‹ Histoire parlementaire de la seconde république suivie d'une petite histoireChapitre 7 sur 15 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

^4 février — 4 mai 18i8

Caractères généraux de la Révolution de Février. — Le pays légal. — La monarchie parlementaire en Angleterre et en France. — L'aristocratie anglaise et les classes dirigeantes en France. — Politique de la bourgeoisie française. — M. Guizot et la réforme électorale.

La Hévolutioû du 24 février 1848, qui eut pour conclusion la proclamation de la République par le peuple de Paris maître de THÔtel de Ville, avait commencé aux cris de : Vite la Réforme !

La République proclamée, c'était la nation franvaise remise en possession de sa propre souveraineté.

Après la dictature militaire du général Bonaparte et dé Tempereur Napoléon sous le Consulat et FEmpire, au temps de la monarchie des Bourbons de la branche aînée sous la Restauration, et pendant la période écoulée depuis la révolution de Juillet 1830, c'est-à-dire pendant les dix-sept années et huit mois qu'avait duré le règne de Louis-Philippe P% roi des

2 • ••• . V ^5ç'6êoO>^de république

•*'Pi»aîlVa*§^<îH SfvèiJ;: stVs^sté en France à un phénomène politique qui preuve toute l'importance des formes dans le gcmvernement des sociétés : une petite nation s'était formée dans la grande.

C'était l'effet des lois relatives au cens électoral. Ces lois n'admettaient à la vie politique que ceux des Français qui, jouissant du privilège de la fortune, composaient le corps électoral, où la haute bourgeoisie avait la prépondérance.

Cette nation restreinte s'appelait elle-même le pays légat

Le « pays légal » était censé gouverner la France au moyen du système représentatif, qui comprenait le roi, les deux Chambres, celle des pairs et celle des députés, un conseil de ministres solidaires et responsables, le jury, la garde nationale, une presse soumise au cautionnement et contenue par des lois sévères : tout cela formait un ensemble d'institutions établies suivant les principes de l'École libérale et doctrinaire,, et offrait, au moins en apparence, d'assez frappantes, analogies avec la monarchie anglaise.

Seulement, des deux c^tés du détroit, l'esprit des gouvernants n'était pas le même.

D'une part, en Angleterre, toutes les entreprises et tentatives du pouvoir personnel des monarques ayant été depuis longtemps réprimées par les Parlements, on peut dire, suivant la maxime célèbre de M. Thiers, que le roi anglais règne et ne gouverne pas.

En France, au contraire, cette maxime et la politique qu'elle résume n'ont triomphé sous aucune dynastie ; et toutes les fois qu'un monarque s'est trouvé placé ,. depuis la Révolution française, à la tête du pays, ce monarque a prétendu et visé à mettre son pouvoir personnel au-dessus des volontés de la nation constitutionnellement exprimées par ses représentants.

Sans parler de Tomnipotenee que se sont attribuée les deux empereurs de la famille- Bonaparte, il suffira de rappeler que Louis XVIII, en Feutrant en France, au bout de vingt-cinq; ans d'émigration et après les plus extraordinaires changements que jamais peuple ait éprouvés dans sa constitution sociale et politique, avait octroyé la charte à ses amés et féaux sujets par un acte de sa grâce royale, «'est-à-dire'de son pouvoir personnel, et que Charles X, ayant signé les ordonnances, paya de sa couronne et d'un dernier exil cet acte de mainmise sur les libertés publiques qu'il considérait de bonne foi comme un acte de sa prérogative souveraine. Le roi Louis-Philippe luimême, pendant tout son règne, ne cessa point d'e»ployer toutes les ressources de son esprit et de son expérience à s'affranchir de la domination des cabinets responsables qu'il appelait aux affaires et qui représentaient son gouvernement devant les Chambres. Seul, le grand ministre Casimir Perier, de tous les présidents du conseil de la monarchie de Juillet, a exercé le pouvoir dans la plénitude de ses attributions. Les autres ont quelquefois résisté, comme le duc de Broglie et M. Thiers, mais en finissant par se soumettre; et le plus souvent ils ont cédé, comme M. Guizot. C'était avec un plein assentiment d'esprit et de cœur que M. Guizot ne se regardait plus, vers les derniers temps du règne, à l'époque même où la France et l'Europe le tenaient pour un ministre Jout-puissant, que comme le serviteur docile et dévoué de la volonté du roi dont il célébrait la sagesse. Il se bornait à n'être que l'organe du pouvoir personnel du prince auprès de majorités parlementaires qui en étaient venues à montrer une complaisance plus grande encore que leur fidélité.

D'autre part^ l'aristocratie anglaise, qui détient et

exerce le gouvernement avec une intelligeûce politique si justement admirée, a toujours tenu ses rangs ouverts à tous ceux des fils de l'Angleterre qui l'ont illustrée par leur mérite personnel, leurs talents et leurs services, et qu'il est de Tintérêt national de rattacher à la politique britannique ; sans cesse, cette aristocratie, large d'esprit et d'une prévoyance supérieure, s'est rajeunie et retrempée dans le sein de la nation, qui se sent ainsi régie et conduite, non pas au profit des intérêts égoïstes d'une caste, mais dans le sens môme du développement de sa prospérité et de l'accroissement de sa force et de sa grandeur ; enfin, cette aristocratie, bien que, dans son ensemble, elle résume et personnifie les principes et les intérêts conservateurs et que par conséquent elle ait une tendance naturelle à résister aux changements politiques, aux transformations sociales, ne s'oppose jamais longtemps aux progrès réclamés par l'opinion, quand la raison publique les admet, et si elle n'a pas l'initiative des réformes, elle n'hésite pas à les décréter, à les appliquer même, lorsqu'elles sont mûres, afin d'en réclamer le bénéfice devant la nation anglaise.

En France, au contraire, la haute bourgeoisie, après s'être, à la faveur de la grande commotion de la fin du xv[ii° siècle, emparée à prix d'argent, mais à vil prix par l'acquisition des biens nationaux, de la propriété du sol qui avait si longtemps appartenu au clergé et à l'ancienne noblesse, se sentant nantie désormais et pour longtemps de l'influence politique et sociale, a pris possession du gouvernement, et sa préoccupation dominante a été de l'exercer et de s'en servir à son profit exclusif. Aussi longtemps qu'elle s'est vue menacée dans ses conquêtes, elle n'a pas trop ouvertement séparé sa cause de celle du peuple. C'est ainsi que, pour les sauvegarder, elle a poussé le peuple à la révolte

contre les Bourbons de la branche aînée, et qu'elle H confisquera révolution- consommée en juillet 1830.

Sous un prince de son choix, elle se crut définitivement maîtresse de ses destinées, et libre dès lors de présider à sa guise à la direction des aflaires de la France. Sans être une aristocratie fermée, elle multiplia autour d'elle les retranchements et les barrières, afin de ne point se laisser envahir. Peu à peu, avec la vaine ambition de se rapprocher de l'ancienne noblesse et de se confondre dans les rangs de ceux qu'elie avait dépouillés, elle devait être amenée à se tenir en dehors et au-dessus de ceux qui avaient fait sa fortune, et à les renier comme elle se reniait elle-même.

Dès que son égoïsme et son orgueil lui eurent persuadé que ses intérêts nouveaux étaient en opposition avec ses anciennes idées, elle abandonna ses traditions libérales, pour se constituer à l'état de classe dirigeante. Ses premiers chefs, les auteurs principaux de la Révolution française, avaient été élevés à l'école des philosophes, de Voltaire et de Rousseau ; ses nouveaux chefs, ceux qu'elle se donna quand elle fut parvenue, crurent habile de lui conseiller de se remettre sous la direction de l'Eglise. De voltairienne qu'elle était, la haute bourgeoisie devint cagote, et sa dévotion trop souvent ne lui servit qu'à dissimuler ses vices sous des dehors hypocrites. Conservatrice par situation, elle ne tarda pas à devenir rétrograde par doctrine. Toutes les nouveautés lui parurent dangereuses ; tous les progrès lui semblèrent suspects. Bientôt, elle ne considéra plus le peuple que d'un œil défiant et jaloux ; elle en prit aversion et même peur, et ce fut comme un véritable divorce entre les hautes classes et cette partie laborieuse de la nation, qui travaille moins pour s'enrichir que pour vivre, en gagnant son pain à la sueur de son front.

6 lA SECONDE RÉPUBLIQUE

Au sein même de ces foules, un élément pour ainsi dire tout moderne se faisait une place à part : c'est le prolétariat industriel des grandes villes, né des prodigieux développements de l'industrie et du commerce que les découvertes et les applications de la science ont suscités, dans une nation régie par les principes de la liberté et vivant en paix depuis la fin des guerres de l'Empire. La haute bourgeoisie a profité du travail des classes ouvrières, sans rien faire pour elles. Elle a commis surtout l'impardonnable faute, obéissant sur ce point à des suggestions perfides et qui ne lui semblaient que trop conformes à ses intérêts, de laisser ces ouvriers, ces paysans dans un état voisin de l'ignorance complète. Il n'y a pas à méconnaître les grands services rendus par la loi de 1833 sur l'enseignement primaire, préparée, discutée et votée sous le ministère de M. Guizot, mais on peut bien dire que l'instruction publique en France n'avait pas pris le môme essor qu'en bien d'autres pays qui passaient alors pour moins avancés. Plus de la moitié des Français, à la fin du règne de Louis-Philippe, ne savaient ni lire ni écrire. Notre nation ressentait très vivement cette infériorité à laquelle on la condamnait, sous le prétexte que l'instruction donnée au peuple n'est bonne qu'à faire des déclassés. Atteinte dans sa dignité à l'intérieur, elle ne souffrait pas moins dans sa fierté au dehors, étant incapable de comprendre les bienfaits d'une paix qui lui semblait achetée à tout prix, même au prix de l'honneur de la France et d'une déchéance de l'antique grandeur nationale. ^

La haute bourgeoisie allait ainsi au-devant d'une catastrophe politique et sociale, sans même s'en douter, pensant au contraire qu'elle établissait sa prépondérance sur des bases indestructibles.

Oublieuse des principes de la Révolution, elle afieclait de ne plus reconnaître la souveraineté du peuple, qui ne lui semblait que la tyrannie du nombre, c'està-dire des foules aveugles et ignorantes. Croyant dissimuler sa propre domination, elle l'exerçait, au nom de la philosophie politique qui lui était enseignée par ses docteurs, sous le nom magnifique de souveraineté de la raison. Dans ce système, Télectorat politique n'était pas considéré comme un droit, mais comme une fonction. Pour exercer cette fonction, il fallait des lumières, et la garantie de ces lumières ne pouvait se trouver que dans la possession d'une certaine fortune. Quand on faisait observer que de grandes lumières se rencontraient souvent en des hommes qui n'étaient pas assez riches pour payer le cens, on répondait que l'on ne pouvait faire brèche au système général du gouvernement pour y introduire des exceptions, et que d'ailleurs,par cette brèche, si Ton avait l'imprudence de la laisser faire, passeraient bientôt tous ceux qui révent de monter à l'assaut des sociétés pour les désorganiser et les détruire. C'est ainsi que furent écartées les < capacités » que l'on voulait faire entrer dans le corps électoral. Pour ce qui est du suffrage universel, dont le principe avait été proclamé par la Révolution française, les conservateurs n'en parlaient qu'en haussant les épaules. « Il n'y a pas de jour pour le suffrage universel, avait dit M. Guizot, pour ce système absurde qui appellerait toutes les créatures vivantes à l'exercice des droits politiques. > Et là-dessus les hommes du pays légal s'étaient rendormis dans la plus trompeuse sécurité.

On demandait un jour à M. Guizot, accoudé au marbre de la cheminée d'un salon conservateur, longtemps après la révolution de Février, pourquoi il

avait si obstiaément combattu les projets de réforme électorale et parlementaire, écarté les capacités, et refusé d'abaisser le cens.

— Eh ! monsieur, dit l'illustre doctrinaire, si j'avais fait une telle concession, j'aurais perdu la monarchie ! — Ah ! et la monarchie a-t-elle été moins perdue par vos refus ? — Non, je l'avoue, elle a péri ; mais du moins elle est tombée tout entière, et lesprincipes sont saufs. » Il ij'y avait rien à répondre ; on ne répondit rien : les événements avaient assez, parlé.

La République est proclamée en France. — Fin du pouvoir personnel. — Le suffrage universel, conséquence du principe dela souveraineté nationale.

La République ayant été proclamée par le peuple de Paris, le gouvernement provisoire, sorti des acclamations de la foule qui avait envahi la Chambre de députés, dut songer à l'annoncer à la France. Ce ne fut pas sans quelque hésitation. Non pas que tous les membres du gouvernement provisoire ne fussent très convaincus que la République s'imposât à un pays qui, depuis la Révolution, avait successivement essayé et renversé toutes les formes de la monarchie, dictature militaire, royauté traditionnelle, royauté parlementaire ; mais, dans le gouvernement provisoire, il y avait des hommes scrupuleux et timorés, qui ne se reconnaissaient pas le droit de préjuger des volontés et des résolutions souveraines de la France. •

Dans un premier essai de proclamation au pays, Lamartine disait, au nom de ses collègues :

« Bien que le gouvernement provisoire agisse uniquement au nom du peuple français et qu'il < préfère > la forme républicaine, ni le peuple de Paris, ni le gouvernement provisoire ne prétendent substituer leur opinion à Topinion des citoyens, qui seront consultés sur la forme définitive du gouvernement que proclame la souveraineté du peuple. »

Ce mot inconsistant et vague de « préférence » parut tout d'abord impossible à accepter. Louis Blanc y substitua toute une phrase: < Bien que le gouvernement provisoire soit de cœur et de conviction pour le gouvernement républicain. » Mais cette formule plus longue ne sembla guère meilleure à son auteur lui-même, qui craignait que cette rédaction équivoque ne traduisit pas la volonté si formellement exprimée par le peuple de Paris d'établir la République : aussi Louis Blanc, effaçant sa phrase, en fit adopter une autre, d'un accent plus ferme :

« Le gouvernement provisoire veut la République, sauf ratification par le peuple, qui sera immédiatement consulté. »

La proclariiation du gouvernement provisoire se terminait par ces mots :

« L'unité de la nation, formée désormais de toutes les classes de citoyens qui la composent; le gouvernement de la nation par elle-même ; la liberté, l'égalité et la fraternité pour principes, le peuple pour devise et mot d'ordre: voilà le gouvernement démocratique que la France se doit à elle-même et que nos efforts sauront lui assurer. »

C'était annoncer la fin du pouvoir personnel des rois et de la prépotence des classes dirigeantes. La nation était appelée à se gouverner elle-même. Le suffrage universel était implicitement contenu dans ces déclarations. Au suffrage universel, on allait

demander d'élire une Assemblée nationale, qui serait investie du pouvoir constituant qui réside dans la nation, et cette Assemblée constituante apporterait la ratification de la République.

Origines du suffrage universel. — Programme de la Société des Droits de Vhomme rédigé par Godefroy Cavaignac. — Le parti légitimiste et le suffrage universel. — M. de Lamartine et la Politique rationnelle de 1831. — Le journal la Réforme et le programme rédigé par Louis Blanc. — Les pamphlets de Timon (M. de Cormenin).

Le droit de suffrage, reconnu à tous et à chacun des citoyens qui composent le peuple français, n'était pas une nouveauté dans ce pays. Sous la Révolution, tous les Français étaient électeurs en principe. On avait bien admis quelques distinctions restrictives du droit de suffrage, telles que la distinction imaginée par Sieyès entre les citoyens actifs et les citoyens passifs et l'inaptitude à voter spéciale aux domestiques attachés à la personne d'un maître, qui fut reconnue même sous la Convention. De plus, on avait de tout temps admis l'élection à deux degrés, sauf sous la Constitution de 1793 qui établissait l'élection directe, mais on sait que cette constitution n'a jamais reçu d'application pratique.

La mise en œuvre du suffrage universel, tel qu'il fonctionne aujourd'hui, ne s'était donc faite nulle part, pas môme en Amérique où règne la démocratie. On ne la croyait pas possible. La tradition môme de ce principe de gouvernement s'était pour ainsi dire oblitérée pendant longtemps. Il faut traverser les temps depuis la Révolution jusqu'à l'année 1831 pour

la retrouver dans le programme de la Société des Droits de rhomnw qui fut tracé par Godefroy Cavaignac, et qui contenait ces mots : « La souveraineté du peuple mise en œuvre par le suffrage universel. »

Presque en même temps, un écrivain légitimiste, Tabbé de Genoude, rédacteur en chef de la Gazette de France, donnait à son parti pour tout programme politique, cette double devise : « Appel au peuple — Liberté de TEnseignement. » C'était pour M. de Genoude le moyen assuré de manifester aux yeux de tous l'esprit catholique et légitimiste de la nation. Le publiciste de la royauté visait à la restaurer par les suffrages populaires : il se trompait, mais pas complètement. Sans doute, la France consultée librement n'a jamais laissé voir qu'elle fût disposée à se remettre sous le joug de l'Eglise et de la Royauté, du trône et de l'autel, comme on disait sous la Restauration; il n'en est pas moins <îertain que c'est le suffrage universel qui, à diverses reprises, a rendu quelque apparence de force et de vie au parti légitimiste, et il a fallu l'étrange abus qui a été fait de cette puissante institution sous le second Empire, pour décider la Gazette de France à supprimer le sous-titre qu'elle a porté si longtemps : Journal de lAppel au peuple.

Le principe du suffrage universel avait rencontré un adhérent convaincu dans M. de Lamartine, à ses débuts, quand, à peine dégagé de ses opinions légitimistes, il écrivit sa première brochure, si extraordinaire pour le temps où elle parut et qui, à soixante ans de distance, dépasse encore la moyenne de l'éducation politique des Français. La Politique rationnelle, publiée •en 1831, demandait le suffrage universel, la liberté de la presse, l'instruction gratuite et répandue partout, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, l'assistance publique et la paix européenne.

« La politique, disait-il, dont les anciens ont fait un mystère, et dont les modernes ont fait un art, n'est ni Tun ni Tautre ; il n'y a là ni habileté, ni force, ni ruse; dans l'ampleur vra-ie et divine du mot, la politique, c'est de la morale, de la raison et de la 4»

vertu.

« L'époque moderne ne peut être que l'époque de la liberté ; sa mission est d'organiser le droit et l'action de tous, ou la liberté d'une manière véritable et durable.

€ La forme des gouvernements modernes... c'est le gouvernement critique de la discussion, du consentement commun, c'est la République ; mais la République mixte, à plusieurs corps, à une seule tête ; république à sa base, monarchie à son sommet.

« La presse est la parole même de la société moderne : son silence est la mort de la liberté. L'ensei- '^. gnement! Il sera libre, gratuit et répandu partout. Celui qui donne une vérité à l'esprit du peuple fait une aumône éternelle aux générations à venir. »

Quand M. de Lamartine, en 1831, demandait que l'Eglise fût séparée de l'Etat, il entendait par là que le catholicisme ne fût plus un culte exclusif et privilégié, et s'il réclamait l'établissement du suflrage universel, c'est qu'il voulait que l'élection fût vraie dans son principe ; mais il la voulait en même temps proportionnelle, pour qu'elle fût juste : aussi réclamait-il l'élection à deux degrés.

Ainsi le suffrage universel était adopté comme prin- J

cipe de gouvernement par les républicains de tradition, "^

comme Godef roy Cayaignac et ses amis, et par les pro- . gressistes, qui penchaient vers la République, comme Lamartine.

Cette importante question était d'ailleurs peu agitée dans les discussions de la presse. Les journaux libé- ^

\\ raux, comme le Siècle, ou même républicains, comme

le National, se consacraient surtout à la polémique parlementaire et à la critique des actes du pouvoir. En 1843, quand le journal la Réforme fut fondé, sous

=^ les auspices de Ledru-Rollin, qui, seul de son opinion

franchement avouée, représentait alors le parti républicain dans la Chambre, les rédacteurs de la nouvelle feuille acceptèrent de Louis Blanc, leur collaborateur, un programme où la République traditionnelle avec des tendances socialistes était mise en opposition avec la République purement formaliste et accommodante des hommes du National

Ce programme visait à fonder le pouvoir démocratique, c'est-à-dire la République. On y lisait la déclaration suivante :

€ Un pouvoir démocratique est celui qui a la sou-

^ veraineté du peuple pour principe, le suffrage univer-

sel pour origine, et pour but la réalisation de cette formule : Liberté, Egalité, Fraternité.

« Tous les citoyens ayant un droit égal de concourir à la nomination des mandataires du peuple et à la formation de la loi, il faut, pour que cette égalité de droit ne soit pas illusoire, que toute fonction publique soit rétribuée. »

Seul, un irrégulier de la politique, polémiste dont la verve caustique avait fait la popularité, M. de Cormenin, parlait à chaque instant dans ses pamphlets de la souveraineté du peuple et du suffrage universel, qui en est la nécessaire expression. Sous ses apparences d'écrivain démocrate, on croyait toujours découvrir en M. de Cormenin Tancien légitimiste, et il n'était pas jusqu'à ce principe de la souveraineté du peuple, invoqué à tout propos par lui, qui ne donnât à penser que la portion du parti légitimiste, ralliée comme

•^ M. de Cormenin à la théorie de la souveraineté popu-

laire, avait quelque droit de le compter parmi ses adhérents. Après 1830, revenu à la Chambre, il avait demandé *la convocation des assemblées primaires, pour soumettre à leur ratification Télection de la branche cadette de la maison de Bourbon : une telle idée, en un tel moment, sentait au moins autant le légitimiste que le républicain.

Le gouvernement provisoire adopte le suffrage universel et Torganise. — Attitude des anciens républicains de combat. — La République mise au-dessus du suffrage universel. — Critique de cette théorie.

Mais M. de Cormenin s'était rendu si populaire par ses pamphlets publiés sous le pseudonyme bien connu de Timon que le gouvernement provisoire de 1848 n*hésita pas à lui demander ses conseils pour la rédaction du décret organique du suffrage universel. M. de Cormenin s'adjoignit M. Isambert, député de l'opposition dynastique et légiste distingué. Dès le 4 mars 1848 un projet de décret était tout préparé.' Armand Marrast, membre du gouvernement provisoire, se chargea de la rédaction définitive.

Le gouvernement adopta pour base du nouveau régime électoral les principes suivants : 1^ que TAsserablée nationale décréterait la constitution ; 2° que l'élection aurait pour base la population ; 3° que les représentants du peuple seraient au nombre de neuf cents ; 4^ que le suffrage universel serait direct, universel, sans aucune condition de cens ; 5^ que tous les Français âgés de vingt et un ans seraient électeurs, et que

tous les Français seraient éligibles ; 6^ que le scrutin serait secret.

De plus, il était arrêté que les élections auraient lieu au scrutin de liste par département, que le scrutin serait ouvert au chel-lieu de chaque canton pendant •deux jours, que les domestiques et les militaires, soldats, sous-officiers et officiers de tous grades, y seraient admis ; enfin, que chaque représentant recevrait une indemnité fixée à vingt-cinq francs par jour.

Jamais si vaste consultation d'un peuple n'avait encore été annoncée. Ce n'était plus une réforme électorale, plus ou moins étendue ; c'était une révolution profonde et complète, radicale au premier chef. Le législateur allait à la racine même des choses. D'un seul bond, il s'élançait à l'extrême limite du droit.

Le décret parut le 5 mars 1848.

Il n'y a point à cacher que ce décret, qui faisait passer dans le domaine de la légalité, en attendant qu'il s'établît dans les mœurs, le fait révolutionnaire du 24 février, causa tout d'abord un sentiment de stupeur à peu près universel. Ils n'étaient pas nombreux alors, les républicains assez maîtres de leurs passions politiques pour comprendre que ie gouvernement provisoire venait d'accomplir l'acte le plus important comme le plus honnête de sa mission, en remettant à la France la libre disposition d'elle-même, et que c'était vraiment la République qui était constituée par l'établissement du droit universel de suffrage.

Les rép\iblicains les plus anciens et les plus dévoués, ceux qui avaient passé leur jeunesse à conspirer la chute de la royauté, à risquer leur liberté et leur vie dans les complots incessamment ourdis par les sociétés secrètes, à lutter les armes à la main, dans la guerre des rues et sur les barricades pour s'emparer du

pouvoir, ceux-là ne pouvaient que redouter une manifestation solennelle de la volonté de la France. Ils savaient que leur parti était à Tétat d'infime minorité dans la nation, bien qu'ils eussent le droit pour eux, et ils craignaient que le droit ne lût encore une fois sacrifié à ce vieil instinct monarchique, si naturel dans une nation qui avait pris naissance,' grandi, prospéré, conquis son unité et sa gloire sous une royauté de quatorze siècles. Ainsi, tout était remis en question, avant que la révolution de Février eût produit pour le peuple qui Tavait faite aucun résultat appréciable. C'était, après la victoire républicaine, la plus amère de toutes les déceptions que Ton ménageait à ceux qui l'avaient remportée. Encore une fois, la révolution allait être escamotée comme on avait dit après juillet 1830, au profit d'une royauté quelconque. Le rêve de la République allait s'évanouir. Il n'aurait duré que dix jours à peine, et tout était à recommencer. Ne valait-il pas mieux profiter de la conquête inespérée du pouvoir, pour décréter, « dictatorialement > quelquesunes au moins de ces grandes réformes si souvent promises par le parti républicain et que nulle monarchie n'était en situation d'accomplir ? La convocation d'une Assemblée constituante à bref délai, c'était la fin du provisoire ; et le provisoire, surtout en l'absence d'une Assemblée qui allait être inévitablement en proie aux discussions et aux divisions, n'était-ce pas l'état le plus commode pour se livrer à une réorganisation de la société plus conforme aux principe de justice et d'égalité qui sont la force et l'honneur de, la République ?

Les appréhensions de ces républicains, à la veille de la consultation du pays tout entier par la voie du suffrage universel, ont été nettement exprimées par un des membres du gouvernement provisoire, Louis Blanc,

qui a écrit dans ses Pages pour servir à l'Histoire de la Révolution de Février :

€ A peine sorti de l'acclamation populaire, le gouvernement provisoire avait eu à se demander comment il se définirait lui-même. Se considérerait-il comme une autorité dictatoriale, consacrée par une révolution devenue nécessaire et n'ayant à rendre ses comptes au suffrage universel qu'après avoir lait tout le bien qui était à faire? Bornerait-il au contraire sa mission à convoquer immédiatement l'Assemblée nationale, en se renfermant dans des mesures d'urgence, dans des actes d'administration d'une portée secondaire?

€ Le conseil se rangea de ce dernier avis. Pour moi, j avais une opinion entièrement opposée à celle qui prévalut, et je regardais l'adoption de l'autre parti comme devant exercer la plus heureuse influence sur les destinées de la République nouvelle. Considérant donc l'état d'ignorance profonde et d'asservissement moral où les campagnes de France vivent plongées,, l'immensité des ressources que ménage aux ennemis du progrès la possession exclusive de tous les moyens, d'influence et de toutes les avances de la richesse, tant de germes impurs déposés au fond de la société par un demi-siècle de corruption impériale ou monarchique, enfin la supériorité numérique du peuple ignorant des campagnes sur le peuple éclairé des villes, je pensais que nous aurions dû reculer le plus loin possible le moment des élections ; qu'il nous était commandé de prendre dans l'intervalle, et cela hautement, hardiment, sauf à en répondre sur nos tètes, l'initiative des vastes réformes à accomplir, réserve faite pour l'Assemblée nationale du droit de raffermir ensuite ou de renverser notre œuvre d'une main souveraine. »

Et cependant, Louis Blanc, rédacteur du programme

politique et social du journal la Réforme, organe de la fraction du parti républicain qui se donnait pour la plus avancée, était partisan du suffrage universel ! Il l'avait demandé toute sa vie, dans ses écrits et dans ses discours, et tout récemment encore, au mois de novembre 1847, au banquet de Chalon-sur-Saône, où Ton vit apparaître tant de signes avant-coureurs de la révolution prochaine. Mais que de préventions, que de défiances !

Hélas! Louis Blanc n*était pas le seul à trembler pour le sort de la République lancée sur cet océan inconnu, sur cette mer sans rivages du suffrage universel. P.-J. Proudhon en était aussi fort effrayé que personne, et lui qui ne reculait pas devant les mesures hardies, il trouvait rétablissement du vote universel tellement révolutionnaire qu'il appelait le décret du gouvernement provisoire t la loi agraire de l'autorité >. Tous les hommes du parti de l'action, Auguste Blanqui, Armand Barbes pour ne citer que ces deux noms qui étaient alors les plus en vue, leurs amis et compagnons d'armes, partageaient les mêmes craintes. Ces chefs révolutionnaires, habitués à n'agir que sur un petit nombre d'hommes connus d'eux et choisis pour leur dévouement et leur courage, hésitaient à se confier à l'instinct inconscient et aveugle des foules ; ils pouvaient encore moins se résigner à déposer leurs moyens ordinaires d'action. Que peuvent de petits groupes, une société secrète, quand c'est désormais la multitude, toute la nation qui, par le bulletin de vote, a le derqier mot dans ses affaires ?

Il ne fut pas nécessaire d'attendre que le suffrage universel eût paru se prononcer pour les hommes des anciens partis contre les républicains, pour la monarchie et la dictature même contre la République parlementaire et libérale, pour que les hommes dé-

voués aux principes voulussent placer le droit en dehors et au-dessus des accidents de fait, en proclamant la formule : la République est au-dessus du suffrage universel.

Cette formule, le parti républicain tout entier a dû l'adopter, sous peine de souscrire à sa propre déchéance. Le droit reste le droit, et rien ne saurait prévaloir contre lui. Il a fallu les dix-huit ans d'Empire inauguré par le coup d'État du Deux-Décembre et le jeu renouvelé des plébiscites napoléoniens, pour qu'une autre formule plus précise et plus conforme aux faits comme au droit, fût substituée à l'ancienne : la République n'est ni au-dessus ni au-dessous du suffrage universel; elle est le suffrage universel lui-même, laissé à la liberté pleine et entière de ses mouvements et de son action. Le suffrage universel est l'organe de la nation dans l'exercice de sa souveraineté. Or, l'exercice de la souveraineté nationale ne peut se produire, se manifester que dans la République. Donc, la République se confond avec le suffrage universel.

Un semblable raisonnement ne pouvait être fait en 1848. A cette époque, l'établissement du suffrage universel parut un saut dans les ténèbres, une injustifiable et incompréhensible aventure. Le fait est que c'était de la part du gouvernement provisoire un acte singulièrement téméraire que d'appeler tous les Français à l'exercice d'un droit dont leur état d'ignorance ne leur permettait pas de mesurer la portée, et ce fait est d'autant plus surprenant que les républicains de cette génération connaissaient bien le vœu de Jean- Jacques Rousseau, leur maître, qui demandait, dans le Contrat social, c que l'esprit social, qui doit être l'ouvrage de l'institution, présidât à l'institution même, et que les hommes fussent avant les lois ce qu'ils devaient être par elles >.

Avant de décréter le suffrage universel, il semble donc que Ton aurait dû commencer par décréter rinstruction universelle. Mais cette idée eût paru encore plus chimérique, peut-être même plus insensée que la première, et ce n'est pas moins de quarante ans après rétablissement du suffrage universel que l'instruction obligatoire et gratuite donnée à tous a été reconnue et proclamée dans nos lois comme le corollaire nécessaire du droi' universel de suffrage. Le suffrage universel avait sa base toute trouvée : c'était la souveraineté du peuple, dont il est l'organe. A son tour, l'instruction universelle a trouvé sa base^ dans le droit de suffrage qui la rend nécessaire. On ne s'est donc pas trompé, on n'a pas mis la charrue avant les bœufs, comme on l'a si souvent reproché aux républicains de 1848; on a procédé suivant un ordre à la fois juridique et logique. Le droit de suffrage, conséquence incontestable du principe de l'égalité politique, est passé à l'état de fait, et ce fait à son tour a produit la nécessité, de l'instruction universelle des citoyens qui, par leurs bulletins de vote, sont appelés à exercer leur part de souveraineté.

F.-V. Raspail, qui avait de tout temps soutenu le principe du suffrage universel, aurait souhaité que le gouvernement provisoire de 1848 soumît un acte aussi important que son décret du 5 mars à la ratification du peuple. Il aurait désiré un plébiscite par lequel le peuple se serait prononcé sur sa propre souveraineté, en déclarant qu'il se jugeait apte ou inapte à l'exercer. Un pareil plébiscite eût été une singulière entrée de jeu pour le suffrage universel. Les plébiscites impériaux ont assez prouvé que le suffrage universel, consulté sous cette forme césarienne, signe volontiers sa propre déchéance. Il valait mieux s'en tenir au fait, même dans ce qu'il pouvait avoir d'aventureux et de

révolutionnaire, et puisque le principe était admis, il fallait en subir les conséquences, t Un échec n'est qu'un retard, » disait F.-V. Raspail lui-même dans son journal CAmi du peupley et, comme l'a remarqué plus tard Louis Blanc, dans ses Pages d* histoire : « Ce n'est point à l'intérêt du moment que se doit mesurer l'importance des principes qui régissent les sociétés; le suffrage universel repose sur la notion du droit, et den que dans la reconnaissance solennelle du droit, il y a un fait d'une portée immense. »

Les Élections sont annoncées. — Circulaires de Ledru-Rollin adressées aux commissaires de la République. — La République fermée. — Politique différente de Lamartine.

Le gouvernement provisoire de la République avait au plus haut degré le sentiment très net de la gravité <lu parti auquel il s'était arrêté. Ce qui l'avait décidée marquer si tôt lui-même la fin du mandat qu'il avait accepté de la confiance populaire et des pouvoirs qu'il avait puisés, selon sa propre expression, dans le salut public, c'était la scrupuleuse loyauté, l'irréprochable probité politique de chacun de ses membres. Certes, -des hommes qui n'avaient pas craint, dans une telle crise, de décréter, par l'établissement du suffrage universel, une révolution aussi profonde, aussi radicale dans les mœurs politiques et sociales de leur pays, ne pouvaient être accusés de pusillanimité; ils avaient assez montré par là qu'ils ne fuyaient point les plus redoutables responsabilités; ils avaient hâte cependant de déposer un fardeau qu'ils sentaient trop lourd

pour leurs faibles épaules, et du moment que la France avait accueilli sans résistance la proposition qu'ils lui avaient faite de se constituer en République, ils regardaient comme le plus impérieux des devoirs pour eux qui n'étaient que des gouvernants provisoires, d'appeler le pays à se gouverner désormais lui- môme par ses représentants librement élus et réunis en Assemblée nationale.

Cette résolution était sincèrement honnête ; elle était aussi profondément politique. Le gouvernement provisoire montrait qu'il ne voulait pas usurper sur les droits de la France. Du môme coup, il offrait à tous les partis le seul terrain où ils pussent se rencontrer, non pour se combattre, mais pour travailler à l'envi, sous le drapeau de la République, au bien général dé la nation. Que la France se prononçât pour la République , en envoyant à l'Assemblée nationale, une imposante majorité républicaine, et tout était dit pour les bons citoyens, pour les patriotes, pour les hommes de bonne foi, quels que fussent leurs antécédents ; leurs origines, leurs attaches, leurs préférences personnelles, leurs souvenirs mômes, tout venait s'effacer devant la volonté souveraine de la patrie commune. Les élections étaient ainsi la seule base possible du nouveau régime. Dès lors, il convenait d'y faire procéder dans le plus bref délai.

Toutefois, le gouvernement provisoire ne croyait ni juste ni possible de se désintéresser d'élections aussi vastes, aussi compliquées et d'une aussi grande importance que des élections faites pour la première fois avec le suffrage universel, et dont dépendait aussi manifestement l'avenir de la République. Il regarda comme de son devoir de parler au pays, afin de l'éclairer dans la réponse qu'il allait faire à la question posée par les événements.

Ce fut Tobjet des circulaires adressées par Ledru- Rollin, ministre de l'intérieur, aux commissaires de la République envoyés par lui dans les départements.

Ces circulaires fameuses ont été vivement attaquées^ non seulement par les hommes des anciens partis qui, peu à peu remis de leur première stupeur et rassurés contre leurs premières craintes, cherchaient et prenaient tous les prétextes de faire échec à la République, mais par ceux du parti républicain qui ne se jugeaient pas représentés par Ledru-Rollin, dont les tendances jacobines, les réminiscences du langage des partis de notre première révolution, les allures tranchantes et les prétentions autoritaires ne laissaient pas d'inquiéter certaines âmes craintives. Dans les conseils mêmes du gouvernement provisoire, Ledru-Rollin rencontra des censeurs sévères qui ne se bornaient pas à le contredire, mais visaient à le censurer. Ces tiraillements étaient connus. Ils n'ont pas peu contribué, dans ces temps agités où l'effervescence des esprits était si grande, à jeter le trouble dans la démocratie, à engendrer des divisions à jamais regrettables. Quand on relit aujourd'hui les circulaires de Ledru-Rollin, et en particulier ce célèbre bulletin n° 16 rédigé par la plume éloquente et sincère du grand écrivain George Sand, on reste confondu de l'injustice amère autant que de la puérilité des reproches adressés à un homme qui rachetait certaines faiblesses de caractère par de hautes qualités d'esprit et de cœur, vrai tribun du peuple et passionnément dévoué à sa cause, homme public d'une sincère générosité d'àme, incapable d'ailleurs d'une mauvaise action aussi bien que d'une pensée basse. Les adversaires républicains de Ledru-Rollin ont gravement péché contre leur parti, en se séparant de lui à l'occasion d'actes dont l'inspiration évidente était le bien de la République.

Qu'y avait- il de mieux à dire, aux commissaires <;hargés de représenter le gouvernement de la République auprès des populations, que les paroles suivantes, et n'auraient-elles pas dû réjouir le cœur des plus modérés?

« L'union des vues dans une même pensée est le gage leplus certain de la République. Elle doit aussi être la source de la modération après la victoire. Votre premier soin aura donc été de faire comprendre que la République est exempte de toute idée de vengeance et de réaction.

« Toutefois, que cette générosité ne dégénère pas en faiblesse. En vous abstenant de toutes recherches contre les opinions et les actes politiques antérieurs, prenez comme règle que les fonctions politiques, à <|uelque degré de la hiérarchie que ce soit, ne peuvent être confiées qu'à des républicains éprouvés.

« Autour de vous s'élèveront des réclamations nombreuses et de toute nature; recueillez-les avec soin. 11 est temps que le peuple fasse librement entendre sa voix ; le gouvernement ne peut demeurer indifférent à aucun vœu. Si quelquefois l'expression en est ardente, ne vouseffrayez pas. Il serait dangereux d'exciter les passions même légitimes ; il le serait encore plus de s'alarmer de quelques exagérations inévitables et xie quelques doctrines erronées. C'est la compression qui altère et corrompt la pensée publique ; la liberté l'épure et l'agrandit >

Ces conseils sont, en vérité, d'une sagesse admirable. Commentl'esprit de parti a-t-il pu les détourner ^e leur sens naturel, pour en faire un grief à Ledru- Rollin, à ses amis et collaborateurs Jules Favre, Carteret, Landrin, George Sand, et comment surtout y voir la preuve de ces aspirations à la dictature, à

la tyrannie dont, sans justice mais au contraire avec la plus noire perfidie, Ledru-Rollin fut accusé?

C'est que Ledru-Rollin avait eu Timprudence de signer une circulaire où il disait à ses commissaires, en leur parlant de leurs pouvoirs :

« Vos pouvoirs, ils sont illimités. Agent d'une autorité révolutionnaire, vous êtes révolutionnaire aussi. La victoire du peuple vous a imposé le mandat de faire proclamer, de consolider son œuvre. Pour Taccomplissement de cette tâche, vous êtes investi de sa souveraineté ; vous ne relevez que de votre conscience, vous devez faire ce que les circonstances exigent pour le salut public. »

Ce qu'il y a de plus coupable dans cette circulaire, ce n'est pas le fond, c'est la forme. Être révolutionnaire, comme Tétait le gouvernement provisoire, et Ledru- Rollin ne demandait pas davantage, ce n'était pas être bien inquiétant, et cette « terrible » mission ne devait troubler la conscience de personne, ni celle des commissaires, ni celle des populations. Mais cette phraséologie ambitieuse et menaçante, ces « pouvoirs illimités » attribués à des hommes qui ne relevaient que d'eux-mêmes, cette redoutable idée du « salut public > réveillée tout à coup, avec les grandioses et sanglants souvenirs qu'elle devait évoquer dans les esprits, tout cela était inutile, et finalement se trouva dangereux et nuisible.

La République a beaucoup souffert de ces déclamations, inofîensives en soi, mais fort intempestives.

Ledru-RoUin, tout rempli de l'histoire de la Révolution française, et de la Convention nationale en particulier, se proposait sans doute, à l'exemple de Danton, qu'il se donnait volontiers pour modèle, de" faire peur aux hommes des anciens partis. Par ces belles phrases, il ne leur fit point peur, mais il les inquiéta fort sérieu-

26 LA SECONDE IIÉPUBLÏQUE

ment, par la recommandation adressée aux commissaires de ne s'entourer que des républicains de la veille et non pas de ceux du lendemain.

A ce sujet, ce qull disait dans sa circulaire du 8 avril mérite d'être rapporté, car c'était toute une politique, la politique de la République fermée, que Ledru-Rollin exposait en ces termes :

« Quelle confiance peuvent-ils mériter, ceux dont le cœur ne s'est point ouvert aux souffrances du peuple et dont l'esprit a si longtemps méconnu ses droits et ses besoins? Ne regarderaient-ils pas eux-mêmes comme un défi à la Révolution que des hommes qui ont attaqué, calomnié la Révolution, devinssent aujourd'hui les organisateurs de la Constitution républicaine ?

w Eh bien î puisque le choc impétueux des événements leur a subitement dessillé les yeux, soitî qu'ils entrent dans nos rangs, mais qu'ils n'aspirent ni à nous commander, ni à nous conduire ; qu'ils marchent à l'ombre du drapeau du peuple, mais qu'ils ne songent pas à le porter. A la moindre secousse, leur âme se troublerait, et, revenant malgré eux "aux engagements de leur vie entière, ils affaibliraient la représentation nationale de toutes les incertitudes, de toutes les transactions familières aux opinions chancelantes et aux dévouements d'apparat. Que le peuple s'en défie donc et les repousse/! Mieux vaudrait des adversaires déclarés que ces amis douteux! >

Ce langage était peut-être impolitique, en ce sens qu'il n'y avait alors comme aujourd'hui nul espoir de fonder la République, si l'on n'admet dans la République deVenue le gouvernement.de la France que ceux qui l'ont toujours appelée de leurs vœux ou même servie de leur personne, de leur bourse ou de leur de-

vbuemeiit. On ne comprenait pas assez à cette époque que la République ne doit pas rester Taffaire d'un parti, mais devenir l'affaire de tout le monde. De nos jours encore, à quarante-deux ans de date et après vingt années de régime républicain, cette idée si simple, si juste, si nécessaire et si politique ne pénètre qu'avec une extrême difficulté dans certains cerveaux. Mais on conviendra qu*à cette époque éloignée, elle s'explique mieux que dans notre temps. Si impolitique que fût le langage du ministre de Tintérieur du gouvernement provisoire, la défiance qu'il accusait n'a été que trop justifiée par les trahisons de ces faux républicains, qui n'ont semblé s'empresser à prêter serment de fidélité à la République que pour la mieux trahir; et quanta la recommandation de mettre à la suite ceux qui n'entraient dans les rangs du parti que pour y commander, qui oserait dire qu'elle fût excessive? Quoi de plus naturel que de demander des gages de sincérité à ceux que leur adhésion récente condamne à en donner? Aujourd'hui encore, les conseils de Ledru-Rollin ne sont pas à mépriser, ce qui prouve que le progrès est lent, et qu'à un demi-siècle de distance, les partis peuvent se retrouver les uns en face des autres, avec les mêmes visées et les mêmes exigences.

Mais ce qui fut plus fâcheux que toutes ces défiances à l'égard des hommes ralliés à la République, ce sont d'autres défiances à l'égard du suffrage universel luimême, que Ledru-Rollin commit la faute de laisser percer. Dans le trop fameux bulletin n'' 16, qui lui a été tant reproché, il s'exprimait ainsi :

< Les élections, si elles ne font pas triompher la vérité sociale, si elles sont l'expression des intérêts d'une caste arrachée à la confiante loyauté du peuple, les élections, qui devaient être le salut de la Républiques,

28 LA SECCNDE RÉPUBUQL'E

seront sa perte ; il n'en faut pas douter. Il n'y aurait alors qu'une voie de salut pour le peuple qui a fait les barricades, ce serait de manifester une seconde fois sa volonté et d'ajourner la décision d'une fausse souveraineté nationale. >

Un tel langage ne peut être approuvé, car c'est la négation même de la souveraineté nationale que cette prétendue volonté du peuple à laquelle Ledru-Rollin en appelle des décisions du suffrage universel. Où Ledrii-Rollin prend-il ce peuple ? C'est, dit-il, le peuple qui a fait les barricades : erreur dangereuse, qui ramenait dans la politique la force révolutionnaire à l'heure même où la République remettait à chaque citoyen l'arme toute pacifique dn bulletin de vote ; erreur fatale, qui tuinait par avance tous les avantages de la révolution bienfaisante qui venait d'être consommée. Ainsi Ledru-Rollin eut aussi son mouvement de doute, sa minute de défaillance. Il avait cru généreusement en la puissance de ses principes, et il s'y était généreusement confié. Mais il vint une heure où il sembla', lui aussi, prendre peur de son œuvre et craindre qu'elle ne tournât au détriment de la cause qu'il avait la noble ambition de servir. On ne peut s'expliquer ce moment de découragement et d'abandon que par cette disposition trop fréquente des chefs du parti républicain à tout concéder aux exigences d'une vaine popularité. Ledru- Rollin craignait sans doute d'abaisser en sa personne le tribunat populaire dont il se croyait investi. Il sentait gronder autour de lui des passions qu'il avait grande peine à maîtriser ; il aimait mieux leur céder, sauf à compromettre, en même temps que son œuvre, sa renommée devant l'histoire : triste et déplorable exemple des fautes qu'un homme public peut commettre par inconsistance et faiblesse de caractère.

Ce qu'il y eut de plus grave, c'est que cette faute fut irréparable, car ce fut en vain que Lamartine, appelé à dire la pensée de la majorité des membres du gouvernement provisoire, lit entendre le langage le plus modéré et le plus conciliant :

« Le gouvernement provisoire veut que la conscience politique règne. Il ne s'inquiète pas des vieux partis i les vieux partis ont vieilli d'un siècle en trois jours!... La République les convaincra, si elle est juste et sûre pour eux. La nécessité est un grand maître. La République, sachez-le bien, a le bonheur d'être un gouvernement de nécessité. La réflexion est pour nous. On ne peut pas remonter aux royautés impossibles ; on ne veut pas descendre aux monarchies inconnues. On sera républicain par raison. »

La République, gouvernement nécessaire! la République acceptée par raison et sous la dure loi de l'impossibilité de trouver un autre gouvernement capable de la remplacer I Ces formules étaient tout à fait neuves en 1848, dans un parti pénétré, comme l'était le parti républicain, de la pureté de son principe et de l'imprescriptibilité de son droit. Le génie de Lamartine lui faisait trouver des expressions tout autres, et qui, singulièrement plus vraies et plus justes que toute la phraséologie révolutionnaire, se sont retrouvées vraies et justes plus de vingt ans après: tant la force des situations domine les hommes, et tant il est vrai que c'est dans les faits et non pas dans les théories qu'il convient de chercher pour les nations les raisons de se décider, aux heures de crise les plus périlleuses !

Mais il était trop tard. Les passions déchaînées se refusèrent à entendre le langage si politique et si sage de Lamartine; elles s'étaient jetées sur les imprudences de Ledru-Rollin, comme sur une pâture. L'opi-

nion publique était égarée. Elle ne revint pas de son erreur.

Fixation difinitive de la date des Élections au 23 avril 1848. — Altitude du clergé. — Situation des partis. — Un double courant se dessine parmi les Républicains. — Les candidatures ouvrières du Luxembourg. — MM. Rerryer et ïhiers, candidats à Marseille. — Profession de foi électorale de M. Thiers.

Dès que les élections générales furent annoncées, la question électorale prima toutes les autres.

Une première date avait été fixée pour la consultation du pays : c'était le 9 avril. Le suffrage universel était une si grande et si imposante nouveauté que les adversaires de la République le déclaraient dangereux et impraticable. La guerre civile allait inévitablement en sortir, disaiént-iis. Comment mettre en présence les uns des autres tant d'hommes animés de passions si contraires ? Comment recueillir tant de suffrages ? Comment les compter? D'un seul bond, la République paraissait tombée en pleine utopie.

Toutes ces considérations ne laissaient pas d'inquiéter les esprits. On songea dès lors à retarder les élections générales : elles furent reportées au 23 avril par un décret du gouvernement provisoire. Ce décret fut la plus grande faute des hommes de Février. D'une part, ils parurent donner raison à ceux qui les accusaient de vouloir retenir plus longtemps entre leurs mains le pouvoir dictatorial dont ils s'étaient eux-mêmes investis, et celte apparence d'usurpation fut perfidement exploitée contre eux par leurs ennemis ; d'autre part, ils semblèrent avoir agi, en retardant les élections, sous la pression des révolutionnaires qui redou-

taiontque les déparlements, par le choix des représentants du peuple, ne prissent sur Paris une sorte de revanche du 24 février et ne rendissent impossible la fondation définitive de la République, et celte faiblesse du gouvernement provisoire précipita son discrédit.

Bien mieux inspirés s'étaient montrés les commissaires de Ledru-RoUin, quand ils avaient répondu à la question posée par le gouvernement que plus tôt les élections seraient faites, plus tôt et plus sûrement la représentation nationale serait républicaine et la République assurée de sortir des urnes électorales. Les commissaires vivaient au sein des populations, et non pas dans l'atmosphère enflammée de la place de THôtel-de- Ville; ils se rendaient compte des impressions mobiles et diverses par où passait cette France que Ton venait de rendre à elle-même et d'éveiller à la vie politique, et qui était toute prête à se laisser entraîner à toutes . les promesses comme à toutes les déceptions.

On a souvent dit que la proclamation de la République en Février 1848 avait été une surprise. Si cette allégation était vraie, comment expliquer que toute la France ait été républicaine, au moins dans les déclarations faites par les organes les plus autorisés des différents partis, et dans les professions de foi électorale des hommes les plus considérables?

Le clergé, en première ligne, se montra le plus empressé à apporter à la République non seulement son adhésion, mais ses bénédictions. On ne redira jamais assez que V Univers ^ journal ultramontain, se distingua par un zèle excessif, dans les premières heures qui suivirent le triomphe des républicains.

« La République, c'était une notification de la Providence. >

« Qui donc, disait la pieuse feuille, songe aujourd'hui, en France, à défendre la monarchie? Qui peut.

y soDger ? La France croyait être monarchique, et elle était républicaine. Elle s'en étonnait hier, elle n'en est plus surprise aujourd'hui. Revenue d*un premier étonnement, elle s'appliquera sagement, courageusement, invinciblement à se donner des institutions en rapport avec les doctrines qu'elle a depuis définitivement adoptées. >

C'était fort bien parler pour des hommes qui se prétendaient catholiques avant tout.

Mais veut-on entendre ce que disait un évêque, connu entre tous par sa modération et qui devait sa mitre et sa crosse à la faveur bienveillante de la femme de Louis-Philippe, à la reine Marie-Amélie? Ecoutons l'évêque de Dijon, M. Rivet :

« Vous le savez déjà, monsieur le curé, le gouvernement fondé en 1830 vient d'être emporté par un orage semblable à celui du sein duquel il était sorti- Celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires vient encore de donner aux peuples et aux rois cette grande et terrible leçon. Tout pouvoir qui méconnaîtra les intérêts généraux du pays ne pourra jamais y. prendre racine. Tout gouvernement qui voudra arrêter les développements progressifs des libertés publiques sera tôt ou tard englouti par le flot des idées et des besoins légitimes, qui monte sans cesse et qu'on ne peut dominer qu'à la condition de lui tracer un libre et paisible cours. >

Ce langage habile et prudent ne faisait que traduire les sentiments généraux du clergé français. Ce n'est rien exagérer que de parler de l'extrême popularité dont jouissait alors le clergé : il semblait que l'on ne pût rien faire sans son assistance. On a souvent rappelé les fêtes si cordiales de la plantation des arbres de la Liberté. Ce n'est pas seulement dans les campagnes, c'est à Paris même, au Champ-de-Mars, sur

la place du Carrousel, sur la place de la Concorde, aux BatignoUes, à la place du Trône, derant TOpéra, dans les quartiers les plus riches comme les plus populeux et les plus pauvres, que les curés sont venus bénir ces arbres que la réaction monarchique et cléricale devait si tôt abattre. On a parlé de la bonne foi du clergé : que dire de la naïveté des républicains ?

Aux. approches des élections, il n'y avait plus ni légitimistes, ni orléanistes, ni partisans du relèvement de TEmpire ; il n'y avait que des républicains, les uns de la veille, les autres du lendemain, ceux-ci plus timides et plus modérés, ceux-là plus ardents et plus nets dans Taffirmation de leur foi politique, mais tous d'un dévouement égal aux institutions nouvelles que la France allait se donner. Le recueil des professions de foi de ce temps a été publié par le journal la Presse, à une époque ultérieure, quand la réaction contre la République était dans son plein développement, en février 1851, et quand les républicains sentirent le besoin de remettre sous les yeux de la France les déclarations passionnément républicaines des hommes qui attaquaient le plus violemment la République. C'est un triste recueil, et qui est vraiment à la honte des anciens partis. On y a souvent puisé pour accabler sous le poids de leur passé politique tels ou tels personnages qui ne rougissaient point de chanter les plus indignes palinodies. Ce n'est pas aux hommes publics que les plus durs et les plus mérités reproches doivent être adressés, c'est aux partis eux-mêmes qui n'eurent ni la clairvoyance ni la probité politique nécessaires pour réduire au silence et chasser de la vie publique les auteurs de tant de scandales.

Les candidats furent pris un peu partout, dans tous

les rangs de la société. Les anciens députés ministériels de la dernière Chambre de la monarchie de Juillet, ceux qui avaient soutenu le cabinet de M. Guizot sans jamais broncher j^^ hésitèrent, dans presque tous leurs anciens collèges, à se représenter devant les élec- ' ,

teurs nouveaux qui les connaissaient trop pour avoir été les favoris des électeurs censitaires. Au contraire, les députés de l'opposition dynastique, ceux qui avaient demandé sous Louis-Philippe la réforme électorale et parlementaire, ceux qui personnifiaient soit en euxmêmes, soit dans leurs alliances ou parentés, les traditions libérales ou môme révolutionnaires, ceux-là formèrent, dans la plupart des départements, avec les commissaires de la République, la tête des listes qui furent proposées au suffrage universel.

Ceux des républicains, qui se donnaient à euxmêmes le nom de républicains de la veille, étaient de ^ beaucoup les moins nombreux, mais non pas les moins jaloux ni les moins exclusifs. Ils étaient d'ailleurs divisés, les uns suivant la politique du National, les autres celle de la Réforme, qui tenait plus grand compte des aspirations révolutionnaires et socialistes. Ces divisions se retrouvaient dans le gouvernement, et il y avait des listes placées sous Tinvocation de Ledru-Rollin et d'autres placées sous l'invocation de Lamartine. On devine que ces dernières étaient celles qui avaient la préférence des modérés. Les circulaires de Ledru-Rollin, perfidement exploitées contre lui, causèrent le plus grand tort à ses amis des départements, tandis que la popularité de ^ Lamartine, astucieusement célébrée par les adversaires de la République, aida à faire passer un certain nombre de réactionnaires qui ne devaient pas tarder à jeter le masque.

Reaucoup de gens pensaient que le véritable inté- J

rêt de la République réclamait l'élection du plus grand nombre possible d'hommes nouveaux, sans aucun engagement avec les anciens partis; et, de fait, les listes formées et proposées au suffrage universel portèrent des noms qui étaient inconnus, surtout des Français de cet ancien « pays légal > qui n'existait plus depuis la révolution de Février. Sur plusieurs points, il y eut des surprises : nombre d'hommes surgirent qui n'avaient aucun titre à émerger de la foule. Les circulaires de Ledru-RoUin recommandaient de faire une place à des ouvriers, à des prolétaires. Il y en eut bien quelques-uns, mais ces individualités isolées ne firent point nombre dans l'Assemblée, et le prolétariat resta sans représentation véritable. Bien qu'il fût possible de rencontrer sur les bancs de l'Assemblée un typographe, un serrurier, un tisseur, un horloger, et quelques autres de différents corps de métier, ce n'était pas là ce que Ton peut appeler une représentation ouvrière.

Au Luxembourg, où Louis Blanc présidait la Commission des travailleurs, on ne fut pas sans essayer de constituer cette représentation. Sur trente-quatre sièges électoraux que le décret organique des élections attribuait au département de la Seine dans la représentation du pays tout entier, Louis Blanc en donnait vingt à des ouvriers, et les quatorze autres étaient réservés à des défenseurs anciens et connus des intérêts généraux du peuple. Pour désigner les candidats à ces vingt sièges, on avait imaginé de demander des présentations aux différentes corporations ouvrières, et ces présentations étaient examinées par une commission composée de six délégués qui se réunirent, non pas au .l.uxembourg, ce qui aurait permis de soupçonner et d'accuser Louis Blanc dépression électorale, mais à la Sorbonne,dansrappartementparticulierdeM. Dumas.

11 est curieux de relire aujourd'hui l'étrange questionnaire sur lequel les candidats de Torganisation du travail furent interrogés :

« Que pensez-vous des institutions actuelles ?

« Quelles sont vos idées en matière de religion ? Êtes-vous pour la liberté des cultes? Les cultes doivent-ils être salariés par l'Etat ?

« Quelles sont vos vues sur l'organisation du travail ?

« Quelles réformes croyez-vous qu'on doive introduire dans la magistrature ?

« Gomment entendez- vous l'organisation de l'armée? Quel rôle doit être le sien, maintenant et plus tard ?

« Sur quelle base doit reposer, suivant vous, le système des impôts ?

« Quelle est votre opinion relativement au divorce?

« Que pensez-vous des relations à établir entre la France et les divers peuples de l'Europe, notamment l'Allemagne et l'Italie ? »

On peut juger par là du peu d'importance relative qu'avaient aux yeux des hommes à qui était échu la haute direction morale et politique des travailleurs du Luxembourg les questions ouvrières proprement dites : on ne parle dans ce programme ni des salaires, ni des grèves, ni de l'association, ni de la participation aux "bénéfices, en un mot d'aucune des solutions proposées depuis cette époque pour une amélioration du sort des classes ouvrières ou pour rétablissement de rapports nouveaux et différents entre le capital et le travail. Rien ne prouve mieux que ce questionnaire à quel point le socialisme proprement dit était encore étranger aux préoccupations de la classe ouvrière, et combien il faut rabattre des terreurs feintes par les classes dirigeantes à la seule idée des prétendus ravages causés dans les rangs du peuple par les fausses doctrines du communisme et de l'anarchie. La poli-

tique dite ouvrière n'était pas née à cette époque, et le socialisme n'a été qu'un épouvantail agité perfidement pour aliéner à la République les esprits timorés et les courages prompts à défaillir. Les ouvriers de Paris avaient prononcé une parole admirable d'abnégation patriotique, le jour où ils avaient dit au gouvernement provisoire, qu'ils avaient « trois mois de misère à mettre au service de la République ». Leurs préoccupations étaient, comme celles du pays entier, toutes politiques ; les élections les tenaient en éveil, et comme tous les Français, la réunion de l'Assemblée nationale, à la différence des meneurs révolutionnaires, ne leur inspirait que des pensées pleines de confiance et d'espoir. Cela se vit bien aux élections du 23 avril où les candidats ouvriers du Luxembourg, ceux mêmes qui tenaient de plus près à Louis Blanc et qui étaient ses véritables lieutenants, n'obtinrent qu'un chiffre de voix relativement médiocre^ alors qu'on s'était évertué à persuader aux classes ouvrières que le sort des élections était entre leurs mains. Heureux du moins si leur éducation politique eût permis aux ouvriers parisiens de faire choix, pour les introduire dans l'Assemblée nationale avec le mandat de les y représenter, des hommes les plus autorisés du parti de la Révolution ! Mais ils n'en étaient pas là. Résolus à ne pas voter pour les candidats qui, la veille encore, étaient leurs camarades, ils auraient pu voter pour les notabilités intellectuelles qui leur étaient présentées. Ainsi Auguste Blanqui, le plus intelligent des révolutionnaires, proposa lui-même à son club la candidature d'Auguste Comte, fondateur de la philosophie positive, et l'un des organisateurs après juillet 1830 des cours de l'association polytechnique qui rendait de si grands services à l'instruction des ouvriers parisiens. Les habitués du club présidé par Auguste Blanqui,

ignorant qui était M. Auguste Comte, affectèrent de le prendre pour son homonyme M. Comte, directeur du théâtre de physique amusante du passage Choiseul, et se mirent à rire. Auguste Blanqui ne put retenir sa colère, et, entrant en colloque avec son auditoire, il lui fit honte de sa profonde ignorance. L'illustre Lamennais, l'auteur des Paroles d'un Croyant et du Livre du Peuple, n'arriva qu'à grand'peine et le dernier sur la liste des trente-quatre élus de la grande cité révolutionnaire. Le grand poète Béranger, candidat malgré lui, fut élu des premiers, après les membres du gouvernement provisoire.

Parmi les personnages parlementaires qui se présentèrent aux élections, il faut mettre à part M. Thiers, à cause des mesures toutes spéciales dont sa candidature fut l'objet de la part du gouvernement provisoire et de son commissaire dans les Bouches-du- Rhône, M. Emile Ollivier.

Le gouvernement provisoire a été vivement repris au sujet du caractère officiel qu'il aurait imprimé à certaines candidatures. Ces reproches sont injustes. La candidature officielle n'était pas inventée à cette époque, et tout ce que l'on peut reprocher aux gouvernants d'alors, c'est d'avoir indiqué, avec trop de loyauté peut-être que les commissaires de la République avaient d'autres devoirs à remplir que de recueillir et de compter les voix des populations et qu'ils avaient pour mission de les éclairer avant tout sur l'importance capitale du droit éminent qu'elles allaient exercer pour la première fois. Le gouvernement provisoire alla jusqu'à interdire aux commissaires de la République de se présenter aux suffrages de leurs concitoyens dans les départements qu'ils administraient. Défense vaine, car les électeurs n'admettaient ni restrictions ni entraves à la souveraineté dont ils se sen-

talent investis; ils prenaient les candidats qu'ils ju- :geaient les meilleurs, et ainsi s'explique le nombre considérable de fonctionnaires de tous rangs, de tous :grades, dans Tordre civil comme dans Tordre militaire, qui se présentèrent dans Tarène électorale. Pour la première fois, les soldats eux-mêmes votaient. Personne ne songeait alors à trouver que la pratique du premier devoir du citoyen peut, en de certains cas, se trouver en conflit avec là discipline nécessaire des armées.

Mais ce qui arriva à M. Thiers dans les Bouchesdu-Rhône est tout différent. A Marseille, M. Berryer et M. Thiers étaient tous les deux candidats. Jules Favre, ami personnel de Ledru-RoUin et choisi par lui comme secrétaire général du ministère de Tintérieur écrivait, le 14 mars, à M. Emile OUivier, commissaire général de la République :

« Je partage votre opinion que vous ne devez apporter aucun obstacle à la réélection du citoyen Berryer qui, légitimiste seulement dans la forme, est au fond un patriote sincère, et dont Téloquence, comme vous le dites avec raison, est une des gloires du pays. »

La nature élevée et généreuse de Berryer, son génie oratoire, sa longue lutte contre la royauté de Juillet, tout le recommandait aux sympathies des républicains. C'était cependant se faire gratuitement illusion à soi-même que de le prendre pour un légitimiste « seulement dans la forme ». Berryer élu représentant du peuple en 1848 et en 1849, travailla avec la plus grande activité au service de la cause royaliste dont il était le très résolu serviteur. Non seulement il fut royaliste, mais il se montra réactionnaire. Il fut un des chefs du grand parti de Tordre, et pour tout dire un des meneurs du trop fameux comité de la rue de Poitiers. Jules Favre aurait donc pu mieux placer sa confiance.

mais il ne faut pas oublier que Jules Favre, tout comme M. Emile OUivier, était avocat avant d'être homme politique, et que Berryer faisait depuis longtemps, déjà l'ornement et la gloire du barreau de Paris.

La môme lettre qui autorisait M. Emile Ollivier à laisser passer sans obstacle la réélection de Berryer lui recommandait de se mettre en travers de la candidature de M. Thiers et de tout faire pour qu'elle aboutît à un échec. M. Ollivier ne s'y épargna point. Il alla,^ dit-on, jusqu'à porter la parole en personne contre M. Thiers dans les clubs de Marseille, tant le gouvernement redoutait de voir rentrer dans les Assembléesde la République un tacticien adroit et subtil, orateur disert et plein d'expérience, rompu aux affaires, habile aux intrigues et aux menées parlementaires, qui avait été pendant seize ans l'un des chefs les plus écoutés et les plus suivis dans les Chambres de la monarchie de Juillet. M. Thiers échoua aux élections du 23 avril.

Ce fut une faute que de traiter un tel homme avec cette rigueur. M. Thiers ne se montra pas flatté de cette exception; il fut au fond et demeura très irrité de cette sorte de proscription. Une sage et prévoyante politique conseillaitdetenirlesportesde laRépublique toutes grandes ouvertes à un personnage de cette valeur et de cette ambition. Qui peut répondre que M. Thiers ne serait pas entré d'emblée dans la République et ne l'eût pas soutenue de toute la force de ses talents, s'il eût aperçu pour lui, dans ce système de gouvernement, la place éminente qu'il aurait conquis le droit d'y occuper, le rôle supérieur qu'il se sentait capable d'y jouer pour la satisfaction de son orgueil autant que pour le bien du pays ?

Cette faute était d'ailleurs facile à éviter. Avec la modération habile de son esprit, M. Thiers avait com-

pris tout ce qu'il y avait de compromettant, de vulgaire et même de ridicule dans les exagérations de langage de certains adhérents de fraîche date à la République. Celui qui avait dit autrefois dans le National, à la veille de la Révolution de 1830 : « Nous nous contenterons d'aller chercher nos exemples de politique et nos modèles de gouvernement en Angleterre, au delà du détroit ; mais si Ton nous y force, nous passerons 1 océan et nous irons jusqu'en Amérique, » était plus préparé que personne à se rallier à la République : il ne s'agissait que de lui donner du temps et de lui en fournir l'occasion ! Sa circulaire était loin d'ailleurs d'enlever aux républicains sages tout espoir de l'attirer à eux :

< Il est bien vrai, disait-il, que je n'ai ni désiré ni voulu la République, car, dans mon opinion, la monarchie constitutionnelle était suffîsante pour nous assurer une large liberté, et l'état de l'Angleterre pendant les deux derniers siècles me semblait pour mon pays une destinée qui n'était point à dédaigner. La Providence en a décidé autrement ; je m'incline devant ses décrets, et si je suis prêt à résister à toute tyrannie, je ne résisterai jamais à la force des choses, manifestée par des signes si éclatants. J'accepte donc la République sans arrière-pensée, mais je n'entends désavouer aucune partie de ma vie. »

Ce langage méritait d'être écouté : il était fier et digne, et ne trompait personne. Mais voici qui valait la peine, non pas seulement d'être écouté, mais médité par les gouvernants républicains :

« Je crois qu'indépendamment de l'expérience acquise, qui est toujours bonne sous tous les régimes, même les plus nouveaux et surtout sous les plus nouveaux, les députés membres de la dernière opposition pourraient être utiles, « car si on veut réduire lessou-

tiens de la nouvelle République à ceux qui étaient républicains il y a six semaines, on s'exposera à un grand isolement ». J'ai donc consenti à être porté à la députation ; j'y ai consenti par devoir, par dévouement, par honneur, non pour travailler dans la future^ Assemblée nationale à une restauration déguisée, maispour y travailler franchement à constituer la nouvelle République sur des bases solides et durables, pour y défendre les conditions essentielles de toute société, la famille, la propriété, la liberté des transactions. Je prie mes amis de se dispenser de tout effort, de ne point se compromettre pour ma candidature, surtout de ne prendre aucun engagement pour mon compte ; je n'en veux prendre aucun que celui de travailler loyalement à bien constituer le nouvel ordre de^ choses. »

A part la phrase relative à la défense des conditions essentielles de la société, la famille, la propriété, la liberté des transactions, c'est-à-dire le libre débat des conditions du salaire, suivant îa fameuse loi économique de l'offre et de la demande, la circulaire de M. Thiers tranche singulièrement sur celles des autres chefs des anciennes classes dirigeantes ; elle est modérée, sobre de promesses, exempte de toute exagération et de toute enflure : elle aurait dû inspirer confiance. Malheureusement, elle se trouva noyée dans ce déluge d'adhésions à la République venues de tous les points de l'horizon; elle ne fut pas remarquée autant qu'elle aurait dû l'être. M. Thiers avait cependant dit le mot décisif sur la question brûlante des républicains de la veille et des républicains du lendemain. A ne vouloir que des premiers pour constituer la République, on risquait de ne point susciter les seconds pour accepter le nouveau régime, et l'on tuait dans l'œuf le gouvernement que l'on voulait fonder. Ce que

M. Thiers disait en avril 1848 demeure vrai, car le bon sens ne perd pas ses droits, et c'est aux républicains des générations nouvelles qu'il appartient de mettre à profit d'aussi sages conseils.

Tableau des Élections. — Emeutes de Limoges et de Rouen. — La France donne mandat à ses représentants de constituer la République. — Jugement porté sur le gouvernement provisoire et la Révolution de Février par Léon Faucher.

La fin de mars et presque tout le mois d'avril, c'està-dire toute la période électorale fut remplie par la publication des listes et des professions de foi des candidats.

C'était la saison du printemps; c'était comme. un renouveau de la France.

La liberté totale dont jouissait alors la presse avait fait éclore, à Paris, dans les grandes et petites villes et jusque dans les plus humbles centres de population, des journaux aussi nombreux que les feuilles vertes des arbres et qui ne durèrent pas autant qu'elles... Une liberté nouvelle, la liberté de réunion, invitait les citoyens à se réunir pour causer, délibérer entre eux, pour entendre les orateurs improvisés qui ne manquent jamais dans ce vieux pays des Gaulois, dont les Ro* mains, leurs vainqueurs, disaient, il y a dix-huit cents ans, que leur affaire était de faire la guerre et de parler avec éloquence : rem militarem gerere et argute loqui. On se réunissait surtout pour entendre la lecture des journaux, et se communiquer les nouvelles. A se coudoyer ainsi, la vraie fusion des classes s'opérait. Une

nouvelle nation allait naître comme un nouvel ordre de choses était né. Pourquoi faut-il que légoïsme et la peur aient engendré cette réaction hypocrite et perfide, qui a rejeté si tôt et pour un si long temps, dans la vieille ornière, une France jeune et pleine de foi, qui s'étaitenfmlevéeet ne demandait qu'à marcher ? Après tant d'années écoulées presque un demi-siècle, toute cette œuvre est à reprendre. A qui la faute, si ce n'est aux chefs de cette bourgeoisie vaniteuse et imprévoyante, sans esprit et sans cœur, qui se remit vite de sa première stupeur et qui, pour conserver sa prépotence politique, se jeta dans les bras de TEglise et de la monarchie, quand elle avait pour devoir d'apprendre à la nation à faire elle-même ses affaires ?

Au milieu de toute cette effervescence, avec toute cette agitation, nul désordre. On ne connaissait pas alors la vertu apaisante du suffrage universel ; on savait encore moins que le suffrage universel est par essence conservateur et ami de la paix; on ignorait enfin que la première notion qui s'est emparée de l'esprit simple et logique des Français, dès qu'ils ont été en possession de leur souveraineté effective et qu'ils se sont reconnu la puissance d'agir sur la direction de leurs affaires, au moyen du bulletin de vote, c'est que le suffrage universel a mis fin aux coups de force, aux révolutions violentes. Ces idées ont été souvent développées depuis, mais elles ont apparu, dès le premier jour, à l'état d'instinct dans l'àme populaire, et depuis lors, rien n'a pu les en arracher. Ainsi s'expliquent que les élections générales, les plébiscites, les votes à la commune, au canton, toutes les manifestations du suffrage universel ont toujours été pacifiques dans notre nation, à la grande stupéfaction des autres peuples même les plus libres, comme les Belges, les Anglais, les Suisses et les Américains qui

ÉTABLISSEMENT DU SUFFRAGE UiNlVEUSEL 45

trop souvent se livrent à des rixes, à de vraies batailles les jours de scrutin.

Aussi ne faut-il compter pour rien dans Fhistoire du suffrage universel les deux émeutes de Limoges et de Rouen. Ce ne sont pas les élections, c'est la politique générale du temps qui fut la cause de ces regrettables événements, et leur coïncidence avec le dépouillement du scrutin fut pour ainsi dire toute fortuite. Les excitations des partis rétrogrades, à Rouen surtout, les produisirent. La réaction essayait ses forces.

A Limoges, les ouvriers se rendirent maîtres de la Yille et constituèrent une autorité provisoire ; aucun excès ne fut commis, et Ton n'eut à regretter aucune effusion de sang. A Rouen, ce fut plus sérieux. C'est le 27 avril, au soir, que les ouvriers coururent aux armes, excités par les provocations imprudentes de la garde nationale, qui s'était, depuis les événements de Paris, laissée glisser dans la réaction. Le combat s'engagea ; il dura deux jours. Ce qu'il y eut de plus pénible, c'est que les régiments de la ligne furent appelés à donner contre le peuple, ou, pour mieux dire, contre une foule composée de femmes, d'enfants, de vieillards au moins autant que d'hommes en état de se servir de leurs fusils. Du côté de la troupe et de la garde nationale on n'eut à déplorer la mort d'aucun combattant. Il n'en était pas de même hélas ! de l'autre côté, et dès les premières séances de l'Assemblée nationale, il fallut reconnaître du haut de la tribune que cette répression sévère avait coûté la vie à plus de trente citoyens tués sur la barricade ou morts à l'hôpital des suites de leurs blessures.

Ces déplorables événements n'altèrent point la physionomie générale des premières élections françaises faites au suffrage universel, et ceux qui en ont été les témoins ne les oublieront jamais.

46 LA SECOÎÏDE REPUBLIQUE

La grande fête chrétienne de Pâques tombait en Tannée 4848 le dimanche 23 avril. Le scrutin fut ouvert pendant deux jours dans la mairie de chaque cheflieu de canton, le dimanche et le lundi de Pâques.

A cette époque d'enthousiasme mystique, les élections furent considérées comme une sorte de Pàque civique, et ce nom est longtemps resté dans la lan-gue de certains orateurs ou écrivains, pour être appliqué aux manifestations périodiques de suffrage universel. A ce premier banquet de la fraternité électorale et politique tous les Français furent appelés. Comme il y avait une certaine distance à franchir de la commune au chef-lieu de canton, les curés et desservants des paroisses avancèrent Theure de la messe de la Résurrection qui, en ce temps-là, était fréquentée par la très grande majorité des fidèles ; et, la cérémonie terminée, les citoyens électeurs, accompagnés souvent de leur& femmes et de leurs enfants, se mirent en marche, maires et curés à leur tète, précédés du tambour de la commune et rangés autour du drapeau national^ chantant des airs patriotiques dans les provinces de Test, des cantiques de dévotion dans l'ouest, en Vendée et en Bretagne.

Partout les votes furent émis avec ordre, sans précipitation, sans défiance. Dès la première opération du suffrage universel, le peuple français sut se servir de cet instrument que Ton disait impossible à manier.

Le dépouillement eut lieu avec plus de rapidité que Ton ne s'y attendait. La France attentive ne mit pas plus de quatre à cinq jours à savoir que le suffrage universel avait donné mandat aux représentants de la nation de reconnaître la République proclamée par le peuple de Paris et de lui donner une Constitution stable, en Tentourant de lois organiques sages, libérales et progressives.

L'Assemblée nationale était dès lors attendue avec d'universelles espérances.

La véritable Révolution de 4848 était maintenant consommée. 11 ne restait plus aux hommes de Février qu'à remettre leurs pouvoirs. A partir des élections et de leurs résultats, le gouvernement de l'Hôtel de Ville appartient au jugement de Thistoire.

Nul autre gouvernement n'a été attaqué autant que celui-là, aussi bien par la force que par la ruse. Il a été outragé dans la personne de ses membres, dilïamé dans ses intentions, vilipendé, tourné en ridicule par S3s ennemis, méconnu, soupçonné, renié et trahi par les républicains qui auraient dû le défendre.

Et cependant, nul autre gouvernement porté au pouvoir dans une crise plus imprévue et plus difficile» dans une heure de péril où, suivant une parole bien connue, la tâche la plus malaisée n'était pas de faire son devoir, mais de le connaître, nul autre groupe d'hommes politiques jetés aux affaires par les acclamations de ces foules qu'ils savaient modérer en leur parlant, ne mérite davantage l'estime, le respect, l'admiration même des Français du dix -neuvième siècle et de leur postérité.

En 1849, au mois de février, peu de jours avant le premier anniversaire de la révolution qui l'avait tiré, comme tant autres, de l'obscurité, pour l'amener à la grande et éclatante lumière de la vie publique, M. Léon Faucher, cet homme qui devait être le ministre violent de la plus impolitique des réactions, rendit à la révolution de Février et aux hommes qui en acceptèrent la direction, sous leur responsabilité devant leur conscience et devant le peuple, un hommage d'autant moins suspect qu'il vient d'un ennemi politique.

Cet hommage doit être rapporté ici, comme le jugement même de l'histoire.

48 LA SECONDE RErUBLIQUE

€ La révolution de Février a été pacifique. La société, un moment ébranlée sur ses bases, a promptement recouvré le sentiment de sa force et n'a pas dévié de ses immortelles destinées. Les combattants euxmêmes, il faut le dire à leur honneur, jusque dans Fexaltation du succès, ont réprimé le désordre; la conscience publique n*en tolérait pas la pensée.

« Aucune révolution n*a échappé aussi promptement aux agitations irréparables de toute commotion populaire. Il n'en est pas qui ait enfanté, dans le môme délai, un état de choses plus régulier, qui ait consacré aussi libéralement tous les droits, sans renoncer aux garanties essentielles de tout gouvernement représentatif. "C'est le premier triomphe vraiment national, car il ne laisse pas après lui les traces lamentables de cette oppression qui partage un peuple en vainqueurs et en vaincus.

< La révolution de Février a établi en France le suffrage universel. Elle a appelé, et ce sera son éternel honneur, à la vie publique, sans troubles ni difficultés, la nation entière. L'égalité politique est venue compléter et fortifier l'égalité civile. La nation s'appartient désormais, et tous les citoyens concourent au gouvernement.

« Une révolution qui a fait d'aussi grandes choses mérite de rester dans la mémoire et de prendre place dans la reconnaissance des peuples... »

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