C.AIIDKS KRA>Ç\ISKS. ."iN
ftM'iii^es, el 90 ri^tirait souloiiu'Ut sur les prirTos de quelques ineinlni's lie l'aNseniItloe. Celle-ci se montrait livs-einliairassée; la ii)ajorilé craignait, en faisant ouvrir la salle au publie, de faire acte de pouvoir exécutif ; elle était sourde à l'avis de quelques nuMuhres plus hardis ijui lui représentaient qu'une assenihlée devait toujours avoir la police de la salle où elle délibérait : on envoya pour cet objet une députalion au roi.
Dans la soirée du 23, l'archevêque de Paris, président de la minorité du clergé, fut attaqué par une partie de ce rassemblement qui assiégeait l'hôtel des iilàis : il ne dut la vie qu'à la vitesse de ses chevaux ; mais la foule le suivit en courant jusqu'à sa demeure. Les gardes françaises et suisses, soutenues d'un détachement de gardes du corps, accoururent à son secours. A cette vue, la multitude devint plus animée et plus menaçante. On ne put l'apaiser qu'en lui faisant lecture d'une déclaration de l'archevêque, par laquelle il promettait de se réunir à l'assemblée nationale.
Le même jour ^l^i, les électeurs de Paris se réunirent : ils volèrent mie adresse à l'assemblée nationale; ils nommèrent une députation de vingt commissaires pour aller la porter à Versailles; en eflet, elle fut présentée le 20. — Le même jour encore, le club du Palais- Royal signa, au café de Foix, une lettre à l'assemblée; elle fut revêtue de trois mille signatures et portée le lendemain à l'assemblée.
Ces députations, quelque vagues qu'elles fussent dans leur langage, furent accueillies par la chambre des représentants avec plus que de la faveur; elle acceptait ces démarches avec joie et enihousiasme, comme une sanction à ses actes précédents, et comme un engagement d'appuyer ses futures décisions. Ces faits provo(iuèrent une réunion du conseil royal, qui eut lieu le 2() au soir, et où fut appelé le comte d'Artois. Le peuple crut que ce fut là qu'on décida l'ordre de réunion que le roi envoya le lendemain à la noblesse et à la minorité du clergé ; il remarqua que la reine n'y prit aucune part. Mais pour en connaître le véritable objet, pour apprécier exactement le but que l'on se proposait en commandant la réunion, il faut examiner les actes successifs de la cour, et voir dans le moment même à quel point elle pouvait se croire obligée à ces concessions ; les habiles remarquèrent que la cour, ne [louvant arrêter la marche de l'assemblée par la terreur ou par la force, cherchait à lui faire changer de route, en y introduisant une masse de votants assez forte pour en changer la majorité. En effet, on savait qu'à Paris, les gardes françaises consignées depuis le 20 juin, étaient cependant soriies de leurs casernes le 2."), .sous-officiers en tête; ces soldats
ôiG (JIIN 1780) ASSEMBLÉF. NATIONAI.K.
avaioiil Iravorsé les rues, ran^^t'S sur deiiv liles, el étaient entrés au l'alais-Uoyal. Là, ils avaient été accueillis et fêtés par le public ; ils avaient crié avec lui : \'ive le lii'rs ! vive la nation ! et après avoir ainsi Iraternisé, ils étaient retournés dans leurs casernes. Ces sorties, dès ce jour, devinrent chose régulière. En niêine temps, on apprit que les gardes avaient établi parmi eux une société secrète, dans laquelle ils s'engageaient h n'exécuter aucun des ordres qui leur seraient donnés, s'ils étaient contraires aux intérêts de l'assemblée nationale ; cette société avait ses conseils, qui s'assemblaient le soir dans les casernes. Elle rédigeait des circulaires , et ce fut un de ces papiers, tombé dans les mains d'un officier, qui en révéla l'existence. Le soldat qui l'avait livré fut obligé de quitter le corps. Qui avait établi cette organisation? On l'ignore. Peut-être élait-ce un pitriote ancien oi'llcicr des gardes françaises, et qui fut noté alors comme distribuant des brochures aux soldats. L'armée oiTrait donc un appui douteux ; on ne pouvait compter que sur les corps composés d'étrangers, et aussi on se hâtait de les réunir.
Cependant le peuple de Versailles, se livrant aux seules apparences, accepta la nouvelle de la réunion avec une joie folle. Il courut au château crier vice le roi! et même vive la reine ! et il illumina ses croisées. A Paris, on accueillit cette nouvelle avec des plaisanteries. La noblesse et le clergé, disait-on, sont tellement attachés à la délibération par onire, qu'ils ne se sont réunis aux communes quey)r//()r(//'e. — Les ecclésiastiques elles nobles, disait-on, se sont hàlés de délibérer /w; tète, de peur d'être réduits à délibérer sans.
La fermentation de la capitale était en effet extrême. On se demandait avec raison : « Ponn|uui tous ces soldats? Que signifient ces deux régiments d'aï lillerie, ces cent pièces de c;uutn, ce déluge d'étrangers, ces régiments de Salis-Samade, Chàteau-Vieux, Diesback, Royal-Suisse, Iloyal-Allemaud, Uoeuier, Herchigny, Esterhazy, celle mullitude de hussards et de pandours, campés les uns au champ de Mars, les autres à Saint-Denis! » On savait ipie le siège de l'assemblée nationale n'était pas moins bien entouré (pie Paris. On avait logé une batterie de canons dans les écuries de la reine, vis-à-vis de la salle des États.
« Quoi, disait le Bulletin des élalsdénérau.r, le seul journal indépendant de cette époque, toujours des hussards, des troupes étrangères, des patrouilles de gardes du corjis, toujours des barrières ; partout l'œil voit avec douleur les empreintes de l'esclavage cl l'oppression. »
On avait imprimé el l'on colportait la lellre suivante "du maréchal de Uidglie au priiiCf de Coudé :
liAKDES FRANÇAISES. 5i7
« Je rav;ùs toujours prévu, et je l'ai dit une fois à Voire Allcsse, que la plupart des députés nationaux seraient des loups an\unés(|ui ^chercheraient une victime, et que colle victime seraitia noblesse... Le tiers est d'anlant plus fort,, qu'on luij d'ahord plus accordé... Son j^rand nombre le rassure, et nous ne faisons pas ce qu'il faut pour l'épouvanter et le décourager. Avec cinquante mille lionnnes je nie chargerais volontiers de dissiper tous ces beaux esprits et cette foule d'imbéciles qui applaudissent, écuutent et encouragent; une salve de canons on une décharge de fusils aurait bientôt dispersé ces argumentateurs, et remis la puissance absolue qui s'éteint, à la place de cet esprit républicain qui se forme. Mais i! ne faut pas s'endormir au sein des dangers : il faut que des hommes entendus, fermes, et en petit nombre, travaillent à la révolution et se chargent de l'exécuter. Jamais conspiration ne fut plus utile. » Cette lettre était-elle vraie ou supposée? Il est certain seulement qu'elle ne fut pas démentie, et qu'elle fut acceptée comme sortie de la plume du maréchal.
Enfin, on s'irritait des protestationsque les nobles déposi^rent sur le bureau de l'assemblée nationale, annonçant que leurs mandats leur défendaient impérativement le vote par tête.
Ce fut le 30 juin, jour où eut lieu la cérémonie de la réunion des ordres, que ces protestations furent lues à l'assemblée, connues le soir à Paris, et prises pour choses beaucoup plus importantes qu'elles ne l'étaient en réalité. On s'occupait au Palais-Royal de celte nouvelle, que la méfiance exagérait, lorsqu'un commissionnaire entra, sur les six heures et demie, au café de Foix ; il jeta une lettre au miUeu de la foule qui le remplissait. On ramassa à la hâte celte lettre ; on la lut. Elle était écrite au nom de onze soldats du régiment des gardes françaises que leurs officiers avaient fait mettre dans la prison de l'Abbaye, au faubourg Saint-Germain, comme membres de la société secrète dont nous avons parlé. Ils annonçaient qu'ils devaient être transférés cette nuit même, à Bicêlre, ainsi que de vils scélérats.
Un jeune homme, ayant lu cette lettre, sortit du café, monta sur une chaise. « Messieurs, s'écria-t-il, les braves soldats qui ont épargné à Versailles le sang de nos concitoyens, sont détenus à l'Abbaye : allons les délivrer ! n A l'Abbaye I à l'Abbaye .'s'écrièrent les auditeurs. Des soldats qui se trouvaient présents offrirent leurs services; mais les jeunes gens les remercièrent et se mirent en marche.
La troupe, en sortant du Palais-Royal, n'était que de deux cents hommes, tous de la classe de la bourgeoisie, cl pleins d'ardeur. Ce
54S (juillet 1780) ASSL.MBLf-E NATIONALE.
petit corps grossit en route, d'abord de quelques ouvriers qui se munirent de barres de fer, puis d'inie multitude de passants : elle était de plus de quatre mille lionimeseu arrivant à la prison.
Le premier guicbet fut bientôt enfoncé ; puis, à coups de maillets, de barres et de baclios, on brisa les portes intérieures. A huit heures les prisonniers étaient libres. Comme ils sortaient, une compagnie de dragons arriva bride abattue et Tépée en main; elle était immédiatement suivie d'une compagnie de hussards, tenant aussi le sabre nu. Le peuple saisit les rênes des chevaux, les cavaliers mirent leurs sabres dans le fourreau; les dragons ôtèrent même leurs casques en signe de paix ; on leur apporta du vin, et ils burent cordialement au roi et à la nation.
On ne se contenta pas de rendre la liberté aux onze gardes françaises, on délivra avec eux tous leurs camarades d'infortune, tt on les conduisit en triomphe au Palais-Royal. On distinguait parmi eux un vieux soldat qui, depuis plusieurs années, était enfermé à l'Abbaye. Ce malheureux avait les jambes extrêmement enllées, et ne pouvait que se tra'iner. On le mil sur un brancard, et des bourgeois le portèrent. Accoutumé, depuis tant d'années, à n'éprouver que la rigueur des hommes, « Ah! messieurs, s'écriait le vieillard, je mourrai de tant de bontés! » (C'est une narration royaliste qui rapporte ces détails.)
Le cortège étant arrivé au Palais-Royal, on dressa une table dans le jardin, et l'on y lit asseoir les prisonniers ; on disposa ensuite des lits de camp dans la salle du spectacle des Variétés, et ces prisonniers y passèrent la nuit, sous la protection de leurs libérateurs, qui gardèrent les portes de la salle. '
Le soii', on illuuuua les rues oii se trouve la prison de l'.Vbbaye; et, i)endant toute la nuit, celte rue fut une promenade où des bourgeois, des dragons, des hussards, se félicitaient mutuellement, et ne cessaient de crier bravo! riir la luttion !
Tout se passa avec plus de tranquillité (lu'on ne devait en attendre d'une troupe de jeunes gens sans chef, et livrés à leur impulsion (c'est toujours le journal rt)yalib-le qui parle); ils ne lirenl pas Cduler une goutte de sang, et il est remarfpiable (pi'on se piqua de montrer de l'amour poui' l'ordre et la jusli'c. Tous ces jeunes gens, en elTel, étant aiiivés au l'alais-Royal avec les prisonniers , et ayant appris de ceux-ci qu'un d'entre eux était préveiui d'un délit grave, ils le lirenl rtcdiKlnire en prison, en disant (lu'ils voulaient protéger le malheur et non le crime.
Le lendemain, les soldats furent logés à l'hôtel de Genève; et
(,viti)i;s I K\>r.visi;s. ÔSM
chacun s'empressa d'apporter l'utlraiule qui devait leur SL'rvir de solde.
Vax nièaie lonips, une dépulalion de jeunes j-'eus alla à Versailles présenter a M. Bailly une lettre dans laquelle un réclamait l'intercession de l'assemblée nationale.
Celle demande occupa toute la séance du premier juillel. On craignait surtout d'allenter à la liberté du pouvoir exéculir. Enlin, on se déteimina ;'i envoyer au roi une députation de seize membres, à la tète de laquelle on mit rarclievéque de Paris, el qui lut chargée de lui remettre la déclaration suivante, qui fut imptimée et aflichée :
« L'assemblée nationale gémit des troubles qui agitent la caiiitale, elle déclare que la connaissance des alïaires qui y sont relatives appartient uniquement au roi. Les membres ne cesseront de donner l'exemple du plus profond respect pour i'aulorité royale, de laquelle dépend la sécurité de l'empire. Elle conjure donc le peuple de la capitule de rentrer sur-le-champ dans l'ordre et de se pénétrer des sentiments de paix qui peuvent seuls assurer les biens infmis que la France est prête à recueillir de l'assemblée libre des états généraux, et auxquels la réunion volontaire des trois ordres ne laisse aucun obstacle.
« 11 sera fait une députation solennelle à Sa Majesté, pour invoquer sa clémence en faveur des personnes qui pourraient être coupables, l'instruire du parti pris par l'assemblée, et la supplier d'enqiloyer pour le rétablissement de la paix les moyens infaillibles de douceur et de bonté si naturels à son cœur, et de la confiance que mérite son bon peuple. »
Pour en linir de suite de cette affaire , et afin de n'y plus revenir, nous ajouterons qu'une lettre du roi, du 2 juillet, annonça que la liberté des soldats suivrait le rétablissement de l'ordre. En conséquence, ceux-ci furent réintégrés à l'Abbaye dans la nuit du 4 au ."», et reçurent leur grâce le o. Il n'était pas d'ailleurs trèsfacile de la refuser. Les électeurs de Paris s'étaient assemblés le 4, et s'étaient occupés de la grande alïaire du jonr. Ils avaient nommé une députatiun pour Versailles, qui fut reçue par l'assemblée, bien que tout fût alors terminé et qui, aussi, se borna à la remercier et à l'assurer du calme do Paris, et de l'obéissance des Parisiens. Cependant le colonel du corps donna sa démission : elle ne fut pas acceptée. Mais cet officier ne cessa de se considérer comme démissioimaire, et le régiment se trouva abandonné, pour ainsi dire, à lui-même.
« Ce n'était point ici, dit l'Ami du Roi, raltenlat d'une vile po- TOML I. 30
350 (juillet 1789) assemblée nationale.
pulace : les coupables, par rc-ducalioii qu'ils avaient reçue, devaient en connaître toute rénormité ; et plus ils avaient mis de sany-IVoid et de lianquillilé dans cette démarche, plus on avait à redouter ce que pourrait une troupe considérable de bourgeois, qui agirait avec celte circonspection et qui aurait des chefs.
« Mais ce <iui était le plus propre encore à ajouter aux alarmes qu'un tfl événement devait inspirer à la cour, c'est (|ue les soldats (]u'elle avait mandés pour protéger Paris en avaient été témoins, et qu'ayant pu rempêcher, ils n'avaient pas même voulu renlreprendre. »
]]n olïct, les actes d'insubordination se multipliaient, sans être cependant encore très-nombreux. Outre cette société établie dans le régiment des gardes françaises , une compagnie de gardes du corps venait de se faire casser à Versailles; elle s'était plainte qu'on lui fit faire un service de maréchaussée, un service de patrouilles iniligne d'elle. Quelques troupes qu'on avait eu l'imprudence de faire passer par Paris s'étaient débandées , et avaient couru au Palais-Royal, fraterniser avec la jeunesse et les gardes françaises. Quelques soldats avaient osé déclarer que si on leur ordonnait de tirer sur leurs concitoyens, ils n'obéiraient pas. En province, plusieurs régiments montrèrent les mî-mes dispositions. A Béthune, dans une émeute causée pai' la disette, les soldats, ayant reçu ordre de tirer, posèrent leurs armes. Alors, cliaipie soldat fut pris sous le bras par un bourgeois, et conduit chez ci'lui-ci, où on le contraignit d'accepter le logen)cnt et la table. On lit plus encoie; toute la bourgeoisie se cotisa, pour faire une haute paye au régiment tant qu'il séjourna à Béthune. Ainsi les soldats trouvaient des frères dans la bourgeoisie, tandis que leurs cliel's ne leur offraient que leur morgue et leur sévérité aristocratique.
Nous avons sous les yeux deux lettres de soldats qui finent imprimées et colportées h cette époque; elles expriment très-nettement le sentiment d'une position que l'esprit de l'époque rendait insupportable. Les grades dans les régiments appartenaient à la noblesse ; l'homme du peuple ne pouvait dépa.sser celui de sousoflicier, quel (jue fût d'ailleurs son mérite : c'était donc sa question que l'a-^semblée nationale débattait avec la cour. Le privilège de la race était tout-puissant dans l'armée comme partout.
L'une de ces lettres est d'un garde française. « Vous traitez, dit-il à sou colonel, des braves gens connue des nègres; voii.s frappez des luunmes qui sont vos frères, vos égaux. — Dans volie .•-yslème, il faut n'èlie i)lus ni Français, ni citoyen, ni lils. Vous voulez que nous ne soyons ni époux, ni père. — En vain vous
tLlIl ItRETt». .".'il
avez voulu nous épouvanter, on cassant un vieux sergent, paroe qu'à la rue Saint-Auloiiie, il n'a pas scnipuleusiMnenl suivi vos ordres sanguinaires, etc. » — Dans l'autre do ces lettres, adressée aux états généraux, le soldat se plaint que l'armée ne soit représentée que par do la noblesse. Il se plaint de l'usage aristocratique qui ferme au mérite et au courage sorti du peuple, la voie des grades et de la réputation, etc.
Celle contagion des idées nouvelles menaçait donc évidennnent d'envahir l'armée entière. Aussi on commença à prendre des précautions pour isoler la partie de l'armée qu'on appelait saine du contact des factieux. Ainsi, au camp du champ de Mars, des factionnaires empêchaient le peuple et les gardes françaises d'approcher.
Les royalistes, ne pouvant expliquer ces faits par le développement naturel des sentiments qu'ils ne comprenaient pas, en cherchaient la cause dans des intrigues de divers genres. Le plus grand nombre les attribuaient aux manœuvres du duc d'Orléans : ou lui reprochait la tolérance qu'il témoignait pour les molionnaires du Palais-Royal. Pourquoi, disait-on, ne fermait-il pas son jardin à ce rassemblement journalier qui était le centre d'où partaient et où aboutissaient tous les mouvements de l'opinion publique à Paris. On l'accusait même d'être le caissier des molionnaires, et de leur fournir cet argent qu'ils dépensaient si largement en libéralités de toutes sortes envers les soldats.
A cette occasion, on commença aussi à parler du club breton dans les salons de l'opposition nobiliaire. Ce club avait commencé par une réunion des députés bretons qui s'assemblaient pour débattre à l'avance les sujets qui devaient être traités aux états généraux. Il était d'abord uniquement composé des représentants du tiers et de curés de la Bretagne ; ensuite divers députés du côté gauche s'y firent admettre. A l'époque où nous sommes, l*"" juillet, il était fort nombreux : on comptait parmi ses membres Chapelier, Goupil de Préfein, Lanjuinais, Sieyès, Barnave, Lamelh; le duc d'Aiguillon en était président. Nous voudrions pouvoir en donner une liste plus complète; mais nous n'en possédoïis aucune, et nous croyons qu'on n'en a jamais publié. Ce club prit plus tard le nom d'Amis de la constitution , et eut un journal. Après le (i octobre, il alla à Paris, avec l'assemblée. Il choisit pour lieu de ses réunions le couvent des Jacobins, et de là il prit lo nom de club (/('.s J((cobins.
Les accusations qu'on adressait à ce club étaient plus réelles que celles dont on chargeait M. d'Orléans. En effet , il n'est pas
:îfi2 fjlM.I.ET ITSî») ASSKMRI.tH NATIONAI.I-.
•Jouleux qu'il ne mil une grande iiclivité à organiser la défense contre la cour; il entretenait de nombreuses correspondances; il faisait imprimer un grand nombre de ]iamphlels; il préparait les motions à faire à rassemblée. Lorsqu'il commença à rendre ses actes publics, on voit (ju'il était déjà le iioiiit d'union, le centre d'un grand nombre de sociétés de province qui lui étaient affiliées. Cependant il est \\n fait pour lequel alors on lui faisait surtout la guerre; celui-là même qui attira l'attention sur lui, et qui est absolument faux : c'était de travailler pour donner le trône au duc d'Orléans. Nous n'avons pas rencontré une seule indication qui pût même donner le soupçon que jamais il eût eu un pareil projet.
Les patriotes donnaient aux troubles une origine toute différente. Ils accusaient les royalistes de vouloir provoquer le peuple, alin d'être autorisés à user des nombreuses troupes qu'ils avaient sous la maio. Voici ce que publiait, le 1" juillet, Marat, dans une brocbure ayant pour titre : Avis au Peuple, ou les Ministres dévoilés,
« 0 mes concitoyens ! observez toujours la conduite des ministres pour régler la vôtre.
« Leur objet est la dissolution de notre assemblée nationale; leur unique moyen est la guerre civile.
« Les ministres, les aristocrates soufflent la sédition 1 Eli bien ! gardez-vous de vous livrer à la sédition, et vous déconcerterez leurs perfides manonivres.
« Ils vous enviromienl de l'appareil formidable des soldats, des baïonnettes! Pénétrez leurs projets inllammaloires. Ce n'est pas pour vous contenir, c'est pour vous exciter à la révolte, en aigrissant vos esprits, qu'ils agitent ces instruments meurtriers : soyez, je le répète, paisibles, tranquilles, soumis au bon ordre, et vous vous jouerez de leur borribic fureur.
« Et les misérables ! ils se rendent coupables d'un crime de plus, en montrant à des citoyens qui remplissent, au sein de la paix, tous leurs devoirs, des dispositions liosliles et incendiaires!
« El les misérables ! ils se rendent coupables d'un ci ime de plus encore, en faisant approcber de l'aris, dans un moment où la disette de l'aliment de première nécessité semble y devenir cliaque jour plus alarmante, soixante mille bouclies eunenues, qui, bravant la détresse et l'inquiétude publique, vont mettre à contribution voire subsistance, vos besoins même!
« Laissez- les combler la mesure : le jour de la justice et de la vengeance arrivera.
« F'diir vous alTermir par système, comme par senlimenl, dans
KKIIMKMVI MIN. ô'>'
h nioilt'calion, ronsiiU'-rez quel sérail le fiine?lc olïet (run itîou veinent «t'Jilieiix, si vous aviez le mallicnr île vous y livrer, de donner dans le piège. Vous êtes aussitôt traités en révoltés : le sang coule; le Iléau de la guerre civile fond sur vous... Vous fréuiissez! Ce n'est cependant pas tout : ce bouleversement général provoque i\ l'instant l'arrêt de mort de l'assemblée nationale : elle est dissoute par la violence; car la violence ouverte paraît alors une ri'ssourcc légitime à vos ennemis...
« Vous sentez maintenant, sans doute, quel pressant intérêt vous engage à rétablir, à conserver parmi vous le calme et la paix... Laissez donc, laissez patiemment s'entasser, autour de vos murs indignés, des soldats, des armes, des munitions, que votre prudence saura rendre inutiles. Ne soulTrez plus désormais qu'ils retentissent au milieu de vous ces bruits séditieux , incendiaires , (jui ne peuvent que vous porter à de désastreux excès , et qui font gémir les bons citoyens. Repoussez comme des traîtres, notez-les d'infamie, ceux qui, ne rougissant point de s'en rendre les organes , osent semer l'alarme au moment où le calme et la tranquillité sont le plus nécessaires...'
« Oui, soyez-en persuadés, si vous ne troublez pas cette précieuse barmonie (qui règne à l'assemblée nationale)... par un prodige dont les annales d'aucun peuple ne présentent d'exemple, la révolulion la plus salutaire, la plus importante, .se consomme irrévocablement, sans qu'il en coûte fli sang à la nation, ni larmes à l'humanité ! »
Le calme n'était point si facile à obtenir que le pensait Marat.
Le marquis de Launay, gouverneur de la Bastille, effrayé de ce qui venait de se passer à l'Abbaye, Otdans cette citadelle quelques mouvements dont le faubourg Saint-Antoine fut effrayé. Il lit saillir à travers les créneaux des tours les boucbes de ses canons, et les fil cbarger ; la garnison fut renforcée d'un détachement du régiment de Salis-Samade; les postes furent doublés. L'on vit entrer des munitions de toute espèce, et l'on remarqua que M. de Launay faisait de fréquents voyages à Versailles. D'ailleurs, les précautions analogues furent prises à la Force; la garde de cette prison fut augmentée de cmquante hommes.
On annonçait, et l'on croyait généralement, de l'aveu même des royalistes, que le roi tiendrait bientôt un nouveau lit de justice, et prorogerait ou dissoudrait l'assemblée nationale.
La colère publique contre les opposants se manifestait par des brochures dont on inondait la capitale. Voici les titres de quelquesunes des plus virulentes : Lettres au comte (F Artois; Confession Je
r>Si (JUILLET 17S9) ASSEMBLÉE NATIOXALE.
madame de Puliynac, etc. Les motions ;iu Palais-Hoyal n'avaient pas diminué de violence. On prenait des décisions imaginaires snr les objets de la haine publique. On simulait des jugements, et l'on condamnait le comte d'Ailoi», les princes de Condé, de Conti, le duc de Bourbon, madame de Polignac, MM. de Vaudreuil, de la Tréniouille, de Villedeuil, de Barenlin, Berlliier, Foulon, Linguet, d'Esprémenil,etc. ; des placards, affichés journellement dans presque toutes les j'ues, répétaient ces singuliers décrets. Dans l'un, on l)annissait à cent lieues MM. de Condé et de Conti ; dans un autre, on exilait de France M. et madame de Polignac ; dans un troisième, on condau)nait l'abbé Maury à être attaciié à un carcan, sur le Pont-Neuf, jusqu'à la fin des états généraux. On jouait sur le mot aristocrate : on appelait l'un aristocrâne, l'autre ariatocroc, un autre aristucruche ; l'archevêque de Paris était un ari$tocrossé. On disait que le comte d'Artois avait un duel avec M. de Ségur, qui avait perdu son bras droit, etc. Il ne faudrait pas croire que ces plaisanteries ne portassent pas coup. Il n'est pas un de ces personnages qui eût osé se présenter dans Paris. Le prince de Conti, étant venu un jour à l'Opéra, en fut chassé par les huées et les sifllets. MM. de Sombrcuil et Polignac, officiers de hussards, s'élant présentés au Palais-Royal, y causèrent une émeute. Ils échappèrent avec peine, et grâce à leurs sabres. Il y eut plus d'une scène semblable ; les rues n'étaient point sûres dès qu'on portait un nom signalé à la colère publique.
Mais il y avait encore un élément de fermentation plus invincible et plus redoutable : c'était la disette. Afin (jue l'on puisse savoir de quels conseils et de quelles démarches elle pouvait être l'objet, nous citerons ce passage d'un journal royaliste du temps J'Aini du Roi, .")" cahier, page 59) ; et nous ajouterons (jue nous ne connaissons pas un écrit qui contredise les faits qu'il nous révèle.
« Plus on approchait du li juillet, plus la disette augmentait : chaque boutique de boulanger était environnée d'une foule à (pii on distribuait le pain avec la plus grande parcimonie, et la distribulion était toujours accompagnée de craintes sur l'approvisionnement du lendemain. Les craintes redoublaient jiar les plaintes de ceux qui, ayant passé une journée entière à la porte d'un.boulanger, n'avaient cependant rien pu obtenir. Souvent la place élait ensanglantée ; on s'arrachait l'aliment, on se battait; les ateliers étaient déserts; les ouvriers, les artisans, perdaient leur temps ;^ disputer, à conquérir nue légère portion de nouriiture, et, parcelle porte de temps, se mettaient dans l'iinpossibililé de payer celle du lendemain, il s'en fallait de beaucoup (jue ce puiu, arraché avec tant
TROl'PKS nflNirS A l'VRIS. ôri.')
d'otïorts, fût tiii ;ilim('iil sain : il élail (>n ^^ôiiéral iioiiàlro, lorrcuv, ainor, (lniinail tk-s iDllaminalioiis à la ^:tii';;i', d cansail dos douleurs d'entrailles. J'ai vu à I Kcole ntililaire ot dans d'autres depuis, des farines {|ui élaient d'une qualité (iéUslahle; j'en ai vu des monceaux d'une couleur jaune, d'une odeur iidVote, et (lui formaient des masses tellement enduicies, qu'il fallait les frapper à coups redoublés avec des haches pour en détacher des portions. Moi-même, rebuté des dillicnllés que j'éprouvais à me procurer ce malheureux pain, et découlé de celui qu'on m'oiïrait même aux tables d'Iiôte, je renonçai absolument à cette nourriture. Le soir, je me rendais au café du Caveau, où heuren^emenl on avait l'attention de me réserver deux de ces petits pains qu'on appelle des nùtes : c'est le seul pain que j'aie mangé pendant nne semaine entière. Ayant été obligé, au plus fort de la disette, de me rendre .^ Versailles et d'y faire un séjour, je voulus voir le pain que l'on mangeait à la cour, celui qu'on servait sur les tables des minisires et sur celles de députés : je ne trouvai nulle part le pain de seigle dont avait parlé M. Necker; je vis partout un pain exquis, de la plus belle et de la niedleure qualité, servi avec abondance et que les boulangers faisaient | orter eux- mômes. » Et l'on demandera, plus tard, pourquoi le peuple alla, le 0 octobre, chercher du pain à Versailles, et voulut avoir le roi et l'assemblée à Paris ! A l'époque où nous sommes, il ne connaissait pas encore cette dilTérence dans la position des deux villes. Aussi sa colère d'aiïamé était tournée tout entière contre les magistrats chargés du soin des subsistances.
L'assemblée des électeurs de Paris se réunit, ainsi que nous l'avons déjà dit, le 4 juillet. Lorsqu'elle fut interrompue par une députation du Palais-Royal qui venait lui demander son intercession pour les prisonniers de l'Abbaye, et qu'elle nomma, sur leur demande, une dépulalion à l'assemblée nationale dont nous avons parlé, elle s'occupaiidu projetde création d'une milice bourgeoise. Elle se proposait de faire une demande à l'assemblée sur ce sujet. Quel était le but de ces représentants de la commune? — Etait-ce de défendre Paris? On venait d'apprendre en effet l'arrivée de nouveaux régiments : ceux de Provence, de Bouillon, de Nassau infanterie, et ceux du Dauphin et Mesire-de-camp cavalerie. — Etait-ce pour faire la police de la ville? nous verrons plus tard que ce dernier but était le principal de ceux qui les préoccupaient.
Mais retournons à Versailles ; c'est de là que va partir le signal qui doit transformer en acte cette hostilité qui n'était qu'en projets et en parole=. Nous avons fait suflisamment connaître quels sentiments, quelles craintes, quelles volontés agitaient la capitale. Un
r)afi jni.l.KT ITSilj AS>-F.MBli:E NATtONALK.
mot suffira mainlenani pour donner la mesure d'exallalion qu'aMoipnit l'opinion publique. Le 0 juillet on apprit que le duc de Hioglie était nommé couunaiidant de larmée réunie sous les murs de la ville.
Pendant lout ce temps, l'assemblée nalionale fut occupée d'une discussion oiseuse sur les protestations de la noblesse et lesr andats impératifs; elle recevait des adresses de villes qui apprrovaient sa conduite. Elle avait formé un comité de subsistance, (ni commença son travail par rejeter un mémoire de Rullepe, et . demander des renseignements à Necker. Enfin, elle reprit un moment l'initiative dans la séance qui va suivre.
CifAP. II. — Versailles. — Assemblée nationale. — ^^otion de Mirabeau sur le renvoi des troupes. — Adresse au roi. — Paris et Versailles, le 10 et le 11 juillet. — Renvoi de Necker. — Béponse du roi à l'adresse.
Séance du 8 juillet. — On s'occupa d'abord de la question des protestations; enfin l'assemblée prend, à la majorité de 700 voix contre 28, l'arrêté suivant :
« L'assemblée nalionale regardant ses principes comme fixés à cet égard, et considérant que sou activité ne peut être suspendue, ni la force de ses décrets alTaiblie par des jirolestations ou par l'absence de quelques représentants, déclare qu'il y a lieu à délibérer. »
.]/. le comte de Mirabeau. Messieurs, il m'a fallu pour me décider h interrompre l'ordre des motions (jne le comité se propose de vous soumettre, une conviction profonde (pie l'objet dont j'ai dennnJé la permission de vous entretenir, est le plus urgent de tous les intérêts. .Mais, messieurs, si le péril que j'ose vous dénoncer menace lout à la fois et la pai.x du royaume, et l'assemblée nationale, et la sûreté du monarque, vous approuverez mon zèle.
Le peu de moments <pie j'ai etis pour rassembler mes idées ne me permettra pas sans doute de leur donner tout le développement néce.ssaire; mais j'en dirai assez pour éveiller votre alleniion, et vos lumières suppléeront à mon insuffisance.
Veuillez, messieurs, vous replacer au moment ofi ta violation des prisons de l'abbiye Sainl-tiermain occasionna votre arrêté du premier de ce mois. En invcupiant la clémence du roi pour les personnes (|iii pourraient .s'être rendues couitables, l'assendjlée décréta (pie le roi serait supplié de vouloir bien employer pour le rétablissement de Tordre les moyens infaillibles de la clémence et de la
MOTION ni: ^IIItABKAL'. ô.'iT
bonlp, si iinliii't'ls à son ctriir, ol de la cduliance que son iion poiiplo, iiK'rilora toujours.
Le roi, dans sa réponse, a déclaré qu'il Irouvait cet arrt-lé fort sage; il a donné des éloges aux dispositions que rassemblée lui témoignait, et proféré ces mots remarquables : Tant ijin' vous me donnerez des marques de votre con/iance, j'esiiere que tout ira bien.
Enlln, messieurs, la lettre du roi à M. l'arclievèque de Paris, en date du ;2 judiet, après avoir exprimé les intentions paternelles de Sa Majesté à l'égard des prisonniers, dont la liberté suivrait irnniédialenient le rétablissement de l'ordre, annonce « qu'il va prend^-e des mesures pour ramener l'ordre dans la capitale, et qu'il ne doute pas que l'assemblée n'attaclie la plus grande importance à leur succès. »
tu ne considérant que ces expressions de la lettre du roi, la première idée qui semblait devoir s'olTrir à l'esprit, était le doute et l'inquit'tude sur la nature de ces mesures.
Cette inquiétude aurait pu conduire l'assendilée à demander dès lors au roi qu'il lui plût de s'expliquer à cet égard, et de caractériser et détailler ces mesures pour lesquelles il paraissait désirer l'approbation de l'assemblée.
Aussi, dès ce moment, eussé-je proposé une motion tendante à ce but, si eu comparant les expressions de la lettre du roi avec la bonté qu'elle respire dans toutes ses parties, avec les paroles précieuses qu'on nous a données comme l'expression alTectueuse et paternelle du monarque : je trouve votre arrêté fort sage, je n'avais cru apercevoir dans ce parallèle de nouveaux motifs poiir cette confiance, dont tout FralTçais se Tait gloire d'offrir des témoignages ail cbef deJ^natioiL—
Cependant quelle a été la suite de ces déclarations et de nos ménagements respectueux? Déjà un grand nombre de troupes nous environnait. Il en est arrivé davantage, il en arrive cliaque jour; elles accourent de toutes parts. Trente-cinq mille liommes sont déjà répartis entre Paris et Versailles. On en attend vingt mille. Des trains d'artillerie les suivent. Des points sont désignés pour les batteries. On s'assure de toutes les communications. On intercepte tous les passages : nos cbemins, nos ponts, uos promenades, sont changés en postes militaires. Des événements publics, des faits cachés, des ordres secrets, des contre-ordres précipités, les préparatifs de la guerre, en un mot, frappent tous les yeux et remplissent d'indignation tous les cœurs.
Ainsi, ce n'était pas assez que le sanctuaire de la liberté eût été souillé par des troupes ! ce n'était pas assez qu'on eût donné le
558 (8 JUILLET 1789) assemblée nationale.
spectacle inouï d'une assemblée nationale astreinte à des consignes militaires, et soumise à une force armée ! ce n'était pas assez qu'on joif^nit à cet attentat toutes les inconvenances, tous les manques d'éyards et, pour trancher le mol, la grossièreté de la police orientale. Il a fallu dé|)loyer tout l'appareil du despotisme, et montrer plus de soldats menaçants à la nation, le joui' oii le roi lui-même l'a convoquée pour lui demander des conseils et des secours, qu'une invasion de l'ennemi n'en renconirorait iieut-élre; et mille fois plus du moins qu'on n'en a pu réunir [lour secourir des amis martyrs de leur fidélité envers nous, pour remplir nos engagements les plus sacrés, pour conserver notre considération politique, et celle alliance des Hollandais si précieuse, mais si chèrement conquise, et surtout si honteusement perdue !
Messieurs, quand il ne s'agirait ici que de nous, quand la dignité de l'assemblée nationale serait seule blessée, il ne serait pas moins convenable, juste, nécessaire, important jtour le roi luimême, que nous fussions traités avec décence, puisqu'enOn nous sommes les députés de cette même nation, qui seule fait sa gloire, qui seule constitue la splendeur du trône, de cette nation qui rendra la personne du roi honorable, à proportion de ce qu'il l'honorera plus lui-même. Puisque c'est à des hommes libres qu'il veut commander, il est temps de faire disparaître ces formes odieuses, ces procédés insultants qui persuadent trop facilement î\ ceux dont le prince est entouré que la majesté royale consiste dans les rapports avilissants du maître à l'esclave; qu'ini roi légitime et chéri doit partout et en toute occasion ne se montrer que sous l'aspect des tyrans irrités, ou de ces usurpateurs 'tristement condanmés à méconnaître le sentiment si doux, si honorable de la confiance.
Suivant l'orateur, ces mesures non-seulement sont inutiles, elles sont même dangereuses. De quel œil ce peuple, assailli de tant de calamités, verra-t-il cette foule de soldats oisifs venir lui disputer les restes de sa subsistance? Le contraste de l'abondance des uns, (du pain aux yeux de celui qui a faim est l'abondance), le contraste de l'abondance des uns et de l'indigence des autres, de la sécurité du soldat, à (jui la manne tombe sans qu'il ait jamais besoin de penser au lendemain, et des angoisses du peu|)le, qui n'obtient rien qu'au prix des travaux pénibles et des sueurs douloureuses ; ce contraste est fait [lour porter le désespoir dans les cœurs.
Ajoutez, miissieurs, fpie la présence des troiqtos, lîappant l'imagination (le la mullitude, lui [trésenlanl l'idée du danger, se liant h des craintes, à des alarmes, excite une elïervescence universelle;
MOTION Di: MinAnKAl. ."DO
les citoyens paisibles sont dans leurs foyers en proie à des lerrenrs de toute espèce. Le peuple, ému, agité, attroupé, se livre à des mouvements impétueux, se précipite aveuf^lémcnt dans le péril, et la crainte ne calcule ni ne raisonne. Ici les laits déposent pour tous. ^
(Juelle est l'époque de la fermentation? Le mouvement des soldats, l'appareil militaire de la séance royale. Avant, tout était tranquille; Taiiitation a commencé dans celte triste et mémorable journée. Est-ce donc à nous qu'il faut s'en prendre, si le peuple qui nous a observés, a murmuré, s'il a conçu des alarmes lorsqu'il a vu les instruments de la violence dirigés , non-seulement contre lui , mais contre une assemblée qui doit être libre pour s'occuper avec liberté de toutes les causes de ses gémissements? Comment le peuple ne s'agiterait-il pas, lorsqu'on lui inspire des craintes contre le seul espoir qui lui reste? Ne sait-il pas que si nous ne brisons pas ses fers, nous les aurons rendus plus pesants, nous aurons livré sans défense nos citoyens à la verge impitoyable de leurs ennemis, nous aurons ajouté à l'insolence du triompbe de ceux qui les dépouillent et qui les insultent?
Enfin, ont-ils prévu, les conseillers de ces mesures, ont-ils prévu les suites (pi'elles entraînent pour la sécurité même du trône? Ont- ils étudié dans l'iiistoire de tous les peuples comment les révolutions ont commencé, comment elles se sont opérées? Ont- ils observé par quel endliainement funeste de circonstances les esprits les plus sages sont jetés liors de toutes les limites de la modération, et par quelle impulsion terrible un peuple enivré se précipite vers des excès dont la première idée l'eût fait frémir ? Ont-ils lu dans le cœur de notre bon roi? Connaissent- ils avec quelle borrenr il regarderait ceux qui auraient allumé les flammes d'une sédition, d'une révolte peut-être (je le dis en frémissant, mais je dois le dire), ceux qui l'exposeraient à verser le sang de sori peuple, ceux qui seraient la cause première des rigueurs, des violences, des supplices dont une foule de mallieureux seraient la victime.
Mais, messieurs, le temps presse; je me reprocbe chaque moment que mon discours pourrait ravir à vos sages délibérations; et j'espère que ces considérations, plutôt indiquées que présentées, mais dont l'évidence me paraît irrésistible, suffiront pour fonder la motion que j'ai l'honneur de vous proposer :
Qu'il soit fait au roi un'; très-humbleadresse, pour peindre à Sa Majesté les vives alarmes qu'inspire à l'assemblée nationale de son royaume l'abus qu'on s'est permis depuis quelque temps du nom d'un bon roi pour faire approcher de la capitale et de cette ville
500 1,<S Jlll.I.KT IT.S'.I) ASSIAIlU.l 1. NAIION.VI.K.
de Versailles un train d'artillerie et des corps nombreux de troupes, tant étrangères que nationales, dont i)lusieurs se sont déjà cantonnés diins les villages voisins, et pour la formation annoncée de divers camps aux environs de ces deux villes.
Qu'il soit i^présenté au roi, non-seulement combien ces mesures sont opposées aux intentions bienfaisantes de Sa Majesté pour le soulagement de ses peuples dans cette mallieureuse circonstance de cberlé et de disette des grains, mais encore combien elles sont contraires à la liberté et à Tbonneur de rassemblée nationale, propres à altérer entre le roi et ses peuples cette confiance qui fait la gloire et h sûreté du monarque, qui seule peut assurer le re[)0s et la trarKiuillité du royaume, procurer enfin à la nation les fruits inestimables qu'elle attend des travaux et du zèle de celte assemblée.
Que Sa Majesté soit suppliée très-respectueusement de rassurer ses fidèles sujets, en donnant les oidres nécessaires pour la cessation immédiate de ces mesures également inutiles, dangereuses et alarmantes, et pour le prompt renvoi des troupes et du train d'artillerie au lieu d'où on les a tirés.
Et attendu qu'il peut être convenable, eu suite des inquiétudes et de l'effroi que ces mesures ont jetés dans le cœur des peuples, de pourvoir provi.-ionnellement au maintien du calme et de la tranquillité ; Sa Majesté sera suppliée d'ordonner que dans les deux villes de Paris et de Versailles, il soit incessanunent levé des gardes bourgeoises, qui, sous les ordres du roi, sufliront i>leinementà remplir ce but , sans augmenter autour de ces deux villes travaillées des calamités de la disette le nombre des consommateurs.
Les signes les moins équivoques d'approbation se manifestent par les vifs applaudissements de loule l'assemblée.
Le bruit des applaudissements se prolonge.
M. le jiirsitli'ul. La motion qui est faite vient d'autant plus à propos, que j'ai reçu aujourd'bui des ordres (jui pouveni rassurer les esprits de l'assemblée et du [)ublic : le roi m'a fait ordoinier de me rendre auprès de sa personne à six beures du soir. Jugez-vous à propos, messieurs, de la renvoyer au bureau pour en rendre compte demain, comme le demande M. de Miiabeair.
M. Ir uHii-qnis (If Jjifdiji'lli'. Il uie semble (pie la inolion de M. de Mirabeau est lelleiiient inqiorlanli', qu'elle fst de nature à être renvoyée au bureau; et je suis d'avis que la discussion s'établisse aussitôt sur celle molion,
M. Gouiiil ilr l'iéfrln. Le sentiment de riioimciu' cl de la liberté est inné dans le cœur des l'runçais ; il importe à noire honneur que
MOTION DK MIRAREAl. 361
nous délibérions en liberté; cela importe aussi au bien du service du roi. Qne\ citoyen, désirant reconnaître les droits légitimes de la puissance executive , ne se trouverait pas arrêté par cet appareil alarmant? que doit-on espérer, quand ce sera au milieu des troupes que nos travaux se formeront? notre réclamation ne saurait être un acte de faiblesse, chacun de nous en est incapable ; ce n'est qu'un hommage que je rends aux libertés nationales.
Je propose d'engager M. le président de présenter ce soir au roi celte considération importante.
M. l'abbà Sieyès. Je ne parle point pour faire adopter ni pour faire rejeter la motion, parce que je n'en connais pas encore suflisamment le texte ; mais je crois utile de rappeler à l'assemblée que dans toutes les assemblées délibérantes, et notamment aux états de Bretagne, on ne se croirait pas assez libre pour délibérer, s'il se trouvait des troupes à dix lieues à la ronde du lieu où ils se tiennent; qu'il est une vérité incontestable : c'est que l'assemblée nationale doit être libre dans ses délibérations; qu'elle ne peut l'être au milieu des baïonnettes; et enfin que lors même que le sentiment intérieur de tous ceux qui la composent les élèverait audessus de toute crainte, ce n'est pas assez, puisqu'il est absolument nécessaire que le peuple, que la nation les regarde comme libres, si l'on ne veut pas perdre tout le fruit de celte assemblée.
.1/. Chaprlirr. Personne n'a osé s'élever contre la motion ; comment soutenir en effet que des camps et des armées doiv.^it environner l'assemblée et alarmer nos coramellanls? Il y a vingt ans qu'une pareille réclamation fut faite aux états de Breta;.'ne , cette réclamation partit de la noblesse, et les troupes furent retirées.
M. Il' comte (h Mirahfdu. Lorsque j'ai présenté ma motion , j'étais persuadé et je n'ai jamais douté que la noblesse ne se jetât entre nous et les baïonnettes; ce n'est pas elle que je redoute; je les connais les conseillers perfides de ces attentats portés à la liberté publique, et je jure l'honneur et la pairie de les dénoncer un jour (On applaudit.).
M. Target met sous les yeux de l'assemblée un article de son cahier, « qu'aucune troupe nnlitaire ne pourra approcher plus près de dix lieues de l'endroit oîi seront, assemblés les états généraux sans le consentement ou la demande des états. »
M. l'abbé Gréiioire, curé d'Emberménil. On ne peut se dissimuler que ceux qui craignent la réforme des abus dont ils vivent épuisent toutes les ressources de l'astuce, et font mouvoir tous les ressorts pour faire échouer les opérations de l'assendjlée nationale.
Si les Français consentaient actuellement à recevoii d^s fers, ils
TOMK I. 7)1
362 (9 JUILLET 1789) assemblée nationale.
seraient Topprobre du genre humain et la lie des nations; en conséquence, non-seulement j'appuie la motion, mais je demande qu'on dévoile, dès que la prudence le permettra, les acteurs de ces détestables manœuvres ; qu'on les dénonce à la nation comme coupables du crime de lèse-majesté nationale, alin que l'exécration contemporaine devance l'exécration de la postérité.
Plusieurs membres demandent que la discussion soit fermée, et qu'on aille aux voix.
M. Biauzut adopte la motion de M. le comte de Mirabeau ; mais il propose, par amendement, de retrancher l'article concernant la garde bourgeoise, sauf à y revenir ensuite, s'il parait nécessaire.
Cet amendement est adopté.
La motion ainsi dégagée est mise aux voix ; elle passe à l'unanimité, excepté quatre voix.
Il est arrêté que M. le président se retirera, dans la soirée, devers le roi pour le prévenir de la délibération qui a été prise.
M. le comte de Mirabeau est chargé de présenter au comité de rédaction un projet d'adresse pour être lu dans la séance prochaine.
Séance du jeudi 9 juillet. A l'ouverture de la séance, M. le président dit que, sur l'invitation qui lui en avait été faite par Sa Majesté, il s'était rendu hier au soir auprès du roi. Le monarque lui a dit qu'il avait voulu le voir pour lui manifester ses intentions relativement aux troupes qui se sont approchées de Paris et de Versailles; qu'elles ne porteront jamais aucune atteinte à la liberté des étals généraux ; que leur rassemblement n'a d'autre but que de rétablir le calme, et que leur séjour no durera que le temps nécessaire pour garantir la sûreté publique, objet de sa prévoyance. Le roi a ajouté qu'é'tant déjà instruit de la délibération prise par l'assemblée à ce sujet, il recevrait sa députation, et lui donnerait une réponse plausible.
On lit ensuite dilférentes adresses envoyées à l'assemblée de la part des électeurs des villes de Bordeaux, Poitiers, Nemours, Chàtellerautet Uzerche. Toutes ces adresses expriment les mêmes sentiments de respect, de reconnaissance pour l'assemblée, et d'adhésion à tout co qu'elle a déjà fait.
L'assemblée les accueille avec intérêt, et en ordonne l'insertion au procès-verbal.
M. 1(! comte de Mirabeau lit ensuite le projet d'adresse qu'il a été charg('! de rédiger.
Celte adresse l'ait la plus vive sensation sur l'assemblée, qui se lève unanimement en signe d'adhésion.
ADRESSE Al ROI. ^63
La voici telle qu elle a élc lue, adinirt'e, applaudie, adoptée.
Ailrcssc au roi puur /c reuivi des troupes. — « Siie , vous ave/, invité rassemblée nationale à vous témoigner sa conliance; c était aller au-devant du plus cher de ses vœux.
Nous venons déposer dans le sein de Votre Majesté les plus vives alarmes; si nous en étions l'objet, si nous avions la faiblesse de craindre pour nous-mêmes, votre bonté daignerait encore nous rassurer, et même, en nous blâmant d'avoir douté de vos intentions, vous accueilleriez nos inquiétudes; vous en dissiperiez la cause ; vous ne laisseriez point d'incertitude sur la position de l'assemblée nationale. /» I. f^f,
Mais, sire, nous n'implorons point votre protection, ce serait J» ^ '^»< offenser votre justice; nous avons conçu des craintes, et, nous ^'o-*!'"' r.^^/ j sons dire, elles tiennent au patriotisme le plus pur, à l'intérêt de ,1^
nos commettants, à la tranquillité publique, au bonheur du mo- ^^'^' -. bien d'y marcher lui-même sans obstacle. /**"..,/ '
narqne chéri qui, en nous aplanissant la route de la félicité, mérite
Les mouvements de votre cœur, sire, voilà le vrai salut des Fran- ^'Tlt çais. Lorsque des troupes s'avancent de toutes parts, que des camps ^ se forment autour de nous, que la capitale est investie, nous nous demandons avec étonnement : Le roi s'est-il méfié de la fidélité de .ses peuples? S'il avait pu en douter, u'aurait-il pas versé dans notre cœur ses chagrins paternels? Que veut dire cet appareil menaçant? Où sont les ennemis de l'Ktat et du roi qu'il faut subjuguer? Où sont les rebelles, les ligueurs qu'il faut réduire?... Une voix unanime répond dans la capitale ei dans l'étendue du royaume : Nous chérissons notre roi; nous bénissons le ciel du don qu'il nous a fait dans son amour.
Sire, la religion de Votre Majesté ne peut être surprise que sous le prétexte du bien public.
Si ceux qui ont donné ces conseils à notre roi avaient assez de confiance dans leurs principes pour les exposer devant nous, ce moment amènerait le plus beau triomphe de la vérité.
L'État n'a rien à redouter que des mauvais principes qui osent assiéger le trône même, et ne respectent pas la conscience du plus pur, du plus vertueux des princes. Et comment s'y prend-on, sire, pour vous faire douter de l'attachement et de l'amour de vos sujets? Avez-vous prodigué leur sang? Ètes-vous cruel, implacable? Avez-vous abusé de la justice? Le peuple vous impute- t-il ses malheurs? vous nomme-t-il dans ses calamités? Ont-ils pu vous dire que le peuple est impatient de votre joug, qu'il est las du sceptre des Bourbons? Non, non, ils ne l'ont pas fait, la calomnie du moins n'est
3fi4 (9 JLILLET 1789) ASSEMBLÉE NATIONALE.
pas ahsurdc ; elle cherclie un peu de vraisemblance pour colorer ses noirceurs.
Votre Majesté a vu récemment tout ce qu'elle peut sur son peuple ; la subordination s'est rétablie dans la capitale agitée; les prisonniers, mis en liberté par la mulliliide, d'eux-mêmes ont repris leurs fers; et l'ordre public, (jui peut-être aurait coûté des torrents de sang, si l'on eût employé la force, un seul mot de votre bouche l'a rétabli. Mais ce mot était un mot de paix; il élait l'expression de votre cœur, et vos sujets se sont fait gloire de n'y rési.-ter jamais. Qu'il est beau d'exercer cet empire! C'est celui de Louis IX, de Louis XH, de Henri IV ; c'est le seul qui soit digne de vous.
Nous vous tromperions, sire, si nous n'ajoutions pas, forcés par les circonstances : cet empire est le seul qu'il soit aujourd'hui possible en France d'exercer. La France ne souffrira pas qu'on abuse le meilleur des rois, et qu'on l'écarté, par des vues sinistres, du noble plan qu'il a lui-même tracé. Vous nous avez appelés pour fixer, de concert avec vous, la constitution, pour opérer la régénération du royaume : l'assemblée nationale vient vous déclarer solennellement que vos vœux seront accomplis, <|ue vos promesses ne .seront point vaines, que les pièges, les diflicultés, les terreurs ne retarderont point sa marche, n'intimideront point son courage.
Où donc est le danger des troupes, affecteront de dire nos ennemis?... Que veulent leurs plaintes, puisqu'ils sont inaccessibles au découragement?
Le danger, sire, est pressant, universel, est au delà de tous les calculs de la prudence humaine.
Le danger est pour le peuple des provinces, l'ne fois alarmé sur notre liberté, nous ne connaissons plus de frein qui puisse le retenir. La distance seule grossit tout, exagère tout, double les inquiétudes, les aigrit, les envenime.
Le danger est pour la capitale. De quel œil le peuple, au sein de la disette et tourmenté des angoisses les plus cruelles, se verra-t-il disputer les restes de sa subsistance par une foule de soldats menaçants? La présence des troupes échaulVera, ameutera, produira une fermentation universelle; et le premier acte de violence, exercé sous prétexte de police, peut commencer une suite horrible de malheurs.
I>e danger est pour les troupes. Des soldats français, approchés du centre des discussions, parlicipanl aux passions connue aux iiitéièts du peuple, peuvent oublier (lu'un engagement les a faits soldats, pour se souvenir que la nature les lit honuues.
Le danger, sire, menace les travaux qui sont noire premier de-
ADKKSSF. Al. ROI. 7A\^'>
voir, cl tjiii n'iiuronl nii plein succès, une vriiiiililc iicrnianono»', qu'aillant ([Uf les peuples les reiiarderonl ooinnic entièienieiil lilnes. Il est d'ailleurs une contaf^ion dans les nuuivenieuts passiitiinés ; nous ne sommes que des hommes : la délianoe de nousMuèmes, la crainte de paraître faibles, peuvent nous entraîner au delà du but; nous serons obsédés de conseils violents, démesurés; et la raison calme, la trampiille sagesse, ne rendent pas leurs oracles au milieu du tumulte, des désordres et des scènes factieuses.
Le danger, sire, est plus terrible encore, et jugez de son étendue par les alarmes qui nous amènent devant vous. De grandes révolutions ont eu des causes bien moins éclatantes; plus d'une entreprise fatale aux nations et aux rois, s'est annoncée d'une manière moins sinistre et moins formidable.
Ne croyez pas ceux qui vous parlent légèrement de la nation, et qui ne savent que vous la représenter selon leurs vues : tantôt insolente, rebelle, séditieuse; tantôt soumise, docile au joug, prompte à courber la tète pour le recevoir. Ces deux tableaux sont également inlidèles.
Toujours prèls à vous obéir, sire, parce que vous commandez au nom des lois, notre lidélité même nous ordonne celte résistance ; et nous nous honorerons toujours de mériter les reproches que notre fermeté nous attire.
Sire, nous vous en conjurons au nom de la patrie, au nom de voire bonheur et de votre gloire : renvoyez vos soldats aux postes d'où vos conseillers les ont tirés; renvoyez cette artillerie, destinée à couvrir nos frontières; renvoyez surtout les troupes étrangères, ces alliés de la nation, que nous payons pour défendre, et non pour troubler nos foyers. Votre Majesté n'en a pas besoin : eh ! pourquoi un monarque adoré de vingt-cinq millions de Français ferait-il accourir à grands frais autour du trône quelques milliers d'étrangers?
Sire, au milieu de vos enfants, soyez gardé par leur amour. Les députés de la nation sont appelés à consacrer avec vous les droits éminenis de la royauté, sur la hase immuable de la liberté du peuple; mais lorsqu'ils remplissent leur devoir, lorsqu'ils cèdent à leur raison, à leurs sentiments, les exposeriez-vous au soupçon de n'avoir cédé qu'à la crainte? Ah! l'autorité que tous les cœurs vous défèrent est la sfule pure, la seule inébranlable; elle est le juste retour de vos bienfaits, et l'immortel apanage des princes dont vous sfrez le modèle. »
On demande que l'adresse soit incessamment présentée au roi par une députaiion de vingt-quatre membres. En conséquence, M. le président nomme la députatiim.
ni.
ÔCtCï (10 ET M JUILLET ITSrt) ASSEMBLÉE NATCONALE.
Versailles ÏOjuilli't. La formation du bureaiule subsistances dans le sein de l'assemblée nationale a déjà produit le bon ellet de rassurer le peuple sur ses sub>istances, qu'il sait que Ton cherche partout à accaparer. Mais ce comité n'ayant aucune base pour sou travail, ne pouvant 'se procurer les renseignements indispensables que le gouvernement lui refuse, pourra diilicilement remplir avec succès l'objet de sa mission.
Apeinea-t-il été formé qu'il s'est empressé de demandera M. Necker les éclaircissements dont il avait besoin pour le guider dans un travail dont le poids a, pour ainsi dire, écrasé tous les corps politifjues, et surtout le gouvernement, lorsqu'ils ont voulu secourir la misère des peuples ; puisqu'il est vrai qu'aucun d'eux , ni les ministres du roi, n'ont pu remédier aux malheurs de la famine ; je dis famine, puisque dans bien dos provinces les paysans ont été réduits à manger du son, de l'herbe bouillie.
Sans doute le comité allait remédier à l'insuffisance de toutes les recherches précédentes, si le gouvernement eût imité le zèle avec lequel chaque citoyen a déposé les éclaircissements qu'il avait à communiquer.
Mais le gouvernement s'est renfermé dans un coupable silence , il n'a rien voulu communiquer, si ce n'est des pièces si peu importantes, si peu lumineuses, qu'elles augmentent les nuages qu'une main sacrilège voudrait rassembler autour du comité de subsistances.
Un fait manifeste l'intention marquée du gouvernement , de tout refuser et de garder le tacst.
Tout le monde connaît le mémoire de M. Necker. Le comité a demandé les pièces justificatives , ou au moins un sommaire des ])reuves qui lui ont servi de base. Il a répondu qu'il en parlerait. On se demande pourquoi un ministre, qui a reçu du peuple et des états généraux tant de témoignages d'alïection, tient, à leur égard, une conduite aussi insignifiante. {Mouit.)
Du 11 . Il y a longtemps que nos regards sont fatigués des scènes secrètes et alarmantes du château de Versailles. Rappelons notre ancien courage, et rentrons dans la caverne obscure de l'intrigue, dans l'antre profond où les Gyclopes forgent les traits dont ils arment la main facile de Jupiter.
Des troupes étrangères vieiment effrayer de toutes parts le citoyen paisible qui, cioyant abandoimer sou pays pour concourir à la paix générale, se trouve tout à coup transporté dans une ville de guerre, au milieu du tumulte d'un camp, exposé à la brutalité d'un sdM.il (|ui,par iiislinci , par métier, par une impulsion se-
COXSIMKATION DK I.A (01 II. 3G7
oiMo dos pn''jiit.'i's de son pays, est dévoré sans cesse de la soif de répandii' le sant; français.
On reniarqne l'indiscipline elTrénée des hussards qui , dans les vapeurs dn vin, courent rà et là dans les rues de Versailles, connue des liuienx prêts à commettre les plus horribles as.sassinats, el l'aisanl luira leur aspect les citoyens épouvantés.
Déjà des assassinats ont été commis par cette troupe de l'orcenés. Ces mas.-acros jeltent ici TelVroi dans tous les cœurs; le désordre, les émeutes, les malheurs se succèdent rapidement depuis leur arrivée. Les étals généraux, le roi, les princes ne sont plus en sûreté depuis que ces barbares se sont répandus dans nos plaines.
A tous moments les gardes du corps montent à cheval, lont eux-mêmes la patrouille; les Suisses environnent le château; les canons sont braqués de toutes parts et en tous lieux; à tous moments Ton parle de rompre les ponts, de poser des barrières, c'està-dire des canons sur les chemins.
Abandonnerons-nous le champ de bataille où le ministère le plus coupable, le plus criminel de la France, offre à un fer étranger, à un fer qui ne s'est teint que du sang français, les malheureuses victimes de son imprudence, ou plutôt de la perversité de ses conseils?
Transporlons-nous dans la salle du conseil.
Tout ce qui s'y passe est vraiment alarmant. Pour dissiper une émeute de cinq à six cents hommes qui, luttant depuis longtemps contre les horreurs du besoin, ne sont plus que des fantômes animés, ne met-on pas en marche une armée de cinquante mille hommes?
Mais pourquoi placer des canons sur les chemins, dans tous les châteaux, dans toutes les places, dans les jardins ? est-ce pour arrêter l'effervescence de quelques citoyens , emportés trop loin par leur zèle et leur patriotisme? Croit-on qu'il faut pour cela tout l'attirail militaire, et placer une armée aux portes de Paris? On s'abuse :un mot de bonté de la bouche du souverain, plus de confiance dans les représentants de la nation, l'expulsion de ces pandours qui donnent de l'ombrage même aux bons citoyens fera plus que les cinquante mille hommes qui nous environnent.
Quatre objets s'agitent aujourd'hui dans le conseil : quelques révélations en ont donné la certitude.
1» Faire cesser les états généraux, et pour cela enlever les membres à minuit, les faire conduire tous chez eux , en donnant ordre aux maîtres de poste de fournir des chevaux à l'officier qui les accompagnera ;
2" Vendre la Lorraine à l'empereur (qui la payera, bien entendu, avec les six millions qu'on lui a prêtés) ;