VIII AVANT-PROPOS
propre d'auteur, mais je crois impossible de n'y pas sentir à chaque ligne le désir de montrer à mes coreligionnaires politiques les fautes commises, involontairement cela va sans dire, par ceux qui nous ont précédés dans la carrière , et dont nous ne saurions mieux honorer la mémoire qu'en nous inspirant de leurs sentiments, sans partager leurs erreurs.
Nous sommes à quarante ans de distance des faits historiques rapportés et appréciés dans ces quelques pages. Les républicains de la génération de 1848 disparaissent tous les jours, et leur œuvre, depuis longtemps anéantie, aura duré aussi peu que la courte période d'années qui l'a vu s'accomplir. Ces hommes n'ont fait qu'apparaître un moment sur la grande scène de l'histoire, et peut-être même ne parlerait-on plus d'eux ni de ce qu'ils ont fait, si, par une fatalité singulière, avec les meilleures intentions du cœur et de l'esprit, avec une parfaite droiture, une noble générosité, un sincère dévouement à cette République qu'ils ont eu pour ambition et pour tâche de fonder, ils n'avaient pas laissé après eux tout un lourd fardeau de fautes et d'erreurs, que leur parti a dû traîner péniblement et qui embarrasse encore la marche de la démocratie républicaine. Tout* semble avoir péri des hommes de 1848 avec leurs personnes : leur impatiente et naïve ardeur, leur espérance chevaleresque dans le succès de leur cause, et cette foi indéfectible dans leur idéal politique, qui a pu les tromper, mais qui les soutenait dans toutes leurs entreprises. Et que d'autres qualités, que d'autres vertus n'avaient-ils pas? Un sévère sentiment de l'honneur, un mépris souverain de l'argent, une haute fierté civique, avec de la simplicité et de la modestie, et, par-dessus tout, un tendre et profond
AVANT-PROPOS ix
amour de la France, qu'ils considéraient comme le soldat de la liberté et du droit dans le monde. Jamais on ne saura dire assez haut, pour ledification morale des générations à venir, ce que furent les purs républicains français de Tancien parti, ces magnifiques exemplaires de l'humanité libérale et civilisée, toujours prêts à se donner à toutes les nobles causes, avec le plus entier désintéressement.
Ce n'est donc pas pour rabaisser l'estime ni diminuer le respect que nous portons à nos devanciers qu'à presque toutes les pages de cet opuscule, on a signalé leurs aberrations d'esprit et leurs défaillances de cœur, dans cette terrible crise de près de quatre années qu'ils ont traversée, sans y contracter la plus légère souillure et sans y laisser le moindre lambeau de leur honneur.
C'est qu'à bien prendre les choses et pour dire toute la vérité, les erreurs et les fautes des hommes de 1848 sont pour nous, qui avons eu à reprendre leur œuvre, la meilleure part de leur héritage, et qu'il y a un devoir pour nous à déclarer qu'ils n'ont pas à craindre notre ingratitude. Notre parti a porté la peine de ces fautes et de ces erreurs; mais nous, après avoir subi pendant vingt ans le joug de l'Empire, nous avons pu éviter les pièges et détourner les périls où nous nous serions perdus, comme nos aînés de 1848 qui n'avaient eu avant eux, hélas! l'expérience de personne pour les former et les instruire.
Pourquoi. faut-il ajouter que leur histoire si douloureuse et si instructive est encore nécessaire à relire aujourd'hui? Il semble que le parti républicain se laisserait aller volontiers aux mêmes fautes, si l'on ne prenait soin de l'avertir, car il en est des partis comme des hommes : ils tombent toujours du cAté où ils