‹ Histoire parlementaire de la Révolution françaiseChapitre 71 sur 92 · TOME i. Tm · texte numérisé non relu

TOME i. Tm

380 (ir> JUILLET 1789) ASSEMBLÉE NATIONALE.

Marque distinctive.

1(1" Comme il est nécessaire que chaque membre qui compose cetl(; milice parisienne porte une marque distinctive, les couleurs de la ville ont été adoptées par rassemblée ^^énérale; en conséquence, chacun portera la cocarde bleue et rouge. Tout homme qui sera trouvé avec cette cocarde, sans avoir été enregistré dans l'un des districts, sera remis à la justice du comité permanent. Le grand état-major réglera les distinctions ultérieures de tout genre ;

11° Le quartier général de la milice parisienne sera constamment à riiôtel de ville ;

12" Les officiers composant le grand état-major auront séance au comité permanent;

15° Il y aura seize corps de garde principaux pour chaque légion, et soixante corps de garde particuliers , correspondant à chaque district;

1 i° Les patrouilles seront postées partout où il sera nécessaire, et la force de leur composition sera réglée par les chefs ;

IB" Les armes prises dans les corps de garde y seront laissées par chaque membre de la milice parisienne à la lin de son service, et MM. les officiers en seront responsables ;

1(3" D'après la composition arrêtée de la milice parisicmie, chaque citoyen admis à défendre ses foyers voudra bien, tant que les oiiconstances l'exigeront, s'astreindre à faire son service tous les quatre jours.

Fait à l'hôtel de ville, le lô juillet! 789.

Signé de Flesselles, prévôt des marchands, etc.

Enfin, pour terminer avec l'hôtel de ville, sur les cinq heures après midi, le comité permanent arrêta que des mesures seraient prises poui' enlreleiiirdes couinnmicalions régulières avec l'assemblée nalionale (nous avons l'arrêté sous les yeux), et en conséquence, nomma une députalion pour aller lui rendre compte de lu situation de la ca[)ilale.

On concevra, au reste, en lisant le récit suivant, quelle devait être l'activité du comité, soit qu'il fût mis en demeure d'agir par lui-même, soit (ju'il y fût excité par les nouvelles qui lui venaient de tous les points de Paris.

Dès le matin une troupe de peuple sachant qu'il y avait des blés dans la maison des lazaristes, s'y transporta, força les portes, cou-

BARKIi:\l)ES. — M. I)Iî KLESSELLES. ."87

riil aux greniers, et oliargea les farines qu'il y trouva sur chiquantedeux voitures qui furent conduites à la halle. La colère des assaillants à la vue de ce grand dépùl, qu'ils appelaient un accaparement, monta au plus haut degré ; pour piunr les coupahles, ils bridèrent leur mobilier, pénétrèrent dans les caves et défoncèrent leurs tonneaux do vin. Pour chasser cette bande de destructeurs, les lazaristes nnrenl le feu à une grange. Ce moyen réussit en elïet. Dans cette bagarre, les prisonniers s'échappèrent; mais d'nilk-urs rien ne fut dérobé. Le peuple découvrit un voleur, il en Ht justice de suite, il le pendit. Une quaranlaiiie de misérables seulement restèrent à s'enivrer dans les caves; ils fuient ramassés la nuit suivante par la garde nationale. [L'Ami du [iui raconte que, conduits au Chàtelet, et le concierge déclarant qu'il ne pouvait les recevoir, parce que sa prison était pleine, le peuple, indigné contre celte canaille ivre, les pendit.)

Une autre bande alla attaquer la Force, où étaient alors renfermés les prisonniers pour dettes. La garnison de cette prison s'était renfermée dans l'intérieur, et elle laissa faire. Les portes furent enfoncées, et les détenus délivrés. Quand on apprit au procureur général du parlement cet événement, il répondit : « S'il en est resté quelqu'un, dites-lui de se hâter de sortir, parce qu'il ne sera plus temps lorsque les portes seront fermées. »

Presque en même temps, les prisonniers du Chàtelet, véritables coupables pour lesquels il n'y avait point de pitié chez le peuple, instruits du désordre qui régnait dans la ville, se révoltèrent. Ils dépavèrent leur cour, s'armèrent de tout ce qui leur tomba sous la main, et attaquèrent les portes. Us avaient déjà enfoncé quelques guichets, lorsque le concierge appela à son secours une bande de peuple qui passait dans la rue (une bande de brigaïuJs, dit l'Ami du Boi). Ces hommes entrèrent dans la prison, tirent feu sur les rebelles, et les forcèrent à rentrer dans l'ordre.

Pendant ce temps, deux rassemblements se formaient près du Palais-Bonrbon et de l'hôtel de Bieleuil ; on se préparait à punir leurs propriétaires en ruinant leurs demeures. Les représentations de quelques citoyens empêchèrent ces violences.

D'autres allroupemenls encore couraient Paris, cherchant des armes, menaçant de fouiller les hôtels des aristocrates, et armés de torches pour les brûler.

L'un d'eux alla au garde-meuble de la couronne, y enleva des armes, deux canons et plusieurs armures de prix. Les objets précieux furent, plus tard, presque tous remis entre les mains de l'autorité.

388 (\T> JtlLI.ET 178'.)) ASSEMBLÉK NATIONALE.

Cependant les boutiques étaient fermées; on ouvrait des tranchées, on formait des barricades avec des tonneaux et des pavés dans les rues des faubourgs et dans un grand nombre de celles du centre. Près de cliacuiie d'elles, un corps de garde s'improvi.sait. Le tocsin sonnait. Dus hommes passaient dans les rues, appelant de la voix, et à l'aide d'une clochettt;, chacun à se rendre au district, lui eiïet, les églises et les couvents qui avaient servi précédemment à ces assendjiées se remplissaient; les anciens bureaux s'y installaient. A Saint-litienne-dn-INlont, le curé lui-même prit la présidence de l'assemblée, et devint, pour un moment, le chef de la force armée.

Partout on cherchait des armes ; tous les ouvriers en fer étaient occupés, depuis l'aube, à forger des piques grossières; mais c'était des armes à feu qu'il fallait. Pour cela, on allait à l'hôtel de ville s'adresser à M. de Flesselles, prévôt des marchands; celui-ci se débarrassait des pétitionnaires, en les envoyant au hasard dans le premier endroit qui lui venait à la pensée; riiais les (■bercheurs n'ayant rien trouvé, et ne se décourageant pas, revenaient de nouveau s'adresser au prévôt. Nouvelle indication de la part de celui-ci aussi hasardée que la première.

Voici un récit qui fut imprimé et que nous avons sous les yeux, des tentatives du district des Mathurins, pour trouver des armes et des munitions. Nous donnons celte pièce, non-seulement conune chose curieuse, mais comme propre à donner l'intelligence du sentiment qui, plus tard, condamna M. de Flesselles à mort.

« Le district des Mathurins s'élant assemblé le lundi 13 courant, après s'être constitué par la nomination d'un président et autres officiers, s'est occupé de dresser le rôle de tous les citoyens du district en état de porter les armes.

« Pendant que l'on inscrivait tous les citoyens qui s'étaient empressés de se rendre à l'église des Mathurins, on a envoyé des députés à l'hôtel de ville pour demander des armes et des munitions de guerre.

« Les députés du district sont revenus annoncer qu'il avait été arrêté que chaque district enverrait, dans l'après-midi, deux cents hommes auxquels on délivierail des armes à l'hôtel de ville.

M Ou a dressé sur-le-chain[> un rôle de deux cents citoyens, couuuandés par M. le chevalier Ouesuay de Heaurepaire, commandant, et assisté de M. Feuillant de Maisonneuve, qui étaient porteurs d'mi rôle contenant les noms de chaque soldat citoyen qui compo- .suit la couqiagnie.

« La compagnie du district étant arrivée à l'hôtel de ville, M. de

BARRUAllFS. .>«",!

Beauivpairo, commandant, et M. tle Maisonnouvo, se sont prt'senlés au luireaii tin «.•oniilt- (jni y siôgeail. M. de Flesselles, (|ui le présidait, donna des paroles au lieu des aimes (jui avaient été promises, il exiiorta à la patience, et renouvela ses promesses.

« Le commandant insista. Sur son nom, M. de Flesselles lui demanda s'il était noble. — Oui, monsieur, je le suis. — Ah ! vous êtes noble. — M. de Beaurepaire et M. de Maisonneuve, voulant justilier à l'assemblée qui les avait honorés de leur mission qu'ils s'en étaient acquittés, demandèrent que le rôle des soldats citoyens fùl visé par M. de Flesselles. — Celui-ci donc y écrivit de sa propre main : « J'ai vu Vétat; j'cnoerrai des lUspof^iti'ons ultérieures trèsincessamment. Signé Flesselles. »

a La compagnie des soldats citoyens du district des Malhurins s'étant rendue à l'assendjlée (on ne peindra pas la juste indignation de chacun des citoyens qui se voyaient joués d'une manière aussi atroce) envoya de nouveaux députés à la ville, avec ordre d'insister. — Les députés rapportèrent l'écrit suivant : « Le comité permanent de la milice parisienne invite messieurs les chartreux de faire remettre aux citoyens du district des Mathurins cinquante fusils. Signé ... et au-dessous Flesselles. »

« Aussitôt cinquante soldats citoyens furent nommés pour se rendre aux Chartreux. — Ils revinrent et rapportèrent, au lieu d'armes, le certificat suivant ; — Je soussigné, prieur de la Chartreuse, certifie qu'il n'y a chez nous aucune arme à feu ni armes blanches, et qu'il n'y en a ja7nais eu. Paris, etc. Le district, une seconde fois trompé, contint ses justes plaintes, et ne s'occupa dans le moment que de l'ordre à établir pour ses patrouilles pendant la nuit qui approchait, il se passa des armes qui lui avaient été promises avec l'intention de ne pas les lui fournir.

« Le district des Mathurins a eu la satisfaction de maintenir dans son arrondissement l'ordre et la tranquillité pendant la nuit du d3 au i-4. Depuis il s'est procuré des armes; il ose assurer protection à tous les bons citoyens, et punition aux ennemis de la patrie et aux perturbateurs du repos public. »

Cependant, dans l'après-midi, une force réelle et organisée vint aux Parisiens. L'ordre fut donné aux gardes françaises d'évacuer Paris et de se rendre à Saint-Denis. Ils avaient déjà largement communiqué, dans la matinée, avec la population, et même un grand nombre d'entre eux s'y était déjà mêlé. A cette nouvelle, ils se révoltèrent unanimement. Quelques officiers se joignirent à eux. Ils vinrent dans Paris et se mirent à la discrétion de l'hôtel de ville.

590 (13 JUILLET 178G) assemblée nationalk.

Ainsi, Paris acquit un régiment detrois milK; hommes, des artilleurs et des canons.

Beaucoup de soldats, d'ailleurs, s'échappaient du camp du champ de Mars, ou désertaient de Saint-Denis et venaient se hvrer avec armes et hagages à la population.

Dans le moment même où les gardes françaises traversaient les boulevards, on découvrit, au port Saint-Nicolas, un bateau chargé de cinq milliers de poudre. Elle fut transportée à Thùtel de ville, déposéa dans une salle basse, et conliée à un abbé nommé Lefèvre, qui passa la nuit à en faire la distribution. Cette découverte devint un nouveausujetdecolère contre M. Flesselles, qui devait connaître l'existence de ces munitions, et l'avait tenue cachée. Dès ce moment on commença à tirer à intervalle des coups de canon afin de tenir la population en éveil.

Enfin, peu de temps après, on arrêta un convoi de farine destiné pour le champ de Mars, et on le conduisit à la halle.

La nuit se passa sans événement, mais non sans inquiétude. La sombre illumination des rues, la marche rapide des cohortes nombreuses qui parcouraient la ville en silence, les accents lugubres qui avertissaient par intervalles de retirer ou de remettre les lampions, les pavés et les meubles amoncelés sur beaucoup de feiiêlres, tout présentait l'idée d'un danger d'autant plus terrible, qu'on ne pouvait en mesurer l'étendue.

Les motionnaires du Palais-Royal ne désemparèrent pas de la nuit. Le jardin et les cafés furent constamment remplis. On y colportait une liste de proscription, dont quelques exemplaires coururent le lendemain toute la ville. On y promettait une récompense à ceux qui apporteraient au café du Caveau les tètes du comte d'Artois, du prince de Condé, du maréchal de Broglie, du baron de Bezenval, de Berlhier de Sauvigny, nouvel inlemlant de Paris, du baron de Breti'uil, de Foulon, du prince de Lambesc, etc. On ne se contenta pas de faire circuler cet arrêt, on en adressa un exemplaire à chacun des condamnés. (Nous empruntons ce paragraphe presque textuellement à l'Ami du Roi, o" cahier, p. S(i.) FI est reniar(|uable que tous les persoimagts nonunés dans cette singulière liste prirent la fuite après le 1 i piillet.

On s'occupa aussi beaucoup au Palais Royal des moyens d'avoir des armes, et des lieux où l'on pourrait en trouver. On nonniia riiôtel des Invalides et la Bastille.

Ce fut sans doute dans ce rassendilement lunniliuaire que se combinèrent les diverses nouvelles sur la conspiration de la cour, et qu'elles se grossirent de manière ù donner lieu au récit (pii fut

PRISE DES INVALIDAS. 5<M

l'objet de diverses brooliiiros piiblit-es le Ifiulemain , cl dont le Mu)iiU'itr s'est rendu rinterprèle. Les drtails en sont trop oxafirrés pour ([ue nous l'enreyistiions ici : nous nous bornerons à en exposer la substance, c'est-à-dire la vérité. La nvnt du 11 an lo juillet était lixée, disait-on, pour l'arrestation de plusieurs nu'nd)res de l'assemblée nationale, pour celle du plus j.'rand noud»re des électeurs de Paris, et de tous ceux qui avaient niar(jué par quelque acie de patriotisme ; on devait ensuite l'aire une vipiureuse démonstration militaire dans Paris, bloquer les barrières et mettre la ville sous le coup de batteries élevées à Montmartie et à P;!ssy. Le 15, le roi devait se tran>poit'r à l'assemblée nationale, y tenir un lit de justice et la dissoudre.

Versailles, lô juillet. La terreur des événements qui se passaient à Paiis et la crainte d'une invasion venue de la capitale continuaient à paralyser la cour. On ne songeait qu'à se défendre. Aussi les communications restèrent interrompues par les mêmes précautions que la veille. On craignait cependant la détection des troupes. Aussi, les bommes et les dames de la cour allèrent se mêler aux soldats et leur distribuer de l'argent et du vin.

Chat. iv. — Journée du 14 juillet. — Prise des Invalides. — Prise de la Bastille. — L'assemblée le 14 et le 15. — Messages envoyés au roi le M. — Nouvelle dépuiation, le 15. — Paroles énergiques de Mirabeau. — Le roi se rend à rassemblée avec ses frères.

Paris, mardi \i juillet 1789. — Dès le matin, le cri aux Invalides! sortit du Palais-Royal, et alla retentir sur la place de l'Hôtel-de-Ville. M. Etbysde Corny, procureur du roi et de la ville, se mit à la tète du rassemblement qui occupait la place, et prit le cliemin des Invalides. Il avait avec lui quebjues compagnies de gardes françaises. La foule grossit énormément pendant la roule, et cependant elle conservait un certain ordre de marclie. On remarquait, au milieu, les clercs de la bazoclie, avec leurs liabits ronges, et le curé de Saint-Étienne-du-Mont marchant à la tête de ses paroissiens.

Ce n'était pas une expédition sans danger. On savait que trois régiments étaient campés au champ de Mars. Le gouverneur des Iiivalides avait des canons, des munitions, et un fort détachement du régiment d'artillerie deToul avec ses pièces. Le jour précédent, on avait remarqué que ta troupe était sous les armes derrière les fossés qui couvrent l'hôtel; mais, par une mesure qu'on ignorait, la i^arnisoM fatiiméc c'était retirée dans ses quartiers. Lorsqu'on

")f(2 (U JriI.l.ET ITiS'.t) ASSEMBLÉE NATIONALK .

arriva devant l'Iiôlel, on n'y tronva que les sentinelles ordinaires. iM. Etliys de Gorny se présenta devant la {grille ; il demanda à parler au {gouverneur, et le somma de remettre son magasin d'armes à la disposition du peuple. Comme le gouverneur hésitait et tardait à répondre, le peuple conunenra àescalader les fossés. Alors la grille fut ouverte. On enleva de l'Iiôtel 28,000 fusils et 20 pièces de canon. D'ailleurs, toutes les propriétés publiques ou particulières furent religieusement respectées.

Au côté opposé de l'aris, une autre scène commençait ; c'était celle qui devait se terminer par la prise de la Bastille.

Dès l'aube du jour, quelques jeunes gens députés du Palais- Koyal se présentèrent devant cette forteresse ; ils furent introduits jusqu'à la seconde porte (1). Ils demandèrent des armes; sur le refus qui leur fut fait, ils se retirèrent. IMus tard, une autre dépulation se présenta et fut également éconduite. Plus tard encore, il en vint une troisième plus nombreuse, plus bruyante, moins docile. On ne parvint ;\ l'éloigner qu'en faisant l'eu sur elle. [Ami du lioi, p. 107, 5'' cahier.) Enfin, vers midi, M. Thuriot de la Rosière, député du district, se présenta ; il fut admis dans l'intérieur de la forteresse, et, après quelque bésilation, le gouverneur le conduisit au sommet delà tour (|ui dominait l'arsenal.

« Un peuple immense accourait do toutes parts. Le gouverneur en pâlit. Saisis.sant M. de la Rosière par le bras : Que faites-vous , monsieur, vous abusez d'un titre sacré pour me trahir. — Et vous, monsieur, si vous continuez sur le même ton, je vous déclare que l'un de nous va bienlùl tomber dans ce fossé. — M. de Launay se tut. (Hécit de M. Tbnriot.) »

M. Thuriol lit promettre à la garnisoii de ne pas tirer la première et se retira. Le peuple occupait depuis le matin la cour de l'Orme gardée seulement par deux invalides. Plusieurs personnes avaient pénétré avec le député du di.strict dans la cour du Gouver-

(1) Depuis phisicurs jours, M. de Launay faisait des préparatifs de défense. Le !l juillet, on avait transporté dans la Bastille deux cent cinquante barils de poudre, et six voitures cliar;^ées de pavés et de vieux ferrements, qu'on monta sur les tours. On avait élargi les embrasures des créneaux; on s'était muni des fusils de rempart dont on se servit pendant le siège. La garnison se composait au 14 juillet de irente-deux soldats suisses du régiment de Salis-Samade, et de iiuatrc-vin(,'t-(leux invalides 'Jiasli/le divnilce, 1789). — Pour pénétrer dans la Bastille, on entrait d'abord dans une (grande cour (la cour de l'Orinel, ordinairement livrée au public et qui longeait extérieurement le fossé du côté de la rue Saint -An;oine. De là on arrivait, en passant sur le pont-levis de l'avancé, dans la cour du Gouvernement, bâtie sur pilotis dans le fossé, et où se trouvaiejit la maison du Gouverneur, les cuisines, etc. ; un second pont-levis conduisait dans la furtiressu même et daUH l'enceinte de ses tours.

IMUSE DE LA BASTII.I.K. 505

nement; lorsque M. Tliuriot se fiilrelin'', les invalides lireiitsorlir Ions ceux qui s'y trouvaient, el relevèrent le pont-levis de l'avancé; alors l'attaque commença. Chaque parti a prétendu ()ue ses adversaires avaient fait feu les premiers ; il est impossible de savoir la vérité sur ce fait, qui d'ailleurs est peu impuilanl; cai' la collision était inévitable. Le peuple reprit iunnédialtuicnt le pont de l'avancé, mais il fut arrêté au deuxième pont par la fusillade meurtrière qui partait des créneaux du mur d'enceinte, des trous prati(|ués dans le pont-levis, et du haut des tours de la forteresse. Il riposta à son tour par une fusillade dirigée des cours qu'il occupait et des toits des maisons voisines, mais sans obtenir de résultat.

Alors arrivèrent successivement trois députations de la commune. La première était chargée de porter à M. de Launay l'arrêté suivant :

« Le comité permanent de la milice parisienne, considérant qu'il ne doit y avoir à Paris aucune force militaire qui ne soit sous lu main de la ville , charge les députés qu'il adresse au commandant de la Bastille de lui demander s'il est disposé à recevoir dans celte place les troupes de la milice parisienne qui la garderont de concert avec les troupes qui s'y trouvent actuellement. Signé Fles- .'îEi.LEs, etc. »

Cette députation ne put entrer à cause du feu des assiégeants ; la seconde , conduite par l'abbé Fauchet , ne fut pas plus heureuse : « Placés au milieu de la cour, rapporte M. Delavigne , l'un de ses membres, et dans l'endroit d'où nous pouvions être le plus facilement aperçus de la garnison, nous avons fait divers signaux tant avec la main (ju'avec nos mouchoirs en forme de pavillons blancs... Le feu n'a pas cessé... Nous sommes retournés sur nos pas, dans l'intention d'arriver à la Bastille par la rue Saint- Antoine... Parvenus à la rue de la Cerisaie, nous y avons trouvé également un grand nombre de citoyens qui , sans être aucunement couverts ni garantis , se fusillaient avec la garnison du fort , laquelle tirait en outre de grosses pièces d'artillerie... Ayant abordé ces citoyens, nous nous sommes fait reconnaître... Les citoyens ont cessé le feu. Alors, nous avons réitéré nos signaux de paix, mais la garnison a continué de nous charger, et nous avons eu la douleur de voir tomber à nos côtés plusieurs des citoyens dont nous avions suspendujes coups... »

Une troisième députation fut nommée. Il fut décidé qu'elle se présenterait dans la forme usitée pour les parlementaires, c'est-àdire avec un tambour et un drapeau. M. Ethis de Corny, l'un de ces parlementiiires rapporte « qu'étant arrivés à l'arsenal par la rue

594 (14 JUILLET 1789) assemblée nationale.

(le la Cerisaie, et par la cour des poudres et salpêtres, dans la cour de rOrme, ils s'étaient postés au milieu de cette cour, bien en vue de la plale-fornie de la Bastille ; que le drapeau de la députation avait été signalé; qu'ensuite celui qui le portait s'était acheminé avec le tambour vers le pont-levis... que, pendant ce temps', on avait vu arborer, sur la plate- forme de la Bastille, un pavillon blanc, que les soldats armés de fusils avaient renversé leurs fusils le canon en bas, la crosse en haut, et que les signes de paix et d'appel avaient été multipliés par les chapeaux. — Que sous les auspices de ce commencement de réception amicale, les députés avaient enf;agé le peuple à se retirer dans les districts... — Que cette retraite commençait à s'exécuter... lorsque, malgré la foi rigoureusement observée dans les cas de députations parlementaires , au préjudice de celle des signaux du pavillon blanc arboré sur la Bastille et des fusils renversés , tout à coup les députés ont vu pointer une pièce de canon sur la cour de l'Orme, et dans le nuMne moment, ils ont reçu une décharge de mousquelerie qui a tué trois personnes à leurs pieds... » {Pi'ocès-rerbal des électeurs.)

S'il faut en croire les invalides , on cria aux députés de s'approcher pour que la garnison pût vérilier leurs titres, mais ils se retirèrent sans avoir entendu, et ce ne fut que lorsqu'on eut cessé de les voir que le feu recommença. {Bastille dévoilée.) Quoi qu'il en soit, la fusillade continua. Le peuple mit le feu à la maison du gouverneur et aux cuisines; on poussa des charrettes de paille enllanmiée devant le pont, pour détruire les bâtiments qui le couvraient. Ce fut à ce moment que, suivant les invalides, on tira le seul coup de canon qui, dans la journée, partit de la forteresse ; ce fut à ce moment aussi, et non comme on l'a écrit, après la prise de la Biistille, que se présenta une jeune fille qu'on prit pour la fdle de M. de Launay. Des furieux menacèrent de la brûler, si le gouverneur ne se rendait ; on l'arracha évanouie de tours mains. Enfin arriva une troupe d'hommes armés commandés par Hullin et accompagnés de gardes françaises. Ils amenaient deux canons qu'ils mirent en batterie dans la cour de l'Orme. M. de Launay avait perdu la tête; il parlait de mettre le feu aux poudres et do faire .sauter la Bastille. Mais l'état-major et les soldats ne pensaient (|u'à .se rendre. On cessa de tirer; un ollicier suisse appela à travers un créneau et tendit un billet. Les assaillants cessèrent à leur tour le feu. Une planche fut jetée à travers le fossé; un huissier, nommé Maillard, se hasarda sur ce pont dont un homme venait de tomber et prit le billet, llullin le lut à haute voix : on demandait à capituler si la vie de la garnison était garantie sauve. « Foi d'oflicier, dit

PRISE DE LA n.VSTILI.E. TiDS

Hiillin, je le juro. w Le peuple acciieillil celte parole avec des cris de réprobation. Cependant un petit poiit-levis s'abaisse, et le peuple se précipite dans la forteresse , pendant que du liant des tours on ne cesse de lui tirer des coups de fusil. Il était cinq beureset demie du soir.

La prise de la Bastille coûta aux assiégeants qualre-vin^,'l-dix-buit morts |et soixante-treize blessés. Les assiégés ne perdirent qu'un homme dans le combat. Faut-il s'étonner que le peuple furieux d'une résistance aussi obstinée, terminée par une capitulation qu'on aurait pu consentir plus tôt, ne se soit point opposé à la colère do ceux qui, dans un premier mouvement, ne pensèrent qu'à punir les auteurs d'une ténacité et d'un massacre dont les causes n'étaient pasmême justifiées par la rigueur du devoir militaire. M. de Launay fut arraché à ceux qui le conduisaient prisonnier à l'hôtel de vUIe ; on lui trancha la tête et on la mit an bout d'une pique; M. de Losme, son major, eut le même sort. Deux officiers et quelques invalides furent tués dans la forteresse. Deux autres invalides, saisis les armes à la main et faisant feu sur le peuple, furent traînés sur la place de l'Hôtel- de-Ville, jusqu'au coin de la rue de la Vannerie, où était une potence en fer qui soutenait une lanterne; cet appareil devint l'instrument de leur supplice. Les autres prisonniers furent sauvés par les gardes françaises. On s'était acharné contre les invalides, parce qu'on les avait vus sur le haut des tours , acharnés eux-mêmes à diriger un feu meurtrier sur la population. On emmena saufs les gardes suisses qui n'avaient point paru et qui, couverts de sarreaux, furent pris sans doute par quelques-uns pour des prisonniers.

M. de Flesselles était resté à l'hôtel de ville, suspect aux électeurs, hautement accusé par le peuple. Le bruit courut et fut généralement accrédité (rien n'a démontré qu'il fût faux), qu'on avait trouvé dans la poche de M. de Launay un billet signé de lui qui contenait ces mots : « J'amuse les Parisiens avec des cocardes, tenez bon jusqu'au soir et vous aurez du renfort. » — «Sortez, monsieur de Flesselles, dit Garan de Coulon, l'un des membres du comité des électeurs, vous êtes un traître, w M. de Flesselles quitta l'hôtel de ville suivi de la foule. A peine fut-il arrivé au coin du quai Pelletier, qu'un particulier s'approcha et le tua d'un coup de pistolet. On lui trancha la tête et on la mit au bout d'une pique.

Pendant que Ton se battait à la Bastille, une reconnaissance de hussards pénétra jusqu'au Pont-Neuf par les quais. Arrivée là, elle se trouva entourée et comme assiégée par la foule : « Messieurs, dit l'ofiicier, nous venons nous réunir à vous. — Eh bien ! s'écria

390 (li jii[.li;t 17S!)) Assr.Mni.fiK .nationale.

M. Marat, sortant de la foule, mettez pied à terre et remettez-nous vos armes. » L'oflicier refusa, il fut conduit à riiôtel de ville, d'oii on le renvoya, sous escorte, jusqu'à la barrière.

La nuit (]ui succéda à cette journée fut extrêmement agitée; c'était celle indiquée pour rexéculiou du complot de la cour. Les rues furent encore éclairées par des illuminations. Une multitude de patrouilles se croisaient dans les rues, et le défaut de mots d'ordre produisit une confusion extrême ; chaque district avait donné le sien. A tout moment, en outre, une alerte venait effrayer la population. Cependant, cette nuit même, le camp du champ de Mars fui levé , et les troupes se retirèrent avec une précipitation qui ressemblait à une déroule.

Assemblée nationale. — Séance permanente. — Mardi a juillet. — On avait occupé la nuit et la matinée par une discussion souvent interrompue, irrégulière , sur le mode de formation du comité de constitution.

« L'assemblée nationale semblait tranquille, dit le marquis de Ferrières dans ses mémoires; mais ce n'était point ignorance des desseins de la cour. Ou savait qu'au moment mêuie de l'attaque de Paris, les régiments de Royal-Allemand, Royal-étranger, et les hussards devaient environner la salle des états, enlever les députés désignés pour victimes , et , en cas de résistance , employer la force. Elle savait que le roi devait venir le lendemain faire accepter la déclaration du 25 juin, et dissoudre l'assemblée. Cependant l'assemblée n'était pas sans ressources. Un peuple nombreux, dans le sombre et farouche silence d'un abattement prêt à se changer en fureur, entourait la salle des états; inquiet des mouvements qu'il apercevait autour dejui, il errait çà et là n'attendant qu'un mut pour se porter à toutes les extrémités du désespoir. On savait confusément ce qui se passait à Paris. »

M. le vicoinlft de Noaillos, qui arrive de Paris, entre dans l'assemblée entouré d'autres députés qui se pressent autour de lui. Dès qu'il paraît, il se fait le plus grand silence. Il rend compte de ce (ju'd a vu; il dit que la bourgeoisie de Paris est sous les armes, et dirigée dans la discipline par les gardes françaises et les Suisses; que riiûlel des Invalidi's a été forcé ; qu'on a enlevé les canons et les fusils; (pic les familles nobles ont été obligi-es de se renfermer dans leurs maisons; que la Uastille a é!é enlevée d'assaut; que M. de Laun;iy, qui en était le gouverneur, et qui avait fait tirer sur les citoyens, a été pris, conduit à la Grève, massacré par le peuple, et sa tctc, portée au haut d'une pupie.

SKA.NCi; ri.H)iA>EMi;. 5!>7

Ce récit produit dans rassemblée l'impression la plus triste. Toute (liscussion cesse.

On s'empresse d'envoyer une députation vers le roi, pour lui peindre r«'lat cruel où se trouve la capitale ; il est arrêté que M. le vicomte de Noallles sera de la députation pour soutenir par sa présence, comme témoin, les vérités tpi'on doit faire entendre au roi.

M. le président sort avec la députation. M. de Lafayette preinl place au bureau comme vice-président. Il observe qu'il est de la dignité, comme du devoir de l'assemblée, de ne pas interrompre ses travaux, et de les continuer avec le calme du courage, que les circonstances ne doivent pas altérer.

Plusieurs motions sont faites : les unes pour établir une correspondance, de deux en deux lienres, entre Paris et l'assemblée nationale; les autres pour que l'assemblée soit toujours en séance jour et nuit, jusque après le rétablissement des lois constitutionnelles, ou du moins jusque après le rétablissement de la tranquillité publique.

Pendant (}u'on discutait ces motions, on a annoncé l'arrivée d'une députation de Paris, composée de deux électeurs, portant des nouvelles sinistres.

Aussitôt toute délibération cesse ; un morne silence se répand dans toute la salle.

Les députés annoncent que le gouverneur de la Bastille a fait lirer sur les citoyens ; que le comité de l'iiùlel de ville a envoyé trois dépulations à la Bastille, dont les deux premières avaient été rcpoussées par le feu des assiégés (la troisième n'était pas rentrée au moment du départ de la députai ion) ; qu'on a saisi nur un courrier une lettre de M. de Besenval, adressée au gouverneur de la Bastille et qui contenait Tordre de tenir jusqu'à la dernière extrémité ; cpie le comité de Thôtel de ville a arrêté qu'il serait en correspondance journalière avec l'assendilée nationale, à laquelle il députait les deux électeurs pour l'instruire de l'état alTreux où est la ville de Paris.

Il est décidé, par acclamation, qu'une seconde députation ira sur-le-champ remettre ces nouveaux faits et l'arrêté du comité do Paris sous les yeux du roi.

Dans le moment même la première députation rentre.

M. le président rend compte de sa mission , et remet la réponse écrite du roi ; on en fait lecture à haute voix. Elle est ainsi conçue :

« Je me suis sans cesse occupé de toutes les mesures propres à rétablir la tranquillité dans Paris. J'avais, en consi-ipience, donné ordre au prévôt des marchands et aux ofliciers municipaux de se

TUME I. 54

398 (14 JUILLET 1780) assembléb nationalk.

rendre ici , pour concerter avec eux les dispositions nécessaires. Instruit depuis de la formation d'une garde bourgeoise, j'ai donné des ordres à des offlciers généraux de se mettre à la tête de celle garde, a(in de Taider de leur expérience et seconder le zèle des bons citoyens. J'ai également ordonné que les troupes qui sont au champ de Mars s écartent de Paris. Les inquiétudes que vous me témoignez sur les désordres de celle ville doivent êlre dans tous les cœurs, et affectent vivement le mien. »

Un long et morne silence succède à lecture de cette réponse, et la seconde députation pari aussitôt pour aller vers le roi.

Dans ce moment se présente un membre de l'assemblée, député de la noblesse, arrivant de Paris. Il raconte une multitude d'aventures qui lui sont arrivées. Il dit que voulant se rendre dans le sein de l'assemblée, il avait pris un fiacre ; que le peuple l'a arrêté, et qu'il a été conduit à l'hôtel de ville à travers une multitude armée; qu'arrivé à la Grève, on lui a montré le cadavre d'un homme décapité qu'on lui a dit être M. de Launay, en lui annonçant que lui-même allait bientôt être exécuté; qu'heureusement, conduit à l'hôtel de ville, il a reçu du président du comité qui y siège un ordre qui lui a ouvert les passages , et lui a facilité les moyens de se rendre à l'assemblée.

Peu de leinps après, la seconde députation rentre , ayant eu une prompte audience du roi.

M. l'archevêque de Paris, qui avait porté la parole, et qui, après avoir conjuré le roi de se rendre aux vœux de l'assemblée, lui avait lu en entier l'arrêté pris à l'hôtel de ville , rend conipte de la réponse verbale de Sa Majesté, qui porte en substance :

« Messieurs , vous déchirez mon cœur de plus en [>lus par le récit que vous me faites des malheurs de Paris : il n'est pas possible de croire <jue les ordres qui ont été donnés aux troupes en soient la cause. Vous savez la réponse que j'ai faite à votre précédente députation ; je n'ai rien à y ajouter. »

Cette réponse ne paraît pas plus satisfaire rassemblée que la première : elle juge qu'elles ne sont pas propres à porter le calme dans la capitale. Eu conséquence, il est décidé que demain malin il sera envoyé une autre députatiou.

Différentes questions commencent à êlre agitées relalivement à l'objet de cette nouvelle députation. M. le président s'étant retiré, M. le vice-|»résidenl, a|)rês avoir entendu (pielques discussions, observe que ce qui ebl le plus instant, c'est de lenvoyer les députés de Paris, niimis d'une réponse de rassemblée iialionale.

SKANCK PKRMANKMK. '".»'.>

L'assombltk^ prend aussilôl l'aiirli' suivant, donl cm l«Mir ri'iiicl une exiiédilion :

« L'assemblée nationale, profondément affectée des mallieurs qu elle n'avait que trop prévus, n'a cessé de demander à Sa Majesté la retraite entière et absolue des troupes cxtraordinairement rassemblées dans la capitale et aux environs. Elle a encore envoyé dans ce jour deux députations au roi sur cet objet, dont elle ne cesse de s'occuper nuit et jour. Elle l'ait part .aux électeurs des deux réponses qu'elle a reçues. Elle renouvellera demain les mêmes démarches ; elle les fera plus pressantes encore, s'il est possible : elle ne cessera de les répéter, et de tenter de nouveaux etforts, jusqu'à ce qu'ils aient eu le succès qu'elle a droit d'attendre, et de la justice de la réclamation, et du cœur du roi, lorsque des impressions étrangères n'en arrêteront plus les mouvements. »

Comme il est près de deux heures du matin , la délibération cesse; mais M. le vice-président annonce que la séance tient toujours, et qu'en cas de nécessité, les délibérations seront reprises d'un instant à l'autre.

Du mercredi K». — L'assemblée nationale reprend ce matin le cours de ses délibérations. Le plus grand silence règne dans la .salle; mais c'est le silence de la douleur et di- l'affliction qui arrêtent toutes les pensées des divers membres sur les malheurs qui désolent la capitale et menacent tout le royaume. On ne s'occupe point d'abord, comme de coutume, de la lecture des adresses des différentes villes et du procès-verbal. Le premier objet soumis à la délibération est d'aviser à un parti pour rétablir le calme dans Paris.

Plusieurs propositions sont successivement faites dans l'assemblée; aucune n'est adoptée.

Quelques membres proposent de faire une nouvelle adresse au roi.

M. le marquis de Sillery fait lecture d'un projet d'adresse ainsi conçu :

« Sire, l'assemblée nationale, pénétrée de la douleur la plus profonde des malheurs de la capitale, a déjà eu l'honneur de supplier Votre Majesté de faire retirer les troupes qu'elle a rassemblées aux environs de Paris.

« Il n'est plus temps, sire, de vous déguiser la vérité : un roi tel que vous est digne de l'entendre, et l'assemblée nationale va donner à Votre Majesté la preuve la plus signalée de son patriotisme, en lui parlant avec la franchise qui lui convient.

41)0 (l"i JLILI.KT I78!l) ASSË.MBL<-E NAilOXALK.

« Votre Majesté est trompée. L'assemblée nationale va Ini retracer les perlides conseils que ses minisires ont osé lui dountr. Us ont dit à Votre Majesté que la nation rassemblée voulait attenter ù son autorité; qu'il existait un parti considérable qui voulait i'ornier une constitution qui avilirait la dignité royale, et que le seul moyen d'éviter ce malheur était de rassembler vos troupes, et de paraître avec l'appareil formidable de votre puissance. Us vous ont fait entendre que Paris était prêt à se soulever; et ces indignes conseillers, prévoyant que l'arrivée des troupes serait le signal d'une insurrection générale, peut-être qu'aujourd'hui ils ont encore osé vous dire que la révolution qu'ils avaient prévue est arrivée; et peut-être chercheront-ils à se faire un mérite auprès de vous de la prévoyance qu'ils ont de vous faire assembler votre armée. Ah ! sire, voilà les perlides conseils dont l'assemblée nationale vous demande justice en ce moment.

« Hier, sire, peut-être que si Votre Majesté avait daigné écouter lés prières de l'assemblée nationale, réioignement des troupes aurait été suffisant pour remettre le calme et rétablir l'ordre dans la capitale ; mais, sire, les massacres qui ont eu lieu hier, la Bastille assiégée et prise, les exécutions sanguinaires qui en ont été les suites, ont porté le peuple à un excès de fureur qu'il est bien plus difficile d'arrêter.

tt Ce matia encore, un convoi de farines qui se rendait à Paris a «''lé arrêté au pont de Sèvres : si celte nouvelle parvient à la capitale, elle va redoubler le trouble et la colère des citoyens.

« Non, sire, nous ne croirons jamais que cet ordre cruel soit émané de vous.

u 11 est peut-être encore un moyen de calmer le peuple irrité. Votre Majesté connaît ceux qui lui ont donné ces perfides conseils. Éloignez de vous, sire, ces pestes publiques.

« Si ces moyens, sire, ne remettent pas le calme dans votre empire, venez au milieu de l'assemblée nationale. Le moment le plus glorieux de votre vie sera celui où Votre Majesté, entourée de sa iidèle nation, y recevra ces mar(iues d'amour et de respect dont elle e.sl iiéni'trée pour sa personne sacrée. Or, sire, c'est au milieu de cette nalion généreuse que Voire Majesté jugera de la poilidie des conseils (jue l'on n'a cessé de vous donner; elle y verra la consternation de l'assemblée nationale, mais elle sera peut-être étomiée de son calme et de sa tran(|uillité. Fidèle à la nalion (pi'elle représente, iidèle à ses principes, tidèle ;i l'amour constant (ju'elle a pour Votre Majesté , rien ne peut altérer ni changer les di'crels qu'elle doit prononcer.

LK ROI A l"\";SKMBI li:. iOl

" La capitale, in^^lruite de celle marque, do confiance du plus aimé des rois, so livrera avec transport à l'amour qu'elle vous a loujoms manifesté, et rien ne peut plus rétablir la paix que loisque les ]ieuples seront informés que l'accord règne entre le monanjue et Tassemblt-e nationale. »

Celte adresse parait faire la plus vive impression dans l'assemblée ; cependant plusieurs membres la combattent comme trop faible; d'autres la réfutent par un motif contraire.

.1/. le coniie de Mirabeau. Je propose d'ajouter à l'adresse la phrase suivante :

« Sire, Henri IV, lorsqu'il assiégeait Paris, faisait passer secrètement des blés à la capitale; et aujourd'hui, en temps de paix, on veut réduire cette ville au.x horreurs de la famine sous le nom de Louis XVL »

Enfin, au milieu de tant de propositions, et après divers débats qu'elles font naître, tous les membres s'accordent sur la nécessité d'envoyer une députation au roi, pour lui faire la demande itérative du renvoi des troupes à leurs garnisons; la demande d'une libre communication pour le transport des blés et des farines nécessaires à la subsistance de Paris, communication qui a été arrêtée par les troupes, suivant la dénonciation qui en a été faite par M. Lecointre, négociant à Versailles; enfin, pour demander au roi une réponse satisfaisante qui pijt permettre à l'assemblée d'aller à Paris porter la nouvelle de l'éloignement des forces militaires, et consolider l'établissement des gardes bourgeoises, et essayer de rappeler le bon ordre, en rassurant le peuple sur ses craintes et ses alarmes.

Ce parti est adopté à l'unanimité. Il est arrêté qu'une députation de vingt-quatre personnes ira, sur-le-champ, vers le roi, pour lui porter les vœux de l'assemblée.

M. le comte de Mirabeau. Eh bien ! dites au roi que les hordes étrangères dont nous sommes investis ont reçu hier la visite des princes, des princesses, des favoris, des favorites, et leurs caresses, et leurs exhortations et leurs présents; dites-lui que, toute la nuit ces satellites étrangers, gorgés d'or et de vin, ont prédit dans leurs chants impies l'asservissement de la France, et que leurs vœux brutaux invoquaient la destruction de l'assemblée nationale ; dites-lui que, dans son palais même, les courtisans ont mêlé leurs danses au son de cette musique barbare, et que telle fut l'avant-scène de la Saint-Barlhélemi (1).

(1) La reine, M. d'Artois, madame de Polignae, etc. avaient été, la veille, reluire visite aux liussards abrité? dans l'orangerie.

402 (l.'J JL'ILLRT 17S:!I) ASSEMBLÉE NATIONALK.

M. le marquis de Lafayette, vice-président, est chargé de présider la députation. L'yssemlilée déclare qu'elle se repose entièrement sur lui du soin d'exprimer ù Sa Majesté tous les sentimenls de douleur et d'inquiétude dont tous ses membres sont pénétrés.

Les membres de la dt-pulation sont nommés; et ils se disposaient à sortir, lorsque M. de Liancourt demande la parole. Il dit qu'il est autorisé à annoncer à l'asscndjlée que le roi, de son propre mouvenienl, s'est déterminé à venir au milieu des représentants de la nation, et que M. le grand maître des cérémonies va paraître pour l'annoncer ol'liciellement.

A ces paroles de M. de Liancourt, la majeure partie des membres de l'assemblée fait retentir la salle d'applaudissements réitérés. Plusieurs orateurs s'élèvent contre cette explosion de joie inconsidérée ; ils demandent du silence. Attendez, s'écrientils, que le roi vous ail fait connaître ces bonnes dispositimis qu'on nous aimonce de sa part... Le silence du peuple est la leçon des rois...

On suspend toute délibération. — La députalion reste dans la salle.

Le roi paraît à l'entrée de la salle, sans gardes, accompagné seulement de ses deux frères. 11 fait quelques pas dans la salle; debout, en face de l'assemblée, il prononce d'une voix ferme et assurée, le discours suivant :

« Messieurs, je vous ai assemblés pour vous consulter sur les affaires les plus importantes de l'État. 11 n'en est pas de plus instante, et qui affecte plus sensiblement mon cœur, que les désordres affreux qui régnent dans la capitale. Le cbef de la nation vient avec conliance au milieu de ses représentants, leur témoigner sa peine, et les inviter à trouver les moyens de ramener l'ordre et le calme. Je sais qu'on a donné d'injustes préventions; je sais qu'on a osé publier que vos personnes n'étaient pas en sûreté. Serait-il donc nécessaire de rassurer sur des bruits aussi coupables, démentis d'avance par mon caractère connu? Eli bien! c'est moi, qui ne suis qu'un avec ma nation, c'est moi qui me Ile à vous ! Aidezmoi, dans cette circonstance, à assurer le s;t}ut de l'Klat; je l'attends de l'assemblée nationale : le zèle des représentants de mon peuple, réunis pour le salut cununun, m'en est im sûr garant ; et j'ai donné ordre aux troupes de s'éloigner de Paris et de Versailles. .Je vous autorise, et je vous invite même à faire connaître mes dis[)ositions à la capitale. »

Ce discours du roi est interrompu il diverses reprises par les applaudissements les plus vifs.

M. le piésideiit s'avanec vers le roi et répond :

Si:A>ri-: PKIOUNKNTK. -iO"

« Siiv, rninonr ào. vos sujets pour voir»' porsonno sacn'o semble roiUrotliic liiins ce moment le profond respect dû ;\ voire pn'sence, si poni l;iMt nn souverain peut être mieux respecte que par Tamour de ses sujets.

« L'assemblt^e nationale reçoit avec la plus vive sensibilité les assurances que Votre Majesté lui donne de réloignemenl des troupes rassemb'ées par ses ordres dans les murs et autour de la capitale, et dans le voisinage de Versailles; elle suppose que ce n'est pas un éloignemenf à quelque distance, mais un renvoi dans les garnisons ou quartiers d'où elles étaient sorties, que Votre Majesté accorde à ses désirs.

u L'assemblée nationale m'a ordonné de rappeler dans ce moment quelques-uns de ses derniers arrêtés, auxquels elle attache la plus grande importance. Elle supplie Votre Majesté de rétablir dans ce moment la communication libre entre Paris et Versailles, et dans tous les temps une communication libre et immédiate entre elle et Votre Majesté. Elle sollicite avec instance l'approbation de Votre Majesté, pour une députation qu'elle désire d'envoyer à Paris, dans la vue et avec l'espérance qu'elle contribuera beaucoup à ramener l'ordre et le calme dans votre caiiitale. Entin, elle renouvelle ses représentations auprès de Votre Majesté, sur les changements survenus dans la composition de votre conseil. Ces changements sont une des principales causes des troubles funestes qui nous affligent, et qui ont déchiré le cœur de Votre Majesté. »

Le roi reprend la parole. Il dit que, sur la députation de l'assemblée nationale à Paris, on connaît ses intentions et ses désirs , et qu'il ne refusera jamais de communiquer avec l'assemblée nationale toutes les fois qu'elle le croira nécessaire.

M. le président ajoute que l'assemblée demande depuis longtemps^un libre accès auprès de Sa Majesté ; que les voies intermédiaires ne conviennent ni à la majesté du trône ni à celle de la nation.

Le roi se retire avec ses frères, et retourne à pied au château. L'assemblée entière se lève et se pn-cipite à sa suite.

Tous les députés, sans observer aucun rang, les trois ordres mêlés, l'accompagnent ; ceux qui sont près de lui forment une chaîne qui le préserve de la trop grande allluence. Souvent elle est rompue par le trop grand nombre de spectateurs qui tous veulent jouir de son aspect. Une femme se jette à ses genoux et les embrasse. Les cris de vive leroil retentissent de tous côtés.

Arrivé à la cour des ministres, les cris d'allégresse et la foule

40i (la JIII.I.F.T ITS'I) ASSEBlBLtK NATIO.WLK.

rcdûiihlonl; les niusicieiis conlribiicnt à TcMUliousiasme par une idiic tiùs-lioureiiso ; ils jouent l'air : Où peut-oii t-trc mieux iju'au S('i7i di' sa famille '/

Les députés devaient accompa;^ner le roi jusque dans son appartement, passer devant lui et sortir par rœil-de-bœul"; mais le monarque était tout en sueur et couvert de poussière : les flots du peuple qui se précipitait sur lui l'avaient extrêmement fatigué. Ce n'était plus ce roi renfermé dans son palais, ne mettant sa sûreté que dans les canons et dans les armées; c'était Henri IV au milieu de ses troupes après la bataille d'Ivry ; c'était peut-être plus encore, c'était un piince triomphant de la perversité de ses conseils, de l'amour-propre et de l'ambition.

Le roi parvenu à l'escalier de la cour de marbre, les députés se retirent. Mais la foule devenait de plus en plus considérable ; les gardes du corps, sans armes, sans ordre, égarés comme les autres par le délire général, croient cependant qu'ils doivent fermer les portes du petit escalier. Le roi se retourne et les fait rouvrir.

Le roi, la reine, M. le dauphin, madame royale, paraissent un instant sur le balcon : les applaudissements, les cris de vice le roi ! redoublent.

Au milieu de la joie commune, chacun s'empresse de bénir l'assemblée nationale.

L'assemblée étant rentrée dans la salle, M. le duc d'Orléans, qui avait également formé la chaîne autour du roi, reçoit des applaudissements universels. L'attachement que le peuple porte à ce prince avait été alarmé ; depuis les troubles, on l'avait prié de coucher au château. C'est ainsi que les ennemis de l'État croyaient .se soustraire à la vengeance de la patrie, en s'assurant d'un otage aussi cher.

On invite les membres de la députation vers Paris de se rendre au plus lût dans la salle. Le nombre est de quatre-vingt-huit.

Ils sont chargés de faire tous leurs elïorts, d'employer tous les moyens pour ramener le calme, pour t-diisolider la garde bourgeoise, et de faire publier dans tous les quartiers l'assurance donnée par le roi, que les troupes vont s'éloigner de Paris et do Versailles.

La députation part avec promptitude, afin d'arriver à temps pour demander la grâce et prévenir le supplice de trois ofliciers souptrinnés d'avoir voulu empoisonner les gardes françaises.

(In nieudire de l'assemblée tltinne lecture d'uu arrêté pris par

KT.VT m: \'\\\i<. 40.-)

I»>s t'Ii'cItMirs ilo la ville de Paris. Us supplient rassemblée de prendre la oapitalo sous sa [MOlection el sous sa sauvejzarde.

Un des luenilues do rassemblée dit (jne MM. les gardes du roi le cliarçtent d'oiïrir, en leur nom, un détacbement pour accompagner la dépntation qui va à Paris, non pas qu'elle ait besoin d'être défendue, mais pour qu'elle ait une garde d'iionnenr.

l.'a^semblée reconnaît à celle proposition l'esprit qui jusqu'à présent caractérise MM. les gardes du corps; mais elle considère qu'une dépntation nationale, allant remettre le calme dans une ville menacée des plus grands malbeurs, doit y entrer sans aucune apparence de forces militaires. Elle arrête que MM. les gardes du roi seront remerciés d'une offre qui augmente pour eux l'estime de tous les Français, et cliarge son président et ses secrétaires de leur écrire, pour les féliciter sur leur acte de patriotisme, et les assurer des sentiments de l'assemblée nationale.

La séance est levée.

Page 1