnient des recommandations dans une guerre adressée précisément â ce (|ue ces corporations ilélVndaient. Elles prouvaient que l'ouvrage avait porté coup; c'était un succès (pi'on ambitionnait et non une réprobation que l'on craignait Les jugements des parlements étaient plus redoutables ; car ceux-ci pouvaient mettre obstacle i'i la pid)lication et quelquefois faisaient emprisonner l'auteur. Diderot fut mis à la Bastille. L'A'/i(j/'/"/Jé(/<e fut arrêtée |iendant dix-huit mois, car un ouvrage aussi considérable

HISTOUIE Dli GOrVKUNEMENT DE I.Ol IS XV. I ■'>!

no pouvait ni s'imprimer en secret, ni se distribuer sous le manteau.

Les parlonienls lurent en générai tn-^s-sévères. Pendant que d'un côté ils repoussaient les tentatives du clergé, ils ne ménageaient aucune des œuvres critiques dont la voix publique leur révélait le mérite. Le parlement, en essayant ainsi de faire un juste milieu entre deux excès, croyait sans doute travailler au Iriompbe de la vérité ; mais la vérité ne se trouve pas toujours placée entre deux extrêmes; elle est souvent partout ailleurs, et, dans cette circonstance, il en était précisément ainsi. Cependant, il condanma prescjue tous les ouvrages que nous avons cités et beaucoup d'autres encore. Lorsqu'un ouvrage était ainsi condamné, il arrivait ordinairement que l'édition reparaissait avec un titre qui l'annonçait comme imprimé à Londres ou en Hollande. Klle était ensuite colportée et distribuée en caclielte. Ce my.stèif!, ces difficultés donnaient à l'œuvre un certain mérite de rareté qui appelait et excitait les lecteurs. Les éditions de cette espèce ont été si nombreuses que, malgré le temps qui s'est écoulé, elles sont encore très-communes aujourd'hui. On se demande comment, sous le régime de la censure qui régnait alors, tant d'ouvrages publiquement imprimés ont encouru la condamnation du pailement? C'est que l'administrateur qui était à la tête de la librairie de 17S0 à 17(i8 était M. de Malesherbes, qui était fort partisan de la liberté de la presse et assez philosophe pour mériter les éloges de Voltaire et de Rousseau.

Les économistes et les publicistes de l'école philosophique du dix-huitième siècle n'eurent pas, à l'exception de Rousseau, une popularité égale à celle qu'obtinrent les critiques dont nous venons de parler. Us n'eurent peut-être pas même uçe égale influence sur la production de la révolution; mais ils en exercèrent ime grande sur ses actes. Aussi ne nous est-il pas permis de les passer com- ])létement sous silence. Dès 1710, Mably avait publié son Parallèle <les Romaitis et des Français, puis successivement divers ouvrages (pf il termina par son Traité delà Légis!atiû?i. Mirabeau, en même temps, publiait VAmi des Hommes, sa Théorie de l'impôt, ses Économiques, etc. Quesnay donnait le premier exemple d'une théorie générale de l'économie politique et publiait sa Physiocratie. L'abbé Beaudeau commençait ses Éphémérides du Citoyen. Mais l'ouvrage le plus saillant et qui eut le plus de lecteurs, de tous ceux que je viens de citer, quoiqu'il en eût bien moins quelcs ouvrages de l'école critique, ce fut Y Esprit des Lois de Montesquieu. Il i)résentait en elTet un milieu entre les erreurs à la mode, entre des préjugés encore puissants et les idées de réformation. Il était empreint de

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