‹ Histoire parlementaire de la Révolution françaiseChapitre 6 sur 92 · IDÉE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

IDÉE GÉNÉRALE

Parce que jamais ouvrier jusqu'à ce jour n'a manqué à la tâclie, parce que l'œuvre pro^^ressive s'est poursuivie sans interruption, qu'on ne pense pas cependant que les hommes ne soient pas maîtres d'acc>'pler ou de refuser une part d'eflorts. Non. Les nations ont la liberté du choix. Elles jouissent de la faculté du libre arbitre aussi bien que les individus. L'histoire nous montre, en effet, qu'à ces époques de crise, qui appellent une fonction et par suite une nationalité nouvelle, il y a beaucoup d'appelés et peu qui veuillent être élus. Aussi, voyez-vous alors paraître une multitude de noms de peuples différents. Parmi tous ces noms, un seul reste et vient se faire une histoire; les autres ou s'éteignent à jamais, ou descendent au titre de quelque province obscure. Ce n'est pas parce que cette rnultilnde est dévorée par un plus fort; loin de là, car c'est, au contraire, bien souvent, le plus obscur et le plus faible qui surnage à tons les autres. Alais aussi, c'est qu'il s'agit de choisii- entre le dévouement et l'égoïsme. L'œuvre progressive est une œuvre difficile et rude qui exige de longs et obstinés sacrifices. Or, qui veut vivre seulement pour soi, n'y prendra jamais part.

L'histoire de la nalionalifé française est la vérification complète de tous les principes précédents. La France vint tenir la place de l'empire romain d'Occident qui était infidèle à sa fonction. Seule, au milieu de plusieurs nations, elle comprit et saisit l'œuvre à faire, l'œuvre de civilisation ; elle se dévoua au catholicisme; et il se trouva même un moment où elle l'ut la seule nation catholique. Pendant cinq siècles, le nom de Francs fut celui d'une année qui servit de bras au christianisme. Dans les Gaules, en Italie, en Espagne, en Angleterie, en Allemagne, on ne connut pas sous un autre nom (pie celui de Français, ces hommes courageux qui luttèrent partout contre cette barbarie nomade qui allait an pillage comme à une chasse, contre ces doctrines ariennes, impies, qui menaçaient le progrès de mort , contre le mahométi<nie, leur enfant; qui partout travaillèrent à construire une unité européenne par le seul moven (jui puisse l'établir et la faire durer parmi les hommes, par l'unité des doctrines. Que sont devenus aujourd'hui ces Goths, ces Alains, ces Suèves, ces Vandales, ces Huns, ces Hérules, ces Lombards, ces Bourguignons, etc., si nombreux et si terribles? Leurs, noms ont disparu, ou ne sont plus que des noms de province.

L'existence d'une natiiirialilé, comme celle d'un individu, se compose de deux vies : l'mie tout e.xiéi ieure, toute de relation, qui manifeste une fonction parmi les peuples; l'autre intérieure,

DK LA N\TIO>'\UTf: FRANÇAISF. 7

orpaniqiio, par laquelle elle se met en élat d'accomplir sa tâolie internationale; et c'est aussi ce qu'il faut remarquer dans l'histoire d»'s Français. Car, tout le passé peut être compris sous deux mots : la France et l'Église. Les Français (irent, dans le christianisme, l'œuvre temporelle tout entiCM-e, comme l'Église fit l'œuvre spirituelle.

L'organisation intérieure de la France correspondait exactement aux exigences de la fonction extérieure. Pendant les cinq siècles consacres à" l'œuvre purement militaire, l'organisation nationale fut celle d'une armée toujours sur le pied de guerre. La hiérarchie sociale fut celle d'une armée. Le travail industriel, qui nourrissait ce grand corps, fut isolé. Il eut ses lois et son système à part, bien que maintenu dans une position subordonnée. Quant aux individus, ils purent, pendant longtemps, se placer presque à leur volonté, dans l'une ou l'autre de ces deux grandes divisions. Le courage saisit la première, la faiblesse prit la seconde. Aussi, dans les premiers siècles de notre monarchie, voit-on des hommes libres devenir bourgeois, ouvriers et colons, et un grand nombre de ceux-ci devenir hommes libres. Dans ces temps, la liberté n'était point comprise comme aujourd'hui : elle ne signifiait pas indépendance des individus, car tout le monde alors était lié à une fonction ; tout le monde travaillait, et l'on appelait hommes libres ceux seulement qui ne payaient d'autre impôt que celui de leur sang et de leurs bras ; et le mot Franc, qui signifie, en langue germanique et celtique, liberté et courage, servit à désigner dans toute l'Europe les chrétiens hommes de guerre. Plus tard, les enfants héritèrent des fruits de l'option de leurs pères.

Au onzième siècle, la France modifia son organisation intérieure. Elle commença simultanément deux nouvelles œuvres temporelles, sans cesser cependant de prendre une part et d'être encore en tête dans les grands dévouements catholiques. Elle commença l'œuvre scientifique, et, en même temps, l'œuvre d'homogénéisation de toutes les classes de citoyens entre elles. Elle fut donc, dans la direction des sciences, le premier pays d'université, et dans la direction à' égalisation, elle fut le premier pays oià il n'y eut plus de serfs, ni de nobles. Elle opéra cette dernière révolution par l'unité monarchique et par l'unité de capitale. En sorte que, lorsque la France eut achevé l'évolution, qui se termina en 89, il se trouva qu'elle avait fait de Paris sa commune, la capitale intellectuelle de l'Europe, et qu'elle-même était un corps, ayant une ville pour tête et pour roi. Ainsi, la France, après avoir été pendant cinq siècles le monarque militaire de l'Europe, se trouva plus tard son monarque intellectuel.

8 nisTOinr des gaules

Telles sont les pénéralilés de Thisloire Je France que nous nous proposons, non de développer, car l'espace nous manque, mais de prouver par l'esquisse historique qui va suivre. Il en résultera, coinme conclusion évidente, que la révolution française est la lin d'une période de notre œuvre temporelle et chrétienne, et en même temps, comme toute chose humaine, le commencement d'une autre.

Nous avons été obligés, pour achever celte esquisse, de consulter particulicTcment les écrits originaux et les commentaires historiques auxquels ils ont donné lieu. Le lecteur ne s'étonnera donc pas d'y rencontrer des choses qui lui seront peut-être encore inconnues. Presque toutes les histoires de France ont été écrites d'un point de vue autre que celui où nous nous sommes placés. Nous étions obligés de nous appliquer particulièrement aux laits qu'elles ont négligés. Nous avons donc été forcés de recourir, presque constamment, aux sources. Il est résulté de là un travail historique qui dilTêre grandement des livres que l'on lit habituellement. Le lecteur trouvera, au reste, dans le volume des piéfuvi-set des étmles historiques, l'exposition et la juslilication de ce qu'il rencontrera de nouveau dans cette esquisse.

CHAPITKE II.

Histoire des Gaules dans le cinquième siècle.

Pour connaître le véritable esprit des révolutions qui occupêiont le cin(|uième siècle, il faut les étudier :\ leur point de départ dans le siècle précédent. C'est surtout par leur but mural, (|ue les révolutions des Gaules se rattachent à l'histoire de l'humanité.

Dès le connnencemeut du quatrième siècle, le christianisme éiait devenu le centre de toute l'activité politique de la société romaine. Constantin l'avait lait asseoir avec lui sur le trône, ou plutôt, le jiarti chrélien avait conquis l'empire.

Ce giaud empereur n'adopta pas seulement la doctrine nouvelle, parce (ju'elle lui donnait une nombreuse population pour appui. Il voulut plus, et tout le prouve : il voulut rendre l'unité de croyance et (le volonté il cette grande société qui tombait eu ruine, depuis trois siècles, et qui en était arrivée i\ ce point de dissolution, qu'elle ne pouvait plus fournir un soldat pour la défendre, ni un empereur pour la gouverner, .\ussi, eu même tenqis (|u"il fondait une capitale nouvelle et qu'il organisait \m nouveau système d'admi-

DANS 1.1". (:iN(jni:MK siKri.i:. f)

iiisiralion, il s'occupa cras.Niirer ruiiilé do doctrines, en donnant au catlK'lii'isnie l'auloritô d'une reli^'ion de TKlat. C'est dans ce but que l'ut assemltlé, en 7ri:'^, le concile de Nicée. Ce lut la première lois (jue l'on vit des députés de toutes les nations réunis sans disluiction de naissance ni de race, pour représenter seulement une communauté morale et spirituelle. C'est aussi le premier exemple d'une assemblée représentative telle à peu près que nous la concevons aujourd'hui. Après quatre mois de délibération, ils mirent au jour cet acte fameux, fondement de la foi catholique, qui fut la première constitution du christianisme et qui était, pour ce temps, ce (jue serait pour le notre une nouvelle sanction des devoirs et des droits de riiomme. Aussi, dès ce moment, il n'y eut plus de troubles sérieux dans l'empire, qui n'émanât d'une hérésie ; car il ne fut plus possible à personne de s'isoler des destinées communes, sans blesser la loi religieuse.

Parmi les questions qui furent décidées au concile de Nicée, il en est une que l'historien doit mettre en évidence, parce qu'elle eut plus tard les suites politiques les plus graves, et qu'elle fut comme l'occasion qui donna lieu à l'instilution de la nationalité française. Elle était relative à la divinité de N. S. J. C. Arius vint soutenir, devant le concile, qu'il n'y avait qu'une seule nature en Jésus- Christ, ou, en d'autres termes, qu'il était seulement homme, et non pas Dieu. Cette objection fondamentale était celle par laquelle, depuis trois siècles, les païens avaient repoussé l'autorité et la sévérité des doctrines nouvelles. Elle devait donc se présenter, avec tout l'appareil de la science, le jour où l'Évangile était déclaré loi organique de l'empire. L'arianisme fut examiné, discuté, condamné, frappé d'anathème. Il est facile d'apprécier les motifs de l'excommunication qui fut lancée sur lui. Les Pères de cette sainte assemblée ne virent d'abord qu'avec horreur une opinion qui était contraire à la tradition constante et unanime de l'Église, ainsi qu'aux textes sacrés. De plus, cette hérésie, en niant la divinité de .Jésus, remettait en délibération et en doute tous les dogmes qui étaient cou.sacrés aux yeux des peuples, par le caractère divin de l'autorité dont ils émanaient; par suite, elle ajournait les conséquences politiques et civiles du christianisme. Or, à ce moment, dans l'intérêt de la conservation sociale, aussi bien que dans l'intérêt de l'amélioration des mœurs et des conditions civiles, il fallait agir, et pour agir, il fallait croire à l'infaillibilité des Évangiles. C'était i'égoïsrae qui avait tué la société romaine ; c'était le dévouement qui devait la reconstruire : or, pour se dévouer, il ne faut pas douter du but même de ses efforts. Les Pères du concile de Nicée

avaient donc raison, aussi bien sous le point de vue politique, que sous le point de vue dn;.'niatique, lorsqu'ils condamnèrent Parianisme ; le pouvoir inipéii;il, imbu de la même conviction, s'opposa par la force à sou extension. Cependant il ne périt pas ; il se cacha sous une métaphysique obscure et diflicile, et, par ce moyen, il se soutint comme école. Il eut d'ailleurs, dès son premier jour, pour partisans avoués ou secrets, tous ceux qui conservaient quelque chose de l'incrédulité païenne, ou de la fausse science des gnostiques, et ceux-là étaient très-nombreux. Aussi, on peut dire que, dès ce moment, le monde romain fut partagé paV deux doctrines : le catholicisme et l'arianisme. Dans la première se trouvaient tous les hommes qui faisaient l'œuvre nouvelle ; dans la seconde étaient ceux qui tenaient aux choses anciennes et qui préféraient leurs intérêts propres à ceux de l'humanilé. La plupart des ariens étaient des hommes des hautes classes, soit parce qu'ils se sentaient menacés dans leurs habitudes et dans leurs intérêts, soit parce qu'ils purent s'instruire des subtilités de l'arianisme par la lecture : car la puissance impériale ne pouvait faire plus contre celte hérésie, que d'en dt'fendre la prédication publique. Au contraire, le peuple resta catholique; c'est un fait dont l'histoire do ce temps offre de fréquentes preuves. Toujours on trouve les ariens parmi les puis- .sants ou les riches, et les catholiques parmi les pauvres.

D'ailleurs, diverses circonstances favorisèrent les progrès de la grande hérésie. Après Constantin, il y eut un empereur arien ; comme, après Constance, il y eut Julien l'Apostat. L'arianisme était un quasi-christianisme, une sorte de prétendue doctrine gouvernementale, qui se prêtait à tous les rôles : c'était le refuge de tous les iucrédules. Il était donc tolérant pour toutes les hérésies et tous les paganismes, iutolérant pour la seule croyance catholique. En etîet, au quatrième siècle et au commencement du cin- (piième, l'histoire nous le montre mêlé, uni, tantôt au paganisme, tantôt au niauichéisme, dans les mêmes intrigues et dans le même but; les catholiques de ce'te époque durent appeler ariens tous ceux qui tirent œuvre d'égoïsme.

Ce n'est pas ici lu lieu de raconter comment il contribua ^ détruire rem|>ire romain. H est facile de comprendre cependant que, lorsque, dans nu même |»ays, deux croyances hostiles partagent la populali(»n, l'ambition des hommes incrédules spéculera sur les doctrines, alin de s'en faire nu instrument de fortune. C'est, en elïet, ce qui arriva dans les luttes auxquelles donnaient lieu les successions, toujours si douteuses et si embarrassées, du trône impérial. Le catholicisme n'était pas d'ailleurs, pour les hommes de

i)A>s i.K cix^K ii:mi; siècle. II

peu de foi, une doclriiui luciU' et oouiinode. Duis ces louips de iViveur, elle élail i'xijie;iule pour les t^rands, aussi bien cpu' pouc los simples parlioidiors. Qui ne couuail la pt'iiitence qu'elle iui|»osa au plus puissant des empereurs après Constantin, à Tliéodose le tlrand, pour une colère de prince qui avait eu les suites ordinaires à celte épocpie? L'ariauisme était moins riiioureux : aussi cou venait-il à tous ceux ipii ne cliercliaienl dans la possession du pouvoir qu'une jouissance personnelle, l'ar la même raison, ce lurent les ariens qui pactisèrent les premiers avec les barbares. La meilleure preuve que nous puissions en offrir, c'est que parmi ces derniers, lors des invasions, il y avait au moins autant d'ariens que de païens, et qu'au milieu d'eux ou rencontre toujours quelques noms d'évèques ariens. 11 est vrai aussi que les lois de bannissement qui, à divers temps, furent prononcées contre les docteurs et les ministres de celte doctrine, jetèrent parmi les peu|ilades barbares un grand nombre de ces ennemis de la foi catliolique; ajoutons que les premiers ai)ùires cbréliens qui leur furent envoyés, sous le règne de l'empereur Valons, étaient des prêtres ariens.

Il y avait alors plusieurs siècles que les extrémités de l'empire romain étaient pressées par des Ilots de peuples barbares, avides d'y pénétrer. L'illustration militaire de tous les empereurs, depuis Tibère, avait été fondée par des succès remporté- sur ces limites toujours menacées. Sauf quelques guerres civiles, depuis trois cents ans il n'y avait eu que des guerres défensives sur les frontières. Le premier effet des disputes do religion, ou des intrigues qui eu prenaient le prétexte, fut d'affaiblir ces lignes défensives, en détournant les armées de la garde de ces points, pour les employer à des guerres intérieures. Ensuite, on pactisa avec les bar- I ares. Enfm, il arriva, dans le cinquième siècle, que les ambilions rivales et les empereurs eux-mêmes ne combattirent plus, ainsi qu'autrefois, avec ces armées qui, bien que composées en grande partie de soldats étrangers, étaient romaines cependant par la discipline, les armes et le commandement; ils soudoyèrent des nations barbares et livrèrent à ces bandes nomades le territoire à parcourir. Il serait trop long d'entrer dans le détail des intrigues et des circonstances de toute nature qui amenèrent successivement sur le sol de l'empire romain tant de peuplades sauvages; il suffit de rappeler que presque tous les chefs des envahisseurs avaient servi l'empire à un titre quelconque et qu'ils étaient en général ariens. Les historiens se sont trop attachés à chercher, dans des événements propres aux sociétés barbares, la cause de là grande

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