‹ Histoire parlementaire de la Révolution françaiseChapitre 62 sur 92 · JUIN 17S!») ASSEMBLÉE NATIONALE · texte numérisé non relu

JUIN 17S!») ASSEMBLÉE NATIONALE

Vers les neuf heures, M. le président de l'assemblée et les deux secrétaires se présentent à la porte principale; l'entrée leur en est refusée, ainsi qu'à un grand nombre de députés.

M. le président demande roflicier de garde; M. le comte de Vertan se présente, et dit qu'il a ordre d'empêcher l'entrée de la salle, à cause des préparatifs qui s'y font pour une séance royale.

M. Bailly lui déclare avec fermeté qu'il iirotesle contre l'empêchcment mis à l'ouverture de la séance, indiquée hier à l'heure présente, et (|u'il la déclare tenante.

M. le comte de Vertan ajoute (|u'il est autorisé à laisser entrer les officiers pour prendre les papiers dont ils peuvent avoir besoin. M. le président et les secrétaires entrent; ils voient que la plus grande partie des bancs est enlevée, et que toutes les avenues de la salle sont gardées par des soldats.

Les députés se plaignent vivement de cet attentat : les uns, pénétrés de la plus vive douleur, n'entrevoient dans l'avenir que la dissolution des états ; les autres sont pénétrés d'indignation de voir ainsi la majesté de la nation profanée, avilie par un coup d'autorité qui, depuis que la monarchie repose sur des bases inébranlables , et dans les règnes les plus oppressifs , n'a jamais eu d'exemple.

Rassemblés en pelotons sur l'avenue de Versailles, ils se demandent récipro(|uement ce qu'il faut faire dans des conjonctures aussi doulnineuses. Ici l'on s'écrie à haute voix : Allons tous à iMarly ! allons-y, au pied même du château, tenir notre séance; faisons descendre dans le cœur de nos ennemis l'elTroi qu'ils ont répandu dans le nôtre; qu'ils tremblent à leur tour! Le roi annonce une séance royale, il la suspend jusqu'à lundi prochain ; ce délai est trop long, il la tiendra tout à l'heure; il descendra de son château, et n'aura plus qu'à se placer au milieu de son peuple.

Là on dit : Eh quoi ! veut-on dissoudre les états? le gouvernement veut-il plonger la patrie dans les horreurs de la guerre civile? Partout règne la disette, partout on éprouve les alarnuis de la famine. De|)uis deux ans le .sang français rougit la terre; nous allions mettre un terme à ces malheurs, lever le voile épais dont se couvrent les mamcuvres des monopoleurs; justilier le gouvernement même d'avoir all'aïué le peuple, prouver que les 2(K) millions (|ui sont dans le trésor royal ne proviennent pas de ce crime, et il nous arrête dans notre marche !

Oiiel'on ouvre nos annales, les Louis XI, les Louis Xlll, les Hichelieu, les Ma/.arin, les Ihienne, ont attaijué, déchiré, op|)rimé les corps, les particuliers; mais croil-nn (pie douze cents députés de

SÉABTCE DL JEU DK l'AlMK. .'23

la nation sont soumis anx caprices, à la volonté changeante, nionienlaiiée d'un ministère despotique?

Telles étaient les diverses agitations des députés qui, au milieu de ceux qui les environnaient, des voyageurs qui s'arrêtaient pour contempler ce spectacle, du peuple qui s'amassait en foule, exprimaient les sentiments de leurs cœurs avec IVancliise et liberté.

Les uns veulent s'assembler dans la place d'Armes ; c'est là , disait-on, qu'il faut retracer ces beaux jours de notre histoire ; c'est là que nous tiendrons le champ de mai.

D'autres veulent se réunir dans la galerie, et y donner le spec- Uicle nouveau de parler le langage de la liberté h côté de cette salle sinistre d'où l'on désignait au bourreau, il y a peu de temps, la tête de celui qm avait prononcé ce mot sacré, lorsque l'on annonce aux députés que M. Bailly vient d'entrer dans la salle avec les deux commissaires et vingt députés, pour y enlever les papiers que l'on y avait laissés la veille ; que M. Bailly s'est ensuite transporté au Jeu de Paume, rue Saint-François, et qu'il y a fixé le heu des séances. (Moniteur.)

Les mesures imprudentes de la cour avaient eu pour résultat de donner au peuple le spectacle de ses représentants chassés de la salle des états généraux, réunis par groupes, au milieu d'une avenue de la ville, et presque délibérant sous le ciel; tous ces hommes n'avaient qu'une volonté, celle de trouver un lieu où ils pussent se réunir, afin de montrer que l'assemblée nationale existait toujours. Il ne s'agissait plus de conquérir un droit et d'accomplir le devoir qui leur était imposé par les cahiers, mais de venger leur dignité blessée, mais de donner cours à une colère trop justifiée; car ils se sentaient insultés aussi bien comme hommes que comme citoyens. La population, appelée à ce spectacle, ne s'échauffait pas moins vivement à l'insulte faite à ses représentants; aussi pendant que les gens de cour riaient de ce pauvre tiers état, si fier la veille, si petit aujourd'hui et presque sans asile, le peuple de Versailles fit cortège aux députés, lorsqu'ils se rendirent à l'appel de Bailly, et allèrent se réunir au Jeu de Paume.

Séance du Jeu de Paume. — M. le président rend compte des faits, et communique deux lettres qu'il a rerues ce matin du marquis de Brezé, grand maître des cérémonies :

Versailles, ce 20 juin 1789.

« Le roi m'ayant ordonné, monsieur, de faire publier par des hé-

32i (20 Jii.N ITS'.ij ASSKMULfci; >Ario.\ALi:.

rauls rintenlion dans laquelle Su Mujeslô est de tenir, lundi "2-2 de ce mois, une séance royale, et en même temps la suspension des assemblées que les prépaiatifs à faire dans les salles des trois ordres nécessitent, j'ai l'honneur de vous en prévenir.

« Je suis avec respect, monsieur, votre très-liumble et trèsobéissant serviteur,

Le marquis de Brezé. »

/*. S. « Je crois qu'il serait utile, monsieur, que vous voulussiez bien charger MM. les secrétaires du soin de serrer les papiers dans la crainte qu'il ne s'en égare.

« Voudriez-vous bien aussi, monsieur, avoir la bonté de me faire donner les noms de MM. les secrétaires, pour que je recommande qu'on les laisse entrer, la nécessité de ne point interrompre le travail pressé des ouvriers ne permettant pas Taccès des salles à tout le monde? »

M. le président dit qu'il a répondu à cette lettre dans les termes suivants :

« Je n'ai reçu encore aucun ordre du roi, monsieur, pour la séance royale, ni pour la suspension des assemblées ; et mon devoir est de me rendre à celle que j'ai indiquée pour ce matin huit heures.

« Je suis, etc. »

En réponse à cette lettre, M. le marquis de Brezé lui a écrit la seconde, dont la teneur suit :

Versailles, ce '20 juin 1780.

« C'est par un ordre positif du roi que j'ai eu l'honneur de vous écrire ce matin, .monsieur, etde vous mander (lue Sa Majesté voulant tenir lundi une séance royale (|ui demandé des préparatifs à faire dans les trois salles d'assemblées des ordres, son iiileiilion était <)u'on n'y laisse entrer personne, <[uo les séances fussent suspendues justju'après celte (jue tiendra Sa Majesté.

« Je suis avec respect, monsieur, votre très-humhle et trèsobéissant serviteur,

Le vuinjuis dk BiiEZf:. »

M. B(iill;i. Je n'ai pas besoin de faire sentii la bituation aflligeante où se trouve rassemblée; je propose de mettre en délibération le i>arti ([u'il faut prendre dans un moment aussi orageux.

M. Munnier |)rés(jiileune(i|iini()n (pii eslappuyée par MM. Target, Chapelier, Barnave; il reinésenle combien il e>t étrange (jue la salle des états yénérau.x soit occupée par des honnues armés ; ijuc l'on

SÉANCE Ut Jia i>i: l'Ai mi;. Tfi't

n'olïre aiuiiii autre local à rasseiiibli'c naliimalc; que sou président ne soit averti que par des lettres du lu.irquis de lirezé, et les représentants nationaux que par des placards; (prenlin ils soient obligés de se réunir au Jeu de l'aunie, rue du Vieux-Versailles, pour ne pas interrompre leurs travaux ; (pie, blessés dans leurs droits et dans leur dignité, avertis de toute la vivacité de l'intrigue et de l'acliarnenient avec lequel on cberclie à pousser le roi à des mesures désastreuses, les représentants de la nation doivent se lier au salul public et aux intéiêtsde la patrie par un serment solennel.

Celte proposition est approuvée par un applaudissement unanime.

L'assemblée arrête aussitôt ce qui suit :

«L'assemblée nationale, considérant qu'appelée à fixer la constitution du royaume, opérer la régénération de l'ordre public, et maintenir les vrais principes de la monarcliie, rien ne peut empêcher qu'elle ne continue ses délibérations d.ins quelque lieu qu'elle soit forcée de s'établir, et qu'en lin partout où ses membres sont réunis, là est l'assemblée nationale;

« Arrête que tous les membres de cette assemblé prêtemut, à l'instant, serment solennel de ne jamais se séparer, et de se rassembler partout où les circonstances l'exigeront, jusqu'à ce que la constitution du royaume soit établie et affermie sur des londiments solides; et que ledit serment étant prêté, tous les membres, et cliacuii d'eux en particulier, conlirmeront par leur signature cette résolution inébranlable. »

M. BaHlij. Je demande pour les secrétaires et pour moi de prêter le serment les premiers; ce qu'ils font à l'instant dans la formule suivante :

« Nous jurons de ne jamais nous séparer de l'assemblée nationale, et de nous réunir partout où les circonstances l'exigeront, jusqu'à ce que la constitution du royaume soit établie et alTurmie sur des fondements solides. »

Tous les membres prêtent le même serment entre les mains du président.

Les députés de la colonie de Saint Domingue se présentent pour demander la permission de s'unir provisoirement à la nation, eu prêtant le même serment.

M. le président rend compte à l'assemblée que le bureau de vérification a été unanimement d'avis de l'admission provisoire des douze députés de Saint-Domingue; l'assemblée la leur accorde, et ils font le même serment.

Cette cérémonie est suivie d'applaudissements et décris réitérés et universels de cive le roi!

lu.^i; I. 28

526 {-H) JUIN 1789) ASSEMBLÉE NATlOXALi:.

Le serment prêté, M. le marquis de Gouy, prenant la parole, dit :

« La colonie de Saint-Doniinf^ue était bien jeune quand elle s'est donnée à Louis XIV; aujoiird'liui, plus brillante et plus ricbe, elle se met sous la protection de l'assemblée naliunale. »

L'appui des bailliages, sénécliaussées, provinces et villes, est fait suivant l'ordre alphabétique, et chacun des membres, en répondant, s'approche du bureau, et signe.

M. Camus. J'annonce à l'assemblée que M. Martin d'Auch, bailliage do Caslelnaudari, a signé, opposant.

Un cri général d'indignation se t'ait entendre.

M. Bailly. Je demande que l'on entende les raisons de l'opposant.

M. Martin. Je déclare que je ne crois pas pouvoir jurer d'exécuter des délibérations qui ne sont pas sanctionnées par le roi.

il/. /(; président. L'assemblée a déjà publié les mômes principes dans ses adresses et dans ses délibérations, et il est dans le cœur et dans l'esprit de tous ses membres de reconnaître la nécessité de la sanction du roi pour toutes les résolutions prises sur la constitution et la législation. ,

L'opposant persiste dans son avis, et l'assemblée arrête qu'on laissera sur le registre sa signature, pour prouver la liberté des opinions.

L'appel des députés cl la signature de l'arrêté finissent à quatre heures et demie.

M. Chapelier prend la parole pour faire sentir (|u'il est nonseulement nécessaire, mais même essentiel, de faire porter au roi la douleur de l'assemblée nationale dans la circonstance. 11 veut que l'adresse apprenne à Sa Majesté que les ennemis de la patrie obsèdent sans cesse le trône, et que leurs conseils tendent à placer le monanjue à la tête d'un parti.

Ces expressions paraissent trop fortes à beaucoup de membres.

M. Moxtnier représente que l'adresse de M. Chapelier ne remplit pas les vues de l'assemblée. Il dit qu'il convient que les formes ont élé blesiïées, qu'on y a même mis peu de décence; qu'aucuns motifs, aucuns prétextes, ne peuvent enchaîner l'assemblée nationale; mais (ju'à cet égard, elle s'est bien vengée du manque de procédés dont elle a à se plaindre; que sur le fond, le putipinant va trop loin, en se servant des termes d'ennemis de la patrie, avant de counailre le résullut de la séance royale; il pense qu'il convient de m(''iiager ces armes pour en l'une usage dans une occasion plus opporlime; il propose une adresse plus modérée, dans laijuelle l'assemblée témoignerait sa surprise et sa sensibilité de s'être \u relu-

Kf:Ci:PTIO>' DU f.LÏRliÉ. 7)27

ser la porte de la salle destinée à l'assemblée nationale, au moment où la n'iinion dn rlerpé allait s'oprier.

.1/.!/. lidynarr el Ciouii dWrcij proposent ('gakMni'nl une autre version. L'assomblt-e ne juge pas à propos de prendre une délibération à ce sujet.

Elle décide que l'arrêté du nuitiu cl le procès- verbal seront imprimés à rinstant.

L'assemblée s'ajourne à lundi 22, lieure ordinaire, et elle arrête en outre que si la séance royale a lieu dans la sailc nationale, tous k-s membres y demeureront, après que la séance sera luvée, pour continuer les délibérations et les liavaux ordinaires.

La séance est levée à six heures.

D'après la proclamation de la prochaine séance royale, l'ordre de la noblesse et celui du clergé ont suspendu leurs séances.

CiiAP. VI. — Séance du 22 juin dans l'église Saint-Louis. — Réception du clergé, — Séance royale du 23 juin. — Le roi annule les actes de rassemblée. — Héponse de Mirabeau à ^L de Brezé.

Séanck 1)1" LixDi 22 JUIN AU MATIN. Communes. — Des hérauts d'armes ont proclamé aujourd'hui à huit heures du matin le renvoi de la séance royale à demain 25.

L'entrée de la salle nationale ('tant toujours interdite par des gardes, les membres de l'assemblée se sont réunis d'abord aux Récollets, ensuite en l'église de Saint-Louis qui offrait un emplacement plus vaste et plus commode.

L'assemblée ayant été formée vers les onze heures dans la nef, M. Bailly a dit qu'un héraut d'armes lui avait apporté, à deux heures après minuit, une lettre du roi, écrite de la main de Sa Majesté, et conçue en ces termes :

A M. Bailly, président de l'ordre du tiers état.

« Je vous préviens, monsieur, que la séance que j'avais indiquée pour lundi n'aura lieu que mardi à dix heures du matin, et que la salle ne sera ouverte que pour ce moment.

« 21 juin 1789. n Signé, LouiS.

« J'ai chargé le grand maître des cérémonies de vous faire tenir ma lettre. »

M. de Brezé, en envoyant à M. Bailly la lettre du roi, lui a écrit ainsi :

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