RÈGNE DE LOL'IS XVI. K
circa morlem. La question jnéalable était celle (|iieroii administrait au condaniiic pour lui faire avouer ses complices. La première lut supprimée, ainsi ijne nous venons de le dire. La seconde resta. Ce fut la révolution qui tn lit justice.
La présence de Ttirgot fut marquée tout de suite par deux premiers édils sijJiiiilicalifs. Tar le premier, il annulait la loi odieuse qui rendait les taillables solidaires pour le payement de l'impôt. Lu celle circonstance on anéantit encore une tradition du régime romain. En effet, pour en trouver Torigine, il faut remonter au code de Tliéodose. En vertu de celte antique coutume, les riches contribuables de chaque paroisse étaient responsables de la somme de taille assise sur la communauté. Les collecteurs étaient autorisés à les emprisonner et à saisir leurs biens pour les forcer à parfaire le montant de rimpùt, lorsque la misère du plus {j;rand nombre rendait nulles quehjues-unes des cotes. Dans les romans et les pastorales on se complaît à décrire la douce quiétude des fermiers de celte époque, libres de toutes les agitations politiques et de toutes les agitations de pensées qui sont le propre de notre temps : douce quiétude, en effet, que celle des hommes sur qui chaque année ramenait le danger de cette solidarité terrible!
Le second éditde Turgot (13 septembre 1774) fut pour rétablir la libre circulation des grains et des farines, mais sans en permettre l'exportation. Son but, en celte circonstance, élait d'améliorer la condition de la classe pauvre, en diminuant le prix des subsistances. Aussi ne se borna-t-il point à lever les obstacles qui gênaient ou empêchaient le transport des blés. Il attaqua tous les abus qui grevaient la matière. Pour donner une idée de ce qu'il détruisit, nous ne parlerons que de ce qu'il lit dans une seule ville, à Rouen. Là, une compagnie de cent douze marchands, créés en titres d'offices, avait seule le droit d'acheter les grains qui entraient dans la ville, et son monopole s'étendait même jusque sur les marchés des Andelys, d'Elbeuf, de Duclair et de Caudebec, les plus considérables de la province. Venait ensuite une seconde compagnie de quatre-vingtdix ofliciers, porteurs, chargeurs et déchargeurs de grains, (jui pouvaient seuls se mêler de la circulation de cette denrée, et devaient y trouver, outre le salaire de leur travail, l'intérêt de leur liuance et la rétribution convenable au titre d'ofliciers du roi. Venait enlin la ville elle-même, qui, propriétaire de cinq moulins jouissant du droit de banalité, avait donné à ce troisième monopole l'extension étrange que voici : les moulins communaux ne pouvant suftire à la consommation, on vendait aux boulangers le droit de faire moudre ailleurs. l'ar suite, il élait défendu aux boulangers de
lOMK I. 1")
no PRÉLIMINAIRIS DE LA RÉVOLUTION.
rextérieur de vetidre leur pain à un prix moindre que les boulan- ^'ers de l'intérieur, et il leur étail ordonné, en outre, de mettre dixhuit onces à la livre; de telle sorte que pour la même somme on achetait, aux marchands de la ville, une livre de seize onces, et aux marchands de l'extérieur, une livre de dix-huit onces. On calcule que ce troisième monopole augmentait, à lui seul, le prix du pain d'un huitième. Des abus analogues existaient partout, sous des formes diverses; et ils frappaient, non-seulement les hiés, seigles, méleils et farines de tonte espèce, mais encore les légumes secs, 'avoine et les fourrages. (Daire, Vie de Turgol). Le ministère Ut supprimer ces institutions pernicieuses. 11 ordonna le remboursement des offices, suspendit les droits des villes sur les grains, et nonuua une commission devant laquelle tous les propriétaires particuliers de droits de ce genre furent astreints à produire leurs titres. Il voulait ainsi préparer la grande mesure du rachat des nombreuses banalités seigneuriales qui grevaient les canfpagnes. (Arrêts de 177.^.)
Avant de dire quel fut le résultat de ces premières mesures , nous devons parler du dernier des actes de la réaction opérée par le nouveau ministère, (jui nous mettra sous les yeux tous les éléments de l'opposition que nous allons voir se développer. Je veux jtarlei' du rélablissemeiu des parlements. Celte mesure, proposée l)ai- Mu'oménil , fut accueillie diveisemeul dans le conseil du roi. Turgot fut contre. Il n'est pas diflicile de deviner ses motits; au reste, il ne les cacha point; il les lit, au contrau-e, valoir dans le conseil. Il prévoyait que là se trouverait la plus grande résistance, la résistance organisée, contre les projets de réforme que l'on méditait. Maurepas fut d'abord de son avis; mais il ne tarda pas à se laisser entraîner. Le rétablissement de cette corporation tenait grandement à cœur à la reine, à la plupart des princes du sang, c'est-à-dire au comte d'Artois , au duc d'Orléans , au duc de. Chartres, au prince de Conti, eulin aux pairs du royaume, qui y reprenaient le privilège de se mêler des aiïuires pid)li(iues et de compter, poiu' (|uelque chose , dans le ;i0uverueuienl. Maurepas céda, et les parlements furtuit rétablis (Itiuov. 177il. Seulement dans rordonuanee de reconsiiiuiiuii, on leiu' retuait (pielques-uiis des droits dont ils jouissaient autrefois, enire autres celui de C(»nvo(|uer les pairs. C'était leur oler l'un de leurs plus puissants moyens d'inlluence. Aussi , dès le lendemain du jour où ils avaient été réinstallés ["2 déc), (ennuie pour nionlrer (ju'ds n'avaient rien perdu de leur ancien esprit, ils protestèrent contre ces mesures, et |iailiculièremenl contre la dernière. De lu, ils passèrent à
RÈGNE 1)K LOLIS \V1. 171
(It's remontrances qui furent d'abord repoussées, puis reproduites, puis encore repoussées el eiilin accueillies. La faiblesse du roi leur laissa, eu délinilive, ressaisir l'intégralité de leur privilège (I77.")i.
Cependaut les édits de Turgot sur les grains avaient soulevé une niasse d'intérêts ; el ces intérêts étaient fondés sur des privilèges si onéreux , ou résultaient d'abus si nuisibles, que nulle réclamation publique ne leur était permise. Ils ne pouvaient compter que sur l'intrigue. Ils se coalisèrent donc en secret, et en appelèrent à l'émeute qui, dans d'autres temps, avait déjà fait reculer le pouvoir. Presque tous les historiens s'accordent à donner ce motif aux troubles sur les grains qui éclatèrent simultanément dans plusieurs villes. Dès le 20 avril I77o , il y avait eu des désordres à Dijon, quoiqu'il n'y eût pas disette, quoique le prix du pain fût loin d'avoir atteint son chiffre le plus élevé. Le peuple s'attroupa; il démolit un moulin dont le propriétaire était accusé de monopole; il viola, pour le même motif, le domicile d'un exconseiller du parlement Maupeou. Un mot insolent , attribué au gouverneur, accrut encore sa colère. M. de Latour-du-Pin avait, disait-on, répondu à quelques réclamants : « Allez brouter l'herbe ; elle commence à pousser. » Quoi qu'il en soit , il fallut que l'évêque intervint pour rétablir le calme. Ce premier mouvement était peut-être spontané ; mais il est difficile de croire qu'il en fut de même de ceux qui suivirent , tant il y régna d'ordre , en quelque sorte, et d'ensemble. Le l'^' mai, des hommes courent la campagne des environs de Pontoise, eflrayent les paysans et les entraînent sur le marché. Ils publient même de faux arrêts du conseil , qui baissent le prix des grains. On brûle des granges , on incendie des fermes, on coule des bateaux de blés sur la rivière ; on arrête les arrivages de la Seine, et on annonce que le lendemain on sera à Versailles , et le 5 à Paris. En effet , le 2 mai Versailles fut envahi à l'improviste par une masse d'hommes qui demandaient le pain à bon marché. On ferma en toute hâte les grilles du château, et la peur fut telle, qu'on délibéra si la famille royale ne partirait point pour Chambord. Le roi ordonna de taxer le pain à deux sous la livre. L'émeute évacua Versailles pendant la nuit pour se porter sur Paris. On l'y attendait ; car elle avait annoncé son arrivée. Toute la garnison était avertie et sur pied , les gardes françaises, les gardes suisses et même la maison du roi. La bande des émeutiers n'en fut pas effrayée. Elle entra par plusieurs barrières à la fois, vers sept heures du matin ; elle se jeta sur les boutiques des boulangers , en pilla la plupart et se
dissipa vers onze heures comme par enchantement , au moment où les troupes venaient occuper les places et les carrefours de la ville. Le même jour, il y eut des soulèvements pareils à Lille, à Amiens et à Auxerre. Tnrgot vit dans celte alîaiie la main de ses ennemis ; il lit destituer le lieutenant de police Lenoir, qui s'était mal conduit et qu'il soupçonnait d'ailleurs , ainsi que le ministre Sartines.
Le parlement voulut connaître de l'affaire. Le jour même de l'émeute , il avait pris et fait atlicher uu arrêt qui promettait des remontrances. On lit arracher ses affiches et on les remplaça par une ordonnance contre les attroupements. Plus tard , il voulut évoquer le piocès des quelques prisonniers que l'on avait faits. On tint un lit de justice dans lequel ou le contraignit à enregistrer le renvoi à la cour de la prévôté. Ce fut là , en elTet , que se termina tristement l'histoire de cette émeute par la condamnation à mort de deux malheureux (un gazier et un perruquier), que l'on se hâta de faire exécuter. Ils montèrent à la potence en criant au peuple qu'ils mouraient pour sa cause (18 mai).
L'émeute des grains fut le premier signal des attaques contre Tui'got. Ce fut aussi l'occasion que choisit le hanquier Necker pour faire son premier appel à la popularité; il publia une brochure contre l'éditdes grains; mais ses attaques furent loin d'être loyales, tant à cause du moment où elles furent faites, que pour la mauvaise foi évidente de l'argumentation. Ainsi, pour montrer le danger de la liberté du commerce en matière de subsistances, on insistait particulièrement sur les chances de l'exportation à l'étranger. Or, c'était faire croire que l'édit autorisait cette exportation. Il n'en était rien cependant : la circulation des grains n'était libre que dans l'intérieur de la France; c'était en détinitive, un essai pour établir ce qui existe, maintenant, depuis plus d'un demi-siècle. La brochure de Necker eut néanmoins un grand succès. Tous les ennemis de Turgot la colportèrent et la prônèrent. Chose singulière ! les amis des privilèges travaillèrent ainsi à la réputation d'un homme qui, plus tard aussi, ne devait pas les épargner. De son côté, le parti des réformateurs ne ménagea ni Necker, ni ses illustres amis. Voltaire et Condorcet prirent la plume contre lui dans cette discussion.
(^es difficultés n'arrêtèrent point Turgot. En janvier 1770, il soumit au roi vm mémoire où il lui proposait : 1" l'abolition de la corvée et le remplaoeiueiit de celte charge, qui ne pesait (|ue sur les paysans, par uu impôt payable par tout le monde; 2" la suppression des droits existants à l'aris sur les grains, farines et
RÈGNK DE LOl'IS XVI. i"
;uilros deincos de première nécessité; ^" celle dos offices sur les halles et ports de la même ville; 4° celle de la caisse de l'oissy; ."»" eiiliii rabolilion des maîtrises et des jurandes, etc. Ces propositions furent vivement conibatlncs par Miroménil; mais la discussion convainquit le inonaripie. Louis XVI signa ces divers édils le (i f'^vrier. Le préambule de celui qui était relatif aux maîtriser et aux jurandes est resté célèbre. En voici un passage : « Dieu, en donnant à riiomme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail, a fait, du droit de travailler, la propriété de tout homme, et cette propriété est la première, la plus sacrée et la plus imprescriptible de toutes. Si le souverain doit à tous les sujets de leur assurer la jouissance pleine et entière de leurs droits, il doit surtout cette protection à cette classe d'hommes qui, n'ayant do propriété que celle de leur travail et de leur industrie, ont d'autant plus le besoin et le droit d'employer dans toute leur étendue les seules ressources qu'ils aient pour subsister, etc. w
Les nouveaux règlements eurent l'approbation de tout le monde, excepté des intéressés, qui étaient nombreux. Le parlement, suivant son usage, se rendit l'interprète de leurs réclamations. Son argumentation fut ridicule; mais il avait le droit de protester et il protesta ; en outre, il fit des remontrances. Les édits ne furent enregistrés que de l'exprès commandement du roi, et encore dans un lit de justice.
Néanmoins Turgol continuait son œuvre. Il donna un édil sur la libre circulation des vins (avril 177(5 . Le préambule nous apprend à quels étranges abus il venait remédier: «Un très-grand nombre de villes, y est-il dit, s'attribuent le droit de refuser le passage aux vins des autres villes (même sur les cours d'eau), et de ne laisser vendre dans leur enceinte que le vin produit par leur territoire.» Cette mesure, qui paraît avoir passé à peu près inaperçue, fut suivie immédiatement de plusieurs autres que nous ne pouvons qu'énumérer : la fondation d'une caisse d'escompte; l'institution d'une commission permanente de médecins, chargée d'étudier les problèmes d'hygiène publique et la réformation des hôpitaux. En même temps, par ses soins, l'opinion publique était tùtée sur un privilège autrement difficile à renverser que les jurandes et les maîtrises. On publiait un livre dont le titre: les Inconvénients des droits féodaux, fait connaître la portée. Le parlement fit saisir l'ouvrage et le condamna à èlre lacéré et brûlé, au pied du grand escalier, par l'exécuteur des hautes œuvres.
Pendant que le ministre faisait ainsi préparer l'opinion publique, il adressait dps mémoires au roi dans un but analogue. Il paraît quQ
174 PRl-LIMIXAIRES DE LA RÉVOLUTION.
c'est à peu près vers cette époque qu'il lui remit un plan d'organisation générale delà France, dont nous verrons opérer quelques essais de réalisation avant 1 7SS. Il proposait de fonder une liiérarcliie d'assemblées électives auxquelles il donnait le nom de municipalités. Les propriétaires de chaque paroisse devaient être appelés à élire une assemblée primaire ou de paroisse. Celle-ci, à son tour, nommait un délégué qui, réuni à tous les autres élus des paroisses d'une même élection , c'est-à-dire d'un même arrondissement, formait l'assemblée ou la municipalité d'arrondissement. Ces municipalités de second ordre nommaient les municipalités de province, et ces dernières élisaient la municipalité générale du royaume, ïurgot attribuait aux municipalités de second ordre deux fonctions : l'une dénommer les officiers chargés de l'administration locale; l'autre de répartir les impôts. Quant à la municipalité générale, il ne proposait point de lui donner une part quelconque de l'autorité législative; il ne l'appelait à un rôle effectif que dans le règlement des recettes et des dépenses, dans les alTaires d'impôts et de travaux publics. Il lui attribuait enfin quelques parties du droit de remontrances dont jouissait le parlement. Cette organisation lui paraissait, d'ailleurs, la meilleure pour obtenir une exacte distribution de l'impôt. Il proposait, en effet, de n'avoir qu'un impôt unique: l'impôt territorial, auquel seraient soumises toutes les propriétés, aussi bien celles du clergé et de la noblesse que celles de la roture, (tétait à la municipalité générale qu'il réservait le soin de fixer la quotité de la contribution et de la répartir entre les provinces. La nnuiicipalité de chaque province devait opérer la répartition entre les arrondissements ou les élections de sa dépendance, et ainsi de suite. Jusque-là, le projet, quoique dépassant de beaucoup la question financière, se rattachait au ministère dont Turgol était chargé. Il rendait évidente une impossibilité d'ailleurs démontrée, celle de rétablir ou de réformer les finances sans réorganiser la société tout entière. Ce fut celle même nécessité qui conduisit Turgot à traiter la question de l'éducalion. Du moment, en efl'et, où tous les hommes étaient appelés à prendre une part active à la chose publi(|ue , il était nécessaire que lous eussent une connaissance connnune. Turgot proposait donc, dans ce mémoire, de fonder un conseil de l'inslruclion nationale et de placer sous sa haute direction les académies, les universités, les collèges et même les petites écoles. «Le système d'éducation en vigueur, disait-il, ne tend qu'à former des savants, des gens d'esprit el de goût : ceux qui ne saluaient parvenir à ce terme restent abandonnés et ne font rien. Une autre méthode formerait, dans