‹ Histoire parlementaire de la Révolution françaiseChapitre 42 sur 92 · RÈGNE DE LOIMS XVI · texte numérisé non relu

RÈGNE DE LOIMS XVI

faut et sa qualité de Genevois ivcoininandaiont assez mal auprès de la cour. Le passade de ces doux hommes fut signalé par le rétablissement des jurandes, des maîtrises, des corvées, etc., par ci-lui du privilé;.;e des villes sur le coumierce du vin, par la destruction, en un mot, des plus importantes réformes de Turj^'ot. L'ancienne compaf^iiie des monopoleurs avait recommencé ses odieuses spéculations sur les blés ; le désordre des fmances était au comble. La loterie venait d'être créée, sous le prétexte assez sinf^ulier de fournir les fonds nécessaires ;\ la construction de la nouvelle ét;lise Sainte-Geneviève (le Panthéon.)

Necker fut nommé directeur général des fmances, le 2 juillet 1777; il était précédé d'une grande réputation d'habileté. Il était de la patrie de J. J. Rousseau, il était protestant, il avait attaipié Turgot; trois titres à la faveur de tous les privilégiés de l'époque. Il sut profiter de ses avantages : en sa qualité de banquier et de faiseur d'alTaires, il était exercé à manier toutes les ressources d'un crédit même factice. Aussi, bientôt, grâce à cet art de faire travailler l'argent, le trésor en parut rempli; les emprunts devinrent faciles, et Necker en usa largement. Les dépenses purent pendant plusieurs années dépasser les recettes, sans que les apparences fissent rien soupçonner. Il avait très-habilement préparé l'opinion du conseil et celle du roi par un compte rendu qui est devenu fameux, autant par l'art de grouper des cliifl'res, que par la publication qui en fut faite en 1781, lorsqu'il fut obligé de se défendre contre des attaques publiques devenues trop nombreuses. C'était, en elïef, la première fois qu'on livrait à l'examen des contribuables un compte des recettes et des dépenses; il était précédé d'un long rapport propre à inspirer une grande confiance dans l'avenir des finances. Il prouvait en définitive, ou semblait prouver, qu'il y avait une balance parfaite entre les recottes et les dépenses. Ce compte rendu est du mois de janvier J778. Au reste, pendant ce premier ministère de Necker, l'attention publique se détourna des afl'aires intérieures ; elle fut tout entière aux grands événements qui s'accomplissaient de l'autre côté de l'Océan.

Les colonies anglaises du nord de l'Amérique étaient décidément en insurrection ; le signal de la révolte avait été donné à Boston et dans le Massachusset, en 1769; de là, elle s'était propag'^e aux autres provinces. Un congrès s'était assemblé en I77I ; il avait débuté par une déclaration des droits et s'était ensuite occupé d'organiser la révolte; il avait institué un gouvernement et envoyé en France des agents secrets. Déjà, dans le temps où Turgotétau aux affaires, M. de Vergennes avait proposé de s'associer d'une ma-

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iiiùre active aux elîorts des Américains; c'élait le moment de prendre une revanclie des désastres de la guerre de sept ans. Le ministère fut divisé. Turfiot, tout entier à ses réformes, voulait la paix pour les opérer, comme plus tard le voulurent les jacobins dans la Législative. L'expérience a prouvé que Turgot se trompait : dans une nation comme la notre, il n'y a pas de meilleur moment pour exiger de chacun l'abandon de ses intérêts particuliers, que celui où la guerre réveille toutes les nobles passions, oii Tintérêt général, où le sentiment public sont attachés aux chances du terrible jeu des batailles. Quoi qu'il en soit, les Américains ne reçurent qu'un appui insignifiant; on laissa Beaumarchais expédier des armes et donner passage à quelques officiers français et polonais qui ne furent pas inutiles. On ferma les yeux sur l'achat et l'équipement de quelques vaisseaux qui, sous le commandement du fameux capitaine Paul .loues, prirent le pavillon américain et tinrent la mer pour le compte des républiques transatlantiques ; mais on ne fit rien de soi-même.

La détermination d'un jeune homme appartenant h la haute noblesse eut alors une grande iniluence. Elle donna une direction décisive à l'opinion publique, qui, dans notre pays, suit toujours les belles actions et les beaux exemples ; elle donna un argument à M. de Vergennes. M. de Lafayette a raconté lui-même, en quelques mots , comment il fut acquis à la cause américaine. Sa narration est en même temps un renseignement sur l'état des jeunes esprits de cette époque. Il finissait ses études. On lui avait préparé une place à la cour digne de sa naissance et de son nom. Voulant conserver son indépendance , il s'arrangea pour déplaire et y réussit. Ce fut alors qu'il eut connaissance des événements d'Amérique et de l'acte mémorable du congrès du 4 juillet ITTli par lequel celui-ci déclarait l'indépendance des Étals. «A la première coiniaissance de cette querelle, dit-il, mon cœur fut enrôlé, et je ne songeai qu'à joindre mes drapeaux. Quelques circonstances m'avaient appris à n'attendre sur cet objet, de ma famille, que des obstacles : je complai donc sur moi et osai prendre pour devise à mes armes ces mots : Cur non? » M. Lafayette se mit en rapport avec Silas Deane , l'agent secret du gouvernement américain, et, malgré mille difficultés, qui ne servirent à démontrer que l'excès de son dévouement et les hésitations de notre gouvernement, il parvint à équiper un vai,sseau et à gagner les côtes des Étals insurgés (juin 1777).

Dans le temps où M. Lafayette débarquait en Amérique, Franklin arrivait en France. V.n lui se trouvait réunie la double celé-

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brité du savant et du lalriole. Il avait, comme on le sait, donné une théorie de rélectiicité dont on se sert encore anjourd'liui, et de plus inventé les paratonnerres. Il lut accueilli en France avec un enthousiasme dilïicile à décrire. Son nom atteignit tout de suite les e.\lrèmes limites d'une popularité coinplèle. Un fuit peint, mieux que tout ce (jue l'on pourrait dire , les sentiments d'exaltation du public. On lit son portrait, et Turgot proposa, aux applaudissements universels, d'y joindre pour épigraphe ce beau vers :

Eripuit cœlo fulmcn, sceptrumque tyrannie.

Certes la présence de Franklin et le dévouement de M. Lafayette n'auraient pas excité une pareille manilestalion , si la population n'avait pas été déjà unie de sentiments avec eux , si elle n'avait pas eu un esprit prêt à réaliser des choses pareilles à celles (jui commençaient en Amérique.

I.e 6 février 1778, le gouvernement français signa enfin un traité d'alliance avec les nouveaux États-Unis , et envoya une flolte en Amérique. Aussitôt, suivant les traditions de sa politique, l'Angleterre nous chercha un ennemi sur le coiUiiient. KUe excita l'ambition de l'Autriche contre la Prusse. On vit la menace d'une nouvelle guerre de sept ans. Mais l'habile diplomatie de M. de Vergennes sut tenir la France à l'écart et ramener la paix par les efforts du reste de l'Europe. Nous fûmes donc tout à la guerre contre l'Angleterre. Elle lui fut fatale. Il ne nous appai tient pas de raconter ici les détails de cette lutte. Il nous suflira de dire qu'à la fin de I7SI , les Anglais, battus partout sur le conlinent américain par les années réunies de la France et des Èlals-Unis, l'une conmiandée par Rochambeau et Lafayette, l'autre parWashiiiglon, ne possédaient plus que New-York , Charleslown et Savannah. Battus, en outre, sur mer en beaucoup de rencontres, n'ayant obtenu qu'une seule fois l'égalité dans le combat parmi beaucoup (le défaites réelles, menacés dans toulis leurs colonies, dans toutes leurs possessions, ils se voyaient sur le point de perdre même leur supériorité maiitime. L'année 1782 leur fut également funeste. Le bailli de Sulîren les liattit trois fois et se trouva maître des mers des Indes. Une Hotte française , réunie à une Hotte espagnole, leur enleva pour la seconde fois Forl-Mahon , et vint assiéger (jibrallar. Lapeyrouse détruisit leurs établissemenls de la baie d'Hudson. Le marquis de Buuillé et le comte de Grasse prirent toutes leurs Antilles, eu .sorte qu'il ne leur resta plus que la Ja-

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maïque. C'était le iiioinerit d'en (iiiir. En conséqiiencii , on avait préparé une grande llulte ipii devait, sous le conimandeinenl de M. Grasse, s'emparer de la Jamaïque et aller ensuite opérer un débarquement dans le Canada. On trouve dans les mémoires de M. Latayetle les détails de ce projet. Lui-même fut pour beaucoup dans ce <iui concernait noire ancienne colonie américaine. Mallieureusemenl on ne suivit pas comi)létement ses inspirations; il proposait d'aller tout de suite dans le Canada. Si ce parti avait été pris , il est probable que cette contrée ferait maintenant partie des États-Unis, et, sans doute, l'événement que nous allons conter n'aurait pas eu lieu. La Hotte française rencontra celle de l'amiral Rodney près des Saintes. Il y eut une bataille dans laciuelle nous eûmes trois vaisseaux pris et deux coulés ; la perte en hommes fut d'ailleurs à peu près égale; mais cet échec, le premier que l'on eût éprouvé depuis le commencement des hostilités , lit échouer le projet, ou au moins l'ajourna.

Ce petit succès ne ferma point les yeux des Anglais sur les dangers de l'avenir. En eiVet, on se préparait en France à envoyer une armée de débarquement dans les Indes ; un nouveau corps de troupes venait d'être embarqué pour le continent américain. On construisait des vaisseaux dans tous nos ports. Les villes, les provinces souscrivaient pour augmenter notre marine ; l'énergie élait plus grande et plus menaçante que jamais. Les Anglais eurent la sagesse de céder à la .fortune. Par cette prudence, ils sauvèrent beaucoup, lorsqu'ils étaient menacés de tout perdre. Le 20 janvier 1783, on signa les préliminaires de la paix. Le traité délinitif, qui reconnaissait l'indépendance des États-Unis et accordait à la France divers avantages, fut signé à Versailles, le 3 septembre 1783.

La guerre n'avait pas amélioré les linances. Necker avait été obligé de les ([uiller en 1781, laissant la delte augmenléi' d'un capital de .■')3U millions. H fut remplacé par Joly de Fleury, qui, marchant sur ses traces , accrut encore ce capital de 300 millions. A celui-ci succéda d'Ormesson, qui tenta la voie des économies et des accroissements d'impôts, l.e délicit continua à augmenter. Enlin, le i novembre 1783, Calonne [uit Ls linances.

Ce n'était pas le seul changement qui eût eu lieu dans le ministère. Montbarey etSurtines, (jui étaient au-dessous de fonctions que la gueire rendait impo tantes, avaient été renqi'acés, en I7S0, à la guerre et à la marine , par MM. de Caslries et de Ségur. Maurepas était iiioit eu 178J, mais un ne lui avait pas donné de successeur.

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Copcndant la \\\ ■lulion d'Am(fri(iiie avait o>ccicé tiiio immciisi; infliionco sur le développoiiK'iil ilo l'opinion i)iibli(jiio. Tons los écrivains ronlrmporaius sont unanimes h cet ôjjard. Ci' ^'rand cxcniple avait exalté les iniai^inntions et provoqué un désir exliènie d'imitation dans tou!o la partie jeune et généreuse de la nation. On avait maintenant un argument irréfulaHe contre ceux (jui disaient l'ég^^lité incompatible avec l'élat politique; on av.iit la preuve qu'im peuple p ut suffire à tout , nicMue dans les circonstances les plus difficiles. En un m..l, rous l'impression de ce glorieux événeir.ent , aurpicl la Trance avait d'ailleurs pris une si grande par!, les dt'monstrations des pliilosoplios ft dos économistes devinrent des senlimenls, et les croyances rationnelles, djs convictions passionnée-'. Le dégoût des choses pré.- entes fut con verii en un dé<ir violent de tout changer, et l'on vil naître les |ireniiers symptômes do ce fanatisme poliiique qui plus tard devait, produire de si gr.mdts choi:e.-5. L'esprit lévoliiiionnaire en Franiu^ n'avait plus besoin désormais d'apôtres, ni d'enstignemeiif , ni mèine decomhats.il était définitivement fondé, (définitivement souverain , et si fort , qu'il exerçait à son tour ci lie sorte de despolisme d'opinion qui rend la contradiction impuissante et rnêir.e impossible. La lâche des deux éco'es, dont nrus avons suivi bj développement, élait eu quelque soi te terminée. Les f.nidaleurs , ou les chefs eux-mêmes, Voltaire et Rousseau , étaient morts au moment où leur mission semblait (inir. Diderot, Iî>jlvé!ius , Quesnay, Turgot, etc., n'existaient plus ; mais il s'ét-iit f.iit un rem-rquable ch.Viigement dans la popularité relative des deux école.'^. Dans le milieu du siècle, c'était l'école ciiiiquc dont Vollai'-c éiait. le chef, qui avait le plus de piilisans et le plus d'inihience. Au moment où nous sommes, l'école des économistes, ou plutôt l'école de Rousseau , avait acquis la prédominance. On ne se moquait p'us tant de la religion ; on avait de la prétention aux bonnes mœurs ; on tenait à passer pour bon et pour chaiitable, ou , eu te: mes du temps, pour humaia d scn.Mble. Les femmes du grand monde voulaient accomplir leurs devoirs de Uières. La mode, en un mot, était anx idées et aux pratiques qui, diins le détail, élai ni io ]dus contraires aux conséquences du sy.>lènu! social où l'on et.- if. D'ailleurs tout annonçait un comn^ncement de vi(î pobiicnie. Ou fondait des clubs à l'imitation (Icii Anglais. Il se formait aus<i d s réunions daiiS un but p!u> actif. Ainsi il e xisiait une fociélé d'amis des hommes ou de pliilanlhropes, qui di^tiibuait des sec( u-'s aux indigents. Il s'était établi une société des Amis des noirs, qui prêchait l'abolilion de l'esclavage et de la traite des i.ègre-, etc.

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A ces essais des mœurs propres aux Élats libres il faut ajouter ceux qui résultaient de quelques institutions nouvelles qui avaient été créées sans bruit par le gouvernement lui-même , et dont nous n'avons pas eu encore occaMon de parler. Necker avait réalisé partiellement une idée de Turgot , et cette réalisation n'avait pas péri avec lui. Il avait établi des assemblées provinciales dans le Berri, dans le Daupliiné et dans les généralités de Montauban et de Moulins. Elles étaient ainsi composées : le roi avait nommé seize propriétaires dont trois du clergé , cin(| delà noblesse, huit du tiers état. Ces seize administrateurs avaient le droit d'en choisir tiente-six autres. Ensemble ils étaient chargés de la répartition de rimpôt. Ainsi la réforme se faisait petit à petit.

Que faisait cependant le clergé dans cet état des esprits? Il était lui-même divisé : les plus faibles suivaient le torrent du siècle ; les plus sages songeaient à une réforme générale. Les assemblées dites du clergé, composées seulement de quelques prélats choisis, étaient loin de représenter sa véritable opinion. Néanmoins nous lisons que l'assemblée de 1780 demandait le rétablissement des synodes ou des conciles provinciaux. Elle s'éleva ensuite contre le scandale que venait de donner un religieux, un prêtre, l'abbé Rayual, en apposant son nom à un ouvrag'^. détestable , et à cette occasion elle. lit observer que la sévérité des règlements de la libraiiie était une des raisons qui faisaient fermer les yeux sur les délits de presse; en conséquence, elle réclamait l'abolition de la déclaration du IG avril \~o~, qui portait pùue de mort contre les auteurs et les distributeurs de mauvais livres. On s'y plaignit aussi grandement des e.\liuctions qui anéanti-saient des ordres anciens, et (pie prali(|uait une commission formée tout récemment pour épurer l'état monasli(pic , sous le nom de Bureau des alTaires ecclésiastiques. « Nous avons vu , disait-on , tomber et disparaître , en moins de neuf mois, neuf congrégations, les célestiiis, l'ancien ordre de Sainl-Beno'it , de Sainle-Croix de la Brelonnerie , de Saiiit-lUif , de Saint- Antoine , etc. L'orlre de la Merci paraît ébranlé juscpie dans ses fiiinlemenls, et le nu' me orage gronde au loin sur les autres conventualités. On répand l'opprobre sur une profession saiiUe. L'insubordination exerce au dedans ses ravages. La cognée est ^ la racine de l'iuslilut mon:istique et va ri uverser cet arbre anti(jue, déji\ frappé de sléiililé dans plusieurs de ses branches » {Mémoires de Varch d'Arles). Ainsi le passé s'en allait. Si la lévolulion avait pu att"udre , elle eût trouvé beaucoup des choses qu'elle a faites, déjà achevées. Elle ne lit qu'acconqilir des aiTÔts déjà prononcé-; et nu'^nie eu voie d'txécution.

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Un scandale énorme, qni eut lieu dans cette période, acheva de

(lépopiilariser le liaul clergé. Je veux parler de la vilaine afTaire du collier. Quoique Ton ait l)eaiicou[) éciit sur ce triste sujet, il est diflitile de savoir la vérité. La lecture des pièces du procès elles-mêmes laisse l'espril dans le doute; car, on y voit évidemment que juges et accusés semblent s'être L'utt-iidus pour obscurcir les faits. Voici, en abrégé, Ibisloire telle qu'elle nous parait être, ou plutôt voici ce que nous avons aperçu au uiilieu dos contradictions et des dénégations. Le cardinal de Roban était banni de la présence de la reine, parce que, disent les uns, il avait osé lui faire une déclaration trop audacieuse; parce que, disent les autres, étant ambassadeur à Vieime avant le mariage de celle princesse, il avait écrit contre elle. Cette dernière version parait prob.ible; mais ce n'est pas celle qui fut répandue dans le public ; ce n'est pas celle qui l'ut adoptée; il ne fut guère parlé que de la première. Quoi qu'il en soit, une intrigante, une dame Lamothe, qui se prétendait descendante des Valois et s'appelait en conséquence Lumotbe Valois, avait, grâce à ce titre, quelques relations avec le cardinal. Elle connut la position de ce prince à Il cour et son vif désir de rentrer en grâce auprès de la reine. Elle sut encore que le joaillier Bœlnner avait offert à la reine un collier de la valeur de 1600 mille frar.cs que celle-ci avait refusé, disant qu'il valait mieux avoir un vaisseau de plus. Elle vit là l'occasion de faire un coup de fortune; il s'agissait, pour elle, de se faire remettre le collier dans les mains. Elle s'appliqua donc à persuader au cardinal que la reine, vivement désireuse de posséder ce magnifi(]ue bijou, l'avait cbargée, elle Lamotbe Valois, de le prier d'en faire le marcbé et de répondre du prix. La reine, ajoutait-elle d'ailleurs, rembourserait peu à peu M. de Rohan , avec ses économies. Ici on ne comprend pas comment ce prince put être persuadé , à moins que la passion dont on l'accuse ne lui troublât l'esprit et ne lui fermât les yeux. Il est vrai qu'il a été constaté que madame Lamoîlie lui présenta un billet dont l'écriture était contrefaite et signé Marie-Antoinette de France. Il est vrai qu'elle le fit rencontrer, uin; nuit, dans un bosquet de Versailles, avec une femme ayant quelque ressemblance avec la reine et avec laquelle elle ne lui permit que quelques mots afin qu'il ne pût être détrompé. Il est vrai encore que le cardinal consulta Caglioslro et sa fantasmagorie. Quoiqu'il en soit, le collier fut aclieté et remis à madame Lamotbe ; celle-ci le remit à son mari, qui s'empressa de le briser, d'en séparer les diamants et courut les vendre en Angleterre. Toutes ces choses auraient pu se bien passer pour les

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IVipoiis, si le joaillier n'avait pas parlé. Mais celui-ci, éfonnc de ne pas voir le collier au cou de la icine, en parla à madame de Campa». Madame de Caiiipan en parla à la reine, qui instruisit le roi. Louis XVI, furieux, fit ariêler le cardinal, dans le château de Versailles, où ses fondions de grand aumônier l'avaient appelé. L'Éminence eut cependant le temps d'envoyer son secrétaire détruire ses papiers. On se demande encore pourquoi cette démarche. Quoi qu'il en soit, le parlement instruisit un procès où se trouvèrent en même temps en cause, nn cardinal, une intrigante, madame Lamolhe, un fripon, Cagliostro, et une demoiselle Oliva, cette espèce de fille qui avait figuré dans un bosquet à Versailles. Madame Lamollie fut condamnée au fouet, à la marque et à une détention perpétuelle; son mari fut condamné, par contumace, aux galères à perpétuité. Le cardinal fut déclaré innocent. Cette vilaine affaire déshonora encore une fois la pourpre romaine; car il n'y avait, en tout cela, pour un prince de l'Église, d'excuse d'aucun côté et aux yeux de personne. Elle fit aussi descendre la royauté dans l'estime publique, car elle prouva qu'elle n'était pas à l'abri des plus viles atteintes. Une autre conséquence fut d'occuper le peuple de toutes les calomnies que des courtisans s'étaient complu à répandre sur la reine. Jusqu'à ce jour, au sein des désordres les plus grands, le nom des reines avait toujours été respecté. Celui de Marie-Antoinette ne le fut pas. Sa facilité et son mépris pour l'étiquette, quelques démarches hasardées, avaient donné lieu à des bruits que l'affaire du collier parut démontrer. On la crut coupable, on l'accusa d'avoir trahi ses devoirs avec le comte d'Artois. On alla jusqu'à dire (pie les enfants du roi n'étaient pas de lui. Mais revenons à la suite de l'histoire (jue ces anecdotes nous ont forcé d'interrompre.

M. de Calonne ne s'occupa d'aucune des nouveautés qui avaient fait tomber ses prédécesseurs. Abaiidomiant la voie des économies et des retenues, il ne s'occupa que de lemplir le trésor et de sasalisfîiire à toutes les profusions de la cour. Après trois années d'expédients, Calonne se trouva forcé d'avouer au roi que la dette s'élait augmentée d'environ ^!00 millions. Il lui démontra, eu même lenqis, (pi'il était impossible de remettre l'ordre dans les finances, si l'on n'en chassait pas les abus. Le meilleur moyen, di.sait-il, d'arrêter la révolution qui était dans l'opinion publique, c'était d'en (inir avec les privilèges, qui ruinaient les impôts, et avec rorf.;anisalion financière, qui en consonuuait la moitié. Il fallait en revenir au plan de Turgot. Ce ministre avait été renversé par la résistance des [irivilégiés ; ch bien ! pour réussir là où il

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avait échoué, il fallait que le youvornemcnl consenlît à s'effacer pour un moment et fit opérer la réforme par les priviléj^iés euxmêmes, l^ans ce but, il proposa de réunir une assemblée des notables et de lui soumettre la question. Louis XVI n'hésita pas à accepter la propo>ition. Le plus grand secret fut gardé sur ce projet; il n'en iiil pas même parlé dans le conseil des ministres. M. de Vergennes fut seul consulté, et il se joignit à l'avis de de Galonné. Le roi en parla aussi, quelques jours d'avance, au garde des sceaux, mais comme lui confiant un secret et non comme lui demandant un conseil. Le reste des ministres apprit la nouvelle avec tout le public.

Ce fut le dernier jour de l'année 178G, dit un contemporain, que l'annonce de celte assemblée des notables vint surprendre tout le monde (les lettres de convocation sont du 29 et du 50 décembre 1786). La composition de ces assemblées était réglée par un usage assez positif. On ne chercha pas à s'en écarter. La coutume y appelait de droit les premiers présidents et les procureurs généraux de tous les parlements ; les élus ou députés des états de Bourgogne, d'Artois, de Languedoc et de Bretagne, et enfin les chefs municipaux des principales villes, au nombre de vingt-six. Le reste de l'assemblée devait être choisi, à peu près en même nombre, parmi les princes du sang, les ducs et pairs, les évêques, les maréchaux de France, les principaux de la noblesse, les conseillers d'État et les maîtres des requêtes. En celte circonstance, le choix du ministère alla chercher, dans le clergé et dans la noblesse, les personnages qui passaient pour les plus favorables aux idées de réforme. Aussi une lettre de convocation fut-elle adressée au marquis de Lafayette.

Le roi, eu personne, ouvrit l'assemblée des notables le 22 février 1787. Il se borna, dans son discours, à faire connaître le but de la convocation. Le garde des sceaux lut ensuite quelques pages écrites dans le même sens. Enfin, M. de Galonné prit la parole et lut un discours très-habilement écrit. Il y déclarait en substance qu'en 1783 il avait trouvé un déficit de 80 millions, 17G millions d'anticipations, plus des dettes, en sorte qu'on pouvait dire que le vide était de 684 millions dans l'exercice de 1784. 11 convenait que depuis 1776 jusqu'en 1780 on avait emprunté 12o0 millions; mais il ne dirait rien de positif sur l'état actuel du trésor. De là, passant à l'examen des moyens d'en finir avec un déficit qui datait déjà de plus d'un siècle, il ne le voyait que dans la suppression des abus.

« Oui, messieurs, disait de Galonné, c'est dans les abus même que

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se trouve un fonds de richesses que rÉlat a droit de réclamer, et qui doivent servir à rétablir Tordre. C'est dans la proscription des abus qu(! réside le seul nioyen de subvenir à tous les besoins. C'est du sein même du désordre que doit jaillir une source féconde, qui fertilisera toutes les parties de la monarchie.

« Les abus ont pour défenseurs l'intérêt, le crédit, la fortune et d'antiques préjugés que le temps semble avoir respectés; mais que peut leur vaine confédération contre le bien public et la nécessité de l'État?

« Le plus grand de tous les abus serait de n'attaquer que ceux de moindre importance, ceux qui, n'intéressant que les faibles, n'opposent qu'une faible résistance à leur réformation, mais dont la , réformation ne peut produire une ressource salutaire.

(I Les abus qu'il s'agit d'anéantir aujourd'hui pour le salut public, ce sont les plus considérables, les plus protégés, ceux qui ont les racines les plus profondes et les branches les plus étendues.

« Tels sont les abus dont l'existence pèse sur la classe productive et laborieuse ; les abus des privilèges pécuniaires, les exemptions à la loi commune, et tant d'exemptions injustes qui ne peuvent affranchir une partie des contribuables qu'en aggravant le sort des autres.

« L'inégalité générale dans la répartition des subsides, et l'énorme disproportion qui se trouve entre les contributions des différentes provinces, et entre les charges des sujets d'un même souverain ;

« La rigueur et l'arbitraire de la perception de la taille ; la crainte, les gênes et presque le déshonneur imprimés au commerce des premières productions;

« Les bureaux de traites intérieures, et ces barrières qui rendent les diverses parties du royaume étrangères les unes aux autres ;

(' Les droits qui découragent l'industrie, ceux dont le recouvrement exigiî des frais excessifs et des préposés innon)brables ; ceux qui semblent inviter i\ la contrebande, et qui tous les ans font sacrifier des milliers de citoyens;

«Le dépérissement du domaine de la couronne, et le peu d'utilité que produisent ses faibles restes;

« La dégradation des forêts du roi , et les vices de leur administration ;

« Enfin tout ce qui altère les produits, tout ce qui affaiblit les ressources du crédit, tout ce qui rend les revenus insuffisants, et toutes les dépenses superilues (jui les absorbent.

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« Si lanl d'abus, sujets d'une élernelle censure, ont rôsislé jusqu'à présent à l'opiiiion publique qui les a proscrits, et aux elVurts des administrateurs qui nul lenlé d'y remédier, c'est qu'on a voulu faire, par dos opérations partielles, ce qui ne pouvait réussir que par une opération générale; c'est qu'on a cru pouvoir réprimer le désordre sans en extirper le germe; c'est qu'on a entrepris de perfectionner le régime de lÉtat sans en corriger les discordances, sans le ramener au principe d'uniformité, qui peut seul écarter toutes les diflicultés de détail, et revivifier le corps entier de la monarchie.

0 Les vues que le roi veut vous communiquer tendent toutes à ce but ; ce n'est ni un système, ni une invention nouvelle ; c'est le résumé, et pour ainsi dire le ralliement des projets d'utilité publique, conçus depuis longtemps par les hommes d'État les plus habiles, souvent présentés en perspective par le gouvernement lui-même, dont quelques-uns ont été essayés en partie, et qui tous semblent réunir les suffrages de la nation, mais dont jusqu'à présent l'entière exécution avait paru impraticable par la difficulté de concilier une foule d'usages locaux, de prétentions, de privilèges et d'intérêts opposés les uns aux autres. »

Cette première séance fut terminée par la lecture de la liste des bureaux, que le roi avait fait préparer d'avance. L'assemblée étaitdivisée en sept bureaux, présidés chacun par un prince du sang.

La seconde séance des notables eut lieu le lendemain, 2ô février. M. de Caloime y lut six mémoires, dont voici les titres : 1, sur l'établissemcjrt des assemblées provinciales ; 2, sur l'imposition territoriale ; 5, sur le remboursement des dettes du clergé; 4, sur la ré formation de la taille ; 5, sur les libertés du commerce des grains ; 6, sur la suppression de la corvée. Dans une troisième séance, qui eut lieu le 12 mars suivant, M. de Galonné présenta huit nouveaux mémoires. Voici les titres des deux principaux : le premier était sur la réformation des droits de traite, V abolition des barrières intérieures, l'établissement d'un tarif uniforme aux frontières et la suppression de plusieurs droits et d'aides nuisibles au commerce. Le '2." concernait la gabelle et en proposait la ré formation. Il est facile de voir que M. de Galonné présentait à la réalisation une partie du plan de Turgot. H posait, jusqu'à un certain point, la suite des questions administratives que la révolution devait bientôt décider. Néanmoins, dans ces communications, le ministre réserva toujours avec soin le principe du bon plaisir royal, ou le droit de décider en détinitive avec une autorité absolue. Il eut toujours l'attention de se servir de termes qui indiquaient qu'on n'accordait aux notables que

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le droit d'avis et de conseil, mais non celui d'une acceptation qui les eijl fait participer à la souveraineté.

Que se passait-il cependant dans le sein des bureaux? On y discutait vivement les questions proposées, et quelques membres s'y faisaient dislinguer par leur zèle. On accueillit avec faveur et comme un bienfait Tinstitulion des assemblées provinciales. Le projet portait que chaque province en aurait de trois sortes : des assemblées paroissiales ou municipales, des assemblées de district composées des députés des villes et des paroisses, une assemblée provinciale composée des députés élus par les réunions de district. L'assemblée provinciale devait se tenir tous les ans, et nommer chaque fois une commission executive qui devait être permanente. Les assemblées étaient renouvelées tous les trois ans. Les électeurs des assemblées de paroisse, qui, par l'eflet de la gradation des élections, se trouvaient en définitive former la base de tout l'édifice, devaient être propriétaires d'un revenu érjuivalant à six cents livres. Les propriétaires possédant plusieurs fois l'équivalent de ce revenu devaient avoir un nombre de voix proportionné, sans cependant que ce nombre de voix put jamais dépasser le tiers de celles qui composeraient l'assemblée. Les propriétaires possédant moins de six cents livres devaient se réunir de manière à former cette somme à plusieurs, et à envoyer un représentant à l'assemblée : tel était le projet proposé par Galonné. Les bureaux demandèrent que ces assemblées fussent composées de trois ordres, ce qui était renverser l'économie du projet; néanmoins la majorité accordait au tiers le droit de nommer un nombre de députés égal à celui des deux autres ordres réunis.

Les bureaux furent complètement d'accord avec le ministre sur la liberté du commerce des grains, sur la suppression de la corvée, la réformation des gabelles, etc. Mais lorsque vint la question de l'impôt territorial, il n'en fut plus de même : on ne voulut pas passer outre avant de connaître les causes du déficit, sans en apprécier rigoureusement le montant; avant, en un mot, d'avoir eu communication des états du trésor royal. Le minisire résista d'abord à cette demande; le roi en témoigna individuellement son mécontentement. Néanmoins les bureaux, excités par l'opinion pubhque, persistèrent,'et le ministre céda. Les états furent connnuniqués; mais on en avait, dit-on, distrait ce que l'on ne voulait pas laisser connaître. Alors commença la critique des opérations financières de Calonne, criticpK' toute personnelle qui allaita le ch'isser de sa |)lace. Dans le public, on allait plus loin : on disait que ce serait une dérision de .se contenter du renvoi du contrôleur général ;

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(ju'il fallait lui faire son procès cl faire justice de ses dilapidations.

(Jalonne se dt^fend.iit dans les bureaux avec une habileté que ses adversaires mêmes se plaisaient à recomiuitre. Mais à quoi servait riiabileté contre le parti pris, par la majorité, de le renverser? Cependant, comme il voyait qu'une partie des notables qui lui faisaient la plus rude guerre était composée des ^ens des parlements, il crut y voir la main de M. Miroménil.On intercepta et on ouvrit des lettres de queKpies-nns des ma;;istrats (jui faisaient partie de rassemblée; elles contenaient la preuve (jne le yarde des sceaux réunissait chez lui les premiers présidents et les excitait ù la résistance; elles furent mises sous les yeux du roi. M. de ^liroménil reçut sa démission le 8 avril, et il fut remplacé, le lô, par M. de Lamoignon. Le triomphe de M. de Galonné ne fut pas long; car, par TelTet d'un de ces retours subits, propres aux gouvernements absolus, on lui demanda presque aussitôt sa démission. Il quitta le ministère le20 avril. Il parait qu'on se servit, pour le renverser, d'un moyen à peu près analogue à celui qu'il avait employé contre Miroménil. Il s'était avisé de faire rédiger, sous forme d'appel au peuple, une espèce de défense de ses projets, et d'apologie de lui-même ; il l'avait fait imprimer, crier dans les rues de Paris et envoyer à tous les curés de village. On mit cette brochure sous les yeux du roi, qui n'hésita pas plus à son égard qu'il ne l'avait fait avec le garde des sceaux. Le contrôle général fut donné à l'un des notables, vieillard de soixantedix ans, M. Bouvard de Fourqueux, conseiller d'État ordinaire. Ce personnage était absolument incapable de faire la besogne; cependant ce fut lui qui présenta, le 25 avril, à l'assemblée le reste des projets préparés par Calonne, et entre autres la question du droit de timbre. On proposait d'étendre à tous les papiers et registres de commerce, aux affiches, aux ouvrages périodiques, aux brevets, etc., le timbre, qui n'était, à cette époque, exigé que pour les actes notariés et les actes judiciaires.

Cependant le ministère n'était pas constitué. M. de Vergennes était mort, et il n'y avait personne qui fiit en état de remplacer Calonne. Aussi disait-on que l'intention du roi était de le rappeler lorsque les notables auraient fini leur travail. Le l*"" mai, le roi nomma Élienne-Charles de Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse, l'un des notables, chef de soii conseil des finances, et le contrôle général fut donné le 6 à M. de Villedeuil. Le mmistère, en définitive, fut entièrement remanié, et il se trouva enfin composé ainsi qu'il suit : M. de Montmorin, aux affaires étrangères; le baron de Breteuil, à la maison du roi ; M. de la Luzerne, à la marine; le comte de Brienne, à la guerre ; Lamoignon, aux sceaux; Villedeuil,

au contrôle général; et enfin rarclievêque de Toulouse, chef du conseil des finances, et faisant, en réalité, les fonctions de premier ministre. Nous citons avec soin tous ces noms, quelque ennui qu'il doive en résulter pour \c lecteur, parce que la plupart se retrouveront dans riiisloire de la révolution.

Le nouveau ministre, pour liàter les travaux de l'assemblée des notables, convoqua chez Monsieur les présidents et deux commissaires de chacun des bureaux. Il leur présenta de nouvelles bases pour leurs travaux ; il détermina le déficit de Tannée 1787 à 1 iU millions; il leur déclara que les économies et les bonifications pourraient produire 40 millions; mais qu'il fallait recourir à un emprunt pour trouver le reste. Quant à l'avenir, il ne voyait de ressources que dans les nouveaux impôts. Toutes ces questions furent mises en discussion dans les bureaux. Un seul bureau convint de la nécessité d'imposer; les autres s'abstinrent d'émettre un avis, mais non de réclamations et de plaintes, malheureusement trop justes. Us se bornaient à critiquer et ne concluaient pas. Dans quelques provinces, disaiton, le sol fournissait à peine à la somme des contributions et à la nourriture du paysan. Dans la généralité de Paris, les impôts directs emportaient les quinze vingtièmes du revenu. Les contribuables les plus ménagés étaient eux-mêmes imposés avec excès. Tout était à craindre du désespoir des peuples. C'est ainsi que rirrilalion publi(|ue trouvait des organes dans la majorité des notables.

Quelque chose de plus grave encore se préparait dans cette assemblée; M. de Lafayetle s'était ouvert à quelques notables influents, afin de profiter de la situation pour obliger le roi à reconnaître formellement certains principes constitutionnels. Il proposait de n'accorder qu'à cette condition assistance au gouvernement. L'archevêque de Toulouse, même, avait été mis dans la confidence; de là il arriva que les uns refusaient de coticlure afin de forcer la cour à des concessions, tandis que les autres gagnait-nt du temps, uniquement pour reculer le moment de renoncer à leurs privilèges. Cependant M. de Lafayelte, marchant droit à son but, terminait im l difcours, dans le deuxième buieau, par ces mots : « 11 nie semble que cette époque est celle où nous devons supplier Sa Majesté de lixer, dès à présent, le compte de toutes les OjWrations, et d'en consolider à jamais les heureux résultais par la convocation d'une assemblée nationale. — Quoi! monsieur, dit le comte d'Artois, vous demandez la convocation des états généraux? — Oui, monseigneur, et même mieux que cela. — Vous voulez donc (|ue j'écrive et que je porte au roi, M. de Lafayette faisant la motion de convociner les états

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généraux^ — Oui, monseigneur, » Le prince n'eut à écrire (]ue le nom de Lafuyette. {Mémoires de Ltifaijetle, t. II, p. 177). On n'alla pas aussi loin dans les autres bureaux; les uns detnamlèrent que les états du trésor fussent publiés tous les ans; d'autres, qu'un conseil d'hommes indépendants fût chargé de la siu'veillance du trésor ; d'autres, qu'une nouvelle assemblée des notables fût convoquée dans cinq ans.

Le deuxième bureau, celui de M. Lafayette, et, par un rapprochement remarquable, celui de monseigneur Loménie de Brienne, se distingua par ses propositions. M. Lafayette, le 23 mai, proposa de rendre l'état civil aux protestants. « J'appuie, dit l'évêque deLanfîres, la demande de M. Lafayette, par d'autres motifs que par les siens : il a parlé en philosoj>lie ; je parlerai en évèque, et je dirai que j'aime mieux des temples que des prêches, et des ministres que des prédicants. » La proposition fut adoptée. Il en fut de même d'une Seconde pour la réformalion de la justice criminelle, faite encure par M. Lafayette. On demanda, eu outre, la révision d-s l'ordonnance civile, de celle du commerce et de celle des eaux et forêts. La manière d'acquérir la i;ohl^sse fut aussi l'objet d'une représentation; enfin on arrêta de remontrer au roi que la nourriture du soldat était insuftisanle, même à sa .'•impie conservation.

'Il était temps, dans l'intérêt du pouvoir, d'arrêter les débats et les entreprises de l'assemblée des notables. Aussi, le 2.1 mai, le roi en prononça la clôture, en personne, dans une séance solennelle; il It'S remercia de leur zèle, de leur application ainsi que de leurs cou'^eils; il ne laissa point apercevoir la moindre trace de mécon- , tentement, en sorte qu'il resta douteux s'il en avait en effet. Après !' le discours du roi, le garde des sceaux annonça, en assez peu de ■ , mots, les résolutions du gonvernemt'nl. Ou adoptait les asi^emblées V provinciales composées des trois ordres, le tiers ayant le double de ToTx ; la suppression des douanes intérieures ; la suppression des corvées; la réformation de la gabelle; la publicité du montant de la dette publique, des dons, grâces et pensions, ( ntin la réduction des acquits au comptant. Après ce discours. Monsieur, puis l'archevêque de Naibonne et un personnage de chacune des classes qui composai-nt l'assemblée, reçut la parole. Enfui, la séance fut levée, ras»embl-^e di>tout'\ et les notiblps défilèrent devant le roi, comme des soldats après la parade. Et cependant, ce ne fut pas un vain jeu que cette assemblée des notables Ses discussions ajoutèrent aux convictions du public et contribuèrent grandement à lui faire, désirer une repré-entation plus véritable. Le public, d'ailleurs, s'y intéressa vivement. Les questions qui étaient soulevées étaient col-

\9^1 PRÉLtMlNAlRF.S DE LA RÉVÛI.LTION.

portées, par les notables eux-mêmes ,dans les salons; elles allaient des uns dans les autres, pour être partout discutées avec ardeur; les applaudissements étaient immanquablement aux opposants, et Topposition la plus forte était sûre de la plus jjrande popularité. On ne saurait exprimer, dit un contemporain, combien tout cela exerça d'empire sur l'opinion.

Aux débats de l'assemblée des notables succédèrent les débats du parlement. Les princes du sang et les pairs furent invités à y prendre place. Deux édits, l'un sur la liberté du commerce des grains, l'autre portant établissement des assemblées provinciales, furent présentés et enregistrés sans opposition (2ij et 22 juin). Cependant on remarqua sur celui-ci, que ni les fonctions, ni le modo d'élection de ces assemblées, n'étaient déterminé>. On avait, en elTrit, laissé ces clioses dans le va£;ue, parce qu'on voulait i-xéculer le plan de Necker, beaucoup moins liliéral que celui de Turgot et de Galonné (voyez page 182). Après ces deux édits, le parlement reçut, pour l'enregistrement, la déclaration du roi, en date du 27 juin, portant conversion de la corvé'» en une prestation en argent, l'édit qui établissait une subvention territoriale et l'édit pour l'extension du timbre. Ce fut à l'occasion de ces deux derniers que l'orage éclata. On vit commenc r une discussion qui rappelait celle des bureaux des notables, et qui, comme celle-1^, conclut à demander, préalablement à l'enrogislreinent, communication dis pièces prouvant le déficit. La demande fut rcpnussée; on la renouvela, et à cette occasion il y eut quelques discours ipii parurent trèsviolents. La présence des princes et des pains, loin d'amortir les débats, les excitait au contraire par cela même qu'elle y ajoutait de l'importance et de la gravité. « On exagérait, disait-on, le montant du déficit; c'était pour cela qu'on ne voulait pas livrer les étals de situation du trésor. On n'avait aucune gaiantie sur l'emploi des sommes qui résulltraii'ut des contributions proposées. La propriété était un droit sacré; l'impôt était un rttrancliement opéré sur cette propriété; et, par suite, c'était un attentat au droit lui-même, lors- ({u'il n'était pas consenti par le propriétaire. » Ce fut an milieu de l'une de ces discussions, où clncun s'exaltait par l'absence de la contradiction, où cliaipic orateur cbercbait à surpasser celui qui avait parlé avant lui, (pie le mot élals (yméraux fut jeté par basard et on ne sut pas même exactement par qui. Ce mot fut recueilli. L î parlement décl.u'a, en détiuilive, le ÔO juillet, qu'appelé à délibérer sur des iuiMÔls dont on lefiisait de lui démontnr la nécessité, privé des connaissances nécessaires pour prononcer, il ne pouvait que s'en remettre à lu décision des étals généraux, seids en droit d'ac-

RÈGNE DE LOIIS XVI (1787). l'.Cl

corder los subsides (Sallier, Annal, françai.'^cs, p. 91). Sur ceUe réponse, un lit de justice fut tenu ;\ Versailles le 0 août. Le roi commença la séance par quelques mois fort sévôres et fort durs. « Messieurs, dil-il, il n'appartient point à mon parlement de douter de mon pouvoir, ni de celui que je lui ai conlié. Mon garde des sceaux va vous fuirc connaître mes intentions. » Le discours de ce ministre fut moins bref; il contenait les explications qu'on avait déjà données tant de fois et qui n'avaient pu convaincre personne. L'avocat général répliqua ensuite, au nom du parlement, et e%posa, en peu de mots, les motifs de la cour dans sa résistance. Le roi ordonna de passer outre et d'opérer l'enregistrement.

Tout ordinairement était lini lorsque les clioses s'étaient passées dti cette manière. Il n'en fut pas ainsi cette fois. Le parlem nt, rassemblé le lendemain du lit de justice, ne so contenta jtas des protestations que l'usage autorisait dans les circonstances exceptionnelles. Vingt avis furent ouverts au sujet de renregislrement forcé, et, entre autres, celui d'en défendre l'exécution par un anét. Cette mesure fut cependant trouvée trop bardie ; et, pour iistr de modéraîion, on se borna à déclarer nulles et illégales les transcriptions ordonnées être faites sur les registres, S3uf à reprendre la délibération dans builaine.

Aussitôt que cet arrêté fut connu à la cour, l'exil du parlement fut résolu. Les lettres de cacbet furent expr'd'ées le soir même; mais, au moment de les envoyer, elles furent retirées sur les instances de Maleslierbes, nouvellement rappelé au conseil du roi. On résolut d'attendre la délibération qui devait être reprise le Jô. Dins cet intervalle, pour tenir les esprits en mouvanienl, Duport demanda l'assemblée des cbambres pour y faire une dénonciation en forme contre Galonné. 11 en résulta un arrêt ordonnant une information « sur les dilapidations, abus d'autorité et autres de tous genres « commis par le ministre disgracié (10 iioùt).

Il serait difficile de dire qui l'emportait alors en efl'ervesceiice, du public ou des magistrats. Pendant ces délibérations, les salirs du palais étaient remplies de citoyens de tontes les classes et particulièrement de clercs de !a bazocbe. Cliaque jour, la foule attendait, aux portes de la grand'cbambre, la (in des séances pour en connaître le résultat. Les magistrats, auxquels cependant l'usage prescrivait le devoir du secret, proclamaient, en sortant, les conclusions des débats. Les clioses en étaient même venues à ce point, que celte multitude regardait celte communication comme un droi', dont elle n'eût pas supporté patiemment la privation. Ainsi, un jour, l'arclievèqiie de Paris, qui, en sa qualité de pair, as>istait aux TO.MK r. 1"

séances, ayant refusé de répondre, fut poursuivi par des huées jusqu'à sa voilure. Les magistrats étaient loués, applau^lis, selon qu'ils avaient parlé; et celte exaltation de la foule n'élail pas pour peu dans celle des parlementaires eux-mêmes. Des environs du palais, Tagilation s'était étendue partout. Au lliéàtre, on saisissait les moindres allusions et on applaudissait avec fureur. On remarqua même que les crieurs chargés de colporter les nouveaux édils que le gouvernement mettait à exéculion malgré l'opposition du parlement et faisait en conséquence publier, les annonçaient d'une voi.x lugubre, comme ils auraient fait d'un événement sinistre. Enliu, le '13 août, le parlement déclara cette publication nulle et illégale, ajoutant que ces édils n'avaient point autorité pour priver la nation d'aucun de ses droits et pour rendre obligatoire le payement des nouvelles taxes.

Le 13 août était la fête de l'Assomption et du vœu de Louis Xllf. L'usage voulait que, ce jc.ur-là, le pirlement se rendit proces>ioniwllement, en robes, à la cathédrale, pour y entt-ndre le Te Dcum. Il ne pouvait manquer de recevoir sur sa route les marques bruyantes di rapprobalion publique. On avait préparé des couronnes et môme dressé un arc de lriom|)Iie pour le recevoir sur son passage. Le gniverneineiit se liàla d'aller au-devant de celle ovation. Dans la nuit du 1 i au 15, chaque magistrat reçut une lolli-e de cachet qui lui enjoignait de quitter P.tris dans les vingt -quatre heures et de se rei.drt; à Trojes.

L'exil du parlement ne mil pas un terrie à l'opposition : écrasée dans les cours supérieure^, elle reparut dans les coiu's de second ordre, là où ccrlaiiu'ruent ou ne l'attendait pas. Le lendemain du départ du [lailomeni, les deux frères du roi furent chargés de porter les édils à la chambre des comptes et à la cour dts aides; car le parlement absent, il fallait !e suppléer. Monsieur vint à la chambre des coiriples avec une contenance triple et une pliysioriumie accommodée aux circonstances; le peuple lui eu sut gré et lui adressa des vivat. Le com'e d'Ailois, au contraire, qui avait jugé à pi-opos de hc diiniier l'air d'uu cuntjuérant, fut accucdli par des nmr mures. Les princes lircnt enregi-ilrer les édils comme daî:s des lils de justice. Les deux cmus, à hiir tour, commencèrent à délibérer il la manière du parleiiieiil . elles avaient, a;i ivste, le même espril et li s mêmes disposi'ions; aus>i vilon i\Ci)mmencer l'hiLtoin' des jouis jiiécéiknts. Il y avait la mêiue foule atlenlivi» aux déi bé ali.ms, la mêuu! passion, le même ( nlhc.u>iasme lui dclinitive, les deux chaud)res lemliieiil, chacune, un an été pir lequel elles déelari-'ienl renregisirement iiid el illégal. Le gouvernenienl fut sur le

llÈliNE DE LOUIS XVI (I7S7). 19.S

point d'oxilcr les cliaiiibres; mais il se borna à casser leur décision par un arrêt du conseil du roi.

Cependani le parlement, ariivé h Troyes, y tint ses assemblées dans la fjraiule salle du bailliage. Dans sa première réunion (27 ^ août 17S7), il conlirma ses actes passés et renouvela la demande des étals généraux; il déclara, en outre, que la conduite du ministère tendait à réduire la monarchie en un Èlal despotique, puisqu'il disposait des personnes par des lettres de cachet et des propriétés par des lits de justice. Un arrêt du conseil du roi cassa encore cette déclaration, et fit défense à lous les gens du roi de répandre et publier les actes du parlement.

Cet état de guerre était intolérable et dangereux; il était évident qu'il préparait les esprits à la révolte ; aussi le ministère négociait. Chose reiuarquable! après tant d'éclat, il renonça à tout; il promit de retirer les édits et demanda, pour marque de pacification, que le parlement enregistrât seulement la proroi-'alion d'un second vingtième, qui était depuis longtemps perçu. En même temps, M. Loménie de Brienne quittait les fmances pour prendre, il est vrai, le titre de ministre principal ; mais il ne devait plus avoir de rapports avec les magistrats. Le parlement consentit à ce qu'on lui demandait et revint à Paris. Le peuple reçut les magistrats avec des témoignages éclatants de joie et de satisfaction : tous les environs du palais furent illuminés, et la foule qui s'y promenait tirait des pétards et poussait des cris; un mannequin représentant l'ex-contrôleur général fut promené et bi ùlé aux applaudissements du public. Ces rassemblements, passablement tumultueux, durèrent plusieurs jours; ils ne cessèrent que sur la demande de la cour elle-même.

Le calme, qu'on espérait voir renaître, ne fut pas de longue durée; ce fut encoi'e la question des (inances qui revint mettre tout en mouvement. Le gouvernement n'avait point d'argent pour faire face aux dépenses publiques; il lui fallut donc, quoi qu'il en eût, recourir encore à la magistr-ature. Le premier président reçut l'ordre d'assembler les chambres pour le 24 novembre 1787; le roi se rendit lui-même au parlement, accompagné des princes du sang et des pairs. Après quelques mots sévères prononcés par lui, le garde des sceaux prit la parole; mais son discours fut, comme celui du roi, dur et presque menaçant; il le termina m donnant lecture de deux édits dont on voulait l'enregistrement, l'un était relatif à l'état civil des protestants, l'autre portait création d'un emprunt qui devait être opéré en cinq ans et monter à 420 millions. Mais ce qui frappa tout le monde, plus que les édits mêmes, ce fut le préambule de celui-ci : on y promettait la convocation des états généraux à l'expi-

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ration des cinq années. Aussi, y eut-il un premier moment de satisfaction, pendant lequel le président, ayant commenct' à prendre les voix, ne recueillit que des sulïra},'es favorables aux propositions du guuverneinent. Enlin, le mouvement d'opposition qui était dans les habitudes et les intentions reprit le dessus : ce fut un certain abbé Saballiier, qu'on accusait d'être orléaniste, qui donna le signal en demandant pourquoi l'on n'assemblait pas les états généraux tout de suite. D'autres discours suivirent dans le même sens ; on acceptait les édils, mais on rappelait les dilapidations passées; on démontrait la nécessité d'une garantie immédiate, dans l'intérêt du roi autant que dans l'iiitérêl du peuple ; on concluait qu'aux états généraux seuls il appartenait de trouver cette garantie. D'H^prémenil fit particiilièrenient une grande sensation sur l'esprit du roi : il proposait, comme tout le monde, d'enregistrer l'édit; mais en même temps d'aimoncer la convocalion des états généraux poui 1789. Il l'ut, dit un témoin, sur le point d'obtenir un des plus beaux triomphes de l'art oratoire. S'apercevant de l'impression qu'il avait faite sur le roi : « Sire, s'écria-t-il, d'un mot vous allez combler tous les vœux. Un enthousiasme universel va passer de cette enceinte dans la capitale et de la capitale dans tout le royaume. Un pressentiment, qui ne me trompe pas, m'en donne l'assurance. Je le lis dans les regards de Votre Majesté : cette intention est dans son cœur; cette parole est sur ses lèvres; prononcez-la, sire; accordez-la à l'amour de tous les Français ! » A ce moment, il s'arrêta : tous les yeux étaient fixés sur l'orateur et sur le roi. Un léger nuage d'embarras et de doute passa sur la ligure du prince ; mais il ne rompit pas le silence. Les discours et les votes continuèrent. Quand toutes les voix eurent é!é prises, le garde des sceaux ne donna pas au président le temps de compter les suffrages ; il s'approcha de la personne du roi, et après quehjues instants de conférence avec ce ministre, Louis XVI prononva ces mots : « Après avoir entendu vos avis, je trouve ([u'il est nécessaire d'établir les emprunts portés dans mon édil. J'ai promis les états généraux avant 17'.»:2; ma parole doit vous suflire ; j'ordonne que mon édit soit enregistré..». Le garde des sceaux proiiuiiça aussitôt l'enregistrement comme dans un lit de justice. Ce fut dans ce moment que l'on entendit la voix du duc d'Urléans : « Sire, disait-il, je supplie Votre Majesté de permettre (pie je dépose à vos pieds et dans le sein de la cour, la déclaration que je rej^ardecet enregistremeni comme illégal, et (ju'il serait nécessaire, pour la décharge de ceux qui sont censés y avoir délibéré, d'y ajouter (jue c'est par l'exprès commandement du roi. » Le roi répondit : « C'est légal, parce que je le veux. » Quoi tju'il

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en fut de ces paroles, la si'-aiice fui Jevt'o à ciiiii heures; elle avait, comme nous Tavons vu, couunencé à huit heures du malin. Néanmoins, lorsque le roi fut parti, on ne se st^paia pas; quchpies momhres demandèrent la continuation de Tassendjlée. Il n'élaii pas sûr, disait-on, qu'il y eût un lendemain pour le. parlement. Ondemaiula au duc d*()rléans de répéter sa déclaration; ee lut alors (]u"t;lle reçut la rédaction qui est devenue histoi ique et que nous venons de donner; car, dit-on, elle était si embarrassée, qu'on n'avait pu y comprendre qu'une chose, c'est que le duc d'Orléans protestait. Les chambres cependant, avant de se séparer, arrêtèrent qu'elles protestaient, et que, sur le surplus, la cour continuait la délibération au premier jour. (Sallier, Ann. franc.)

Le lendemain, Paris, en apprenant la résistance de son parlement et la promesse des états gént'raux, apprit aussi que le duc d'Orléans était exilé dans ses terres, et que deux conseillers, P'réteau tt l'abbé Sabalhier, avaient été arrêtés et conduits, l'un à Doullens, l'autre au mont Saint-Michel. On ne pouvait guère plaindre le prince du sang ; il n'était pas trop cruellement puni, mais on s'intéressa vivement au sort des deux magistrats. Le parlement réclama leur mise en liberté, mais sans l'obtenir.

On aurait une fausse idée de la situation morale de la France, si Ton s'étonnait de voir la cour user de tant de ménagements avec des corporations rebelles. Ces corps avaient alors pour eux, dans leur résistance, un appui égal à celui qui sui'lit à soutenir aujourd'hui notre gouvernement représentatif; ils. avaient l'appui de l'opinion publique. Le parlement avait, en outre, autour de lui, une clientèle considérable dans le barreau, dans les agents judiciaires de tout genre, dans la bazoche enfin, qui conttnaient des milliers de jeunes gens qui apportaient dans ces alïaires toute la vivacité et toute la turbulence de leur âge. Ce n'était pas Paris seul d'ailleurs qui s'intéressait aux luttes du parlement, c'étaient toutes les villes de parlement et toute la France.

Tout était bon lorsqu'on pouvait en tirer un moyen d'opposition, et tout était moyen d'opposition. Ainsi les assemblées provinciales qu'on venait de créer devinrent elles-mêmes un embarras; on y répétait quelques-unes des observations faites déjà dans le parlement, lors de l'enregistrement. Nous en trouvons une preuve dans les mémoires de Lafayette; il faisait partie de la moitié nommée parle roi, conformément au plan de Necker, qui était, ainsi que nous l'avons vu, celui que l'on réalisait. Celte moitié s'assembla à Clermont, dans le mois d'aoiît, pour se compléter par l'élection ; mais elle ne se borna pas à ce travail, et, sur la proposi-

lus l'RÉLlMINAIRES DE LA RÉVOLUTION.

lion de M. Lnfayette, elle adopta un arrêté où, tout en adressant des ' reinerilinents au roi et à rarclievéque de Toulouse, elle pronont'ail les mots de représentants librement élus par leurs concitoyens; elle rappelait que l'Auvergne avait eu des états et parlait de ses droits primitifs et imprescriptibles. L'assemblée, s'étant complétée, se réunit pour s'occuper de ses travaux dans le mois de décembre ; elle termina sa séance par une sorte de protestation contre l'excès des impôts, fort enveloppée, fort obscure, mais où perçait néanmoins une mauvaise volonté réelle. D'un autre côté, les parlements de province ne s'étaient pas bornés à admirer seulement la conduite de leur collègue de Paris, quelques-uns l'avaient imitée ; le parlement de Bordeaux avait fait sur l'édit des assemblées provinciales les observations qui avaient été faites à Paris, et avait, en définitive, refusé l'epregistn ment : de là une lutte opiniâtre qui se termina par l'exil de ce parlement à Libourne. Les différents ordres de la province prirent parti pour ce corps et demandaient son rappel avec une insistance impérieuse qui approcbait de la révolte. L'édil de Troyes avait été rejeté à peu près unanimement par tous les parlements. La cour de Toulouse était engagée dans une querelle plus considérable : on avait arrêté son avocat général, et elle le réclamait avec vivacité; aussi de toutes parts partaient des remontrances qui étaient adressées au roi et que le garde des sceaux renvoyait avec des lettres de réprimandes. L'biver de 1787 à 1788 se passa ainsi dans des débats qui présageaient une crise inévitable. Revenons au parlement de Paris, qui reçut les premiers coups.

Nous avons vu qu'après la fameuse séance du 24 novembre, il avait laissé, sans s'en occuper, l'un des deux édits. On pouvait croire que ce corps céderait, à l'égard de celui-ci, à ses anciens préjugés contre les protcstaiits, et par là, éloignerait de lui l'opinion publi(pje; il en fut tout autrement. Cet édit, qui avait pour but de régler la manière de constater les naissances, les mariages (!t les décès des personnes qui ne professaient pas la religion de l'État, ne donna lieu qu'à une conversation très-froide. On sait qu'à celle époque les legislres de l'i-lat civil étaient tenus dans les paroisses; de là l'impossibilité, pour les non callioli(|ues. d'y avoir place. Le projet qui cliangeait cet état de choses fui adopté, après (pielques corrections qui furent acceptées par le ministre lui même; il fut enregistré à la majoiitéde(iuatre-vingt-sfize voix contre dix-sept ; mais, pour avoir été si facile dans cette afiaire, le parlement n'en continuait pas moins ses remontrances. Dans une première remontrance, quie^t du 8 décembre, en réclamant leurs collègues, les parlementaires faisaient

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une sorte do lli^orie de la liberté individuelle. Dans une seconde, du 11 avril I7S9, à propos de la demande qu'on lui avait faite, de la niiinile de sa proleslation du 2i novembre, que Ton voulait su|»primer. il établissait une théorie du gouvernement français : il se [iréseutail lui-même comme le successeur des assemblées des champs de mai et des placites carlovingiens; il énonçail celle phrase d'un oapitulaire : « La loi se fait par le consentement du peuple et la constitution du roi; » il parlait longuement des étais généraux; et enliu suppliait le roi de jeter un regaid attentif sur Télat de son royaume. Le roi répondit, le 17, (lu'il entendait être obéi. Le 5 mai, nouvelle assemblée de toutes les chambres, les pairs y séant. Sur la motion de d'Esprémenil, on pn nd un arrêté qui est une véritable déclaration des droits de la nation, dont voici quelques passages ; « Déclare que la France est une monaicliic gouvernée par les rois, suivant les lois. — Le droit de la nation d'accorder librement les subsides, par l'organe des états généraux, régulièrement convoqués. — L'inamovibilité des magistrats. — Les droits des parlements. — Le droit des citoyens de n'ùlre pas distraits de leurs juges naturels, etc. » L'arrêté était terminé par un engagement des magistrats de ne prendre place dans aucune compagnie qui ne serait pas le parlement même, composé des mêmes personnages et revêtu des mêmes droits. Un deuxième arrêté décida qu'il serait fait une itérative remontrance. Pour avoir une idée de la portée des actes de ce genre, il ne faut pas oublier qu'ils étaient publiés, colportés et criés dans les rues; la censure n'avait rien à faire contre un acte du parlement. Que l'on juge, par suite, de l'effervescence croissante qui existait dans le public.

On se demande d'où vient que des magistrats qui tenaient à leurs privilèges, et qui le prouvèrent plus tard, missent autant de persistance et de hardiesse dans leurs efforts pour amener un état de choses qui dt^vait les comprotnettre. Était-ce pur aveuglement? était-ce exaltation de patriotisme? Il y avait, sans doute, quelque chose de l'un et de l'autre : on prévoyait un changement , mais on ne supposait pas qu'il dût être aussi radical qu'il le fut. D'un autre côté, quel que fût l'égoïsme résultant de la possession d'uu privilège, on ne pouvait complètement se soustraire au.v croyances et aux passions publiques. Mais ce qui , probablement , constituait le principal motif de beaucoup de magistrats, ce qui faisait cette remarquable unanimité, était tout autre chose : c'était un intérêt bien positif dont nous allons parler. Le parlement était menacé dans son existence par des projets de la cour qu'on n'ignorait point. Le ministère se préparait, en effet, dans un secret qu'il

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croyait parfait, à clianger tout le système des enregistrements et de la magistralure.

Cependant le ministère n'attendit pas le moment qu'il avait fixé pour punir un acte aussi audacieux que l'arrêté dont nous venons de parler. Il résolut d'en frapper le promoteur, et doiuia ordre d'arrêter Duval d'Hsprémeuil et par la même occasion un jeune conseiller, Goislard de Monlsaberl qui, dans une séance précédente , avait dénoncé une augmentation générale des cotes du vingtième d'oii résultait, en réalité, un accroissement de l'impôt. Ces deux conseillers, prévenus à temps, ne se trouvèrent pas chez eux quand on vint , dans la nuit du 3 au 4 mai, pour se saisir de leurs personnes. 11 se réfugièrent, au jour, dans le sein du parlement. Là, ils trouvèrent la cour occupée à prolester contre une singulière erreur, contre une faute de typographie qui n'était peutêtre pas tout à fait involontaire, et qui s'était glissée dans l'nnpression de leur. arrêté de la veille déjà colporté, crié et. vendu dans toute la ville. Au commencement de cet arrêté, au lieu de la cour, considérant les entreprises des ministres sur la magistrature , on avait mis les entreprises de Sa Majesté. L'imprimé fut condamné à la lacération. Lorsque cette affaire fut terminée, d'Esprémenil et Goislard racontèrent la leur. Le parlement les prit sous sa protection, « ainsi que tous les autres magistrats et citoyens, » et décréta une députalion au roi pour réclamer leur liberté. Les députés partirent sur-ie-clinnip pour Versailles; mais ils ne purent être reçus que vers minuit par le ministre, qui lein" donna une réponse défavorable. Dans le même moment, à Paris, c'est-à-dire vers minuit, un bataillon de gardes françaises s'emparait des portes du palais et y tint enfermés, sans conmiunicalion avec l'extérieur, les magistrats qui n'avaient pas vuulu se séparer avant le retour de leur dépulation. M. d'Agout, qui commandait le bataillon, s'adressant au président, montra ses ordres et demanda qu'on lui livrât les deux conseillers qui y étaient désignés. Nous sonnnes tous d'Espréinenil et Goislard, crièrent les magistrats; le président ajouta à ces paroles un refus formel de livrer ses collègues. M. d'Agout, fort embarrassé, se retira pour en référer à ses chefs; il était alors deux heures et demie. La dépulation de Versailles arriva vers trois iieures et raconta ses inutiles démarches. Les. magistrats, toujours gardés en (pu'lque SDrte à vue, ccuilinuèrenl à attendri:, dis.siuuilaul, sous les formes de la dignité, les uns. l'excès de leur colère, (luelques autres, leurs craintes. La scène de la nuit se renouvela vers les onze heures du matin; M. d'Agout re\iut réclamer ses prisonniers ; la résistance rcconunença. L'oflicier,

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résolu à accomplir ses ordros, était d'autant plus embarrassé qu'il ne connaissait ni d'Esprémonïl ni Goislard. Enliu ces messieurs se dénoncèrent eux-mêmes, et, déclarant qu'ils cédaient seulement à la force, se remirent entre les mains de d'Aj^oul. Dès ce moment, lepalais fui évacué par les troupes, el le parlement rendu à la liberté. Goislard fut emprisonné à Pierre-Encise et d'Esprémenil à l'ile d'ilyères.

Il est inutile de parler de l'effet que produisit celte violence à Paris et dans toute la France. Le gouvernement ne lais.sa pas le temps à l'opinion publique de se prononcer; il lui ollril tout de suite un autre sujet d'excilalion. Le 8 mai, un lit de justice fui tenu à Ver^:ailles; le roi l'ouvrit par ces mots : « Il n'est pas d'écarts -i auxquels mon parlement ne se soit livré depuis une année. » Et , blâmant avec sévérité ces préieiilions exaj^érées , il annonça quel était en principe le système qu'il voulait substituer au système présent. « 11 faut, dit-il, à un grand État , un seul roi , une seule loi , « un seul enregistrement ; des tribunaux d'un ressort peu étendu « pour juger le plus grand nombre de procès ; des parlements aux- « quels les plus importants seront réservés; une cour unique dé- « positaire des lois communes à loul le royaume el cbargée de leur « enregistrement; enfin, des étals généraux, non une fois, mais « toutes les fois que les besoins de lÉlal l'exigeront. » Ce discours paraissait promettre beaucoup; mais la suite de la séance prouva qu'on avait l'intention de tenir fort peu. Le garde des sceaux prit la parole après le roi; il lut successivement les nouveaux éJits en les faisant précéder Chacun d'un discours justificatif. La prétendue , I réformation consistait, en termes abrégés, à substituer aux parlements un nouveau système judiciaire où le nom de parlement parais sait bien quelquefois, mais sans représenter la même autorité, même de justice ; ensuite, on remplaçait l'ancien usage de l'enregistrement par l'inslilution d'une cour plénière composée de membres à vie, la plupart nommés par le roi, étant chargés de la fonction de l'enregistrement et ayant le droit de remontrance. Ce qui achevait de prouver que le but de ce coup d'Élal était d'effacer, à l'avenir, toutes les résistances , c'est que le dernier édit , dans l'ordre des lectures, frappait tous les parlements d'une interdiction complète , et leur défendait de s'assembler désormais pour quoi que ce fût. Les mesures étaient prises pour empêcher qu'on essayât même de désobéir. Les conseillers, à leur retour à Paris, trouvèrent le palais occupé par les gardes françaises. Alors , ne pouvant protester en corps, ils adressèrentj séparément au garde des sceaux leurs lettres de protestation.

Les lois de réformation ou de restauralion, comme les avait appelées le roi, furent publiées, le même jour, dans tous les parlements et avec un apjtareil propre à éloifjner toute résistance. Ce fut dans des salles gardées par des soldats et tontes les garnisons sous les armes , que les commandants militaires tirent transcrire les édils, en présence des magistrats réduits au silence. A Grenoble, on ne convoqua que le président et le procureur général. Néanmoins pre.«(]ue partout les parlements réussirent à faire des protestations en forme. A Rouen, les magistrats , au nombre de quatre-vingt-six, signèrent un arrêté par lequel ils s'engageaient, sous la foi de fhonneur et par serment, à ne jamais reconnaître les lois qui venaient d'être enregistrées par force. A Rennes, le procureur-syndic des étals de Bretagne, accompagné d'une grande suite de genlil^hommes, était venu quelques jours avant, déposer au parlement une protestation contre tout ce qui pourrait être l'ait contrairement au droit et à l'usage. La fermentation publique était si grande, que le comte de Tbiars, porteur des ordres du roi, en retarda la publication de trois jours, jusqu'au moment oîi il eut réuni dans la ville plusieurs régiments.

Les tribunaux inférieurs, même ceux dont les édits augmentaient les attributions, résistèrent presque tous à l'institution nouvelle. Sallier assure qu'il n'y en eut, dans toute la France, que trois ou quatre qui se soumirent tout de suite. A Paris, la cour du Cbàlelef, sur la présentation qui lui fut faite, arrêta « unanimement qu'elle ne devait ni ne pouvait procéder à la lecture, publication et enregistrement desdits édits, déclarations et ordonnances. » A Paris encore, le barreau donna un exemple qui fut suivi dans la plupart des grandes villes ; les avocats refusèrent de plaider. Le garde des sceaux enjoignit aux procureurs de les remplacer; mais les clients eux-mêmes s'en mêlèrent et rt fusèrent l'oflice des procureurs. Le public se portait en foule au palais, à ces audiences où le magistrat restait silencieux sur son siège, le parquet vide et le barreau muet. C'était un mouvement de résistance générale.

Le clergé, réuni à Paris en son assemblée ordinaire annuelle, lit aussi des remontrances et suppliait le roi d'assembler les états généraux. Partout où l'opinion publique avait un organe, elle se faisait entendre avec décision et énergie. La noblesse de Provence adressa au roi des représentations et les fit transmettre par ses syndics. La commission intermédiaire des étals de Hreta^ine adressa aussi ses réclamations. lùi même temps les genlilsbommes réunis à Rennes signaient un manifeste par lequel ils déclaraient « infâmes tous ceux (jui pourraient accepter quelque place dans la nouvelle

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