DIX-HUITIÈME SIÈCLE
l'esprit irréligieux qui ali;iil à une certaine classe et des tendances rélorinatrices qui allaient à un autre. De là un certain succès, mais un succès bien inférieur cependant à celui auquel fauteur était habitué. Montesquieu, disent les biographes, fut profondément afdigé de l'effet médiocre de cet ouvrage sur le public.
Ici, comme en toutes choses, la grande renommée, la grande iniluence revint à la franchise. Elle appartint à J. J. Rousseau. Son Discours sur Vlncgalité était la plus violente satire de l'état social. Il mettait tout en question. Son Contrat social reprenait l'organisation de la société à sa base. Les erreurs qu'il renferme étaient alors des vérités qui paraissaient incontestables selon la philosophie du jour. Sa théorie du souverain était tellement en rapport avec ce que demandait l'opinion publique, qu'elle fut réalisée dans la révolution et qu'elle règne encore aujourd'hui. Sa Confession du vicaire savoyard était comme une traduction des seutiuients religieux de toute la classe qui, quoique lettrée, était restée honnête et chrétienne de sentiment. On voit, dans Rousseau, qu'il avait été protestant et catholique, qu'il s'était grandement occupé des discussions qui régnaient entre l'Église et les sectes dissidentes : sa Confession du vicaire savoyard est l'œuvre d'un protestant; sa théorie du souverain est l'œuvre d'un catholique. On ne pouvait mieux répoudre aux besoins des esprits à cette époque. Aussi peut-on dire qu'il fut le véritable, si ce n'est l'unique théoricien de la révolution.
Grâce à ces travaux, les idées critiques, mêlées à quelques idées de réorganisation politique pénétraient abondamment dans la bourgeoisie. L'opinion s'était généralement tournée vers l'établissement de quelque chose d'analogue au gouvernement anglais. Montesquieu contribua beaucoup à la propagation de cotte idée. Au reste, pour désirer une réforme, il n'était pas nécessaire d'avoir sous les yeux le type d'une organisation destinée ;\ remplacer le présent. Il ne fallait que .sentir et juger. Dans une bourgeoisie éclairée qui avait donné presque tous les écrivains qui travaillaient avec tant d'ardeur à ruiner l'ancien ordre de choses, il n'y avait personne qui ne fûtcapahie d'iuuiginer un état meilleur, il n'yavait personne qui ne comprît que le gouvernemeut devait servir la nation et que la nation n'était pas faite pour le gouvernement. L'enseignement classiipie (jui, ;\ cette épocjue, était beaucoup plus répandu qu'il ne Test aujoiu'd'hui, inspirait il la jeunesse des sentiuu'nls ([ui n'i'taient rien umins que monarchiques. Quant à la masse du peuple, ouvriers et paysans n'avaient rien perdu de leurs croyances religieuses, mais rien aussi du sentiment des injustices
IIISTOIRK DU GOIVERNEMF.M DK LOIIS XV. l'iô
ot des inistTos ijui leur avait mis tant de fois les armes à la main dans le moyen âge, et dont le poids, loin de diminuer depuis celle époque, s'élait. au contraire, accru par l'auf^menlation des impots de toutes sortes et par la perte de ces liens de protection qui autrefois liaient le supérieur avec Tinférieur. De toutes les institutions sociales, il n'y en avait qu'une seule qui ne tournât pas contre le peuple et dont il reçût des bienfaits. C'était celle du derpé inférieur qui, pauvre comme lui et sorti de son sein, donnait l'éducalion à ses enfants, l'encourageait dans ses misères et lui transmettait les doctrines de l'égalité et de la fraternité évangéliques. D'ailleurs, tout était à sa charge, et, comme il était le dernier, tout retombait sur lui : et les tyrannies des règlements relatifs, suit aux corporations, soit aux jurandes, soit aux maîtrises, et les iniquités des droits féodaux, des droits de chasse, des justices féodales, de la corvée, des aides, de la dîme, de la milice, etc. Son sort était si misérable, que c'était un des plus terribles arguments dont la bourgeoisie fit usage pour s'encourager elle-même et pour justifier ses efforts. Le peuple n'avait aucune idée arrêtée sur les moyens de changer sa situation, mais il avait un violent désir d'en sortir et une haine profonde contre tous les privilèges et toutes les inégalités sociales. Ainsi, dans le milieu du dix-huitième siècle, le besoin d'une réorganisation politique s'était accru de tout le poids de l'opinion publique. A l'anarchie administrative et législative se joignait maintenant le désordre des croyances et des sentiments. Tout était prêt pour une réformation; mais celle-ci était peut-être déjà au-dessus des forces du gouvernement. « Après nous la fin du monde, après nous le déluge ; mes .successeurs seront bien embarrassés, » disait Louis XV. — « Nous approchons de l'état de crise et du siècle de révolution, écrivait Rousseau en 1760. Je tiens pour impossible que les grandes monarchies de l'Europe aient encore longtemps à durer. J'ai de mon opinion des raisons plus particulières que cette maxime; mais il n'est pas à propos de les dire, et chacun ne les voit que trop. » — « Tout ce que je vois, écrivait Voltaire dans une lettre à M. de Chauvelin du 2 avril ITIiâ, tout ce que je vois jette les semences d'une révolution qui arrivera immanquablement et dont je n'aurai pas le plaisir d'être témoin. La lumière s'est tellement répandue de proche en proche, qu'on éclatera à la première occasion, et alors ce sera un beau tapage. Les jeunes gens sont bien heureux ; ils verront bien des choses. » Ainsi, déjà l'avenir était visible; il était en quelque sorte prévu ; et si l'autorité suprême, si les classes supérieures s'endormaient dans les jouissances d'un présent dont
d.ii UIX-HL'ITIÈME SIÈCLK.
elles devinaient la (in, c'était leffet d'un égoïsme excessif et rare qui tournait en une profonde indidérence pour leur poslérité. Us lui léguaient scienunent le poids de leurs iniquités, comme pour donner lieu à une nouvelle vérilication de cette parole de Moise : « Les prrcs seront punis dans leurs enfants. »
Sous un monarque qui avait renoncé à toute idée d'un but politique quelconque, qui ne voyait dans son haut pouvoir (ju'un moyen de tout oser pour ses satisfactions égoïstes et personnelles, qui n'avait enfin d'autre volonté que ses plaisirs sensuels et d'autre désir que le repos pour s'y livrer, les ministres ne savaient où prendre appui, pour agir, lorsque Tinlluence de la maîtresse du roi leur manquait. (]et embarras était particulièrement ressenti par le ministre des affaires étrangères dans un temps où l'Europe était incessamment tourmentée par les entreprises de puissances dont Tactivilé contrastait avec la nonchalance du gouvernement franrais. Il est très-remarquable, en oll'et, que cette abdication de la France fut un fait contemporain du changement qui s'opéra dans l'économie de la balance européenne. La Prusse et la Russie, qui n'étaient rien, y prirent une grande place ; l'Angleterre y devint prépondérante : pendant que l'Espagne, la Hollande et la Suède perdaient leur ancienne importance. Il était dillicile pour les hommes chargés de surveiller ces événements d'y assister sans en être émus. Telle fut, à la fin de la guerre de sept ans, la position du duc de Choiseul, que la protection de la Pompadour avait fait ministre des alTaires étrangères.
Cette femme était morte en 17t>i, laissant sa créature sans appui. Le duc en chercha un dans les parlements. 11 espéra trouver dans les passions et les préjugés de ce corps quelque peu de la force que le parlement anglais donnait au ministère; mais si le nom était le mcn)e, k-s institutions étaient bien dilTéreiues. Le duc de Choiseul, comme nous allons le voir, ne se fortifia point par son alliance avec les parlements, seulement il les perdit avec lui.
Pour bien comprendre ce qui va suivre, il ne faut pas oublier qu'aussilûl ijue madame de Pompadour n'exista plus, il y eut deux partis à la cour : celui de la maîtresse ancienne, composé des hoMunes qui tenaient le pouvoir et dont le chef était le duc de Choiseul; et le parti de la maîtresse nouvelle qui aspirait à renverser le premier, ce (pii était difficile avec un roi qui ne voulait pas entendre parler d'alVaires. La maîtresse nouvelle, étiit la Dnbarry. (]etle femme était dévout'e au duc de Uiclielieu, qui l'avait été chercher dans un mauvais lieu et lui avait procuré la haute position de maîtresse en titre. Le parti nouveau était donc
mSTOIKK Dl) GOLVEUNEMENT DE LOIIS XV. ITm
composé lie la Diibarry, du duc de. Hiolielieu et de son lils le duc d'AifiUilloii. lit comme le duc do Clioiseul, que l'on voulait renvoi ser, était l'ami des pliilosophcs et des parienienls, rennemi des jésuiles et le partisan de raliiancc avec TAutriclie, il fallut (jue les amis de la courtisane, pour être linéique chose, lussent ennenus de l'alliance aulricliienne, protecteurs des jésuites, et adversaires de la pliilosopliie et des parlements.
La première atïiire où le duc de Clioiseul se mit tlu cùté du parlement fut le procès des jésuites. Sans son influence il est probable que le roi, malgré son indifférence pour ce qui ne le touchait pas personnellement, eût arrêté et annulé les poursuites. Une partie considérable de la cour, le dauphin, les princesses du sany le sollicitaient dans ce sens. Il ne montra qu'un instant la velléité de s'opposer, et en définitive il laissa faire. Quant à la conduite du premier ministre en cette circonstance, elle était motivée par l'opinion et par l'intéièt. Le duc était du parti des philosophes et grand admirateur de Voltaire; cela seul, peut-être, nel'eùl pas déterminé; mais ses ennemis, ceux qui aspiraient à sa place et qui le remplacèrent en elTet, et entre autres le duc d'Aiguillon, étaient soutenus par l'intluence des jésuiles. Nous n'entrerons point dans les détails fort compliqués de ce procès; il suflit de dire qu'il eut pour origine une question d'argent. On sait que les jésuiles, dans leurs missions, ne s'occupaient pas seulement de religion, mais aussi de commerce. Or, une maison de banque de Mirseille avait accepté une masse considérable d'effets qui devaient lui être payés en marchandises venant des Antilles. Les vaisseaux qui en étaient chargés furent pris par les Anglais; les banquiers alors s'adressèrent au procureur général des missions, celui-ci an général. Mais il se trouvait précisément que ce dernier venait de mourir. La demande se trouva donc sans réponse, et les banquiers furent obligés de déposer leur bilan (fév. ITulij. De là une suite de contestations, de péripéties, qui apportèrent en déhnilive l'affaire devant la grande chambre (17(i0). Ce fut une occasion pour le parlement, où l'esprit janséniste était encore prédominant, d'examiner la constitution de la société et son histoire tout entière. Le public philosophe se mit de la partie. On opposa aux jésuites leur esprit d'entreprise et d'intrigue, les contradictions de leur politique, leur llexibililé à se ployer aux circonstances, certains passages de leurs casuistes, certains autres de leurs théoloiiiens où ils semblaient autoriser le régicide. On rappela, en nn mot, tous les faits dont on les avait accusés en divers lieux et en divers temps, jusqu'aux fautes individuelles de quehjues-nns de leurs al'tiliés; et l'on termina, le 6 août 17(i2, par un arrêt qui pro-
1")G DIÏ-UL'ITIÈME SIÈCLE.
noilca la dissolution de la société. Le parlement, en cette circonstance, outrepassa les pouvoirs d'une cour de justice; il prononça sur une question qui ne lui était point soumise. Cependant Tarrêt fut exécuté. On y mit même une rigueur extrême qui mécontenta tout le monde. Un édil royal conlirma la sentence, en ITdi, lorsque loutélaildéjàlini. Quelques années plus tard, en 1775, Clément XIV prononça l'abolition entière de la congrégation. Telle fut la fin d'un ordre célèbre et puissant. Une misérable affaire d'intérêt fut, en France, l'occasion de sa ruine. Si l'on se bornait à comparer la gravité de la conclusion à la médiocrité des prémisses, on n'y verrait, en quelque sorte, qu'un elfet sans cause; mais il n'en est plus de même si l'on tient compte de l'opinion publique : ce fut elle qui prononça la condamnation et précipita la chute, et ce fut aussi le premier signe qu'elle donna d'une puissance qui devait bientôt devenir irrésistible. « Le prétexte de la punition, dit Voltaire, était le danger prétendu des mauvais livres, que personne ne lit; la cause était le crédit dont l'ordre avait longtemps abusé. » — «C'est la philosophie, ajoute d'Alembert, qui, par la bouche des magistrats, a porté l'arrêt; le jansénisme n'en a été (jiie le rapporteur. » Kn eflet, l'esprit de l'ordre des jésuites était en contradiction directe avec les tendances du siècle. Il avait été créé pour faire opposition au protestantisme, c'est-à-dire à une doctrine qui posait, connue premier principe, la souveraineté de lu raison individuelle. En conséquence, il avait lui-même exagéré le principe d'obéissance, et il portait cette exagération partout. Plusieurs théologiens catholiques ont, sons ce rapport, condamné ses pratiques et ses enseignements. Fidèle, d'ailleurs, aux conséquences logiques de son principe, c'était en agissant sur le supérieur qu'il voulait gouverner les inférieurs. De là l'apparence et l'accusation d'une tendance au despotisme qui le rendait odieux. Dans ses calculs il sendjlait avoir oublié le peuple, dont l'avènement était prochain ainsi que les droits et les besoins politiques de la société; sa chute était un préliminaire de la révolution. Mais levenons à l'histoire des rapports du duc de Choiseui avec les pjrhiments.
La seconde alTaire dans laquelle ce ministre leur vint en aide s'éleva sur une question d'impôts. La guerre de .sept ans avait obéré les finances; à cette cause .s'étaient ajoutées les prodigalités du monarque , qui n'avaient jamais été plus grandes ipie dans celte période. On a calculé que, sous le règne de la Fompadour, il avait dissipé pour ses plaisirs secrets et pour son l'arc aux Cerfs, plus de cent millions. Celte dépense était privilégiée. Elle était .soldé(! avant tout sur des billets revêtus de la signature du roi
IIISTOIUE Dl GOlVRniSEMENT DE l.Ol IS XV. 1*»7
di?signés sous le nom <\'aciiuits au cnniiitani. A rt''|)0(|iie où lions soninies, Louis XV Irouva un mitre moyen de remplie son (lésor |),irticulier : ce Tut de spéculer sur les blés. Nous parleiHtus plus tard de ce lait. Revenons à la question linancière. On avait été obliyé d'auf^menter la dette de iîi millions, et, chaque année, elle s'accroi.ssait d'un délicit de ôl millions. Il avait donc t'iillu conserver les impots extraordinaires que l'état de guerre, sans en diminuer le poids excessif, avait au moins justilié aux yeux du peuple. Le parlement de Paris, prenant en main rinlérêt des conlrihuables, négociait avec le gouvernement afin d'obtenir quelque allégement. -\Iais le parlement de Besançon, moins tolérant ou ignorant les ménagements que l'on devait avoir pour le premier ministre, se mit, en quel(iue sorte, en rébellion et s'opposa. Il l'ut exilé. Tous les parlements du royaume, ou presque tous, prirent fait et cause pour la cour de Besançon. Le parlement de Paris, qui était comme le chef A des autres, présenta des remontrances. On lui répondit que cette alTaire ne le regardait pas ; à son tour il répliqua que tous les parle- , ments du royaume ne formaient qu'un corps dont celui de Paris ^ était la tète. Cette prétention était nouvelle, quoique depuis longtemps méditée, ainsi que nous l'avons vu. Elle lit donc une grande sensation dans le public et donna lieu à un grand nombre d'écrits. Le ministère ne s'y opposa point ; au contraire, il donna satisfaction aux réclamants; il rappela le parlement de Besançon; il lui sacrifia même l'intendant de la province, qu'il destitua. Quant aux impôts, comme ils étaient nécessaires, on chercha le moyen de les maintenir, tout en conservant au parlement l'honneur de s'y être opposé. En conséquence le roi tint un lit de justice et lit opérer l'enregistrement en sa présence, afin qu'il parût forcé (51 mai 17G5). En cette circonstance, le duc de Choiseul donna une preuve manifeste de son projet de fortifier les parlements dans l'opinion publique, afin de pouvoir s'en servir plus tard contre le monarque luimême.
Mais toutes les cours du royaume n'étaient pas dans le secret, ou aussi habiles que celle de Paris. Le parlement de Toulouse refusa l'enregistrement. Là c'était le duc de Fitz-.lames, commandant du Languedoc, qui tenait la place du roi. Il lit mettre les opposants aux arrêts dans leurs maisons. Le cours de la justice fut suspendu ; le peuple murmura et même s'attroupa. On céda aux murmures et à une émeute menaçante. On rendit la liberté aux magistrats. Le premier acte de ceux-ci fut de décréter le commandant de prise de corps, et, chose singulière dans un gouvernement absolu, celui-ci se crut obligé, pour conserver sa liberté, d'exci-