I.KTTUK DK MIRABKAl . iîTll
qu'ils parlent, plus coupables lorsqu'ils so laisenl, on sait que tout t'U eux est l'elTel de la complaisance la plus servile et la plus criminelle ; s'il ('tait nécessaire de citer des faits, je ne serais embarrass»' que du choix.
« Sous le duuinvirat Brieiuie et Lamoignon, n'a-t-on pas vu le Journal do Paris annoncer comme certaine Tacceptation de différents bailliages, dont les r^fus étaient constatés par les protestations les plus énergiques? Le Mtrcure de France ne vient-il pas tout rt'oemment encore de mentir impudemment aux habitants de la capitale et des provinces? Lisez Tavanl-dernier numéro, vous y verrez qu'à Paris, aux assemblées de district, les présidents nommés par la municipalité' se sont volontairement démis de la présidence, et l'ont presque tous obtenue du suffrage libre de l'assemblée, tandis qu'il est notoire qu'ils ont oppo?é la résistance la plus tenace et la plus indécente, et que sur le nombre de soixante, à peine en compte-t-on trois ou qur.tre à qui les différentes assemblées aient décerné l'honneur qu'on leur accorde si graluitemenl-dans le Mercure.
« Vous trouverez encore dans ce même journal, de perfides insinuations en faveur de la déUbération par ordre. Tels sont cependant les papiers publics auxquels un ministère corrupteur accorde toute sa bienveillance. Us prennent effrontément le titre de papiers nationaux; on pousse l'indignité jusqu'à forcer la confiance du public par ces archives de mensonges ; et ce public, trompé par abonnement devient lui-même le complice de ceux qui l'égarent.
« Je regarde donc, messieurs, comme le devoir le plus essentiel de l'honorable mission dont vous m'avez chargé, celui de vous prémunir contre ces cou|iables manœuvres; on doit voir que leur règne est fini, qu'il est temps de prendre une autre allure : ou s'il est vrai que l'on n'ait assemblé la nation que pour consommer avec plus de facilité le crime de sa mort politique et morale, que ce ne soit pas du moins en affectant de vouloir la régénérer. Que la tyrandie se montre avec franchise, et nous verrons alors si nous devons nous roidir ou nous envelopper la tête.
« Je continue le Journal des États généraux, dont les deux premières séances sont fidèlement peintes, quoiqu'avec trop peu de détails, dans les deux numéros qui viennent d'être supprimé?, et que j'ai l'honneur de vous faire passer. »
Ce journal fut en effet continué. Mais comme il est infiniment moins complet que le Moniteur, nous suivrons les séances dans ce dernier.
Ce fut à l'occasion de cette mesure que la commune de Paris (il.
2S0 '.*» MAI 17.S'.)) KTAIS (iflM'llVl X.
pour la première fois, acte d'intervention dans les affaires gônt'— raies de son pays,
Lesrepn'senlants de celte ville, qui s'occupaient encore de la rédaction de leur cahier, s'iiilerronipireiit, le 7 mai, pour rt'-diger l'arrêté suivant, qui fut rendu public. « L'assemblée du tiers iHat de la ville de Paris réclame uitanimement contre l'acte du conseil qui supprime le Journal des Etats généraux, et en déft^nd les suites, et qui prononce des peines contre l'imprimeur, sans néanmoins entendre par là approuver, ni blàrner le journal; — elle réclame en ce que cet acte du conseil porte alleinle à la liberté publique, au moment où elle est la plus précieuse à la nation ; — en ce qu'il viole la liberté de la presse réclamée par la Krance entière; — en ce qu'enlin cet acte rappelle au premier moment de la liberté nationale, une police et des règlements qui avaient ('lé suspendus par la sagesse et la bonté du roi; et en conït'quence l'assemblée du tiers a unanimement résolu que le présent arrêîé" sera présenté aux chambres du clergé et de la noblesse, et qu'ils seront invités à se réunir au tiers, pour faire rt'-voquer ledit acte du conseil, et jxiur procurer à rassemblée nationale la liberté provisoire de la presse. »
Cette pièce , que nous réimprimons textuellement i)arce ipie nous croyons que c'est à son point de départ surtout qu'il laul montrer le mouvement révolutionu^iire, celle pièce nous révèle plus nettement l'état de l'opinion qu'une multitude d'anecdotes dont nous pourrions encombrer notre narration. Elle nous montre qu'il existait une puissance d'opinion prête aux derniers excès de la résistance. Nous verrons bientôt qu'il y avait ailleurs une puissance d'intérêts qui se préparait à toutes les violences de la colère et de la conservation. L'assemblée , placée entre ces deux forces, les possédant en (juehpie sorte représentées dans son sein , joua un rôle de médialeur. Elle sauva les vaincus de la destruction.
CilAP. ir. — Question de la vtrification des imiivoirr.. — liiacliun du tiers clat. — l'rcmière tentative de conciliation.
États r.ÉNÉiurx. — SI-.vnce di (i M\t. Communes (I). — Le fi mai, le tiers état se rendu dans la .'^alle des Menus qui lui avait été réservée pour ses séances particulières, pendant que les deux antres ordres s'assemblaient aussi séparément. Une foule de curieux
{l] Les dcpulés du tiers éiat prirent aussitôt le titre des représentants des rommuncs, pour indiquer qu'ils se ronsidûraicnt^omnie représentants, non d'un ordre, mais de la nalmn entière, formée "de l'eiiseinWe des eonununes. Ainsi que nous rnvons ilil. la i:ommnne comprenait la totalité des linliilants d'un lieu, sans liisllnelion d'nrdrej..
INKTroN W< ((t>IM!NfS. 2X|
t'-l;iil atlroiiiM-e pour le voir entrer ; oWo y |n'niHra en ^'rande iiariie avec les tlt'pult-s. (Jette séance fui Irès-liuniiltueuse. On comMienra par donner la présidence à M. Leroux, doyen d'âge de l'assemlili'f, fnii choisit six assistants.
-ï/. Malouet. Je fais la proposition d'envoyer aux deux ordres privi'i'i^ii's une députalion pour les inviter à se réunir aux communes d-^n^ le lien des assembh'es «.'l'ni'rales.
M. Muiinier. Je pense qu'une semblable démarche compromettrait rinlt'iôt des communes ; qu'il n'y a point de danger ;\ temporiser, que peut-être dans ce mî-me moment, les ordres privilégiés délibèrent sur le même objet ; et qu'enfin on sera bientôt instruit du résultat de leurs délibérations.
I/avis qui l'emporte est : qu'attendu que les pouvoirs ne sont pas vé-rilié's, les députés ne doivent encore se regarder que comme une agré'gaiion d'mdividus présentés pour les é'iats généraux ; individus qui peuvent conférer amicalement , mais qui n'ont aucun caractère pour agir.
Par respect pour ce principe , l'assemblée refuse d'ouvrir des lettres adressé-es au tiers état.
Vers deux heures et demie , un député du Danpliiné annonce qu'il vien' d'èlre instruit que la vé'rification particulière des pouvoirs a été' (It'-terminé'e par les deux ordres privilégiés.
La sé-ance est levéo , et les membres des communes s'ajournent au lendemTiin neuf heures.
Clergi'. — Il est décidé à la majorité de 105 voix contre 111, que les pouvoirs seront vériliés et légitimés dans l'ordre.
L'avis de la minorité est qu'ils ne peuvent l'être (jue dans l'assemblf'e générale, sur le rapport de commissaires pris dans les trois ordres.
Cet avis tst particulièrement dé'fcndu par MM. les archevêques de Vienne et de Bordeaux.
Noblesse. — On fait deux motions : l'une pour la véritication faite par des commissaires pris dans l'ordre de la noblesse, tl l'autre par des commissaires pris dans les trois ordres.
M. le vicomte de Castellane , le duc de Liancourt , le marquis de Lafayetle , les députés du Dauphiné , ceux de la sénéchaus.M-e d'Aix, en Provence, et le député d'Amont appuient ce dernier avis. Il n'obtient cependant que 47 voix contre 188.
Douze des plus âgés de l'assemblée sont nommés commissaires vérificateurs des pouvoirs.
SÉ.vxrE Di" JEini 7 mai. Communes. — .1/. Malouet renouvelle lit motion qu'il a faite la veille d'envoyer une députation vers les deux
282 (ii MAI 1780) fiTATS GÉNftRAlX.
premiers ordres, et de les engager à se réunir aux communes pour la v(''rilicitlion des pouvoirs.
M. le comte de Mirabeau combat celte opinion ; il représente que les dôpulôs des comnmnes ne peuvent faire aucune députation tant que leurs pouvoirs ne sont pas vc-rifirs ; il fait valoir les avantages d'une inactivité entière dans de pareilles circonstances. En conséquence, l'assemblée reste dans rinerlie qu'elle a montrée la veille. On ne prend point de délibération : les six personnes les plus âgées sont chargées de maintenir l'ordre.
M. Mounier présente un parti mitoyen qui. sans compromettre les communes, peut faire connaître, quoique inofnciellement, les intentions des deux ordres privilégiés : il consiste à permettre à ceux qui le voudraient d'aller individuellement, et sans mission expresse de l'assemblée, vers le clergé et la noblesse, pour engager les membres de ces ordres à se réunir aux communes, conformément à l'invitation du roi, et pour les assurer que les communes attendront que cette réunion soit opérée, avant de se livrer à aucun travail.
Un membre appuie cette motion; il ajoute qu'un discours de M. l'archevêque de Yieime annonce que le clergé est déjà disposé à se réunir aux comnmnes.
La motion de M. Mounier est adoptée à une très-grande majorité.
Douze membres vont dans les chambres do la noblesse et du clergé. De retour, ils annoncent qu'ils n'ont trouvé dans la chambre de la noblesse que les commissaires que cet ordre a nommés pour la vérification de ses pouvoirs; que les commissaires les ont prévenus que les membres composant Tordre de la noblesse s'assembleront le lundi 11.
Quant au clergé, l'orateur des douze membres des communes annonce que cet ordre est assemblé, et que le président a répondu que le clergé allait délibérer sur ce qui lui était proposé.
Une heure après, MM. les évêques de Montpellier et d'Orange, et quatre autres ecclésiastiques entrent dans la salle.
M. l'écrque de .]fonlpelUer. Les députés du clergé ont pris on considération la demande que vous leur avez faite ; ils ont décidé qu'ils nommeraient incessamment des commissaires cpii, réunis à ceux qui seraient élus dans la noblesse et les conmumes, pourront s'occuper de la (|iu'stion de savoir si les pouvoirs devront être vérifiés en commun.
La séance est levée.
Séanck du MAiiiti 12 MAI. — Uii 7 au H mai les communes persistèrent (bus h'ur inaction. Le 12, prévoyant que la conduite
INAdION DK8 (OMMINRS. 28.»
des ordres privilégiés iioiirrait exigei liioiitùl (jiiciques démarciies de leur pari, elles s'occupèrent à se pré|iarer les moyens d'opiner et de délibérer rcj^ulièrenient. Le doyen et les anciens furent chargés de se procurer la liste coni|i!ète et nominale des députés, et, sur la proposition de Mounier, on nomma, pour huit jouis, une personne par gouvernement « à l'effet de se réunir à M. le doyen pour luetlre de l'ordre dans les conférences, compter les voix, etc., en évitant tout ce qui pourrait faire supposer que les conmiunes consentent à la séparation des ordres, et en leur conservant soigneusement le caractère d'une assemblée non constituée. »
La noblesse avait décidé, le 1 1 mai, à la majorité de I9Ô contre ni, que la chambre de la noblesse était lé^^alement et suffisamment constituée. Le 12, elle arrêta qu'elle nommerait, conformément au vœu du clergé, des commissaires pour se concerter avec les deux autres ordres.
Le clergé avait suspendu la vériOcation des pouvoirs jusqu'à l'issue des conférences proposées.
Séance dl 13 mai. Communes. — Une députation de la noblesse communique les arrêtés pris par la noblesse, le G, le 11 et le 1:2 mai.
Cette députation est suivie d'une autre de la part du clergé, à la tète de laquelle est M. l'évêque de Lydda. Elle annonce que le clergé a nommé d«s commissaires pour conférer avec ceux de la noblesse et des communes, et invite MM. des communes d'en nommer de leur côté, afin de pouvoir se conciUer et parvenir à une réunion.
M. liabaud de Saint-Etienne. Je propose de nommer un cej^tain nombre de personnes, auxquelles il sera permis de conférer avec les commissaires nommés par MM. les ecclésiastiques et les nobles, pour réunir tous les députés dans la salle nationale, sans pouvoir jamais se départir des principes de l'opinion par tête, et de l'indivisibilité des états généraux.
M. Chapelier. Je propose d'adopter et faire notifier au clergé et à la noblesse la déclaration suivante :
Les députés des communes de France, en vertu de la convocation du roi, de l'annonce faite par M. le garde des sceaux au nom de Sa Majesté et de la publication des hérauts d'armes, s'étant rendus le G mai dans la salle des états, où ils n'ont point trouvé les députés de l'Église et de la noblesse, ont appris avec étonnement que les députés de ces deux classes de citoyens, au lieu de s'unir avec les représentants des communes, se sont retirés dans des appartements particuliers; ils les ont vainement attendus pendant plusieurs heures et tous les jours suivants.
tJS5 (.. MU l/S'.l KTVTS (.INIIIAIV.
l,)iiel(|ut'.s-iiiis lies députés des communes, s'élanl Idit insiruiie du lieu où élaiont k'S dôpulés de TK^Iise et de la noblesse, ont été leur représenter (jue par leur relardeuieut à se rendre dans la salle i:énérule, ils suspendaient toutes les opérations (jue le peuple français attend des dépositaires de sa coii(iance; que les communes ont vu avec regret que les députés de l'Église et de la noblesse n'ont pas encore déféré à cet avertissement; que le clergé et la noblesse ont envoyé des députatious au corps national auquel ils devaient se réunir, et sans lequel ils ne peuvent faire rien de légal; qu'ils ont nommé des conuriissaires pour aviser avec d autres et délibérer enli e eux; (jue les représentants du peuple ne doivent pas s'abandonner à des moyens concillatoires qui ne peuvent être discutés et délibérés qu'en commun dans l'assemblée des états généraux ; que la noblesse a ouvert un registre particulier, pris des délibérations, vérifié des pouvoirs, établi des systèmes; que cette vérilicatiou partielle ne suffisait pas pour constater la régularité des procurations.
Les députés des communes déclarent qu'ils ne reconnaîtront potu' représentants légaux cpie ceux dont les pouvoiis auront été examinés par des commissaires nommés dans l'assemblée générale par tous ceux appelés à la composeï', parce qu'il importe au corps de la nation, comme aux corps privilégiés, de connaître et de juger la validité des procurations des députés qui se présentent, chaque député appartenant à l'assemblée nationale, et la délibération conunune pouvant seule l'établir, ils ne consentiront pas que, par des arrêtés particuliers des chambres séj)arées,on porte atteinte au grand principe : qu'un député n'est plus, après l'ouverture des états généraux, le député d'un ordre ou d'une province, mais (pi'ils sont les représentants de la nation; principe qui doit être accueilli avec enthousiasme par les députés des classes privilégiées, puisqu'il agrandit leurs fonctions.
Les députés des coumiuiies invitent donc et interpellent les députés de l'Kglise et de la udblesse à se réunir dans la salle des états, oi!i ils sont attendus depuis huit jours, et à se foiiner en étals gé^ néraux pour vérilier les pouvoiis de tous les représentants de la nation. Ils invitent ceux qui on' reui l'ordre spécial de délibérer en commun, et ceux qui, libres de suivre celte patriotique opinion, l'ont déjà manifestée, à d(Uiner l'exemple à leurs collègues et à venir prendre la place qui leiu' est destinée; c'est dans cette réunion de tous les sentiments, de toutes les opinicuis que sont lixés, sur les principes de la raison et de réipiité, les droits de tous les citoyens, il en coûte à tous les députés des ciunmunes de penser (pie, depuis dix jour<, on n'a pas encort^ commencé les travaux ipii assureront
llNTATIVKS DK COXCILI ATION. iîSN
lt> hoiiliour pnblio ol la splendeur de Tf^tat ; (iiroii n'a pu porter ù un roi liient'aisant le tribut d'Iionniiapes el de reconnaissance (jue lui méritent rauiour qu'il a têmoi;.'né pour ses sujets et la justice qu'il knu' a rendue; que ceux (jui pourraient retarder raecomplissenienl de devoirs si iniporlanls en sont coniplables envers la nation.
Les députés des communes arrêtent que la présente déclaration sera remise aux députés de rKglise et de la noblesse, pour leur rappeler les obligations que leur impose leur qualité de représentants des inléièts nationaux.
Ces deux motions lurent discutées dans les séances du 15 au 18 mai. La plupart des orateurs trouvaient la proposition de Cliapelier prématurée, et demandaient qu'on attendit reffet des conlérences. l'n fait qui se passa à la séance du clergé inllneuça sans dente sur la suite de la discussion.
StAM'.K Dr SA>ii:ui 16 mai. Clergé. — Plusieurs curés lisent et déposent sur le bureau une déclaration signée d'eux, contenant qu'ils ne se croient pas liés par la résolution relative à la rédaction des cabiers prise par des individus qui ne représentaient point les états généraux; que leurs pouvoirs les cbargeaient de remettre les cabiers dont ils sont porteurs aux états généraux; qu'ils s'y étaient obligés par la religion du serment, et qu'ils s'y conformeraient. Cette conduite excite du murmure; elle est ouvertement désapprouvée par un évêque, et publiquement applaudie par un autre et beaucoup de pasteurs. Plusieurs évêques ne peuvent obtenir, par leurs sollicitations, que la déclaration soit retirée ; et comme on allait procéder à la réduction des cabiers, les opposants sortent de l'assemblée.
SÉ.iNCE DU LL".\Di ÏS MAI. Communes — On discute la motion de M. Rabaud de Saint-Étienne.
M. Oc Mirabeau l'mné. Messieurs, les sentiments très-estimables, les principes en général très-purs, (jui caractérisent les deux motions dont nous sommes occupés, n'ont pas suffi pour me ranger entièrement aux propositions de MM. Rabaud de Saint-Ktienne et Cbapelier. .le désirerais qu'un avis mitoyen tempérât, ou plutôt réunît ces deux opinions.
M. Rabaud de Saint-Klienne demande que nous autorisions messieurs du bureau à conférer avec les commissaires du clergé et de la noblesse, pour obtenir la réunion des membres qui doivent former les états généraux.
-M. Cbapelier désire que, dans une déclaration très-fortmelle, nous
i8(; (.J MAI ITSî») ÉTATS GÉNÉRAIX. \
démontrions au clergé et à la noblesse rillégaliU' de leur conduite, et que nous les avisions des démarches qu'il deviendra nécessaire d'opposer à leurs prétentions.
Ce dernier avis, plus conforme aux principes que le premier, il faut en convenir, plus animé de cette mâle énergie qui entraine les hommes à leur insu même, renferme, selon moi, un grand inconvénient dont les préopinants nem'ont pas paru tous assez frappés.
Indépendamment de ce que le parti que nous propose M. Chapelier tend à porter un décret très-solennel avant que nous ayons aucune existence légale ; indépendamment de ce qu'il confond deux ordres qui ont tenu une conduite Irès-dilîérenle ; indépendamment de ce qu'il avertit nos adversaires d'un système qu'il est bon de ne leur faire connaître qu'en le développant tout entier lorsque nous-mêmes en aurons saisi toutes les conséquences, il appelle, il nécessite en quelque sorte une déclaration de la noblesse encore plus impérative que celle dont nous fumes accueillis; une déclaration que, dans nos formes actuelles, nous ne son)mes ni préparés iii aptes à repousser, et qui cependant peut exiger les résolutions les plus promptes. Si nous sommes persuadés, messieurs, autant que nous devons l'être, qu'une démarche aussi mémorable, aussi nouvelle, aussi profondément décisive que celle de nous déclarer assemblée nationale, et de prononcer défaut contre les autres ordres, ne saurait jamais être trop mûrie, trop mesurée, trop imposante, et même qu'elle nécessite d'autres actes, sans lesquels nous pourrions obtenir, pour tout succès, une dissolution qui livrerait la France aux plus terribles désordres ; nous devons infiniment redouter de nous trouver contraints en quelque sorte par notre déclaration même à faire avec précipitation ce qui ne peut jamais être soumis à trop de délibérations.
D'un autre côté, la motion de M. Rabaud de Saint-Étienne dissimule entièrement la conduite arrogante de la nciblesse ; elle donne en quelque sorte l'atiilude de la clienlèle suppliante aux communes, qui, ne fussent-elles pas bravées et presque déliées, doivent sentir qu'il est temps que le peuple soi! protégé par lui seul, c'està-dire par la loi qui suppose l'expression de la volonté générale. Cette motion enlln traite avec la même déférence ceux qui, se rendant juges dans leur propre cause, n'ont pas même daigné condescendre à la discuter; et ceux qui, plus habiles ou plus délicats, couvrent du moms de quelques procédas leur marche irrégulière et chancelante.
Ces deux avis, chacun dans leur sens, me paraissent égutemenl ftxafîérés. •
TENTATIVES DK CONCILIATION. 2S7
El qu'on ne nous rcpèlo pas de grands lieux communs sur la nécessité d'une conciliation. Rien n'esi [ilus aisé que de saisir, par ce mol salutaire, les esprits pou attenlils, ou même les bons citoyens qui ont plus de qualités morales que de connaissance des affaires, plus de zèle que de prévoyance ; car le vœu de tous les cœurs honnêtes est la concorde et la paix ; mais les hommes éclairés savent aussi qu'une paix durable n'a d'autre base que la justice, qui ne peut reposer que sur les principes.
Mais peut-on, sans aveuglement volontaire, se flatter d'une ccmciliation avec les membres de la noblesse, lorsqu'ils daignent laisser entrevoir qu'ils pourront ne s'y prêter qu'après avoir dicté des lois exclusives de toute conciliation ; lorsqu'ils font précéder leur consentement à nommer des commissaires pour se concerter avec les autres ordres, de la fière déclaration, qu'ils sont légalement constitués ? N'est-ce pas là joindre la dérision au despotisme'? Et que leur reste-t-il à concerter du moment où ils s'adjugent eux-mêmes leurs prétentions? Laissez-les faire, messieurs, ils vont nous donner une constitution, régler l'Ktat, arranger les finances; et l'on vous apportera soleimellement l'extrait de leurs registres pour servir désormais de code national... Non, messieurs, on ne transige point avec un tel orgueil, ou l'on est bienlnt esclave.
Que si nous voulons essayer encore des voies de conciliation, c'est au clergé, qui du moins a eu pour nos invitations l'égard de déclarer qu'il ne se regardait pas comme constitué légalement, et cela au moment où la noblesse nous dictait ses décrets souverains ; c'est au clergé qui, soit intérêt bien entendu, soit pohtique déliée, montre le désir de rester fidèle au caractère médiateur; c'est au clergé, trop habile pour s'exposer au premier coup de la tempête; c'est au clergé, qui aura toujours une grande part à la confiance des peuples, et auquel il nous importera longtemps encore de la conserver; c'est au clergé qu'il faut nous adresser, non pour arbitrer ce différend : une nation, juge d'elle et de tous ses membres, ne peut avoir ni procès, ni arbitres avec eux ; mais pour interposer la puissance de lar doctrine chrétienne, des fonctions sacrées des ministres de la religion, des officiers de morale et d'instruction, qu'elle consacre à faire revenir, s'il est possible, la noblesse à des principes plus équitables, à des sentiments plus fraternels, à un système moins périlleux, avant que les députés des communes, obligés de remplir enfin leur devoir et les vœux de leurs commettants, ne puissent se dispenser de déclarer à leur tour les principes éternels de la justice, et les droits imprescriptibles de la nation...
Envoyez au clergé, messieurs, et n'envoyez point à la noblesse,
2S8 o iMAI ITSit) l-IAIS GI'.MKALX.
car la nobles?>u uidoune, et le clerj^é négocie. Aulorisez (jui vous veuillez à conférer avec les conunissaires du cleigé, pourvu que vos envoyés ne puissent pas proposer la plus légère composition, parce que, sur le |ioinl fondamental de la vérilication des pouvoirs dans rassemblée nationale, vous ne pouvez vous départir de rien. El quanta la noblesse, tolérez que les adjoints confèrent avec elle comme individus; mais ne leur donnez aucune mission, parce qu'elle serait sans but et ne serait pas sans danger.
En elVet, nous ne dissimulons pas que, dans notre sein même, on s'ellorce de former un parti pour diviser les états généraux en trois chambres, pour les faire délibérer et opiner par ordre ; unique ambition des privilégiés en cet instant, et qui est l'objet d'un véritable fanatisme. Toute déviation du piincipc, toute apparence de composition encouragera le parti, et entraînera ceux d'entre nous qu'on est parvenu à ébranler. Déjà l'on a répandu, déjà l'on professe qu'il vaut mieux opiner par ordre que de s'exposer à une .scission (ce qui revient à dire, si'parons-îious de iteur de nous séparer), que le ministre désire, que le roi veut, que le royaume craint. Si le ministre est faible, soutenez-le contre lui-même, prêtez-lui de vos forces, parce que vous avez besoin de ses forces. Un aussi bon roi que le nôtre ne veut pas ce qu'il n'a pas le droit de vouloir. Le royaume craindrait s'il pouvait vous croire vacillants. Qu'il vous saclie fermes et unis, vous serez investis de toute sa sécurité. On nous llatte enfin (et c'est le plus adroit des pièges que depuis vingt-quatre heures, seulement on n'a pas craint de dresser même à découvert), on nous flatte que les ordres privilégiés vont sacrilier leurs exemptions pécuniaires. Et quel intérêt, dit-on alors, d'opiner plutôt par tête que par ordre? Quel intérêt! .le comprendrais ce langage s'il était adressé à ceux qui s'appellent les deux premiers ordres ; car, comme ils n'ont pas un seul piivilége au delà des exemptions pécuniaires; comme, hors de ce cercle, tous nos intérêts sont évidemment communs, je ne leur vois pas une seule raison de s'opposer à la délibération [lar tête, s'ils sont de bonne foi : et voilà, pour le dire en passant, pour(pioi je ne crois encore (jue faiblement à la sincérité de leurs saciitices. Mais nous qui, malgré leur liorlé dédaigneuse, avons de grandes raisons de douter (ju'ils aient le privilège exclusif de l'iiistruclioii et des lumières ; nous (pii ne regardons point rassemblée nalioiiale comme \in bureau di; siibdèlèguès; nous qui croyons qu(> travailler à la constitution est le premier de nos devoiis et la plus sainte de nos missions; nous qui savons ((u'il est pliy.sKjuenient impossible de s'assurer d'avoir obtenu le vœu national autrement que par la vota-
lion par lôlu; li iciioiiiialion la plus complète cl la moins ambigu»' aux exemptions pécuniaires ne nous désintéressera nullement du seul mode de délibérer et d'opiner auquel nos pouvoirs nous autorisent et nos consciences nous conlrai;^nenl.
Ne compromettons pas ce principe sacré, messieurs, n'encourageons pas les intrigants, n'exposons pas les faibles, n'éyarons pas, n'alarmons pas l'opinion publique; marchons avec une circonspection prévoyante, mais niarclions...
La noblesse a rompu, par le fait, l'ajournement du roi; nous devons en aviser M. le garde des sceaux, pour constater que le provisoire est fini, et annoncer ainsi, parla voie la plus modérée et la plus respectueuse, mais la plus régulière et la plus directe, que les communes vont s'occuper des moyens d'exercer leurs droits et de conserver les principes.
Envoyons ensuite au clergé des hommes munis de notre confiance, et autorisés à inviter, à entendre, mais non à proposer. Laissons la noblesse continuer paisiblement sa marche usurpatrice autant qu'orgueilleuse; plus elle aura fait de chemin, plus elle se sera donné de torts ; plus les communes, qui n'en veulent point avoir, qui n'en auront jamais, seront encouragées aux principes, sûres de leur force et par cela même de leur modération ; plus la concorde, l'ensemble, l'harmonie, s'établiront parmi nous, plus l'esprit public se formera ; et de lui seul se composeront notre irrésistible puissance, nos glorieux et durables succès.
La motion de M. Rabaud de Saint-Etienne est adoptée en ces termes :
« L'assemblée des communes a résolu qu'elle nommerait des personnes pour conférer avec celles qui ont été ou qui seront choisies par MM. du clergé et de la noblesse, sur les moyens proposés pour réunir tous les députés, afin de véiilier tous les pouvoirs en commun; et il sera fait une relation écrite des conférences.»
La séance du 10 est entièrement employée au choix des seize membres qui doivent assister aux conférences. Ce sont MM. Rubuud de Saint-Etienne, Target, Chapelier, Mouiiier, d'Ailly, Thcurel, Dupont, Legrand, de Volney, Redon, Viguier, Garât l'ainé, Bergasse, S.ilomon, Milscent, Barnave.
Les deux séances du 20 au ^ô furent uni<piement occupées d'un débat élevé sur la question de savoir si les communes éliraient un comité de rédaction chargé de recueillir et de faire imprimer leurs séances. Cette motion fut rejelée, attendu que les communes n'étaient pas constituées.