‹ Histoire parlementaire de la Révolution françaiseChapitre 68 sur 92 · JUILLET 1780) ASSEMBLÉE NATIONALE · texte numérisé non relu

JUILLET 1780) ASSEMBLÉE NATIONALE

ne fait aucune impression sur leur esprit. Nous fermerons, disentils, nos boutiques. Mais les portes de la prison de TÂbbaye étaient fermées ; et on en a retiré les prisonniers. Parisiens, leur dirai-je, .sortez de vos spectacles et de votre léthargie : les ennemis du bien public sont aux portes, et font marcher contre vous des soldats étrangers. Assemblez -vous; formez-vous en compagnies, et défendez vos biens et vos parents.

... Prenez courage, vous et vos codéputés. Personne n'osera attenter à votre liberté ; et quiconque l'osera, la main du peuple s'appesantira aussitôt sur lui... Qu'ils tremblent!

P. S. Il n'est pas que n'ayez appris les propos indécents tenus, à l'Giil-dc-Bœuf, par M. le duc de la Trémouille et M. le prince de Hénin, contre les députés et représentants de la nation et les comités secrets de M. le comte de Flahaut au Louvre. »

Ces lettres suffisent pour donner une idée de tous les propos sur lesquels se formait la certitude d'une conspiration de la cour. Personne d'ailleurs, sauf le petit nombre des intéressés, ne l'a mise en doute.

Le soir du même jour où ces brochures furent colportées dans Paris, une compagnie d'artilleurs du régiment de Toul, caserne aux Invalides, vint fraterniser au P;ilais-Royal avecles jeunes gens et les gardes françaises, et porter des toasts à la nation. La bourgeoisie improvisa un souper aux Champs-Elysées , auquel vinrent prendre part, sous les yeux d'une foule immense, des canonniers, des grenadiers, des dragons, des gardes françaises, des cavaliers de Royal-cravate. A huit heures, ils retournèrent dans leurs casernes sous la conduite de leurs sous-ofticiers. 11 était évident, dit l'Ami (lu Roi\ qiie si on leur laissait le temps, les Parisiens devaient débaucher toute l'armée et mettre le camp en déroute. Cette réllcxion hâta, en elTet, l'exécution du plan que la cour méditait depuis longtemps; car tout le monde la faisait.

Le lendt-main, 11 juillet, M. Montmorin porta à M. Necker une lettre qui lui annonçait qu'il n'était plus minisire, et l'invitait en même temps à s'éloigner toul de suite de Paris, et à sortir de France. En effet, Necker monta aussitôt en voiture, sans même avoir averti madame de Staël , et gagna la frontière de Flandre. Le changement de miiiisière était à peu près général. MM. de la Luzerne, de Saint-Priesf, de Montmorin, reçurent aussi l'ordre de quitter la cour. M. Je Breleuil était nonnné président des finances ; M. de la Golaizière contrôleur général ; M. le maréchal de Bruylie, ministre de la guerre (1); M. delà Porte, intendant de la guerre,

(1) « .l'allai le trouver & Versailles, dit Bezenval dans ses Mémoires, et dans

RÉPONSE DU HOI. TiTl

et M. Fouhm, intendant de la marine. C'était une réaction complète. 11 semblait qu'on eût choisi à plaisir les noms les plus odieux au peuple.

Ou avait voulu que le renvoi de M. Necker et de ses collègues fût une chose secrète aussi longtemps que possible. Le soir du II, Versailles n'en savait encore rien : à plus forte raison , cellt! nouvelle était inconnue îi Paris. Aussi les troubles dont nous allons parler en étaient aussi complètement indépendants que ceux qui avaient eu lieu le mercredi précédent. H f;uit se rappeler que c'était un samedi soir; une foule considérable s'était répandue dans les guinguettes établies aux barrières de Paris. Sur les neuf

heu res du soir, cette même foule s'empara des barrières de la chaussée d'Antin et les livra aux llammes. Pendant qu'on renversait et brisait les poteaux et les loges des commis, qu'on déchirait les registres, les gardes françaises, envoyés pour repousser les assaillants, restèrent tranquilles spectateurs du tumulte (Ainidu Roi, cahier 5, pages M etri4). Le même soir, les soldats à l'ordinaire dansaient et buvaient au Palais-Royal, et criaient vivek tiers!

SéaXCE dc samedi 11 JUILLET. — M. le président. La députalion que vous avez envoyée vers le roi pour lui présenter votre adresse a été introduite hier à huit heures et demie du soir. M. de Cler-

iitie première conférence que nous eûmes ensemble, chezM.dePuységur... le maréchal, prenant le ton d'un général d'armée, disposait de tout comme s'il eût été en face de l'ennemi. Je lui représentai que la position était bien différente, qu'il n'était point question d'atteindre le but qu'on se proposait à coups de fusil, qu'il fallait prendre garde de pousser les choses aux dcruières extrémités avec des esprits tellement échauffés, qu'ils ne connaissaient plus de frein... le maréchal reçut mal mes représentations... j'insistai, il se fâcha...

" Le maréchal de Broglie avait fait du château dc Versailles un camp. Il avait mis un régiment dans l'orangerie ; il affichait des appréhensions pour la personne du roi, pour la famille royale, aussi déplacées que dangereuses. Il en fallait certainement avoir, mais n'y pas mettre tant de jactance. Son antichaml<re était remplie d'ordonnances de tous les régiments, et d'aides de camp tout jiréts à monter à cheval. On y voyait des bureaux et des commis occupes à écrire; on donnait une liste d'officiers généraux employés; on faisait un ordre de bataille. De pareilles démonstrations ne pouvaient qu'accroître l'inquiétude de l'assemblée nationale.

« M. le comte d'Artois... continuait à se croire chef de parti, parce que tous les nobles tenant à la monarchie et au roi venaient tour à tour l'entretenir de la position fâcheuse oii se trouvaient l'une et l'autre. Il en faisait toujours mettre un à table à chacun de ses cOtés chez la duchesse de Polignac, oii il diiiait tous les jours. Il ne traitait bien qu'eux; il les voyait le matin en particulier, comme s'il eût eu en eux des partisans, et qu'il tn eût attendu des secours réeli d'hommes et d'argent. »

572 (11 JUILLET 1789) ASSKMBLÉE NATIONALE.

monl-Tonnerre a fait lecture de l'adresse; il l'a lue avec celte noblesse et celte fermeté que vous lui connaissez.

Le roi a fait donner par son garde des sceaux la réponse suivante :

« Personne n'ignore les désordres et les scènes scandaleuses qui se sont passées et se sont renouvelées à Paris et à Versailles, sous mes yeux et sous ceux des états généraux ; il est nécessaire que je fasse usage dos moyens qui sont en ma puissance, pour remettre et maintenir l'ordre dans la capitale et dans les environs. C'est un de mes principaux devoirs de veiller à la sûreté publique : ce sont ces motifs qui m'ont engagé à faire un rassemblement de troupes autour de Paris. Vous pouvez assurer l'assemblée des étals généraux qu'elles ne sont destinées qu'à réprimer, ou plutôt à prévenir de nouveaux désordres, à maintenir le bon ordre et l'exercice des lois, à assurer et protéger même la liberté qui doit régner dans vos délibérations ; toute espèce de contrainte doit eu être bannie, de même que toute appréhension de tumulte et de violence doit en être écartée. Il n'y aurait que des gens malintentionnés qui pussent égarer mes peuples sur les vrais motifs des mesures de précaution que je prends : j'ai constamment cherché à faire tout ce qui pouvait tendre à leur bonheur, et j'ai toujours lieu d'être assuré de leur amour et de leur hdélité. f « Si pourtant la présence nécessaire des troupes dans les environs de Paris causait encore de l'ombrage, je nie porterais, sur ,(. f la demande des états généraux, à les transférer à Noyon ou à 0'', Soissous; et alors je me rendrais moi-môme à Compiègne, pour IttU'^^ maintenir la communication qui doit avoir lieu entre l'assemblée et moi. »

Cette réponse, loin d'être applaudie, excite des murmures.

Plusieurs membres se lèvent pour l'attaquer et la critiquer, lorsque M. le comte de Crilloa demande la parole.

M. le cuinte de CriUon. Nous avons demandé réloigiiemeul des troupes; nous devons sans doute pour l'avenir prévoir une pareille circonstance, cl en faire l'objet d'une loi; mais devons-nous persister dans la demande que nous avons faite'.'

Le roi nous a donné sa parole (pi'il n'a l'ail avancer des troupes que pour la sûreté de sa personne et de la capitale, que .son intentiiin n'est pas de gêner les sulïrages de l'assemblée nationale.

Nuus devons en crdire la promesse de Sa Majesté. La parole d'un roi honnête honnne est une barrière insunuuntable. Elle doit dissiper nos craintes et nos alarmes; le danger que nous croyions entrevoir s'éloigne de nous.

RÉPONSE l»l ROI. r»75

Je le répète donc, messieurs, restons auprès du roi : disonslui qu'en lui demandant réloi^uenient des troupes nous avons cédé à notre devoir ; et qu'en restant auprès de sa personne, nous n'avons fait que céder à notre amour et à ses vertus.

M. /<■ comte (Je Mirabeau. Messieurs, sans doute la parole du roi est digne de la plus grande confiance ; nou-s en devons tous à la bonté connue du monarque, nous pouvons nous abandonner à ses vertus; mais, messieurs, la parole du roi, toute rassurante qu'elle doit être, n'est pas moins un mauvais garant de la conduite d'un ministère qui n'a cessé de surprendre sa religion.

Nous savons tous, qu'avec plus de réserve nous aurions évité de grands désordres. Nous savons tous que la confiance habituelle des Français pour leur roi est moins une vertu qu'un vice, si, surtout, elle s'étend dans les parties de l'administration.

Qui de nous ignore en efTel que c'est notre aveugle et mobile inconsidération qui nous a conduits de siècle en siècle, et de fautes en fautes, à la crise qui nous afllige aujourd'hui et qui doit enfin dessiller nos yeux, si nous n'avons pas résolu d'être jusqu'à la consommation des temps, des enfants toujours mutins et toujours esclaves.

La réponse du roi est un véritable refus ; le ministère ne l'a regardée que comme une simple formule de rassurance et de bonté ; il a l'air de penser que nous avons fait notre demande sans attacher à son succès un grand intérêt, et seulement pour paraître l'avoir faite.

Il faut détromper le ministère.

Sans doute, mon avis n'est pas de manquer à la confiance et au respect qu'on doit aux vertus du roi, mais mon avis n'est pas non plus que nous soyons inconséquents, timides, incertains dans notre marche.

Certes, il n'y a pas lieu de délibérer sur la translation (ju'on nous propose; car enfin, même d'après la réponse du roi, nous n'irons, soit à Noyon, soit à Soissons, que si nous le demandons; et nous ne l'avons pas demandé, et nous ne le demanderons pas, parce que probablement nous ne désirerons jamais de nous placer enVe deux ou trois corps de troupes : celles qui investissent Paris, et celles que pourraient, d'un moment à l'autre, lancer la Flandre et l'Alsace.

Nous avons demandé la retraite des troupes, voilà l'objet de notre adresse. Nous n'avons pas demandé à fuir les troupes , mais seulement que les troupes s'éloignassent de la capitale. Et ce n'est pas pour nous que nous avons fait cette demande; ce n'est certainc- TOMli I. 52

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ment pus le senliment de la peur qui nous conduit; on le sait bien, c'est celui de rintérèt général.

Or, la présence des troupes contrarie Tordre et la paix publique, et peut occasionner les plus grands malheurs. Ces malheurs, notre translation ne les éloignerait cas, elle les aggraverait au contraire.

Il faut donc amener la paix, en dépit des amis dos troubles; il faut ôtre conséquent avec nous-mêmes, et pour cela nous n'avons qu'une conduite à tenir, c'est d'insister sans relâche sur le renvoi des troupes, seul moyen infaillible de l'obtenir.

Personne ne se lève pour appuyer l'opinion de M. de Mirabeau.

M. le président observe qu'il faut prendre une délibération.

M. l'évc'qua de Chartres. La lettre du roi mérite d'être méditée ; il convient donc d'en faire faire la distribution dans les bureaux ; demain on en délibérera.

Cette opinion n'a pas de suite ; et la discussion tombe d'ellemême.

CiiM'. III. — Paris et Versailles le 12 et le 13 juillet. — On proîiiène les bustes de Necker et du duc d'Orléans. ^- Collision aux Tuileries. — Arrêté pris par l'assemblée nationale. — Comité permanent des électeurs établi à l'hôtel de ville. — Formation de la garde nationale. — Agitation le 13. — Le peuple se procure des armes et des vivres. — Soupçons contre M. de Flesselles.

Paris. — Dimanche 12 juillet (1). — La nouvelle du changement de ministère ne fut connue à Paris que vers les neuf heures du matin. On remarquait un mouvement extraordinaire de troupes; on voyait passer dans la ville, des cavaliers, des fantassins et jusciu'à de Tarlillerie. On lisait, au coin des rues, d'énormes afliches où, de par If roi on invitait les Parisiens à rester chez eux, à ne point se rassembler et dans lesquelles on prévenait la population qu'elle n'eût point ;\ s'effrayer de la présence des corps armés réimis par mesure de précaution contre les brigands.

Cependant, vers midi, la nouvelle n'était pas encore devenue publique. Le P.ilais-Royal était plein de monde, on s'Interrogeait sur ce grand mouvement militaire , sur ce" singulier placard. Enfin

(1) Nous nous serions épargné beaurouii do travail on nous bornant à donner la narration des trois journées qui vont suivre, d'après lo Moniliur. Mais le compte rendu de ce journal n'est pas seulement incomplet, il a encore le défaut de confondre les é\cnemcnlb. 11 nous a paru possible d'abréger, cl d'clrc ccpcudaut plus exacts.

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