‹ Histoire parlementaire de la Révolution françaiseChapitre 56 sur 92 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

OIVERTIRE DES ÉTATS GÉNÉRAUX. — SÉANCE DU JEU DE PAUME. — MAI ET JUIN 1789.

Chap. I. — Séance d'ouverture. — Discours du roi, de M. de Barentin et de Necker. — Lettre de Mirabeau à ses commettants.

L'ouverture des états généraux devait avoir lieu à Versailles, le 4 mai. Le 2, tous les députés réunis dans cette ville furent présentés au roi. On remarqua que la présentation avait eu lieu par ordre et non par bailliages, ce qui eût paru plus naturel. On en inféra que la pensée de la cour était en opposition avec les désirs du tiers état, et l'on se plaignit surtout du marquis de Brezé qui, en qualité de maître des cérémonies, porta la responsabilité de cette mesure. On se plaignait aussi qu'on eût choisi Versailles pour la résidence de l'assemblée. Voulait-on par là l'assimiler à une cour plénière? N'eût-il pas été plus naturel de fixer son siège à Paris , afin d'entraîner les députés à de moindres dépenses? Voilà ce que répétaient les brochures populaires du jour.

Le 4 mai , la population de Paris s'était transportée en masse à Versailles. C'était le jour fixé pour la messe du Saint-Esprit qui devait inaugurer la grande solennité du Ifndemain. Les trois or-

HW (i) MAI 1/S!I) ETATS (;fNfnAI\.

dres s'assemblèrent dans l'éfilise Notre-Dmne. Lorsque l:i ronr tut arrivée, on clianla le Veni, Creator; et cpito. prière terminée, tous les députés , et la cour à leur suite, sortirent, et se rendirent à l'église de Saint-Louis. Le tiers état mardiiiit le premier; la noblesse le suivait; puis venait le clergé, marchant processionnellemenl, précédant le saint sacrement. Le cortège était terminé par le roi et sa cour. Cette procession traversa un iieuple immense qui encombrait les rues, garnissait les balcons, les fenêtres, et jusqu'aux toits. Tant <|ue défilait le tiers, en son costume noir et simple , tontes les bonclies criaient vive le tiers état! La noblesse, en son élégant et brillant costume, fut accueillie par un profond et lugubre silence. Le seul duc d'Orléans fut salué des cris de vive d'Orléans ! Le passage du clergé fut aussi silencieux que celui de la noblesse. Enlin, lorsque le roi vint, les cris et les battements recommencèrent; mais on accueillit la reine , dans certains lieux, par des murmures ; dans d'autres, par les cris : Vive d'Orléans 1

Lorsrjue le cortège fut arrivé et placé dans l'église Saint-Louis , la messe commença. L'évêque de Nancy (M. de la Farre) lit un long sermon tout rempli dts sentimt-nts politiques qui animaient son auditoire. Aussi les journaux royalistes lui reprochèrent de s'être livré à des déclamations vulgaires sur le luxe et le despotisme des cours, les devoirs des souverains, les droits du peuple, au lieu d'avoir prêché l'union et la concorde, si nécessaires dans une grande assemblée.

Les cérémonies religieuses ne furent terminées qu'à quatre heures après midi.

Première séance des états générai x. — .'» Mai. — On avait préparé et indiqué sous le nom de salle des trois Ordres la salle qu'on appelait t/es Menus. C'était la plus vaste de celles qui existaient à Versailles en dehors du château. Klle ollVait un emplacement sufhsant non-seulement pour contenir les douze cents députés, mais encore de nombreux spectateurs.

Le clergé fut assis à la droite du trône ; la noblesse à gauche ; et le tiers en face.

Vers une heure, les hérauts d'armes annoncent l'arrivée du roi. Aussitôt tous les députés se lèvent, et des cris de joie retentissent de toutes parts.

Bientôt le roi paraît; les applaudissements les plus vifs se font entendre , accompagnés des cris de vive le mi! Sa Majesté monte sur son trône. On remarque que ses regards se promènent avec un air de satisfaction sur la réunion imposante des députés du royaume. La reine se jilace à côté de lui, hors du dais, sur mi fauteuil iiifé-

nisCdlKS I)t HOI. 201

ritMir au trône. I.n famille royale entoiiit' If roi; les priiioos, les minisires, les pairs du royaume sont placés un pou plus bas ; et h; surplus (lu corli'^e du monarque couvie les degrés de l'estrade.

M. le grand maître des cérémonies aimoiioe du geste que le roi va parler. Le silence le plus profond succède aux acclamations qui se faisaient entendre. Sa Majesté s'exprime en ces termes :

«Messieurs, ce jour que mon cœur attendait depuis longtemps est enfin arrivé, et je me vois entouré' dos repré-senlants de la nation à laquelle je me fais gloire de commander.

Un long intervalle s'était écoulé depuis la dernière tenue des états généraux ; et quoique la convocation de ces assemblées parût être tombée en désuétude , je n'ai pas balancé à rétablir un usage dont le royaume peut tirer une nouvelle force, et qui peut ouvrir à la nation une nouvelle source de bonlieur.

La dette de l'Étal, déjà immense à mon avènement au trône, s'est encore accrue sous mon règne : une guerre di-^^pendieuse, mais bonoFable, en a été la cause; l'augmentation des impôts en a été la suite nécessaire, et a rendu plus sensible leur inégale répurliliim.

Une inquiétude générale, un désir exagéré d'innovations, se sont emparés des esprits, et finiraient par égarer totalement les opinions, si on ne se hâtait de les fixer par une réunion d'avis sages et modérés.

C'est dans cette confiance, messieurs, que je vous ai rassemblés, et je vois avec sensibilité qu'elle a déjà été justifiée par les dispositions que les deux premiers ordres ont montrées à renoncer à leurs privilèges pécuniaires. L'espérance que j'ai conçue de voir tous les ordres réunis de sentiments, concourir avec moi au bien général de l'État, ne sera point trompée.

J'ai déjà ordonné dans les dépenses des retranchements considt-rables. Vous me présenterez encore à cet égard des idées que je recevrai avec empressement; mais, malgré la ressource que peut offrir l'économie la plus sévère, je crains, messieurs, de ne pouvoir pas soulager mes sujets aussi promptement que je le désirerais. Je ferai mettre sous vos yeux la situation exacte des finances, et quand vous l'aurez examinée, je suis assuré d'avance que vous me proposerez les moyens les plus efficaces peu» y établir un ordre permanent, et affermir le crédit public. Ce grand et salutaire ouvrage qui assurera le bonheur du royaume au dedans et sa considération au dehors, vous occupera essentiellement.

Les esprits sont dans l'agitation ; mais une assemblée des représentants de la nation n'écoutera sans doute quf les conseils de

26i2 (.') MAI 1789) ÉTATS r.É.NÉRAUX.

la sagesse et de la prudence. Vous aurez jugé vous-mr-mes , messieurs, qu'on s'en est ('-cart»' dans plusieurs occasions récentes ; mais l'esprit dominant de vos diMibi-ralions n'-pondra aux véritables sentiments d'une nation gi-nt-reuse, et dont l'amour pour ses rois a toujours faille caraclcredistinctif: j'éloignerai tout autre souvenir.

Je connais l'autorité et la puissance d'un roi juste au milieu d un

peuple lidèle et attaché aux principes de la monarcliie : ils ont

\ fait l'éclat et la gloire de la France; je dois en être le soutien, cl je

le serai conslimment.

' Mais tout ce qu'on peut attendre du plus tendre intérêt au bonheur public , tout ce qu'on peut demander à un souverain , le premier ami de ses peuples, vous pouvez, vous devez l'espérer de , mes sentiments.

Puisse, messieurs, un heureux accord régner dans cette assemblée, et cette époque devenir à jamais mémorable pour le bonheur et la prospérité du royaume ! c'est le souhait de mon cœur, c'est le plus ardent de mes vœux , c'est enhn le prix que j'attends de la droiture de mes intentions et de mon amour pour mes peuples.

Mon garde des sceaux va vous expliquer plus amplement mes intentions; et j'ai ordonné au directeur général des liuances de vous en exposer l'état. »

Le discours du roi fut suivi de longs applaudissements. Alors le roi, s'étant assis sur son trône, se couvrit. Tous les gentilshommes suivirent son exemple. Quelques membres du tiers commencèrent aussi à se couvrir ; d'autres s'y opposèrent. De là une rumeur au milieu de laquelle on n'entendait que ces mots : couvrez-cous, découvrez-vous. Le roi , pour y mettre fin , se découvrit , et tout le monde l'unita.

M. le garde des sceaux porte ensuite la parole : « Messieurs , il est enfin arrivé ce beau jour si longtemps attendu, qui met un terme heureux à l'impatience du roi et de toute la France! Ce jour tant désiré va resserrer encore les nœuds de l'union entre le monarque et ses sujets; c'est dans ce jour solennel que Sa Majesté veut établir la féliciti' générale sur celte base sacrée, la libeité publique.

Vous le savez, messieurs, le pi einier besoin de Sa Majesté est de répandre des bieidails; mais pour être une vertu royale, cette passion de faire dus heureux doit prendre un caractère public, et embrasser l'uiiiversalilé de ses sujets. Des grâces versées sur un petit nondjre de courtisans et de favoris, quOKjue méritées, ne satisferaient pas la grande àme du roi.

Depuis l'époque heureuse où le ciel nous l'a donné pour maître, que n';i-t-il |ioiiit entrepris, que n'a-t-il point fvérulé pour la

DISCOURS DU liAUDK DES SCEAUX. 203

gloire cl la prospérilé de cet empire, doul le boiilieur reposera toujours sur la vertu de ses souverains. C'est la ressource des nations dans les temps les plus difficiles , et cette ressource ne peut manquer à la France sous le monarque citoyen (|ui la {5'ouverne.

N'en doutez pas, messieurs, il consommera le ^rand ouvrage de la félicité publiijue. Depuis longtemps ce projet était formé dans son cœur paternel ; il en poursuivra l'exécution avec cette constance qui trop souvent n'est réservée qu'aux princes insatiables de pouvoir et de la vaine gloire des conquêtes.

(^u'on se retrace tout ce qu'a fait le roi depuis son avènement au trône, et l'on trouvera dans cet espace assez court une longue suite d'actions mémorables. La liberté des mers et celle de l'Amérique assurées par le triompbe des armes que l'Iiumanilé réclamait; la question préparatoire proscrite et abolie, parce que les forces pbysiques d'un accusé ne peuvent être une mesure uifaillible de l'innocence ou du crime , les restes d'un ancien esclavage dt'truits , toutes les traces de la servitude effacées, et l'homme rendu à ce droit sacré de la nature que la loi n'avait pu lui ravir, de succéder à son père, et de jouir en paix du fruit de son travail ; le commerce et les manufactures protégés, la marine régénérée, le port de Cherbourg créé, celui de Dunkerque rétabli , et la France ainsi délivrée de cette dépendance où des guerres malheureuses l'avaient réduite.

Vos cœurs se sont attendris, messieurs, au récit de la sage économie de Sa Majesté et des sacrifices généreux dont elle a donné tant d'exemples récents, en supprimant, pour soulager son peuple, des dépenses que ses ancêtres avaient toujours crues nécessaires à l'éclat et à la dignité du plus grand trône de l'univers. »

Le garde des sceaux rappelle que, pour la convocation des états généraux, le roi a prévenu le vœu national ; que. conformément à ce vœu, il a accordé une double représentation au tiers état.

« En déférant à cette demande. Sa Majesté, messieurs, n'a point changé la forme des anciennes délibérations; et quoique celle par têtes, en ne produisant qu'un seul résultat, paraisse avoir l'avantage de faire mieux connaître le désir général, le roi a voulu que cette nouvelle forme ne puisse s'opérer que du consentement libre des états généraux, et avec Tapprobalion de Sa Majesté.

Mais quelle que doive être la manière de prononcer sur cette question, quelles que soient les distinctions à faire entre les différents objets qui deviendront la matière des délibérations, on ne doit pas douter que l'accord le plus parfait ne réunisse les trois ordres relativement à l'impôt.

:;64 i"> MAI ITV.i; i.iAis gk.nékalx.

Puisque rimpùt est une dette commune des citoyens, une es|.tècc de dédommagement et le prix des avantages que la société leur procure, il est juste que la noblesse et le clergé en partagent le fardeau.

Si des privilèges constants et respectés semblèrent autrefois soustraire les deux premiers ordres de l'État à la loi générale, leurs exemptions, du moins pendant longtemps, ont été plus apparentes que réelles.

Dans des siècles où les églises n'étaient point dotées, où on ne connaissait encore ni les hôpitaux, ni ces autres asiles nombreux, élevés par la piété et la charité des fidèles, où les ministres des autels, simples distributeurs des aumônes, étaient solidairement chargés de la subsistance des veuves, des orphelins, des indigents, les contributions du clergé furent acquittées par ces soins religieux, et il y aurait eu une sorte d'injustice à en exiger des redevances pécuniaires.

Tant que le service de l'arrière-ban a duré, tant que les possesseurs des fiefs ont été contraints de se transporter à grands frais d'une extrémité du royaume à l'autre, avec leurs armes, leurs hommes, leurs chevaux, leurs équipages de guerre; de supporter des pertes souvent ruineuses, et, quand le sort des combats avait mis leur liberté à la merci d'un vainqueur avare, de payer une rançon loujours mesurée sur son insatiable avidité, n'élail-ce donc pas une manière de partager l'impôi, ou plutôt n'était-ce pas un imiiôt rérl que ce service militaire que l'on a même vu plusieurs fois concourir avec des contributions volontaires?

Aujourd'hui que l'Église a des richesses considérables, que la noblesse obtient des récompenses honorifiques et pécuniaires, les possessions de ces deux ordres doivent subir la loi commune. Nous aimons à le répéter, leur acquiescement à celte loi eut, dans sa première forme, toute la vivacité de l'émulation, et prit tous les caractères de la loyauté, de la justice et du patriotisme.

L'im|K)t, messieurs, n'occupera pas seul vos délibérations. Mais pour ne point anticiper sur les objets de discussion qui parlag-ront les moments consacrés à vos assemblées, il me sut'lira de vous dire que vous n'imaginerez pas uu projet utile, que vous n'aurez pas une idée leiidanle au bonheur général, (jiie Sa Majesté n'ait déjà conçus, ou dont elle ne désire foiuiemeiit rexécntioii.

Au nombre des objets (jut doivent prii!ci[i;ilenK'iit tixer votre attention, et qui déjà avaient mérité ccllo de Sa Majesté, sont les mesures à preiulre pour la lilmlé de la presse; les précautions à adopter pour maintenir la sùrele publique, et conserver l'honneur

oiM.ttiUN m <..viii)K DKs .<(:i;ai\. iCr»

des ramilles; les clîanj^otnents utiles que peut exij^er la li-gislaluiu criuinielle, pour mieux proporliouner les peines aux délits, tl trouver dans la lionle du coupable un frein plus sur, plus décisif que le cliàliment.

Des magistrats, dignes de la confiance du monarque et de la nation, étudient les moyens d'opérer cette grande réforme; l'importance de l'objet est Tunique mesure de leur zèle et de leur activité. »

Le garde des sceaux ajoute que la procédure civile aussi devra être simplifiée, que Sa Majesté accueillera toutes les demandes, mais que les états eux-mêmes rejetteront avec indignation ces innovations dangereuses, que les ennemis du bien public voudraient confondre avec les changements heureux qui doivent amener la régénération de l'État. 11 rappelle les services rendus à la France par les rois de la troisième race, qui ont aboli toute distinction humiliante entre les fiers conquérants des Gaules et l'humble postérité de ceux qu'ils tinrent si longtemps asservis. Il termine ainsi ;

« Représentants de la nation, jurez tous au pied du trône, entre les mains de votre souverain, que l'amour du bien public échaulîera seul vos âmes patriotiques ; abjurez solennellement, déposez ces haines si vives qui depuis plusieurs mois ont alarmé la France et menacé la tranquillité publique. Que l'ambition de subjuguer les opinions et les ^ouliments par les élans d'une éloquence impérieuse ne vous entraine pas au delà des bornes que doit poser l'amour sacré du roi et de la nation.

Hommes de tous âges, citoyens de tous les ordres, unissez vos esprits et vos cœurs, et qu'un engagement solennel vous lie de tous les nœuds de la fraternité.

Enfants de la patrie ({ue vous représentez, écartez loin de vous toute affection, toutes maximes étrangères aux intérêts de cette mère commune; que la paix, l'union elTamour du bien public président à toutes vos délibérations.

L'mtention du roi est que vous vous assembliez dès demain, à l'elTet de procéder à la vérification de vos pouvoirs, et de terminer le plus prompternent qu'il vous sera possible, afin de vous occuper des objets importants que Sa Majesté vous a indiqués. »

La faiblesse de l'organe de M. de Barentin avait empêché d'entendre une partie de son discours. Après quelques momenls de silence, M. Necker, directeur général des finances, prend la parole pour faire connaître aux députés du royaume l'état de leur situation. Après avoir lu quelques pages de son discours, il le remet à M. Broussonnet, secrétaire perpétuel de la société d'agriculture, qui en continue la lecture.

lUML 1. iô

-les (.s MAI 1789) ÉTATS GÉNÉRALX.

M. le directeur général des finances. — « Messieurs, lorsqu'on est appelé à se présenter et à se faire entendre au milieu d'une assemblée si auguste et si imposante, une timide émotion, une juste défiance de ses forces, sont les premiers sentiments qu'on éprouve, et l'on ne peut être rassuré qu'en se livrant à l'espoir d'obtenir un peu d'indulgence et de mériter au moins l'intérêt que l'on ne saurait refuser à des intentions sans reproches ; peut-être encore a-t-on besoin d'être soutenu par la grandeur de la circonstance, et par l'ascendant d'un sujet qui, en attirant toutes nos pensées, en s'emparant de nous en entier, ne nous laisse pas le temps de nous replier sur nous-mêmes, et ne nous permet pas d'examiner s'il y a quelque proportion entre notre tâche et nos facultés.

Ce n'est pas au moment présent, ce n'est pas à une régénération passagère que vous devez borner vos pensées et votre ambition ; il faut qu'un ordre constant, durable et à jamais utile, devienne le résultat de vos recherches et de vos travaux ; il faut que votre marche réponde à la grandeur de votre mission; il faut que la pureté, la noblesse et l'intégrité de vos vues demeurent en accord avec l'importance et la gravité de la confiance dont vous êtes dépositaires. Partout oîi vous découvrirez les moyens d'accroître et d'affermir la félicité publique, partout où vous découvrirez les voies qui peuvent conduire à la prospérité de l'État, vous aurez à vous arrêter. C'est vous, messieurs, qui en avant, pour ainsi dire, des générations futures, devez marquer la route de leur bonheur; il faut qu'elles puissent dire un jour : C'est à Louis, notre bienfaiteur, c'est à l'assemblée nationale dont il s'est environné, que nous devons les lois et les institutions propices qui garantissent notre repos; il faut qu'elles puissent dire : Ces rameaux qui nous couvrent d'une ombre salutaire sont les branches de l'arbre dont Louis a semé le premier germe. Il le soigna de ses mains généreuses, et les efforts réunis de sa nation en ont hùté et assuré le précieux développement.

Je dois, messieurs, selon les ordres du roi, commencer par vous rendre un compte fidèle de l'état des finances. Une guerre dispendieuse, une suite de circonstances malheureuses, avaient introduit une grande disproportion entre les revenus et les dépenses. Vous examinerez, messieurs, les moyens que le roi m'ordonne de vous proposer poin- ramener un équilibre si nécessaire; vous en chercherez de meilleurs, vous les indiquerez, et vous répondrez au vœu de la nation et à l'allente de l'Europe, en concourant de tous vos soins à établir dans les finances du plus grand empire, un ordre qui soit à jamais assuré.

C'est à remplir un si grand but que la sagesse de votre souverain

DISCOURS DK NECKER. 2(17

VOUS appelle. Vous n'avez pas seulement à faire le bien, mais, ce qui est impoitaut encore, à le rendre durable et à Tabri des injures du temps et des fautes des liommes.

La confiance publique est ébranlée, et cependant cette confiance est indispensable; elle honore une nation et constitue sa force politique; enfin elle est encore le principe de la modération de rinlérêl do l'argent, et la source d'un grand nombre d'améliorations intérieures. Vous devez contribuer au rétablissement de cette confiance, et vous vous livrerez à cette idée avec d'autant moins de réserve, qu'après avoir travaillé à i^ndre invariable l'ordre des finances, vous ne verrez plus rien de dangereux dans l'usage du crédit.

Ces n'ilexions préliminaires vous indiqueront, messieiirs, les deux principaux objets qui vont être d'abord traités dans ce mémoire : l'ordre des jinances, la stabilité de cet ordre. »

M. Necker entre ensuite dans le détail des revenus et des dépenses de l'État. Il note avec soin l'abandon de oW) mille livres fait par Monsieur, et celui de 400 mille fait par le comte d'Artois, sur les sommes destinées aux dépenses de leur maison. Le but évident de ce discours long et diffus est de prouver que pour rétablir l'ordre dans les finances , le roi n'avait pas besoin d'assembler les états généraux.

« C'est donc, messieurs, aux vertus de Sa Majesté que vous devez sa longue persistance dans le dessein et la volonté de convoquer les états généraux du royaume. Elle se fût tirée , sans leur secours, de l'embarras de ses finances, si elle n'eût mis un grand intérêt à maintenir les droits de la propriété , à conserver les récompenses méritées par des services, à respecter les titres que donne l'infortune, et à consacrer enfin tous les engagements émanés des souverains d'une nation fidèle à l'honneur et à ses promesses.

Mais Sa Majesté, constamment animée par un esprit de sagesse, de justice et de bienfaisance, a considéré dans son ensemble, et sous le poin.t de vue le plus étendu, l'état actuel des affaires publiques; elle a vu que les peuples, alarmés de l'embarras des finances et de la situation du crédit , aspiraient à un rétablissement de l'ordre et de la confiance qui ne fût pas momentané , qui ne fût pas dépendant des diverses vicissitudes dont on avait fait l'épreuve. Sa Majesté a cru que ce vœu de la nation était parfaitement juste; et désirant d'y satisfaire, elle a pensé que, pour atteindre à un but si intéressant, il fallait appeler de nouveaux garants de la sécurité publique, et placer, pour ainsi dire, l'ordre des finances sous la garde de la nation entière. C'est alors , en effet , qu'on cessera de rapporter le crédit à des circonstances- passagères; c'est alors que

^2i'<S Ci .MAI 178!» ÏTATS (il'.NtnAl X.

les iiiqnit'tiulos sur ravonir ne troubleront plus le calme el la Irantjuillilô du pré>ent; c'est alors que chacun s'eslinipra ricliede tout ce qu'il possi-de en créances sur le roi et sur l'Ktat; c'est alors que les propriétaires innombrables de toutes les portions de la dette publique seront en repos sur leur fortune, el se trouveront disposés à venir au secours de la F'rance , quand ses dangers pourront le demander.

Aiusi, messieurs, la connaissance positive et indispensable de la véritable situation des finances, l'établissement de Tordre, la certitude de sa permanence, auront tics cff'ts incalculables. Qui serait assez inconsidéré pour se priver de l'intérêt de ses fonds, quand cet avantage ne serait ;iclieté par aucune inquiétude? Cependant cette simple détermination, si clb^ avait lieu dans un royaume tel que la France, dans un .royaume propriétaire bientôt de deux milliards et demi d'argent monnayi', produirait le mouvement le plus prospère. Dos capitaux immenses soigneusement renfermés , des capitaux semblables en ce moment aux nuus et à l'airain qui les environnent, ces capitaux viendraient par un heureux releur enrichir la circulation , et grossir au milieu de nous ce Ilot de la richesse publique. Et qu'on se (igure l'époque, peut-être peu éloignée, où l'exactitude des payements, la rareté des emprunts, leur cessasion absolue et l'action salutaire d'une caisse d'amortissement , réduiraient l'intérêt à quatre pour cent, et forceraient îi considérer ce prix comme le seul auquel on doit aspirer. Alors non -seulement les finances de Tl-Uat s'amélioreraient par la réduction libi'e des intérêts les plus onéreux; mais un elTet plus important, c'est qu'tme diminution générale dans le produit des fonds publics rendrait des sommes considérables au commerce et à l'agriculture, et leur procurerait sans elîort les secours les plus nécessaires, l'encouragement le plus efhcace.

{.)ne l'on compare à tantd'elTels salutaires, que Ton compare à tant d'avantages le bénélice qui l'ésullerait d'un rabais injuste sur les rentes légitimement dues, et l'on verra iiromplement laquelle des deux politiques mérite la préférence.

Cep^'uilant, messieurs, ce serait sans doute considérer les étals généraux d'une manière bien limitée que de les voir seulement sous le ra[iport de la liuaiice , du crédit, de l'intérêt de l'argent , de toutes les condtinaisons qui tiennent immédiatement aux revenus et aux dépenses.

On aime à le dire, on aime à le penser, ils doivent servir t'i tout, ces états généraux; ils doivent ai)parteuir au temps présent et uu lemp*; il venir, ils doivent, pour aiu-<i din», observer et suivre les

UIM (Il US bl MU kHt. 2fi9

principes cl les h aces ilu boulieiir iKilionul dans toutes <es laniilieations; ils iloivent , après avoir bien connu les principes de ce bonheur , s'appliquer à la recherche des moyens qui peuvent l'efl'ectuer et le rendre solide. Un vaste cluunp est encore en l'riclie ; mais partout il promet des fruits salutaires.

Vous considt'rerez la situation du royaume, vous verrez ce qu'il est, et ce qu'il a besoin d'être dans l'ordre politique de l'Jùirope, et en arrêtant voire attention sur l'ancien étal de la plus respectable des monarchies , vous étendrez au loin vos réilexions , et non contents des premières acclamations du peuple français, vous aspirerez encore au suiïrage rèlléchi de toutes les nations étrangères , de ces nations dont le jugement, à l'abri de nos passions du moment, représente celui de la postérité, de ces nations qui, vous considcrant dans le tableau de l'histoire, ne croiront à la durée d'aucune de vos dispositions, si vous perdez de vue ce qu'exigent impérativement les grandes circonstances de ce vaste empira , sa position, ses relations extérieures, la diversité de ses usages, dont les uns sont constitutifs, les autres affermis par le temps, l'elîet inévitable de ses richesses et plus encore peut-être le génie et le caractère de ses habitarits, les anciens préjugé-s, les vieilles habitudes, enfin tous ces liens qu'on ne peut jamais rompre avec violence, et que la prudence d'un grand corps politique doit sagement apprécier.

Le roi, messieurs, éclairé par de longues traverses, par ces événements précipités qui doublent en quelque manière les années de l'expérience, aime plus que jamais la raison, et en est un bon juge. Ainsi, lor>que les premières lluctuations, insé;parables d'une réunion nombreuse, seront arrêtées, lorsque l'esprit dominant de cette assemblée sera dégagé des nuages qui pourraient d'abord l'obscurcir, enfin lorsqu'il eu sera lem.ps. Sa Majesté appréciera justement le caractère de vos délibérations; et s'il est tel qu'elle l'espère, s'il est tel qu'elle a droit de l'attendre, s'il est tel enfin que la plus saine partie de la nation le souhaite cl le demande, le roi secondera vos vœux et voi travaux; il mettra sa sloire à les couronner; et l'esprit du meilleur des princes se mêlant pour ainsi dire i\ celui qui inspirera la plus fidèle des nations, on verra naîlre de cet accord le plus grand des biens et la plus solide des puissances.

Que serait-ce, messieurs, si dès vos premiers pas, une désunion éclatante venait à se manifester? que deviendrait le bien public au milieu de ces divisions où les iniérêls d'ordre , d'étal et de personnes, occuperaient toutes vos pensées? Ils sont si agissants ces intérêts, el leur domination va tellement en croissant, que la .sage.sse

-"<> f-» MAI 178i)) ÉTATS GÉNÉRAUX.

(le Sa Majosté, que son attacliement au bien de THlat, ont dû lixer son attention sur des passions d'une si grande inlluence. C'est par ce motif si digne d'hommage , c'est par ce motif qui atteste si distinctement le vœu de Sa Majesté pour le succès de vos travaux, que le roi est inquiet de vos premières délibérations. La manière dont les états généraux en] dirigeront la forme est une des grandes questions qui s'est élevée dans le royaume, et les avis sur la délibération en commun ou par tête semblent s'être partagés avec une ardeur qui deviendrait alarmante, si l'amour du bien public ne formait entre vous, messieurs, un point de réunion plus fort et plus puissant que les opinions et les sentiments propres à vous diviser. Le roi, messieurs, connaît toute l'étendue de la liberté qui doit vous être laissée ; mais sans accord , votre force s'évanouirait, et les espérances de la nation seraient perdues. Sa Majesté a donc Oxé son attention sur des préliminaires dont les conséquences peuvent être si grandes; et ce n'est pas encore cependant connne souverain , c'est comme le premier tuteur des intérêts de la nation, c'est comme le plus tidèle protecteur de la félicité publi- (lue, que le roi m'a ordonné de vous présenter un petit nombre de réflexions. J'aurais aimé peut-être à on être dispensé, car on ne s'approche jamais sans danger de ces questions délicates dont l'esprit de parti s'est déjà rendu maître; mais il faut rejeter avec dédain toutes les considérations personnelles qui font toujours embarras dans la route du bien public.

Ce sera vous, messieurs, qui chercherez d'abord à connaître l'importance ou le danger dont il peut être pour l'État que vos délibérations soient prises en commun ou par ordre , et les lumières (jui :-orliront de votre assemblée influeront sans doute sur l'opinion de Sa Majesté; mais le choix xlu moment où cette question doit être traitée, si ce choix est fait sagement, sul'lira pour prévenir les risques ou les inconvénients d'une semblable discussion, et c'est principalement sur ce point que je vais m'arrèter.

Tout annonce, messieurs, que si une partie de cette assemblée demandait (pie la première de vos déterminations fût un vœu pour df'libérer par tête sur tous les objets qui seront soumis à votre examen, il résulterait de cette tentative , si elle était obstinée, une scission, telle (jue la marche des états généraux serait arrêtée ou longtemps suspendue, et l'on ne peut prévoir quelle serait la suite d'une semblable division.

Tout prendrait au contraire une forme différente, tout so terminerait peut-être par une conciliation agréable aux partis opposés, si les trois ordres oonHnen(;ant par so séparer, les deux premiers

DISCOURS DF Mtkin. 271

examiiiaiLMii d'abord riniportanttMiueslidii do leurs urivili^gos pécuniaires, et si, conlirmaut des vœux d(''j;\ manifesU^s dans plusieurs provinces , ils se délerniiriaient d'un commun accord au noble abandon de ces avanlai;es. Persoime d'entre vous, messieurs, ne pourrait avec justice essayer de ravir aux deux premiers ordres le mérite d'un généreux sacrifice ; et ce serait cependant les en priver, ce serait du moins en obscurcir l'éclat, que de soumettre cette décision à la délibération des trois ordres réunis : une possession qui remonte aux temps les plus reculés de la nionarcliie, est un titre qui devient encore plus digne de respect au moment où ceux qui en jouissent sont disposés à y renoncer. Il est donc juste, il est raisonnable que les députés des communes laissent aux représentants des deux premiers ordres tout l'honneur d'un tel sacrifice. C'est en vain que pour en diniinuer le prix, c'est en vain que pour le ternir on voudrait y donner le nom d'obligation simple et naturelle ; certes de pareils actes de justice ne sont pas communs, et l'histoire n'en présente pas d'exemples.

Supposons maintenant que cette délibération sôit prise par la noblesse et par le clergé, qu'elle le soit promptement et de la seule manière dont on peut l'attendre , par un noble sentiment, par un mouvement digne de l'élévation d'âme qui caractérise les principaux membres des deux ordres de l'État; dès ce moment ils recevront de la part des représentants des communes cet hommage de reconnaissance et de sensibilité auquel aucun Français ne fut jamais réfractaire. Us seront invités à s'unir souvent aux représentants du peuple, pour faire en commun le bien de l'État; et siîrement ce ne sera pas d'une manière générale ni absolue qu'ils résisteront à cette avance. Cependant une première union entre les ordres une fois formée, et les ombrages des uns dissipés, les plaintes et les jalousies des autres apaisées, c'est alors qu'avec calme et par des commissaires nommés dans les trois ordres , on examinera les avantages et les inconvénients de toutes les formes de délibérations ; c'est alors qu'on désignera peut-être les questions qu'il importe au souverain et à l'État de soumettre à une discussion séparée, et les objets qu'il est convenable de rapporter à une délibération commune; c'est alors enfin qu'on jugera plus sainement une question qui présente tant d'aspects différents. »

M. Necker termine, comme M. de Barentin, par un appel à l'imion, au calme et à la modération.

27;> (■> )ui IT.s'.i i-:tvts (ii>M:iivrx.

K TAT GÉNÉUAL DES REVENUS ET DES DÉPENSES FIXES. rkvi;ms i-iXKS.

Ferme Çji-nérale.

Objets affermés Mr;,o60,000 I.

Ôhjets en ré-ie 28,i4O,00O

Droits du Clermontois 107,1100

Suitflément.

Sur le tabac et sur les entrées de Paris. . . . 4,000,000

Sur les objets en ré},Me 2,000,000

Total 1.^0,107,000 I.

Fermes des postes 1:2,000,01)0

Ferme des messageries , 1,100,000

Ferme de droits sur les bestiaux à Sceaux et à

Poissy 630,00(1

Ferme des affinages 120,00(»

Ferme des droits du Port-Louis 47,00(1

Abonnement des droils de la Flandre maritime. 82ô,()liO

Uégie générale des aides et dis droils réunis. .^10, 2-20, 000

Régie des domaines et bois .')0,000,000

Régie de la loterie royale de France et des petites loteries 1-1,000,000

Régie des revenus casuels 3,000,000

lU'îgie du marc d'or I,o00,00(t

Régie des poudres et salpêtres SOO.OOO

Total Iôi,2i0,000 1.

fU'cetle (jrnrrak des /inniiccs de Paris, des pays d'élection et des })uys comniis.

Impositions ordinaires cl capilations 1IO,5r)8,000 1.

Virigtirmes v • • • i<">,-i07,000

Total I.N7, 035,000 1.

Déduction pour les sounnes versées par les receveurs généraux dans les caisses de la régie générale et de la régie des domaines, et qui font

Page 1