DEUXIÈME PARTIE
4 mai 1848 - 25 mai 1849.
Séance d'ouverture de l'Assemblée Constituante. — Proclamation de la République. — Elle est acclamée dix-sept fois par les anciens partis.
Le jeudi 4 mai 4848, eut lieu Touverture solennelle des séances de l'Assemblée des neuf cents représentants du peuple, à qui le suffrage universel venait de donner le mandat de constituer la France en république.
Le soleil rayonnait d'un éclat magnifique. Toute la population de Paris était répandue dans les rues et sur les quais qui avoisinent la place de la Concorde et par où les nouveaux élus devaient passer. On reconnaissait, on se montrait, on saluait avec une affectueuse confiance les représentants du peuple, venus ' de tous les départements, fiers de leur mission, heureux de l'accueil sympathique dont ils se sentaient l'objet. Une grande salle avait été construite à la hâte dans la cour d'honneur du Palais-Bourbon. La décoration de cette vaste enceinte était modeste, mais
décente : elle convenait aux délibérations des mandataires de la nation démocratique qui allait chercher à s'organiser. Le coup d'œil que présentait l'Assemblée était d'une imposante originalité. Les députés de la Bretagne portaient le costume traditionnel des habitants de cette région, qui semblait en arrière du reste de la France. Sur le sommet des gradins, du côté de Textrême gauche, on pouvait apercevoir le dominicain Lacordaire portant le froc blanc de son ordre, avec la tête rasée, non loin de son ancien maître, Tillustre Lamennais, vêtu comme de coutume de sa longue redingote noire, la figure soucieuse et d'un aspect triste et sévère. Trois évêques en robe violette, une vingtaine de prêtres en soutane, élus çà et là sur tous les points de la France, montraient par leur présence qu'à cette époque, on était loin de considérer comme inévitable et prochain le divorce qui s'est établi depuis^lors entre le clergé catholique et les représentants laïques de la société moderne.
Un décret du gouvernement provisoire avait institué pour les membres de l'Assemblée nationale constituante une sorte de tenue officielle renouvelée des costumes que l'on portait du temps de la première Révolution. C'était un anachronisme que les représentants de 1848 se refusèrent à ratifier. Ce costume fut laissé de côté. Les membres de l'Assemblée, pour toutes marques distinctives de leur hautes fonctions, adoptèrent la rosette rouge avec le court ruban à franges d'or; quelques-uns ceignirent l'écharpe de soie aux trois couleurs nationales.
La plus grande animation régnait dans la salle comme dans les tribunes, en attendant l'arrivée des membres du gouvernement provisoire. Réunis au ministère de la justice chez leur collègue Adolphe Crémieux, garde des sceaux, ils se rendirent, en
ayant à leur tête le vénérable Dupont (de TEure), de la place Vendôme au palais de TAssemblée, au milieu des acclamations de la foule qui parut, par cette ovation de justice et de reconnaissance, acquitter envers eux la dette de la nation tout entière. Leur entrée dans la salle fut saluée par des tonnerres d'applaudissements. Toute l'Assemblée était debout pour les recevoir. Dupont (de TEure) monta prendre possession du fauteuil qui lui avait été préparé à côté et un peu au-dessous de celui du président d'âge de TAssemblée nationale. C'était le citoyen Audry de Puyraveau, vétéran des luttes de la liberté, ancien combattant des trois glorieuses journées de Juillet, ancien persécuté de la monarchie d'Orléans, pour qui le beau jour du 4 mai 1848 fut comme une sorte de réparation et d'apothéose. Les autres membres du gouvernement provisoire se tenaient debout au pied de la tribune, recevant les saints individuels de leurs amis, et répondant aux cris sans cesse répétés de Vive la République î par des marques incessantes d'adhésion et de remerciements. Le canon des Invalides tonnait au dehors, couvrant par intervalles les clameurs indistinctes d'une multitude qui s'abandonnait à la joie et à l'espérance.
La séance fut ouverte par le doyen de l'Assemblée, Audry de Puyraveau, qui donna tout de suite la parole au président du gouvernement provisoire, Dupont (de l'Eure).
La présidence de ce digne citoyen , ancien membre du conseil des Cinq-Cents sous le Directoire, ancien ministre de la justice dans le premier cabinet de la monarchie de Juillet, avait été tout honorifique à raison de son grand âge. Il ne s'était pas compromis dans les divisions de ses collègues, et tous les partis le respectaient.
t»2 LA SECONDE RÉPUBLIOUE
C'est d'une voix affaiblie mais écoutée dans le plus profond et le plus respectueux silence, qu'il prononça le discours suivant, où Ton retrouve exprimées avec une grande noblesse les idées comme les émotions qui remplissaient alors les esprits et les cœurs :
« Citoyens représentants du peuple,
< Le gouvernement provisoire de la République vient s'incliner devant la nation et rendre un hommage éclatant au pouvoir suprême dont vous êtes investis.
« Elus du peuple I soyez les bienvenus dans la grande capitale où votre présence fait naître un sentiment de bonheur et d'espérance qui ne sera pas trompé.
< Dépositaires de la souveraineté nationale, vous allez fonder nos institutions nouvelles sur les larges bases de la démocratie, et donner à la France la seule constitution qui puisse lui convenir, une constitution républicaine. »
A ces mots où, pour la première fois, sortait, d'une bouche autorisée à la prononcer au nom de la nation, l'appellation de la République, tous les représentants du peuple se levèrent d'un mouvement spontané et unanime, et la République fut acclamée avec enthousiasme sur tous les bancs de TAssemblée.
Dupont (de l'Eure) poursuivit en ces termes:
« Mais après avoir proclamé la grande loi politique qui va constituer définitivement le pays, comme nous, citoyens représentants, vous vous occuperez de régler l'action possible et efficace du gouvernement dans les rapports que la nécessité du travail établit entre tous les citoyens, et qui doivent avoir pour bases les saintes lois de la justice et de la fraternité!»
Cette phrase, qui était destinée, dans la pensée du gouvernement provisoire, à rappeler aux élus de la
France que la révolution de Février ne devait pas être simplement la substitution du régime républicain au régime monarchique, mais qu'elle devait avoir aussi pour effet de modifier profondément la condition sociale du peuple, fut accueillie par l'Assemblée par de nouveaux applaudissements, mais déjà moins chaleureux, moins unanimes que les précédents, et les observateurs pénétrants et sagaces ne purent pas se dissimuler que les préoccupations sociales n'étaient point celles qui dominaient dans l'Assemblée.
Le président du gouvernement provisoire reprit:
€ Enfin le moment est arrivé pour le gouvernement provisoire de déposer entre vos mains le pouvoir illimité dont la révolution Tavait investi. Vous savez si, pour nous, cette dictature a été autre chose qu'une puissance morale, au milieu des circonstances difficiles que nous avons traversées. »
Cette € puissance morale, » dont parlait Dupont (de l'Eure), le gouvernement de Février la tenait sans doute du patriotisme républicain, de Téloquence tour à tour séduisante ou redoutable, du courage civique, de la parfaite probité, de l'abnégation dévouée de chacun de ses membres. Mais au moment où le vénérable orateur parla de la puissance morale, aussitôt - on comprit de quelle autorité dans les conseils avait été un homme aussi grave, aussi digne des respects de tous, et le vieux Dupont (de l'Eure) apparut alors à la jeune Assemblée républicaine comme le Père de la patrie.
Il termina son discours par les paroles que voici, et qui achevèrent de jeter l'Assemblée pour ainsi dire hors d'elle-même :
« Fidèles à notre origine et à nos convictions per-
5t LA SECONDE RÉPUBLIQUE
soûnelles, nous n'avons pas hésité à proclamer la République naissante de Février.
< Aujourd'hui nous inaugurons les travaux de l'Assemblée nationale à ce cri qui doit toujours la rallier: Vive la République ! >
Ce cri fut répété à plusieurs reprises par les représentants et par les citoyens admis dans les tribunes. Dupont (de l'Eure) descendit pour regagner sa place. Au bas de l'escalier, il rencontra son vieil ami, le grand poète Béranger, qui ne put contenir son émotion et se jeta dans ses bras. Cette scène d'attendrissement porta l'émotion de l'Assemblée à son comble. Elle jugea nécessaire de se retirer dans ses bureaux pour travailler à la vérification des pouvoirs.
Elle ne tarda pas à rentrer en séance afin de commencer cette opération. A cette occasion, un député des Bouches-du-Rhône, Démosthènes Ollivier, père du jeune commissaire qui venait se distinguer par sa campagne contre la candidature de M. Thiers, proposa que chaque membre, dont l'élection serait vérifiée, prêtât individuellement serment à la République, à l'appel de son nom et à la tribune. Démosthènes Ollivier comptait sans doute enchaîner par ce serment obligatoire tous ces enthousiasmes de fraîche date qu'à sa grande surprise il voyait éclater sur les bancs de l'Assemblée, surtout ceux où s'étaient assis les hommes les plus notoirement connus pour leurs opinions hostiles à la République et leur attachement à la monarchie. Sa proposition fut combattue par Ad. Crémieux, membre du gouvernement provisoire, ministre de la justice, qui rappela qu'un décret du pouvoir issu de la Révolution avait aboli le serment politique. Mais cette proposition, eût-elle été adoptée, au lieu d'être rejetée comme elle le fut aux acclamations (le l'Assemblée, n'eût gêné en rien la conscience
des monarchistes les plus endurcis. Ces hommes auraient prêté de grand cœur le serment que Démosthènes Ollivier leur demandait, sans se sentir engagés, par cette formule solennelle, plus qu'ils ne s'engageaient par les cris répétés qu'ils poussaient avec force gestes démonstratifs en l'honneur de la République.
On a compté que la République fut acclamée dixsept fois dans cette première séance de l'Assemblée nationale. Ce n'est pas assez dire, car c'est plus de trente fois que le Moniteur universel fait mention de ce cri poussé sur tous les bancs, et à des intervalles si rapprochés que l'on peut dire que la séance entière fut employée à ratifier solennellement la République déjà proclamée par le peuple de Paris.
L'entraînement était si grand qu'il parut nécessaire d'y mettre un terme par un acte formel de l'Assemblée. Un représentant de la Seine, qui fut depuis l'un des complices du coup d'Etat du Deux Décembre en qualité de préfet de la Seine, M. Berger, proposa la déclaration suivante :
< L'Assemblée nationale, fidèle interprète des sentiments du peuple qui vient de la nommer, avant de commencer ses travaux, déclare, au nom du peuple français, à la face du monde entier,que la République, proclamée le 24 Février, est et restera la forme du gouvernement de la France. »
Aussitôt la déclaration connue, les applaudissements éclatent. « L'instant est solennel, » s'écrie M. Emmanuel Arago. En vain, Ducoux, représentant du Loiret, demande que, pour donner plus d'éclat et de solennité à cette manifestation de la pensée unanime de l'Assemblée, il soit procédé à une délibération régulière. « Il ne dépend plus de personne de mettre en doute la République, dit Armand Barbés ; nous sommes les serviteurs du peuple, nous n'avons
qu'à acclamer sa volonté. Le président lui-même fait observer qu'en présence des sentiments qui dominent l'Assemblée, toute discussion est inutile. La proposition de M. Berger est adoptée d'emblée, avec enthousiasme, sans aucune marque d'opposition.
Ce n'est pas tout.
Interrompant la discussion de la vérification des pouvoirs, le général Gourtais annonce que la foule massée sur le pont de la Concorde et aux abords du péristyle du Palais-Bourbon demande à grands cris que les membres du gouvernement provisoire veuillent bien se présenter à elle pour recevoir les témoignages de la reconnaissance du peuple, et que l'Assemblée nationale consente à se joindre à eux. La nouvelle donnée par le général Courtais rend perplexes, hésitants un certain nombre de représentants du peuple. L'Assemblée nationale va-t-elle donc se mettre ainsi aux ordres de la foule, obéir à ses réquisitions? Où mènera-t-on la France et son gouvernement, en cédant dès le premier jour à des prières, des invitations qui, le lendemain peut-être, seront des injonctions et des menaces? C'est à ce moment qu'un député de la Charente, Babaud-Laribière, redoutant avec raison les suites de la motion Courtais trouve dans son cœur de républicain, ferme autant que sage, l'idée d'une manifestation solennelle: « Citoyens, s'écrie-t-il, c'est à la face du soleil et en présence de l'héroïque population de Paris qu'il convient d'acclamer la République! » Cette idée s'empare de tous les esprits. Les représentants du peuple se lèvent. Le vieil Audry de Puyraveau, suivi des membres du gouvernement provisoire et de tous ses collègues, se rend sur les marches du palais de l'Assemblée, et là, comme l'avait demandé Babaud-Laribière, à la face du ciel, il proclame la République. Une clameur immense lui ré-
pond ; le peuple est satisfait de se trouver en présence de ceux qu'il vient d'élire ; les membres de l'Assemblée se mêlent à la foule ; on fraternise, en battant des mains en poussant de patriotiques clameurs : qui n'a cru, ce jour-là, que la République était définitivement fondée en France?
Le 4 mai 1848 a laissé d'impérissables souvenirs.
Ce fut une véritable fête de réconciliation dans la concorde et d'espoir dans la liberté, et cette fête réjouit le grand cœur de la France. Sans doute, à ces souvenirs il est impossible de ne point rattacher le& inqualifiables palinodies des hommes qui, après avoir épuisé toutes les forces de leurs poumons à glorifier la République, l'ont presque aussitôt abandonnée avec la plus noire hypocrisie, pour la trahir plus lâchement encore. Mais ce n'est pas le 4 mai que se formèrent ces complots de la duplicité et de la trahison. Telle est la faiblesse du cœur des hommes que souvent, on voit les foules se livrer, sans y réfléchir, à des démonstrations passionnées qui, dès le lendemain, leur apparaissent avec des conséquences que nul n'avait aperçues dans les premiers entraînements des émotions communes. On doit tenir pour certain que nul, parmi les ennemis du régime républicain, ne songeait à le détruire, au moment même où il l'acclamait ; mais il ne l'est pas moins que, parmi ces hommes excités, bien peu pensaient qu'un vrai devoir de conscience leur imposait d'abandonner leur ancienne foi politique, pour en adopter une nouvelle avec une entière sincérité. Ce sont là les contradictions éternelles de la nature humaine. On ne peut ni trop vigoureusement flétrir, ni trop bénignement absoudre ces manifestations ou plutôt ces explosions de sentiments tout à fait déréglés et qui attestent un déplorable abaissement de la moralité politique. Tous
ceux qui, le 4 mai 1848, crièrent à tant de reprises différentes : Vive la République! n'étaient certes ni . des traîtres, ni des lâches, et leur bonne foi ne saurait être mise en doute : voilà pour leur excuse. Mais ceux qui, après s'être associés à cette démonstration extraordinaire, grandiose jusque dans son étrangeté, n'ont pas compris qu'elle engageait leur conduite publique dans l'avenir, ceux-là n'ont connu ni leur intérêt, ni leur devoir, et voilà ce que l'histoire ne saurait trop durement leur reprocher. Ils ont méconnu leur devoir, en donnant au peuple le spectacle avilissant et démoralisateur de consciences sans compas ni boussole, qui, ne sachant ni se modérer ni se conduire, chavirent au premier remous de flots, et les classes dirigeantes ont ainsi perdu les droits qu'elles affectaient de prétendre au gouvernement du pays ; de plus, ces mêmes hommes ont singulièrement méconnu leur intérêt politique et social, car, par leurs palinodies éhontées, ils ont frappé les partis auxquels ils étaient attachés d'une véritable déchéance morale.
Le parti républicain n'avait rien à perdre à ces exagérations de dévouement, quelle qu'en fût d'ailleurs la sincérité. En somme, c'était à son principe, à son gouvernement que les hommes des anciens partis rendaient hommage. Ce jour-là, personne n'eut la pensée de poser en face de la République un prince, une dynastie, une monarchie quelconque, et la France put se dire que le gouvernement républicain était reconnu et déclaré capable et digne par tous ses enfants de présider aux destinées de la patrie. Ce fut }à pour nos opinions et nos principes une immense victoire morale, qui effaçait bien des défaites antérieures. Moins de deux mois auparavant, le nom même de la République était encore un épouvantail, et voilà que tout à coup ce nom redouté était acclamé et glorifié
par ceux mêmes qui le maudissaient et le signalaient à la haine et au mépris de la nation ! Bien plus, la République se montrait à tous les Français de bonne foi comme le régime destiné à rapprocher, pour le bien général du pays, pour la prospérité et la grandeur de la France, toutes les classes de la société, et la preuve, c'est que tout le monde s'y ralliait. A partir de ce moment, la République ne fut plus discutée comme gouvernement possible en France, en attendant le jour où elle s'imposerait comme gouvernement nécessaire.
C'est là ce que ne virent, dans l'effarement d'une telle heure, ni les amis ni les ennemis de la République. Dès que les partis se retrouvèrent aux prises — et ce fut presque au lendemain du 4 mai 1848 — ils ne songèrent plus à ce qui avait été fait dans cette journée, les uns, les républicains, que pour se repentir d'avoir cru à la loyauté de leurs éternels adversaires, et les autres, les royalistes, que pour accuser la République d'avoir failli à sa mission de gouvernement stable et régulier. Seulement, les hommes des anciens partis ne s'aperçurent pas qu'ils tombaient dans l'estime du peuple, en reprenant l'adhésion qu'ils avaient donnée, tandis que les républicains, en demeurant simplement fidèles à leur drapeau méritaient la confiance de la nation. Il s'établit ainsi, dans la conscience populaire, une comparaison qui ne fut pas à l'avantage de ceux qui se rendirent coupables de parjure, et c'est en somme la République qui a profité des hommages même hypocrites qu'elle a reçus dans ce jour d'enthousiasme.
60 Ik SECONDE REPUBLIQUE
Le président Bûchez. — Comptes rendus des membres du gouvernement provisoire. — Lamartine, Garnier-Pagès, Ledru- RoUin. — Proposition Dornès, déclarant que le gouvernement provisoire a bien mérité de la patrie. — Opposition d'Armand Barbes. — Constitution du Pouvoir exécutif. — Louis Blanc et le ministère du Progrès.
Les élections générales des 23 et 24 avril 1848 avaient été faites par la France avec une si grande sincérité, avec une liberté si complète que la vérification des pouvoirs des représentants du peuple marcha très vite, etquerAssemblée constituante se trouva en mesure de constituer son bureau définitif, dès le 6 mai.
P. J.-B. Bûchez fut porté à la présidence.
Ce choix a été vivement critiqué, surtout après que les aptitudes et les talents de Bûchez eurent été mis à répreuve. Esprit vigoureux et orné, historien et philosophe, d'une grande austérité de mœurs dans sa fière pauvreté. Bûchez jouissait d'un réel prestige, mais il manquait des qualités indispensables à tout homme que ses collègues chargent de la fonction toujours si difficile de présider à leurs travaux ; il n'avait ni le sang-froid, ni la rapidité de coup d'œil et de décision qui sont nécessaires, particulièrement dans les époques de crise : il ne sut prendre aucune autorité.
On doit cependant reconnaître que le choix de Bûchez, sans s'imposer à l'Assemblée constituante où les candidats à la présidence ne manquaient pas, était,, dans la confusion des hommes et des idées où l'on vivait alors, le choix qui devait paraître le plus naturel. Tous ces honnêtes citoyens, improvisés tout à
coup mandataires souverains de la France républicaine, alorsqu'en janvier 1848, ils étaient encore pour la plupart médecins, avocats, professeurs, commerçants, dans leurs petites villes, agriculteurs dans leurs campa gnes, tous absorbés par leurs affaires, se trouvèrent san s expérience de la vie des assemblées. Bûchez, Fun des fondateurs de la Gharbonnerie française sous la Restauration, Tun des auteurs de Y Histoire parlementaire de la Révolution française, véritable livre de chevet de tous les républicains du temps, démocrate non moins dévoué que fervent catholique, chef d'une petite école qui défendait une théorie suivant laquelle la Révolution n'est que la complète et définitive ef florescence des principes sociaux du christianisme, philanthrope qui, depuis dix ans, consacrait ses études et son temps à propager ses doctrines sociales dans un organe spécial l'Atelier, rédigé avec talent par une certaine élite de travailleurs manuels. Bûchez apparut, dans les premiers jours de l'Assemblée constituante, comme un candidat sur le nom duquel tous les partis pouvaient se mettre d'accord, par une sorte de transaction : aussi réunit-il d'emblée le plus grand nombre de suffrages. Il n'en est pas moins regrettable qu'il ait occupé le fauteuil de la présidence dans des circonstances aussi graves. Un homme moins qualifié, mais doué de plus de caractère, y aurait rendu avec un peu de fermeté plus de services que Bûchez n'en pouvait rendre avec tout son passé, ses qualités et ses vertus. Le même esprit de transaction entre les diverses nuances du parti républicain décida du choix des viceprésidents, qui furent adjoints à Bûchez : on nomma Recurt, médecin très populaire dans le faubourg Saint-Antoine, républicain éprouvé dans les plus anciennes luttes du parti ; le général Cavaignac, moins à cause de sa bravoure et de sa capacité si souvent re-
62 LA SECOISDE RÉPUBLIQUE
connues dans les campagnes d'Afrique qu'en souvenir de son frère Godef roy, dont la noble mémoire était restée chère à tous ceux qui Tavaient connu ; Corbon, ouvrier ébéniste de son état, rédacteur de V Atelier; Guinard, dont chacun estimait la fière et loyale attitude ; Cormenin, à raison des services qu'il avait rendus par ses pamphlets contre la monarchie tombée, et enfin Senard, avocat, chef du parti de l'opposition dynastique dans la Normandie, celui qui avait fait si durement réprimer l'émeute de Rouen. Ce dernier choix, qui obtint toute la faveur des hommes déjà prêts à se jeter dans la réaction, indiquait trop clairement que la majorité de l'Assemblée ne saurait pas contenir, comme il était si nécessaire et si politique de le faire, les préjugés et les préventions contre la démocratie des villes que déjà la réaction se préparait à exploiter.
L'Assemblée étant constituée, le gouvernement provisoire demanda à rendre compte de sa gestion. Au nom de Dupont (de l'Eure), Lamartine lut un exposé de la situation générale de la République tant au dedans qu'au dehors, écrit avec une rare magnicence de style, et prononcé avec une éloquence pleine de force et de séduction.
C'est le point culminant de l'extraordinaire fortune politique de ce grand homme. Lamartine était alors, on peut le dire après les élections enthousiastes dont il venait d'être l'objet dans dix départements, l'idole de la France entière. Nul ne pouvait penser à ce moment que Lamartine fût exposé à perdre si tôt une popularité, un prestige, une autorité morale qui faisaient de lui comme le véritable mandataire de l'Assemblée nationale et qui semblaient le désigner, dès que de la Constitution serait votée, comme le titulaire de la première magistrature de la République. Le dis-
ASSEMBLÉE NATIOXVLE CONSTITUANTE 6Î
cours qu'il prononça comme ministre des affaires étrangères du gouvernement provisoire fut une paraphrase du célèbre Manifeste aux puissances dont toute l'Europe se montra si émue et si charmée, dans les premiers mois qui suivirent la Révolution de Février. De toute la politique de 1848, rien n'a vieilli autant que la politique extérieure. A l'heure qu'il est, c'est à peine si l'on peut comprendre tant de naïveté dans la grandeur, tant de générosité dans l'illusion! Mais pour qui veut se pénétrer des sentiments de la France, à cette époque véritablement unique dans notre histoire, rien n'est plus nécessaire à lire et à méditer que cet exposé de la politique extérieure de Lamartine, où l'on voit, comme en un tableau d'une magie merveilleuse, toutes les affaires de la diplomatie européenne depuis 1815, et où la France, patrie de la démocratie, est présentée aux nations sous les traits à jamais glorieux d'une féconde initiatrice des peuples au progrès et à la liberté. Encore une fois, rien ne subsiste de toute cette prodigieuse poésie politique, mais c'est le grand honneur de la France que d'avoir eu, ne fût-ce que pendant quelques heures de sa vie si agitée, un tel idéal à proposer au monde ! Jusque dans la postérité la plus reculée, l'humanité, dans ses aspirations vers la paix, la justice et la fraternité se souviendra de l'avoir entrevu, et qui sait si de telles visions n'tclairent pas d'une lumière prophétique les voies inconnues de l'avenir ?
Les collègues de Lamartine eurent à retracer devant l'Assemblée, chacun pour sa part, le tableau de sa gestion ministérielle. Garnier-Pagès, ministre des finances, avait été fort attaqué. Il exposa l'administration financière des gouvernants de Février; pas une voix ne s'éleva dans l'Assemblée pour reproduire les méchantes et basses accusations de prodigalité, de
dilapidations que déjà la réaction lançait dans les journaux. Depuis lors, à deux reprises différentes, on a repris les comptes du gouvernement provisoire pour les vérifier, en réalité pour les éplucher et y découvrir, si cela était possible, quelque faute à signaler à la malignité publique ; par deux fois, il a fallu reconnaître et proclamer la parfaite régularité, la sévère gestion, la prudence intelligente avec laquelle les républicains de 1848 avaient administré les finances de la France. Il en a été de même après la retraite du gouvernement de la Défense nationale en 1871. A toutes les époques, la réaction monarchique se sert des mêmes armes contre les républicains. Mêmes accusations, mêmes enquêtes et toujours mêmes résultats : les accusations retombent sur les accusateurs, sans les confondre et les réduire au silence.
Ledru-RoUin, à son tour, lut le mémoire relatif à son administration. Son attitude nette et courageuse, son langage ferme et décidé causèrent une vive impression. En butte à de violentes attaques personnelles, il dédaigna de se défendre, mais il n'hésita pas à revendiquer la responsabilité de tous ses actes, et même de ceux des commissaires qu'il avait institués. Il défendit ses amis, en les présentant « comme des soldats destinés à continuer et à propager la victoire du peuple » ; il défendit les « pouvoirs illin^ités » qu'il leur avait attribués, comme étant les seuls qu'on pût conférer, en face de l'imprévu, et sans nier que des fautes eussent été comniises, il ne craignit pas d'appeler ses adversaires à se lever publiquement, dans l'Assemblée des représentants de la nation, afin de prouver qu'une seule atteinte grave eût été portée aux droits des citoyens. Personne ne répondit. Après Lamartine, ce fut Ledru-RoUin qui, de tous
les membres du gouvernement provisoire, fut le plus applaudi. Il ne fit qu'une simple allusion aux calomnies odieuses dont il était déjà Tobjet.
« Dans les jours de trouble et dlnquiétude, dit-il, jour et nuit je veillais sans relâche. C'est par un dévouement absolu que je répondais aux infâmes calomnies qui cherchaient à m'atteindre. Je n'ai jamais vu dans ce débordement sans exemple qu'une raison de plus pour défendre intrépidement une cause que la fureur de quelques inseusés voulait compromettre en ma personne. J'ai eu confiance dans le bon sens de la nation, dans la justice de l'Assemblée, et j'ai pens3 que, soldat de la Révolution, je devais tout souffrir pour elle, et ne pas perdre à relever d'odieux mensonges le temps précieux que son service réclamait tout entier. Du reste, tous mes actes sont public?, leur libre discussion vous appartient, et maintenant que votre souveraineté me délivre du fardeau des affaires, toute calomnie privée me trouvera debout pour la confondre. »
La grande majorité de l'Assemblée constituante était profondément honnête, et la sincérité hardie de ces paroles indignées d'un homme d'honneur ne pouvait manquer de la toucher. Mais la haine politique ne désarme pas, et Ledru-Rollin, en dépit de son talent, de ses services et malgré toute son éloquence, ne parvint pas à dissiper les préventions conçues contre lui par les républicains modérés. Ce fut un grand malheur, car c'est de là que datent ces défiances et ces rancunes qui ont divisé le parti républicain à toutes les époques, et même dans les crises où il avait surtout besoin d'union. Ce sont les modérés de la République qui ont à se reprocher d'avoir été les premiers à manifester cet esprit d'exclusion dont ils eurent à se plaindre plus tard d'avoir été victimes à
leur tour. La défiance est venue de ceux qui étaient les plus nombreux et les plus fort&, et qui devaient au parti comme au pays, l'exemple de la justice et de la patience.
Le 8 mai, sur la proposition du représentant Dornès, un républicain de la nuance du National, l'Assemblée déclara que le gouvernement provisoire avait bien mérité de la patrie : c'était la grande et heureuse formule des temps de la première Révolution, celle dont les Assemblées républicaines usaient, quand elles avaient à remercier nos généraux de leurs services et nos soldats de leurs glorieuses victoires.
Une seule voix s'éleva dans l'Assemblée, pour protester contre cette déclaration solennelle : c'était la voix d'Armand Barbes. Ce jour-là, cet homme si généreux ne fut pas juste, tout en croyant l'être. « Au nom du peuple, dit-il, nous devons, avant d'adresser des remerciements au gouvernement provisoire, lui demander compte des massacres de Rouen. » Comment expliquer cette incartade déraisonnable ? Hélas ! on ne la comprendra que trop, quand on aura rappelé que la Société centrale républicaine présidée par Auguste Blanqui avait fait parvenir au gouvernement provisoire, sous forme d'adresse, une sorte de sommation pour réclamer :
1° La dissolution et le désarmement de la garde bourgeoise de Rouen ;
2*^ L'arrestation et la mise en jugement des généraux et officiers de la garde bourgeoise et de la troupe de ligne qui ont ordonné et dirigé le massacre ;
3° L'arrestation et la mise en jugement des soi-disant membres de la cour d'appel, séides nommés par Louis- Philippe qui, agissant au nom et au compte de la faction royaliste victorieuse, ont emprisonné les magistrats légitimes de la cité et rempli les cachots de républicains;
4° L'éloignement immédiat de Paris des troupes de ligne qu'en ce moment même les réacteurs dressent, dans les banquets fratricides, à une Saint-Barthélémy des ouvriers parisiens.
Une semblable adresse, conçue en termes aussi violents, et qui répondait à un fait déplorable de guerre civile par des excitations plus déplorables encore, en peignant la situation sous des couleurs sinistres, aurait dû certainement avertir Armand Barbes, si son intelligence politique avait été à la hauteur de son dévouement à la cause du peuple, du grave danger de susciter à cette heure un débat où les passions ne pouvaient manquer de s'allumer. Malheureusement, dans cette proclamation enflammée de la Société centrale^ Barbes ne vit que Blanqui et l'ascendant que Blanqui allait prendre sur la population des faubourgs. Depuis longtemps, mais surtout depuis la publication dans la Bévue rétrospective de pièces d'un caractère odieux, entachant l'honneur même de Blanqui et visiblement destinées à lui enlever l'estime de ses amis, la personne encore plus que la politique d'Auguste Blanqui était devenue suspecte à Armand Barbes. Ce preux ne voulut pas permettre à un homme qu'il tenait pour un traître, sans avoir d'ailleurs la preuve de sa trahison, d'usurper plus longtemps la confiance des soldats de la démocratie militante, et du moment que Blanqui agitait le spectre des massacres de Rouen, il lui parut que Barbes devait l'agiter aussi : rivalité misérable, nuisible avant tout à la République, niais non moins nuisible à l'action effective du parti révolutionnaire, qui acheva de se perdre dans l'opinion et qui contribua largement, par le discrédit et l'impuissance où il tomba, à rendre certaines autant qu'inévitables les défaites qui devaient écraser le prolétariat français*
Le gouvernement provisoire avait refusé de répondre
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à l'adresse de la Société centrale républicaine ; l'Assemblée nationale ne pouvait s'associer à la protestation d'Armand Barbes, à peine soutenu par quelques amis isolés. Senard fit un exposé des affaires de Rouen, et le ministre de la justice, Ad. Grémieux, annonça qu'une enquête était ordonnée sur ces événements. La première partie de la proposition du représentant Dornès fut adoptée, sans autre incident. L'indifférence de l'Assemblée devint un prétexte à de violentes récriminations contre ces < faux républicains » qui sacrifiaient tout à leur passion de l'ordre, et ces récriminations ne furent pas étrangères aux mouvements tumultueux qui préparèrent la fatale journée du 15 mai.
La proposition Dornès ne se bornait pas à remercier le gouvernement provisoire ; elle tendait à organiser le pouvoir exécutif qui devait lui succéder.
C'était une question des plus importantes, et à laquelle la majorité de l'Assemblée constituante n'était guère préparée.
Trois systèmes de constitution du pouvoir exécutif étaient en présence.
Quelques-uns pensaient qu'on pouvait laisser le gouvernement provisoire aux affaires jusqu'au vote de la Constitution. Ceux-ci étaient les moins nombreux dans la majorité républicaine. Les républicains qui se prétendaient les plus avancés de leur parti ne pardonnaient pas aux hommes de Février ce qu'ils appelaient leurs faiblesses, Jeur manque d'initiative, leur abandon des principes, dissimulés sous les mots mal interprétés de prudence et de sagesse politique. De leur côté, les modérés du parti étaient résolus à faire sortir du gouvernement Louis Blanc et Albert, les hommes du Luxembourg, qui leur paraissaient repré- 'senter des tendances socialistes dont la République ne pouvait que souffrir. On ne pouvait renvoyer Louis
Blanc et Albert sans renvoyer leurs collègues, et il était bon d'ailleurs que le gouvernement tout entier reçût rinvestiture de TAssemblée nationale. L'idée de garder aux affaires les hommes de Février fut donc écartée presque tout d'abord.
D'autres, fldèles aux traditions révolutionnaires, estimaient que l'Assemblée étant souveraine devait garder par devers elle tous les pouvoirs, l'exécutif comme le législatif, et gouverner comme avait autrefois gouverné la Convention nationale, dans la plus terrible des crises, au moyen de comités constitués dans son sein. Cette opinion, combattue pa» Jules Favre et par Lamartine, fut très faiblement soutenue par ses rares partisans, qui ne trouvèrent aucun homme politique de quelque expérience pour la défendre. Au grand regret de ceux qui la professaient; elle ne réussit pas à prévaloir, et ce fut le point de départ d'insinuations et même d'accusations dont profitèrent seuls les ennemis de la République : on commença à dénoncer les ambitions en jeu et à dire que la guerre des portefeuilles allait reprendre sous la République comme sous la monarchie parlementaire. La fâcheuse manie d'imitation qui a de tout temps porté certaine fraction du parti républicain à s'inspirer à tort et à travers de ceux des actes de notre première Révolution qui peuvent le moins être donnés en exemple, tant ils ont un caractère vraiment extraordinaire et ressortissant aux circonstances spéciales qui les ont produits et les expliquent; cette déplorable passion de certains hommes qui les pousse, malgré leur ignorance et leur faiblesse, à prendre dans la Révolution française des modèles qu'ils ne sauraient égaler ; ces réminiscences intempestives ; ces évocations inutiles et dangereuses, tout cela dure encore dans certains milieux de la démocratie française con-
temporaine. Le parti républicain en a souffert plus qu'il ne le pense dans le passé ; il en souffrira encore dans l'avenir, s'il n'arrive pas à se convaincre que la France demande avant tout aux institutions libres de la démocratie de s'ajuster avec souplesse, comme un TÔtement aisé, aux besoins politiques et sociaux des générations actuelles. Sans renier aucune tradition, on est en droit d'exiger avant tout d'un gouvernement qu'il soit de son temps, et non d'un passé qui ne saurait renaître.
D'ailleurs la confusion du législatif et de l'exécutif dans tine Assemblée unique et souveraine, c'est à peu près l'établissement de la tyrannie la plus redoutable, celle d'un pouvoir à neuf cents têtes qui échappent -à la responsabilité de leurs actes par leur nombre même, et toujours promptes à se laisser entraîner soit ù leurs propres émotions, soit à la séduction de quelque favori de la foule, soit enfin à l'adoration de la force dans la personne de quelque aventurier toujours prêt à faire un mauvais coup.
Enfin, le plus grand nombre des républicains de l'Assemblée se montrait disposé à déléguer le pouvoir exécutif à plusieurs citoyens. Quant à le déléguera un seul, personne n'y pensa. On était encore trop près du temps où la royauté faisait sentir son pouvoir personnel, et l'on craignait de paraître, même indirectement et par voie oblique, relever la monarchie.
La proposition Dornès ne se contentait pas de suggérer à l'Assemblée nationale le dessein de confier le pouvoir exécutif à une commission de cinq membres ; elle indiquait les noms de ces cinq membres : c'étaient Lamartine, Ledru-Rollin, François Arago, Garnier- Pagès et Marie.
Ce n'était pas sans difficultés que le représentant Dornès était parvenu à mettre sur la même liste les
noms de Ledru-Rollin et de Lamartine. Les républicains partisans de la Commission executive n'avaient adopté cette combinaison politique et toute de circonstance qu'avec Tarrière-pensée d'infliger à la politique de Ledru-Rollin et de ses amis du journal la Réforme, un désaveu éclatant au profit de la politique du National et de Lamartine, que les modérés avaient proclamé leur chef. Ces républicains étaient à peu près les seuls qui eussent jusqu'alors réussi à se grouper, à se réunir, à se concerter dans des conférences extra-parlementaires, qui se tenaient dans la salle dite de Mirabeau du Palais-Bourbon. On proposa à Lamartine de figurer en tête de la liste,. sans que le nom de Ledru-Rollin y fût porté; il répondit par un refus formel, et sa résistance fut invincible. Peu d'actes de la vie publique de Lamartine l'honorent autant que celui-là devant l'histoire.. Il ne voulut pas se séparer de Ledru-Rollin, au moment même où celui-ci était chargé des plus noires calomnies, et accusé des plus grosses fautes en même temps que des plus impardonnables scandales. Il se souvint, à cette heure critique, de la parole pleine de mélancolie que Ledru-Rollin lui avait dite le 24 février, dans le trajet de la Chambre des députés à l'Hôtel de Ville, quand ils s'y rendirent, au milieu des acclamations de la foule, pour reconnaître la République : « Ami ! nous montons au calvaire ! > Lamartine ne se décida pas seulement par des raisons venues du cœur, mais aussi par des raisons politiques. Il comprenait mieux que personne l'intérêt de premier ordre qu'il y avait pour le parti républicain à ne point se perdre dans la voie fatale qui mène à l'impuissance parla division; il prévoyait que la République allait avoir besoin de toutes ses forces; et d'ailleurs, comment pouvait-on supposer que Lamar-
Une, témoin des efforts sincères de Ledru-RoUin, pour maintenir Tordre dans la journée du 16 avril, consentirait à se séparer de lui, à la veille de manifestations qiii s'annonçaient comme plus menaçantes? Mais, encore une fois, ce n'est pas môme cette raison d'ordre public qui a décidé Lamartine à placer sur le même rang que lui-même son collègue de l'intérieur, c'est la raison supérieure de l'union nécessaire du parti républicain. Il s'en expliqua en termes admirables, dans le discours qu'il prononça devant l'Assemblée.
€ Eh! quoi! dit-il, nous avons traversé deux mois et demi des situations les plus critiques où jamais des hommes politiques se soient rencontrés ; nous avons été portés, il y a deux mois et demi, par l'acclamation du peuple, le 24 février, ensemble à l'Hôtel de Ville. Le peuple, avec un instinct admirable peut-être, citoyens, n'a pas choisi un seul parti pour lui confier ses destinées ; le peuple a pour ainsi dire choisi tous les partis notables qui formaient alors le fond commun des opinions, tous les hommes qui lui ont inspiré, soit par leur énergie, soit par leur modération, soit par leurs lumières, soit par leur intelligence présumée, la plus grande dose de confiance, et il a dit à toutes ces nuances, il l'a dit par le fait, s'il ne l'a pas dit par la parole; il a dit à toutes ces nuances d'opinions, de volontés confondues par le même intérêt : Ralliezvous, unissez-vous, oubliez vos dissidences, s'il y en a ; consacrez-vous comme un seul corps et une seule âme au salut public : c'est là un océan capable d'immerger, tous les dissentiments qui sont entre vous. C'est là ce que nous avons fait. C'est là ce qu'a fait le peuple. Faites comme lui et comme nous. >
Ce langage fut entendu de l'Assemblée. Hélas ! ott je peut pas ajouter qu'il fut compris dans toute sa largeur de vues et de sentiments. Le 10 mai, le scrutin
s'ouvrit pour la nomioation des membres de la Commission executive. François Arago réunit 723 voix sur 794 suffrages exprimés ; Garnier-Pagès en obtint 715 et Marie 702 ; Lamartine tombait à 643 voix et Ledru-Rollinà 458. Ce scrutin était significatif. Il prouvait, d'une part, que les hommes des anciens partis avaient saisi l'occasion d'opposer les uns aux autres les républicains du gouvernement provisoire et, d'autre part, que Lamartine, pour avoir identifié sa cause àcelle de Ledru-RoUin, avait encouru la disgrâce de son propre parti, A partir de ce jour, en effet, la popularité de Lamartine déclina visibleuaent. Il avait rendu un suprême service, en signalant la politique d'union républicaine comme la sauvegarde nécessaire des institutions que l'on se préparait à fonder ; l'ingratitude fut sa récompense.
Quant au parti républicain traditionnel dont Ledru- Rollin pouvait à bon droit passer pour le chef, il se trouva justement blessé de la suspicion dont il venait d'être frappé. On alla même, dans les rangs de ce parti, jusqu'à blâmer Ledru-Rollin d'accepter de faire partie de la Commission executive, comme s'il lui eùtété possible à son tour de se séparer de Lamartine, après ce que cet illustre et désintéressé citoyen venait de faire pour lui ! Ledru-Rollin, qui était d'un caractère faible sous des apparences énergiques, se défendit contre les reproches qui lui étaient adressés, en prétendant qu'il n'était entré dans la commission executive que dans l'espoir de balancer dans le gouvernement l'influence réactionnaire de Garnier-Pagès et de Marie. Une telle défense est pitoyable. Mieux eût valu cent fois s'associer à la grande et généreuse pensée d'union de Lamartine; mais cette abnégation de soi-même et de son propre parti n'était pas à attendre d'un homme qui n'avait, comme Ledru-Rollin, que des dispositions
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trop marquées à voir un rival en son illustre collègue, et qui d'ailleurs se faisait une telle idée de la pureté républicaine que les adhésions au gouvernement nouveau ne pouvaient être trop passées au crible, avant d'être accueillies.
On a prétendu que si Ledru-Rollin, au lieu d'accepter les fonctions de membre de la Commission executive, était revenu à son banc dans l'Assemblée, d'abord il ne se fût pas annulé, — car son influence, à ce que l'on assure, se trouva nulle parmi ses collègues de la Commission, — et qu'ensuite, il eût donné à son parti un chef qui lui manquait. Mais après tout ce qui est arrivé, comment supposer que Ledru-Rollin, redevenu simple représentant du peuple, n'eût pas subi le sort des autres hommes du parti de l'action que leurs ennemis arrachèrent à leur mandat pour les jeter dans l'exil? Ledru-Rollin avait une vue plus juste, quand il pensait aux avantages que son parti pouvait recueillir de sa présence au pouvoir. A cette époque, le parti républicain était pour ainsi dire étranger au maniement des affaires, et Ledru-Rollin visait à l'y initier, mais il était peu ou mal compris des siens. C'est, en effet, une opinion qui a longtemps eu cours dans les fractions les plus avancées de la démocratie, qu'un vrai républicain ne doit toucher que le moins possible au pouvoir, instrument de corruption qui altère la pureté des principes, en forçant à des transactions où la démocratie perd plus qu'elle ne gagne. En 1848, cette fausse doctrine était en pleine faveur. Elle n'a pas médiocrement contribué à retarder la métamorphose nécessaire du parti républicain, et ce n'est pas sans peine que, de parti d'opposition, il deviendra parti de gouvernement.
La Commission executive à peine constituée forma
lin cabinet composé de ministres responsables comme elle-même devant l'Assemblée : c'est le premier cabinet parlementaire de la seconde République. La Commission choisit pour ministres : Crémieux à la justice. Bastide aux affaires étrangères, l'amiral Gazy à la marine, Recurt à l'intérieur, Garnot à l'instruction publique, Ulysse Trélataux travaux publics, Flocon à l'agriculture, Duclerc aux finances, Bethmont aux cultes. Jules Favre, Gharras, Carteret, Jean Reynaud devinrent sous-secrétaires d'État des affaires étrangères, de la guerre, de l'intérieur et de l'instruction publique. Enfin, le général Eugène Gavaignac, qui était encore en Afrique, où il exerçait les fonctions de gouverneur général de l'Algérie, fut nommé, quelques jours après, ministre de la guerre.
Le nouveau pouvoir exécutif eut la malheureuse inspiration de prendre pour résidence le palais du Luxembourg, d'où venait de sortir la Commission des travailleurs dont Louis Blanc avait apporté la démission à la tribune de l'Assemblée nationale, le même jour que le gouvernement provisoire avait donné la sienne, comme si la commission du Luxembourg et le gouvernement provisoire de l'Hôtel de Ville eussent dû être placés sur la même ligne ! C'était là une de ces petites manifestations à effet, comme les aimait Louis Blanc, et qui plaisaient à sa clientèle. Il ne voulut pas quitter le pouvoir, sans tenter un dernier effort en faveur de ses théories de réorganisation sociale. Dans cette même séance du 10 mai, il proposa à l'Assemblée nationale la constitution d'un ministère du Progrès, dont sans doute il rêvait d'être le premier titulaire. On a vu que Louis Blanc, pendant toute la dictature du gouvernement provisoire, s'était efforcé de déterminer ses collègues à prendre, par voie de décrets, dans l'ordre économique et social, des mesures
destinées à compléter la révolution accomplie dans Tordre politique. Il voulait que Ton usât de tous les moyens à la disposition du pouvoir pour faire ce qu'il appelait des réformes. Il croyait à ces réformes avec une sincérité, une ingénuité même qui^désarment toute critique. L'instrument à Taide duquel tous ces décrets devaient être forgés était précisément ce ministère du Travail et du Progrès dont il demandait la création, comme s'il suffisait d'un chiffon de papier, avec une signature au bas, pour changer d'un trait de plume les condilions de la vie économique et sociale d'une vieille nation, émancipée de la veille, à peine en possession d'elle-même, et comme si le progrès, qui hélas ! ne s'opère que sous les coups de la nécessité, ne devait pas être payé par l'humanité au prix qui n'est jamais trop cher de l'expérience et du temps !
Le discours que prononça Louis Blanc, pour appuyer sa proposition, rencontra dans l'Assemblée un af*.ci]eil plein de malveillance. C'était une grande injustice, car l'Assemblée se devait à elle-même, autant qu'elle le devait aux travailleurs, un examen impartial et approfondi d'une question qui touchait au côté le plus brûlant de la révolution de Février, le côté social et réformateur. Ce n'est pas que, sur les bancs de l'Assemblée, il n'y eût point une majorité d'hommes de bonne foi et de bonne volonté, résolus à tenir les promesses qu'ils avaient faites, dans leurs professions de foi aux électeurs, de mettre au premier rang de leurs études et de leurs travaux toutes les propositions et projets de lois intéressant la condition morale et matérielle de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre : les questions sociales étaient donc assurées de ne point trouver l'Assemblée indifférente, mais la proposition de Louis Blanc la trouva fort hostile.
C'est que Louis Blanc, sans le vouloir, sans même
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s'en douter, avait trouvé, dès le début de son discours, le moyen le plus sûr d'indisposer l'Assemblée, en se présentant comme plus soucieux que personne des intérêts et du sort des travailleurs. A l'entendre, il était le seul qui portât de ce côté son attention ; et, à ce propos, il ne craignit pas de se désigner lui-même, dans une série de récriminations aigres et personnelles, comme une véritable victime dévouée à la haine des chefs de l'aristocratie capitaliste, industrielle et propriétaire, et de parler avec une sorte d'exaltation tout à fait déplaisante de son tendre et profond amour du peuple qu'à lui seul il montrait le naïf orgueil de représenter et de défendre. L'Assemblée n'entendit pas les choses vraies que Louis Blanc pouvait dire; elle ne s'arrêta qu'aux choses irritantes. De toutes parts, on lui criait : c Nous sommes tous ici pour le peuple, nous sommes tous ses représentants au même titre que vous! Vous n'avez pas le monopole de l'amour du peuple ; nous sommes tous ici pour la question sociale ; nous sommes tous venus au nom du peuple; toute l'Assemblée est ici pour défendre les intérêts du peuple! > Sur la question môme de la création du ministère du Travail et du Progrès, ce fut, par une étrange ironie du destin, un ouvrier horloger, un membre de la commission des travailleurs du Luxembourg, Peupin, homme nouveau, d'une grande ambition et suspect d'ailleurs de connivence avec la réaction commençante, qui répondit à Louis Blanc, écrivain bourgeois transformé en tribun du peuple. Peupin déclara qu'il n'était pas nécessaire de créer un ministère du Progrès, parce qu'il ne connaissait pas de ministère de la routine, et que d'ailleurs le ministère des travaux pjublics bien dirigé correspondait aux nécessités signalées par Louis Blanc. Il demanda la seule mesure que
l'Assemblée fût prête à voter en un tel moment, une enquête sur la situation des travailleurs. L'Assemblée adopta cette proposition et rejeta celle de Louis Blanc, qui sortit de la séance exaspéré. Le soir, dans les clubs et les réunions ouvrières de Paris, Témotion fut extrême. Les nuages noirs s'accumulaient à l'horizon, et, par une sorte de fatalité, il semblait que personne ne voulût les voir.
A toutes les causes de malentendus, de défiance et de révolte qui existaient déjà entre la population révolutionnaire de Paris et l'Assemblée nationale, qui ne soupçonnait pas les périls dont subitement elle allait être environnée, vint s'en ajouter une autre, la question de politique extérieure inopinément posée par une interpellation du représentant Wolowski sur les affaires de Pologne.
D'une voix tonnante, un républicain du Loiret, Ducoux, avait crié dans l'Assemblée nationale de France : t Ne ferons-nous donc jamais rien pour les peuples ? »
Sur cette parole grosse de dangers, l'interpellation avait été fixée d'un commun accord au lundi 15 mai.
L'attentat du Quinze-Mai. — Sa cause véritable. — Manifestation en faveur de la Pologne. — Invasion de l'Assemblée. — Auguste Blanqui et Armand Barbes. — lluber prononce la dissolution de l'Assemblée. — Reprise de la séance. — Commencements de la Ilépubliqne honnête et modérée.
La date du 15 mai demeure, dans Thistoirede la seconde République, où il y a tant de fautes et de malheurs à signaler, la date fatale entre toutes. Dans
cette journée funeste, c'est la révolution de Février elle-même qui se trouva mise en question, avec la grande conquête politique et sociale, le suffrage universel, que cette révolution avait apportée à la France. Aucun événement, quel qu'il fût, ne pouvait profiter davantage aux anciens partis qui virent clairement ce jour-là que la République nouvelle, n'étant ni comprise, ni respectée du peuple, ne tarderait pas à succomber sous les erreurs et les divisions de ses défenseurs encore plus que sous les efforts de ses ennemis. Quant au parti républicain, considéré dans toutes ses nuances, il ne laissa voir que la plus complète inintelligence de ses intérêts politiques, dans cette mêlée confuse où c'est à peine si l'on entendit parler du principe sacré de la souveraineté nationale indignement foulé aux pieds dans la personne des représentants élus librement par la France. Si les républicains avaient compris leur intérêt comme leur devoir, TAssemblée nationale devait être pour eux ce qu'est pour les monarchistes, le roi, l'empereur, le prince, l'homme, en un mot, qui personnifie le pouvoir traditionnel, une personne inviolable et à laquelle on ne peut toucher, sans susciter les plus graves désordres. L'Assemblée, c'était la loi vivante ; or, dans la République, il n'y a rien, il ne peut rien y avoir au-dessus de la loi, rien, pas même le peuple, qui doit obéissance à la loi, fût-elle injuste, tyrannique et mauvaise, jusqu'à ce qu'elle ait été changée.
On a recherché souvent les causes de la journée du 15 mai. Il n'y en a qu'une, en laissant de côté les causes occasionnelles, les faits contingents qui ont précipité la crise; et cette cause, c'est la conception fatale d'un prétendu droit révolutionnaire, selon lequel le « Peuple » — et par là nous savons qu'il faut entendre la fraction de la population de Paris engagée dans les
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luttes du parti de raction — peut être appelé à se substituer violemment, par la force, à la représentation ^nationale. Successivement, pendant la dictature du gouvernement provisoire, les divers groupes d'hommes ardents autant que résolus, entre lesquels se partageait le parti républicain militant, avaien organisé des manifestations d'apparence pacifique, mais qui avaient toutes cette signification révolutionnaire, que Paris reprendrait les armes, si la révolution était encore une fois enrayée, détournée de son cours, comme elle l'avait été après juillet 1830, et confisquée au profit des classes dirigeantes, au lieu de demeurer la conquête du peuple. Tous les groupes républicains, aussi bien les hommes qui se réunissaient au ministère de l'intérieur sous les auspices de Ledru- RoUin que les clubs présidés par les notabilités du parti de l'action, comme la Société centrale républicaine présidée par Auguste Blanqui, tous étaient convaincus que si l'Assemblée sortie des urnes du suffrage universel manquait à sa mission, réformatrice selon les uns, révolutionnaire selon les autres, le peuple avait le droit et le devoir de reprendre le fusil. Le sens profond de la révolution de Février leur échappait aux uns comme .aux autres. Tout serait à recommencer, disaient-ils, si l'on se trouvait en présence d'une < fausse représentation nationale >. La simple conception d'une telle idée montre que, aux yeux mêmes de ses plus ardents serviteurs, la République de 1848 ne reposait pas sur le droit, mais sur un simple fait qui pouvait s'effacer devant un autre fait plus récent. Par là, cette République était fatalement condamnée à périr, et c'est ce qui résulte de la misérable aventure du 18 mai, celle de toutes les dates révolutionnaires que les républicains doivent le plus hautement répudier et maudire.
Ce qui est moins extraordinaire que Taberration qui jeta dans la rue et jusque dans Tenceinte de TAssemblée nationale toute une population affolée, inconsciente et, au fond, beaucoup moins menaçante pour la sécurité des personnes et des biens que la réaction ne s'est plu à la représenter, ce* sont les nombreuses circonstances de fait qui expliquent le 15 mai, sans le justifier. Il y avait dans Paris, à cette date, toutes sortes de raisons pour craindre à la fin que le peuple, perdant patience, ne se laissât entraîner aux excitations journalières dont il était Tobjet. Louis Blanc, en terminant son discours sur la création du ministère du Progrès, avait dit un mot terrible, bien qu'il fût visiblement exagéré : t Citoyens, c'est à nous de rendre impossible la révolution de la faim î » La vérité est que, depuis trois mois, toutes les affaires étaient arrêtées; l'industrie, frappée de paralysie par le défaut de commandes ; le commerce, nul ; la confiance et le crédit, de plus en plus faibles, pour ne pas dire détruits. Mais la misère proprement dite n'était pas au degré que l'on a prétendu. La création si violemment critiquée des ateliers nationaux, avec le caractère qu'on leur avait donné, avait du moins fourni le moyen de venir en aide à une foule nombreuse d'ouvriers qui, grâce à la paie hebdomadaire, pouvaient subvenir aux besoins de leurs familles. On vantait d'ailleurs l'esprit d'ordre et les sentiments de respect de la légalité qui animaient les ouvriers enrégimentés dans les ateliers nationaux; et, quant au gros de la population parisienne, on savait, par l'expérience des journées du 17 mars et du 16 avril, qu'elle était fort éloignée de prêter sciemment son concours à des manifestations compromettantes pour les institutions républicaines qu'elle avait fondées-
Le Quinze- Mai ne peut donc pas être considéré
comme ua soulèvement du peuple poussé à bout par la souffrance. La plus grande obscurité a longtemps régné sur les vraies origines de cette échauffourée à jamais déplorable. Le parti républicain n'ayant pas tardé à reconnaître, sans Tavouer jamais, que la République avait été, ce jour-là et par sa propre faute, frappée d'une atteinte mortelle, toutes les fractions de ce parti ont cherché à Tenvi à rejeter cette faute les unes sur les autres ; et comme cet échange de récriminations et de reproches s'est produit dans une grande procédure judiciaire, où la discussion contradictoire était souvent impossible; comme les accusés du procès de Bourges ont été pour la plupart condamnés et qu'il eût paru indigne de les accabler dans leur infortune, en mettant en contradiction leurs déclarations évidemment intéressées, l'affaire du Quinze- Mai resta enveloppée de mystérieuses réticences, souvent calculées et volontaires.
Une opinion qui eut longtemps cours, c'est que le Quinze -Mai avait été organisé par la police. Cette opinion s'accrédita d'un mot de F.-V. Raspail devant la Haute-Gourde Bourges qui, dans sa défense, présenta cette journée « comme un vaste coup de filet jeté dans le bourbier de l'Hôtel de Ville, pour prendre certains hommes, dont la droiture et la probité étaient aussi à craindre que leur dévouement à la République •>.
Cette grande émeute n'aurait donc été qu'un piège perfidement imaginé, pour faire disparaître de la scène politique certains acteurs gênants, voire dangereux, dont l'influence sur les foules, par leur action sur les clubs ou réunions populaires, empêchait et menaçait le fonctionnement de toute autorité régulière. Il va sans dire que cette politique machiavélique fut attribuée aux républicains modérés par les révolutionnaires et les socialistes; mais, parmi lesrépubli-
cains modérés eux-mêmes, Tesprit de suspicion et de défiance se plaisait à faire des distinctions et des catégories, afin de les séparer, de les opposer et de les animer à des luttes intestines, dont la République ne pouvait que cruellement pâtir.
On voit ici, dans toute son affreuse nudité, Tune des plaies les plus hideuses qu'offre le passé de notre parti aux regards attristés du moraliste et de Thistorien.
Les républicains militants avaient passé leur jeunesse, sous la Restauration et la monarchie de Juillet, à conspirer la chute de la royauté, dans les conjurations des sociétés secrètes. Ces sociétés étant nécessairement restreintes, quelles que soient la vigilance des chefs et leur connaissance plus ou moins profonde des hommes et des passions qui les font agir, il s'y glisse toujours des traîtres ; et quand même il n'en viendrait pas du dehors, il s'en formerait au dedans par le seul effet de la surveillance étroite et jalouse que les associés exercent fatalement les uns sur les autres, pour la plus grande sécurité, non pas tant de leurs personnes que de l'entreprise à poursuivre. Ainsi la crainte des délateurs les fait naître, et la vie du conspirateur se passe à chercher, pour les enrôler, bien moins ceux qui, par leur intelligence, sont capables de concourir utilement à l'œuvre commune que ceux qui, par leur caractère et leur obéissance, sont incapables d'en livrer le secret. De là, cette disposition innée et commune à presque tous les hommes de l'ancien parti de l'action, à tenir leurs regards sans cesse tendus vers la police et à la voir partout. Dès qu'une opération, même la plus mal combinée, venait à manquer, c'était une coutume que d'accuser de cet échec les t mouchards > que l'on n'avait pas su démasquer à temps. Bien plus, c'était une tendance invin-
«4 LA SECONDE RÉPUBLIQUE f
cible de l'esprit, puisque la police était partout, que de Taccuser, à tort et à travers, de c monter des coups » . , \ de tendre des pièges, d'organiser des émeutes, véritables traquenards où le pouvoir comptait faire tomber * ses adversaires, s'emparer de leurs personnes et les v réduire à l'impuissance. Le parti républicain a longtemps porté la peine de cette infirmité du soupçon perpétuel et de la défiance souvent la moins raisonnable. Il a tenu de la sorte éloigné de lui nombre de bons citoyens, qui auraient pu grossir ses rangs beaucoup plus tôt et le relever de cet état de minorité généreuse et chevaleresque,mais insignifiante par le nombre, qui a eu tant de mal à faire triompher sa • cause.
Parmi les républicains de cet âge, F.-V. Raspail était le plus disposé par les accidents de son existence si éprouvée comme par son tempérament naturel '^
^ se laisser tourmenter de la crainte de la police. Il .poussait cette crainte jusqu'à la monomanie : elle ne l'a jamais quitté, pas même dans les derniers temps de sa vie si longue. Avec tout le respect qui est dû à une intelligence supérieure sous tant de rapports, on peut dire que F.-V. Raspail s'est trompé sur le >
rôle de la police au Quinze-Mai, ainsi que dans beaucoup d'autres occasions semblables, mais d'une moindre importance. La police, en ce temps-là comme dans tous les temps, n'avait ni les moyens qu'on lui prête, ni l'habileté, ni le temps de les mettre en œuvre, bien qu'elle fût aux mains de Gaussidière, un homme rusé et fertile en ressources, qui a laissé, dans le corps '^
même des fonctionnaires et des agents de la police, une réputation de finesse et d'énergie peu communes. Les agents de Gaussidière ne pouvaient se flatter de mettre en mouvement à un jour donné tout le personnel des clubs et des réunions populaires de Paris, et -4
c'est ce mouvement qui a fait la manifestation du Quinze-Mai, sans parler de cette foule inconsciente et innombrable qui échappe à toutes les suggestions et n'obéit guère qu'à des inspirations spontanées.
Mais, dans ces foules mêmes, surgissent des meneurs, qui souvent ne sont que des personnages subalternes et n'en jouent pas moins un rôle des plus considérables. C'est l'autorité extraordinaire dont jouissent ces inconnus de la veille, destinés à redevenir des inconnus le lendemain, qui fait croire à quelque organisation secrète, à des machinations savamment com-
. binées, et lorsqu'à la tête du mouvement, on aperçoit une ou plusieurs personnalités déjà suspectes, il n'en faut pas davantage pour accréditer l'opinion que l'explosion des sentiments populaires a été le résultat d'arrangements d'une perfidie égale à leur perversité. Au 15 mai 1848, on vit reparaître sur la scène un homme, autrefois condamné comme républicain militant et gracié par Louis-Philippe, soupçonné d'avoir livré le secret de complots auxquels il avait pris une part active, et qui n'était rentré qu'après la révolution de Février : c'était Huber, qui sollicita plus tard sa grâce de la clémence de Louis-Napoléon, après le coup d'État du Deux-Décembre. Certes, cet homme peut
• être considéré comme ayant eu la part principale dans cette journée funeste, puisque, dans le tumulte de l'invasion de l'Assemblée, c'est lui qui prononça le mot fatal et décisif de dissolution; mais, la veille même, en avertissant Armand Marrast, — ce qui donna lieu de soupçonner Marrast comme tant d'autres — du mouvement qui se préparait, il lui promettait, comme si tout eût dépendu de lui, que la manifestation serait pacifique; et en effet, tout porte à croire que, si Huber fut un des premiers à vouloir cette manifestation, à la prêcher, à l'organiser même
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dans le club central, dont il était président, il n'a jamais eu de raisons de lui enlever le caractère de démonstration légale qu'il se proposait tout d'abord de lui maintenir.
Dans de semblables mêlées, les intentions ne comptent pas, car les événements dominent les hommes, même quand ils semblent les plus résolus et les plus complètement maîtres de leur action. A plus forte raison, les individus faibles, livrés à toutes les incertitudes de leur esprit comme à tous les caprices d'une foule qu'ils sont incapables de maîtriser, flottent-ils, ainsi que des épaves, dans ces marées humaines. C'est ainsi que, dans le court intervalle de quelques heures, on en voit qui changent tout à coup de rôles et qui, de modérateurs de la multitude, deviennent subitement des agitateurs forcenés : tel, par exemple. Barbes, représentant de l'Aude, qui oublia son mandat, son devoir de membre de l'Assemblée, pour prendre la tète du mouvement, dès qu'il put soupçonner que Blanqui allait être investi d'une dictature, qui lui apparaissait comme la perte de la République ; tel encore, Louis Blanc, qui harangua la foule envahissante à la grande satisfaction de ses collègues, heureux de le récompenser par leurs applaudissements de ce grand service, et qui, à la fin de la journée, rentrant au Palais-Bourbon, alors que tout danger était passé, ne rencontra, parmi les gardes nationaux entassés dans les couloirs et même parmi les républicains de l'Assemblée, qu'une foule en délire, affamée de vengeance, et prête à se porter sur sa personne aux violences les plus honteuses, comme s'il eût été coupable de tous les méfaits qu'il n'avait pu empêcher.
La conspiration contre l'Assemblée n'était donc ni le fait de la police, ce qui n'a aucun sens ; ni le fait de quelques meneurs, ce qui n'était au pouvoir d'aucun
d'eux, VU le nombre inouï de citoyens qui prirent part à la manifestation; ni môme le fait de la foule, qui certainement ne se serait pas assocfée à cette révolte contre la représentation nationale, si par impossible on lui eût fait entrevoir les conséquences d'un mouvement aussi gros de conséquences, toutes fatales à la République. Mais si Ton peut ainsi parler, la conspiration n'en était pas moins dans la conscience générale de la multitude. Cette foule était très dévouée aux institutions de Février, mais tout à fait ignorante et irrespectueuse des droits du suffrage universel, dont l'Assemblée était l'émanation. On avait tant de fois dit, et sous tant de formes différentes, que l'on chasserait cette € fausse représentation nationale, > si elle ne donnait pas des garanties à la Révolution, que l'on en vint, par une pente irrésistible, à la résolution de lui montrer, par une manifestation imposante, qu'elle était sous la main du peuple et dans sa dépendance.
Le Quinze-Mai n'a point d'autre cause.
Quant aux prétextes, ils abondaient. Chacune des fractions mécontentes du parti de l'action avait le sien : les révolutionnaires attachés à la fortune de chefs comme Auguste Blanqui, F.-V. Raspail, Sobrier et autres présidents de clubs, avaient à se plaindre d'avoir été tenus à l'écart après les journées de Février; les socialistes, de voir méconnues et suspectes leurs aspirations vers des réformes qu'ils regardaient comme nécessaires ; les ouvriers du Luxembourg, de l'ostracisme dont Louis Blanc et Albert venaient d'être frappés ; les amis de Ledru-Rollin, de la défaveur où il était tombé, après avoir donné tant de gages de son dévouement au régime nouveau; ceux de Lamartine lui-même, de l'embarras où les incertitudes et les indécisions de l'Assemblée le tenaient, quand il était si nécessaire de gouverner avec
toute la force et tout Téclat d'un grand pouvoir : bref, il y avait de grands mécontentements, et c'était l'Assemblée qui, un jour ou l'autre, devait inévitablement en être la victime.
Il fallait une de ces grandes affaires, à la fois vagues et poignantes, mal connues mais présentes à l'esprit de tous, qui déchaînent les passions et suscitent les mouvements tumultueux dans l'âme orageuse et profonde du peuple. Elle se trouva comme à point nommé : ce fut la question de Pologne.
L'infortune sans égale de cette héroïque nation polonaise, partagée toute vivante entre ses trois ennemis, les despotes du nord; une longue confraternité d'armes entre nos soldats et ceux de la Pologne pendant les guerres du premier Empire; les insurrections de ce peuple résolu à ne point mourir, comprimées dans le feu et dans le sang, sous les regards du monde étonné et attendri; une certaine similitude dans le caractère des deux nations comme dans leur religion, avaient créé en France une sympathie à l'égard de la Pologne, telle que c'était pour ainsi dire une affaire nationale que de savoir comment, par quels moyens, à quelle date on pourrait porter secours à celle que l'on appelait le Christ des nations, la France du nord. Lamartine avait compromis sa popularité au ministère des affaires étrangères, en répondant à une députa tion polonaise que la France se réservait le droit de choisir le moment où elle donnerait le sang de ses enfants, même pour une cause aussi chère. La Pologne ne s'en était pas moins sou-levée, et la répression était venue, comme toujours, impitoyable, sanglante, au moment où les autres nations de l'Europe, en révolte contre leurs princes,, semblaient conquérir leur indépendance. La pitié française s'émut de tant de malheurs, de tant d'iniquité
dans la destinée. Le jour où le représentant Wolowski demanda à interpeller le gouvernement à la tribune de l'Assemblée nationale, tous les clubs avaient déjà traité la question de Pologne et manifesté leur commisération, avec la violence la plus compromettante et malheureusement la pius inutile.
Une première pétition avait été portée à TAssembléepar des députations, qui ne franchirent pas le pont de la Concorde. Cette pétition fut prise par le représentant Vavin, qui la remit au président Bûchez, et la manifestation se dispersa. Nul doute que cette première démonstration n'ait endormi la vigilance générale, dans la plus trompeuse sécurité. Cependant on savait que tout danger n'était point passé, puisque le président fit rendre un décret pour être autorisé à requérir les troupes nécessaires à la garde de la représentation nationale, et un autre décret pour empêcher l'apport et la remise directe des pétitions à l'Assemblée. On comptait d'ailleurs sur la garde nationale, sur la préfecture de police, sur la Commission executive. Par une extraordinaire fatalité, le général Courtais, dans la matinée du lundi 15 mai, perdit, à la parade ordinaire, le temps précieux qu'il aurait dû employer à prendre les mesures nécessaires à la sécurité de l'Assemblée; la préfecture de police, sous les ordres de Caussidière, laissa voir une indécision prolongée, ce qui permit de croire que le préfet attendait de voir qui triompherait de l'ordre légal ou de l'émeute révolutionnaire ; enfin la Commission executive, confinée dans le palais du Petit Luxembourg, ne se décida à faire battre le rappel que trop tard, quand l'attentat était consommé : triple coïncidence qui fit dire à nombre de gens qu'il n'y à rien à faire pour empêcher ce qui doit arriver.
Et cependant, à diverses reprises, dans la journée,
il avait été possible d'imprimer un sens et un caractère tout différents à un mouvement populaire, qui ne procédait pas d'une pensée nette et précise et qui se trouva plusieurs fois sans direction.
Dès le matin, la place de la Bastille se trouva couverte de groupes. Bientôt, ce fut une masse compacte et qui paraissait indisciplinée, quoique Ton •eût remarqué que des places avaient été assignées dans le cortège que Ton voulait former à des corporations ouvrières, à des sociétés politiques avec leurs bannières déployées, et bien que le mot d'ordre général fût simplement d'apporter à l'Assemblée nationale des pétitions demandant une intervention de la France en vue du rétablissement de la Pologne.
On se mit en marche, par les boulevards, vers onze heures. A la hauteur de la rue du Temple, sur la place •du Chàteau-d'Eau, les hommes du club Blanqui prirent la tête du cortège et précipitèrent sa marche vers la Madeleine. La manifestation était fort imposante. Cent cinquante mille hommes s'avançaient, en criant d'une seule voix : « Vive la République I vive la Pologne! » Il n'y avait pas à douter de la force irrésislible d'une telle multitude.
Les abords de l'Assemblée étaient-ils couverts ? La Commission executive avait compté sur les dispositions à prendre par le général Gourtais, représentant du peuple, commandant de la garde nationale. Sur tout son parcours, la procession avait été haranguée, excitée, enflammée par des orateurs populaires montés sur les bancs des boulevards et sur les bornes ■des coins des rues. A la Madeleine, la confusion régnait dans les esprits comme dans les langues. Les uns parlaient de la Pologne, les autres de l'Italie, et tous, à l'occasion, se rejetaient sur la nécessité de reprendre l'œuvre interrompue de la révolution de Février,
faussée par Tégoïsme et les frayeurs feiutes ou réelles des classes bourgeoises. L*avant-veille, une première manifestation s'était arrêtée là, et s'était laissé prendre sa pétition par le représentant Vavin, qui Tavait apportée à l'Assemblée. Le général Gourtais, comptant sur sa popularité, crut pouvoir en faire autant. Au lieu de barrer avec résolution le passage à la foule, il s'avança, monté comme autrefois Lafayette sur un cheval blanc, pour parlementer avec ceux qui étaient en tète, et promit tout ce qui lui fut demandé. Les hommes du club Blanqui, le voyant si occupé et si entouré, laissèrent là le général Gourtais et s'élancèrent à travers la garde massée sur la place et le pont de la Goncorde, aux cris significatifs et répétés par la foule : En avant! en avant! G'était une brèche par où toute la multitude devait passer, comme un torrent impossible à endiguer.
La séance s'était ouverte à l'Assemblée, un peu après midi. Le président avait donné lecture d'une lettre par laquelle le vieux poète Béranger, élu malgré lui représentant du peuple, donnait sa démission pour la seconde fois, l'Assemblée ayant refusé de l'accepter une première. Gette insistance du vieillard à vouloir rentrer dans la vie privée parut d'un mauvais augure pour la République, à laquelle on croyait Béranger assez attaché pour lui apporter les conseils de son expérience, en lui faisant le sacrifice de son repos. On ne vit là qu'un acte d'égoïsme, quand c'était peut-être un acte de sagesse, car on se demande ce qu'eût fait Béranger, dans une telle mêlée d'opinions et d'intérêts, avec les habitudes de son esprit frondeur et caustique, plus propre à trouver les défauts et les ridicules des hommes, à critiquer leurs faiblesses et leurs erreurs qu'à soutenir leur courage et à les exalter dans leur tâche. Il se retira, et il fit bien.
Puis vint la discussion de Tinterpellation sur la Pologne et l'Italie. Le représentant Wolowski était à la tribune, quand une rumeur immense, qui se rapprochait avec rapidité de Tenceinte du Palais-Bourbon; se fit entendre : c'était la foule. Elle avait franchi les grilles du Palais et commençait à se répandre dans les couloirs et les tribunes. Les premiers qui pénétrèrent dans la salle des conférences hésitaient à franchir les portes de la salle des délibérations, mais bientôt le flot humain fut poussé avec une telle puissance que, ne fût-ce que pour éviter des accidents, Tinva- 'sion eut lieu, sans aucune pensée d'agression proprement dite : on en était toujours au projet originaire, qui consistait à déposer la pétition. Dans cette foule, il y avait plus de curiosité que d'hostilité. Il faut rendre aux membres de l'Assemblée constituante cette justice qu'ils firent tout d'abord bonne contenance. Ils semblaient eux-mêmes tout stupéfaits, et n'en pouvaient croire leurs yeux, tant leur confiance dans les mesures prises était grande. Ils se tinrent immobiles sur leurs bancs, dans une attitude pleine de calme et de dignité. Le président Bûchez était au fauteuil, tout prêt à faire son devoir. Ce qu'il y eut de plus malheureux pour lui et pour l'Assemblée, c'est qu'il ne le connut pas. Qu'y avait-il à faire? Rien n'est plus difficile à exposer, après tant d'années écoulées, quand sur l'heure même personne n'a su ni le voir ni le dire. Il paraît bien cependant que, si la séance avait été immédiatement ajournée au lendemain et que si les représentants se fussent dispersés et confondus dans la foule, l'attentat contre la souveraineté nationale aurait pu être évité; et, par attentat, il faut entendre cette déclaration de dissolution de l'Assemblée par le peuple lancée du haut de la tribune par un des meneurs de la manifestation, l'ancien proscrit Huber, Mais il n'y
avait pas de temps à perdre. C'était à la première minute, dès que Tenceinte de la salle avait été envahie, que la séance devait être levée, par application de la règle qu'une assemblée vraiment libre ne peut délibérer librement que hors la présence de toute personne étrangère. Cette idée si simple ne se présenta à l'esprit de personne : il ne fallait à aucun prix laisser l'Assemblée Constituante en face de la foule, sous sa pression, à la portée de ses menaces, encore moins de ses voies de fait. Il fallait qu'il n'y eût plus d'assemblée dans la salle, dès que la foule y pénétrait.
Au lieu de cela, on affecta de continuer à délibérer. La foule remplissait les tribunes, les couloirs, les bancs des députés, l'hémicycle, les abords de la tribune et du bureau de l'Assemblée, et Bûchez était encore à son fauteuil recevant de toutes parts des billets, des avis, des opinions contradictoires, en proie à cette race d'hommes que l'on ne voit que dans ces heures de crise et qui, ayant perdu la tête eux-mêmes, la font perdre aux autres, à force de les harceler, de les tirailler en tous sens, et dont il est souvent impossible de se délivrer, dans la crainte où l'on est de paraître écarter les conseils et de vouloir tout prendre sur soi. Bûchez eut donc le tort de laisser prendre au hasard la direction d'un débat qui n'eût pas dû être continué et dont personne ne pouvait assumer la direction. Montait à la tribune qui voulait, alors qu'il ne devait plus y avoir de tribune. On tint à parlementer avec la foule, et pour obéir à un respect vraiment superstitieux de la souveraineté du peuple, on la fit haranguer par ses favoris, par ceux à qui l'on supposait la plus grande autorité, le plus grand empire sur les masses populaires. Ledru-Rollin, Clément Thomas, Barbes, Louis Blanc s'y épuisèrent en vain. Par cela seul qu'ils étaient membres de l'Assemblée, le prési-
dent avait pour devoir de leur interdire tout colloque avec la foule, au lieu de les y appeler et de les y exciter.
Cependant F.-V. Raspail, un de ceux qui fermaient le cortège, était parvenu, porté par la manifestation elle-même, à occuper la tribune, et il lisait la pétition. Cette lecture achevée, tout permit de croire que Ton touchait à la fin de cette triste aventure.
Ce n'était au contraire que le commencement.
C'est en pure perte que Barbes supplie le peuple de se retirer, maintenaut qu'il a exercé son droit : paroles imprudentes qui ne font que déchaîner les passions au lieu de les apaiser ! Le peuple veut qu'on délibère tout de suite sans désemparer, sur la pétition. « Un décret ! un décret 1 > crie-t-on de toutes parts. Huber, songeant à un moyen d'écarter la foule, dit spontanément : < Laissez le peuple défiler devant vous et il se reti- .rera ensuite avec calme et dignité ! < Barbes et Bûchez lui-môme s'avancent pour appuyer cette proposition, quand tout à coup l'on entend, dans la multitude des envahisseurs, une voix forte prononcer ces paroles, qui produisent un effet magique : < Au nom de la majesté du peuple, je réclame le silence. Le citoyen Blanqui demande la parole. » Le silence s'établit. Des bras musculeux portent un homme de petite taille, vêtu de noir, aux yeux vifs et pleins de flamme, enfoncés sous des sourcils proéminents, aux traits amaigris, d'une étrange pâleur et d'une physionomie sévère : Auguste Blanqui parait à la tribune.
A la vue de cet homme frêle, vieilli avant l'âge dans les prisons de la royauté, dont le nom avait grandi de jour en jour, depuis les journées de Février, dans l'opinion du peuple sans grandir dans son affection, qui passait pour le cerveau le plus ferme et le pJus lucide du parti de l'action, que l'on croyait
résolu à tout, pourvu que la cause de la Révolution sortît triomphante des mesures précises et décisives que son intelligence ardente et solitaire avait depuis longtemps combinées dans de sérieuses méditations, auxquelles personne n'était initié, enfin qui causait, par le mystère même dont il était entouré et par l'influence sans bornes qu'on lui attribuait sur ses amis^ une impression de terreur profonde à tous ceux qui ne l'approchaient point, il y eut un mouvement de curiosité vraiment extraordinaire.
« Le peuple, dit-il d'une voix nette et pénétrante,, qui glaça d'efïroi les hommes toujours si nombreux dans les Assemblées qui ne demandent qu'à trembler, le peuple exige que l'Assemblée nationale décrète, sans désemparer, que la France ne mettra Tépée au fourreau que lorsque l'ancienne Pologne tout entière, la Pologne de 1772 sera reconstituée. »
L'émotion était si vive que cette proposition, si étrange dans son exagération calculée, passa presque inaperçue. D'ailleurs, Auguste Blanqui venait de tourner court et de sauter brusquement d'un sujet à un autre. Après avoir parlé brièvement, au nom du peuple dévoué qu'il connaît et dont il répond, de son désir de voler à la frontière sur un signe du gouvernement de la République, il demande justice pour les « massacres » de Rouen; il insiste pour qu'on s'occupe de faire cesser les causes sociales de la misère, et voulant rassembler tous les éléments du coup de force qu'il croit possible de tenter, il va jusqu'à parler des hommes systématiquement écartés du gouvernement, c'est-à-dire de Louis Blanc, le même qui a naguère opposé à son propre parti une résistance victorieuse dans la journée du 17 mars.
Mais ce langage inattendu frappe aussitôt tout le monde. Blanqui, fidèle à sa théorie des révolutions,
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essayait de < dériver » le mouvement. Pour lui, la Pologne n'était qu'un prétexte. Le fond, c'était la mainmise sur le pouvoir, au nom du parti de Faction révolutionnaire. Il se trompait. La multitude n'était pas en état de l'entendre ni de le suivre : preuve acca blante entre tant d'autres de l'impuissance à laquelle ce grand révolutionnaire s'est condamné pendant toute sa carrière, en n'opérant que sur de petits groupes, qui lui empêchaient de voir la masse du peuple !
Pendant que Blanqui était à la tribune, deux représentants républicains du parti modéré, Freslon, de Maine-et-Loire et Gharton, de l'Yonne, se désignaient les chefs de la manifestation. — Où donc est Sobrier? se demandaient-ils. Sobrier, l'un des organisateurs, se trouvait précisément devant eux. Entendant prononcer son nom, il se retourna et dit : « C'est moi ; que me voulez- vous? — Ma foi! lui dit alors Gharton, je vous croyais plus forts en économie sociale; mais écoutez donc ce que vous débite Blanqui ! comment I vous acceptez de pareilles doctrines ? » Sobrier prêta un instant l'oreille et, tout de suite, il s'écria, en s'adressant à Auguste Blanqui qui occupait la tribune : < Mais non, Blanqui, il ne s'agit pas de cela, mais de la Pologne ! Parle donc de la Pologne. » C'était en effet la préoccupation dominante, unique de la foule, Blanqui se hâta de revenir à ce sujet ; mais il avait perdu l'oreille de cette immense multitude, en essayant de porter son attention sur un autre point, d'une tout autre importance, il faut bien le reconnaître, quand on ne perd pas de vue le caractère profondément social de la révolution de Février.
Pendant cette scène, l'infortuné Louis Blanc usait les derniers restes de sa popularité à convaincre la foule de la nécessité de se retirer, afin de laisser l'Assemblée libre. Il parlait, avec tout ce qu'il avait encore
de force après tant de fatigues, au nom de la souveraineté du peuple représentée par les mandataires élus du suffrage universel ; il parlait, au nom de la raison et du droit, au nom de la République. Le danger que couraient les institutions de Février Tinspirait mieux que ses propres théories, qu'il avait T^ir de renier pour la circonstance, tandis qu'il s'y cramponnait dans se pensée comme au levier qui lui permettrait de soulever le peuple pour le ramener à lui. Son courage, son éloquence, l'avanie qui lui avait été faite, lorsqu'on l'avait exclu de la Commission executive, le dédain humiliant avec lequel on avait rejeté sa proposition relative au ministère du Travail, tout le désignait aux sympathies, aux acclamations de la foule. Comme il était de taille fort exiguë et de complexion délicate en apparence, le peuple aimait à le voir hissé sur les épaules de quelques amis plus dévoués. Dans la journée du 15 mai, le premier soin des envahisseurs, dès qu'il descendit de la tribune, fut de le prendre sur leurs épaules, comme ils en avaient l'habitude, et de le promener en triomphe dans les salles et cours du Palais. Ils finirent par le rapporter dans l'Assemblée, en lui faisant faire le tour de l'hém icycle, et par le déposer sur son banc tout exténué, tout frémissant, protestant toujours contre l'invasion, suppliant ses amis de le laisser et de partir, absolument impuissant, vaincu et désespéré. Hélas I ce triomphe de quelques heures a coûté à Louis Blanc vingt-deux années d'exil, que nul n'a d'ailleurs plus noblement supportées. Mais en vérité, à pareil compte, la popularité coûte trop cher.
La salle ne désemplissait pas. Au contraire, après le discours d'Auguste Blanqui et une réponse inutile et mal écoutée de Ledru-Rollin, les hommes du club de Barbés, apprenant que Blanqui venait de parler çt craignant qu'il ne s'emparât de la direction du mou-
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vement, firent irruption dans TAssemblée, et ce fut comme une sorte d'invasion nouvelle dans la première. La vue de Blanqui avait produit sur Barbes son efiet ordinaire : Barbes crut tout perdu, et le sang-froid lui manqua complètement. La République aux mains de Blanqui ! Pour Barbes , c'était la suprême catastrophe, qu'li fallait empêcher à tout prix! Blanqui avait parlé de la reconstitution intégrale de la Pologne de 1772 : Barbes demanda l'envoi immédiat, sans autre déclaration de guerre, d'une armée française en Pologne. Blanqui avait parlé du problème de la misère et de la nécessité de pourvoir aux besoins des travailleurs : Barbes proposa de décréter la levée d'un impôt d'un milliard sur les riches. A ce langage menaçant, toute la salle se sent prise d'une indicible épouvante chez les uns, d'une furibonde exaltation chez les autres: c'est bien l'anarchie qui fait son entrée. Le président renouvelle l'ordre d'évacuer la salle, et au même instant, le bruit parvient du dehors, que l'on entend au Join les tambours battant le rappel des légions de la garde nationale. On somme le président Bûchez d'envoyer l'ordre de faire cesser ce rappel, et on le voit, en efiet, signant avec une lenteur étudiée des morceaux de papier qui formulent cet ordre ; mais il apparaît clairement à tous ceux qui ont gardé la possession d'eux-mêmes, que le président Bûchez attend des renseignements nouveaux et qu'il cherche à gagner du temps. A Barbes descendu de la tribune succèdent des inconnus qui ne peuvent même pas se faire entendre. Tout à coup l'on apporte un drapeau noir avec deux glaives nus en croix. Ces emblèmes sinistres achèvent la déroute morale de tous. C'est alors qu'Huber, sollicité par Bûchez de lui prêter une dernière fois son concours, se décide à prononcer^ d'une voix tonnante, ces quelques mots :
< Citoyens, puisqu'on ne veut pas prendre de décision, eh bien! moi, au nom du peuple français, trompé par ses représentants, je déclare que TAssemblée est dissoute. >
Il était trois heures et quart ; Tattentat était consommé.
Le rappel des légions avait été ordonné en effet, mais trop tard, par ceux de la Commission executive qui n'avaient point quitté le Petit-Luxembourg, par Garnier-Pagès, notamment, qui vint faire part à l'Assemblée des dispositions prises par lui pour assurer sa sécurité et rétablir l'ordre, pendant que Lamartine et Ledru-RoUin se rendaient à l'Hôtel de Ville, où s'étaient précipités les hommes du parti de l'action, à l'effet d'y constituer un nouveau gouvernement provisoire.
Aussitôt la dissolution prononcée par Huber, la salle des séances et le palais de l'Assemblée étaient devenus presque déserts. La journée se continuait ailleurs. A cinq heures et quart, la séance fut reprise sous la présidence de M. Corbon. Lamartine fît voter des remerciements à la garde nationale, et Garnier-Pagès put réclamer pour la Commission executive l'honneur d'avoir sauvé la République, en reprenant possession de l'Hôtel de Ville. « Nous sommes décidés, disait-il dans un langage qui jurait avec son air débonnaire, à rendre toute sa force au pouvoir ; nous prendrons des mesures : nous voulons tous une République ferme, honnête et modérée. > Ces dernières épithètes, si maladroitement injurieuses pour toute une fraction du parti républicain, devinrent le mot de passe des bourgeois trembleurs, tout enfiévrés de passion contre les ouvriers.
Dès cette séance du soir, commença pour la seconde République l'ère des vengeances et des proscriptions
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politiques. Louis Blanc, en rentrant dans TAssemblée, fut de la part de ses collègues l'objet des plus inqualifiables outrages; il faillit être assommé par les gardes nationaux, et peu s'en fallut que Ton ne décrétât d'accusation, comme Courtais, Barbes et Albert arrêtés à l'Hôtel de Ville et conduits au donjon de Vincennes, l'homme qui avait épuisé ses forces à protéger, sur leur demande, des collègues tout effrayés de la présence de la foule.
La République honnête et modérée, la réaction, pour l'appeler de son vrai nom, commençait, et comme l'avait dit, pendant l'invasion de l'Assemblée, le dominicain Lacordaire, accablé et déjà résolu à se retirer d'une vie agitée qu'il sentait n'être pas faite pour lui : tout était bien près d'être perdu.
L'Assemblée, au lendemain du 15 mai. — Caussidière, préfet de de police, se défend avec succès mais donne sa démission, — Fête de la Concorde. — Débats sur la politique extérieure. — Discours de Lamartine. — Application de la loi d'exil de 1832 aux princes d'Orléans. — Les lîonaparte sont admis. — Élections de Paris du 8 juin. — Louis Bonaparte est élu représentant. — Lamartine et Ledru-Rollin proposent de lui appliquer la loi d'exil. — Opposition de Jules Favre.
Le lendemain 16 mai, l'Assemblée ouvrit sa séance dès dix heures et demie du matin. La salle était à peine en état de recevoir les représentants. Elle était dévastée comme une terre où vient de passer quelque ouragan. Tout y était brisé, cassé, mis en pièce§^ avec des souillures de tous genres. Le palais de la loi était gardé comme une place de guerre. Ce désor-
ASSEMBLÉE NATIONALE OCÏXSTlXUilNTE '- :"• 101
dre matériel n'était qu'unejfciage alïajJ)lie dndésQrcUpe moral qui régnait dans les^Jbspfits î T .*?"' î'-: */-'•
Tout de suite, une enquête fut ordonnée sur les causes de la ridicule aventure où TAssemblée avait failli périr. On avait à demander des comptes au préfet de police Caussidière, et à la Commission executive qui soupçonnait elle-même le préfet d'avoir louvoyé systématiquement à travers les écueils, afin de se tourner du côté des vainqueurs et de garder son emploi. Une interpellation fut décidée.
Caussidière se rendit à la séance où Ton devait interpeller le ministre de Tintérieur sur Tinertie calculée de la préfecture de police. Il se défendit luimême, avec son astuce naturelle, son parler trivial et cette sorte de bonhomie narquoise qui fait tant d'impression sur les Assemblées. Il rappela les services qu'il avait rendus, en faisant, dit-il, de Tordre avec du désordre, en remettant en trois jours les pavés dans les rues après le 24 Février, en faisant diminuer le prix du pain, en appliquant tous ses soins € à la destruction de la vermine sociale ». A la fin de son discours, il oflfrit sa démission, qui fut refusée par de vives dénégations. Il pouvait croire qu'il s'était créé dans l'Assemblée de vives et durables sympathies. Mais le lendemain, ayant trouvé la préfecture occupée par des troupes sous le commandement du général Bedeau, il renouvela cette fois sa démission de préfet, en y ajoutant celle de représentant de la Seine. Il fut remplacé à la préfecture de police par un banquier du Mans, le représentant de la Sarthe Trouvé- Chauvel, ami de Ledru-Rollin et d'Armand Marrast.
Une grande fête avait été, bien avant le Quinze- Mai, ordonnée et préparée par les soins de la Commission executive, afin de souhaiter la bienvenue aux représentants accourus de tous les points de la France
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pouxJsiéger^à.lIAsseniblé^'jiationale. A cette fête, les tiâ5Caîfeu^Â*Lti»^Kai5ofurg avaient déclaré qu'ils ne prendraient point part, à cause du refus opposé de TAssemblée à la création du ministère du Travail. Mais la population parisienne, toujours passionnée pour les démonstrations extérieures de quelque éclat, ne voulut pas bouder, et la fête de la Concorde fut célébrée le 21 mai. Les préparatifs étaient magnifiques et rappelaient les anciennes fêtes de la première Révolution dont le grand peintre Louis David ne dédaignait pas de tracer le programme. Rien n'avait été négligé pour assurer la splendeur des décorations du Champ-de- Mars; et, pour le défilé des corporations ouvrières avec leurs chefs-d'œuvre, on déploya une pompe inusitée* Toutefois le succès de cette fête ne répondit pas à ce que Ton pouvait attendre de tant de frais accumulés. Il n'y eut que le soleil qui se montra favorable. Les esprits et les cœurs n'étaient pas à la place de la Concorde, et Lamennais eut raison de dire ce mot amer mais vrai : < On ne fait pas les fêtes; les fêtes se font.» Déjà, dans les rues et dans les carrefours, l'on pouvait entendre, au sein des profondeurs du peuple, sourdre de sinistres rumeurs de guerre civile.
Par une étrange contradiction, la journée du Quinze- Mai avait roulé sur deux questions contradictoires, la guerre et l'organisation du travail, la politique extérieure et la politique sociale de la République. Les écrivains socialistes, P.-J. Proudhon entête, dans son journal le Représentant du peuple, avaient vainement démontré qu'une manifestation comme celle qui était projetée ne servirait en rien à procurer la solution de ces deux questions. Elles n'en étaient pas moins posées. Il fallut bien que l'Assemblée les abordât.
Dans la séance du 23 mai, il y eut un grand débat
sur la politique extérieure, qui amena Lamartine à la tribune. Il donna un brillant commentaire de son manifeste aux puissances, comme il avait déjà fait en rendant ses comptes à l'Assemblée comme ministre des affaires étrangères du gouvernement provisoire ; il exposa les incidents de nos relations avec lltalie, et affirma que la France ne devait pas laisser Tltalie retomber sous le joug de la domination autrichienne; il fit comprendre qu'une action quelconque en faveur de la Pologne ne pouvait être espérée qu'à la suite d'une transformation profondément libérale de l'Allemagne ; par-dessus tout, il proclama la nécessité de la paix, premier besoin du peuple français récemment entré en possession du gouvernement de luimême, et justement préoccupé d'assurer à tous ses enfants les bienfaits de la révolution de Février. Lé discours de Lamartine fut accueilli par des applaudissements presque unanimes : ce fut la dernière fois que l'on put constater cette unanimité, qui allait faire place à tant de divisions.
Elle se traduisit par l'ordre du jour suivant, apporté à la tribune par le représentant Drouyn de Lhuys, ancien député de l'opposition dynastique sous Louis- Philippe, très versé dans les questions extérieures :
« L'Assemblée nationale invite la commission executive à continuer de prendre pour règle de sa conduite les vœux unanimes de l'Assemblée, résumés par ces mots : Pacte fraternel avec l'Allemagne ; reconstitution de la Pologne indépendante et libre; affranchissement de l'Italie. »
Encore une fois, il n'y a rien de plus éloigné de la politique extérieure de la France de notre temps que la politique extérieure de la France en 1848. C'est à peine si l'on pourrait croire, après avoir lu cet ordre du jour, qu'il s'agit du même pays.
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L'autre question, celle de Torganisation du travail, ou, pour mieux dire, celle de la reprise des affaires par le rétablissement du crédit et de la confiance, restait toujours pendante. On sentait qu'il ne serait guère possible d'en attendre la solution d'un pouvoir aussi faible que la Commission executive. Déjà cette Commission était attaquée de toutes parts. L'Assemblée lui reprochait l'abandon où elle avait été laissée pendant la journée du 18 mai ; la haute et moyenne bourgeoisie raillait les tiraillements intimes, l'indécision, l'incapacité et la vanité dont les gouvernants du Petit-Luxembourg avaient donné tant de preuves, et Lamartine lui-même était devenu suspect à ses amis inquiets et timorés, tant |.la réaction se montrait acharnée autant qu'habile, depuis qu'il avait insisté pour avoir Ledru-Rollin avec lui, à le confondre avec ceux des hommes de Février qui excitaient le plus ses défiances et sa haine ; enfin, le peuple, désorienté et découragé par cette inutile manifestation du 18 mai au cours de laquelle les chefs qu'il avait suivis n'avaient su que parler sans agir, se repliait sur luimôme dans le malaise du chômage, assailli d'inquiétudes, ne sachant que devenir, prêtant une oreille complaisante à toutes les excitations, désespérant de la République, et malheureusement prêt à lui porter des coups mortels, en croyant la défendre.
L'Assemblée éprouvait surtout le besoin d'être conduite et dirigée. On a vu que les hommes du parti du National avaient été les premiers à reconnaître l'utilité et à tirer avantage d'une réunion extra-parlementaire, qui tint ses séances à l'origine dans une des salles du Palais-Bourbon. Cette réunion comptait des républicains de toutes nuances. Bien menée, elle pouvait tout sauver. Elle perdit tout par sa faiblesse déguisée sous le nom de modération.
Pendant toute la durée deTAssemblée constituante, ce fut la réunion la plus nombreuse celle qui garda pendant le plus longtemps la majorité numérique dans les scrutins. Peu à peu, elle en vint à ne compter que des républicains modérés. Placée sous Finvocation du nom respecté de Dupont (de TEure), elle obéissait en réalité à Tinfluence et aux conseils d'Armand Marrastet de Senard, enfin des hommes qui eurent les premiers la pensée de substituer a:u pouvoir collectif de la Commission executive le pouvoir d'un chef unique, qui fut le général Eugène Cavaignac. Les républicains plus avancés, ceux qui n'allèrent pas aux réunions du Palais national (ci-devant Palais-Royal) ou qui les abandonnèrent, se réunirent d'abord rue Taitbout et plus tard rue des Pyramides, sous le nom de la Montagne, réminiscence déraisonnable des temps de la Convention de 4793. Leur résolution était de maintenir la République dans les anciennes traditions du parti. Ledru-Rollin comptait beaucoup d'amis dans cette réunion, qui fut toujours sans grande autorité, faute de direction effective, et à cause surtout de l'impopularité où tombèrent ceux qui auraient pu lui imprimer une action plus nette et plus énergique. Pendant que les républicains se divisaient, leurs adversaires se rapprochaient dans une coalition dont le siège fut la réunion de la rue de Poitiers, d'abord très peu nombreuse, mais qui alla se recrutant de jour en jour avec les progrès de la réaction. Elle prit pour président le général Baraguey-d'Hilliers, mais l'homme qui exerça tout d'abord la plus grande influence, parce qu'il en avait été l'un des organisateurs, ce fut le comte de Falloux, en attendant M. Thiers. Les anciens partis monarchiques commençaient à reprendre espoir et courage.
Des élections complémentaires devaient avoir lieu
dans, toute la France, et notamment à Paris, par suite de Toption des représentants du peuple qui avaient été honorés de plusieurs mandats. Le journal la Presse d'Emile de Girardin publia une lettre de celui des fils du roi Louis- Philippe, dont le nom, la personne, la vie et les actes excitaient les moindres défiances, François d'Orléans, prince de Joinville, le marin qui avait ramené de Sainte-Hélène les cendres de l'Empereur Napoléon P"" à bord de la Belle Poule et qui avait bombardé Tanger, pendant une expédition dirigée contre le Maroc. En présence de cette lettre qui laissait entrevoir les intentions du prince de se faire nommer représentant du peuple, pour devenir plus tard président de la République, la Commission executive crut nécessaire d'appeler l'Assemblée nationale à faire application aux princes de la branche cadette de la maison de Bourbon de la loi votée en 483iJ, sous la monarchie de Juillet, contre les princes de la branche aînée. Cette mesure fut votée par 631 voix contre 64. On remarqua sans surprise que la plupart des amis de la famille d'Orléans votèrent pour ce décret. Parmi les républicains, Louis Blanc vota contre. A quels mobiles faut-il attribuer sa conduite en cette circonstance ? Ce serait le traiter avec injustice que de croire qu'il voulut faire acte d'opposition à laCommissionexécutive, contre laquelle il nourrissait une animosité et des sentiments de rancune toute personnelle. Il est plus probable qu'il obéit à la pensée qui lui avait dicté le célèbre considérant du décret du gouvernement provisoire sur l'abolition de la peinedemort,et quilui avai t fait dire que « lagrandeur d'âme est la suprême politique ». Toujours est-il que jamais il ne revint, à aucune époque de sa vie, sur cette opinion, donnant ainsi plus de preuves de la générosité de son cœur que de la clairvoyance de son
esprit, et s'obtinant à ne .pas comprendre que les princes, quoi qu'ils disent et quoi qu'ils fassent, ne sont pas et ne peuvent pas devenir des citoyens comme les autres, et que ceux qui se réclament de leur naissance pour se mettre au-dessus des lois de leur pays se mettent par là même hors la loi, sans que la vengeance politique y ait aucune part.
La plus singulière inconséquence entraîna l'Assemblée à distinguer les princes de la famille Bonaparte des princes de la famille des Bourbons. Ces derniers étaient tenus ou mis hors de France, au moment où les autres étaient autorisésà y rentrer. Cette différence de traitement ne s'explique pas seulement, comme on Ta fait, par la longue et funeste alliance du parti républicain et des rares partisans du rétablissement de l'empire, dans les complots des sociétés secrètes, sous la monarchie des deux branches de la maison de Bourbon. Elle s'explique surtout par ce fait, devant lequel s'inclina l'Assemblée, que des membres de la famille de Napoléon avaient été élus représentants du peuple, et que leur exclusion eût paru attentatoire à la souveraineté des électeurs qui les avaient choisis, comme si la souveraineté de la nation pouvait résider dans un seul collège électoral, et comme si un groupe d'électeurs, si nombreux qu'on le suppose, pouvait tenir en échec la volonté de la nation exprimée par ses représentants ! Cette erreur de la démocratie persiste encore dans un trop grand nombre d'esprits, toujours enclins à donner à des manifestations partielles du corps électoral le pas sur la loi qui, étant sous la République, la vraie souveraine, doit demeurer au-dessus des fluctuations de l'opinion publique et des aberrations des partis.
Il y avait d'autant moins de raisons de distinguer entre les princes des familles ayant régné sur la France
que le nom du priuce Louis-Napoléon Bonaparte, celui qui s'était rendu coupable du double attentat de Strasbourg et de Boulogne, commençait à être exalté dans les réunions populaires. Après le 24 Février, il avait précipitamment quitté sa résidence de Londres pour venir à Paris oflrir ses services au gouvernement provisoire. Avec infiniment de prudence, on avait répondu à ces offres intéressées, en lui demandant de se tenir éloigné. Pendant que ses cousins se faisaient élire représentants du peuple, Louis-Napoléon affectait une patience qui aurait dû éveiller l'attention des républicains. Il montrait déjà qu'il savait se posséder et que, capable d'attendre les événements, il ne laisserait pas échapper les occasions de pousser sa fortune jusqu'au but marqué par son ambition. Il avait à Paris des agents actifs, pleins de foi dans son étoile, Armand Laity, Fialin de Persigny, ceux mênies qui l'avaient entouré et aidé dans ses entreprises antérieures. On travaillait pour lui par tous les moyens de propagande, journaux, images et chansons populaires, discours dans les clubs ; on recrutait à prix d'argent des hommes pour crier sur les boulevards : Vive l'Empereur ! Vive Louis-Bonaparte ! Des feuilles étaient fondées avec les titres les plus significatifs, le Napoléon républicain, le Napoléonisne, le Petit Caporal, la Redingote grise, et le caractère à peu près uniforme de ces publications se marquait par une exaltation violente dans les revendications socialistes unie à une perpétuelle et indécente apologie du pouvoir d'un seul. Une de ces feuilles, VOrganisation du travail, sous la direction d'un certain Lacolonge, publiait tous les jours des liste de bourgeois à exproprier, notamment dans la haute banque exploitée par les familles de religion Israélite. « Dans la République, disait ce journal, un seul homme n'a pas le droit de posséder huit cents
millions devant six millions de mendiants. > De telles excitations effrayait les classes riches, sans leur faire comprendre que leur salut était assuré dans leurs mains, à la condition de prendre la direction du gouvernement au lieu de Tenrayer. Elles ne voyaient pour elles de sécurité que dans Tapparition d'un sauveur, et c'était précisément pour pousser le pays à se jeter dans les bras de ce sauveur que Ton semait partout cette peur absurde mais contagieuse, qui trou^ blait l'opinion autant que les intérêts.
A l'Assemblée, on n'apercevait rien d'un tel péril : les républicains étaient trop occupés à s'entre-déchirer. On en voulait surtout à la Commission executive, sans oser l'attaquer en face. Les modérés du parti du National^ avec une ambition qui ne se cachait plus, se croyaient sûrs de garder et d'exercer le pouvoir, pourvu qu'il arrivât en leurs mains. Us arrachèrent à la faiblesse de la Commission executive l'ordre, donné à la fois au procureur général Portails et au procureur de la République Landrin, d'apporter une demande en autorisation de poursuites contre Louis Blanc, qui fut déposée dans la séance du 31 mai. Ils se firent nommer en majoritémembres delà commission, conclurent en toute hâte à accorder l'autorisation demandée, et chargèrent Jules Favre, sous-secrétaire d'État au ministère des affaires étrangères, et membre en cette qualité du gouvernement, de rédiger le rapport. Comment Jules Favre, put-il oublier à ce point le devoir qui s'imposait à lui de se tenir impartialement en dehors d'une telle affaire ? Comment, au lieu de se récuser, rechercha-t-il cette mission, qui devait laisser une si grande tache sur sa vie ? L'aigreur du caractère, la rancune personnelle, l'ambition effrénée et qui ne recule devant rien, ne suffisent point à expliquer, ni à justifier de tels écarts. Jules Favre fut très cou-
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pable, mais sa faute doit être imputée à Taflolement général autant qu'à ses propres passions. Charles RibeyroUes, rédacteur en chef de la Réforme put comparer justement à une jatte de lait empoisonnée le perfide rapport que Jules FaVre déposa sur la tribune. Favre n'attaqua point directement sa victime; au contraire, il parut faire son éloge et prendre sa défense. Il se défendit d'obéir à toute pensée de réaction politique ; il alla jusqu'à prétendre que les poursuites n'étaient autorisées qu'en vue de fournir à Louis Blanc l'occasion et les moyens de confpndre ses accusateurs. Louis Blanc se défendit avec une indignation éloquente, et força ses ennemis, Armand Marrast entre autres, à venir déclarer publiquement que, dans la journée du 18 mai, il n'avait pas mis les pieds à l'Hôtel de Ville. Pour cette fois, il sauva sa liberté. Quant à son honneur, il était impossible de l'atteindre. C'était déjà trop que l'on eût à lui reprocher tant de fautes commises par inexpérience et par orgueil, aussi sa défense ne lui ramena point les esprits. Les hommes des anciens partis voulaient l'exécuter par assis et levé. On vota au scrutin de division, elles poursuites furent rejetées à trente-deux voix de majorité. On se promit bien de revenir à la charge, et de le perdre à la première occasion favorable. Le 8 juin, Paris vota pour les élections complémentaires, comme les départemeuts qui avaient des représentants à remplacer. Dans les provinces où les anciennes influences subsistaient, la réaction commença plus tôt et suivit un cours plus précipité qu'à Paris : les hommes des anciens partis, au milieu du désarroi où étaient les républicains, firent passer leurs candidats; M. Thiers fut élu dans la Seine- Inférieure, dans l'Orne, dans la Mayenne et dans la Gironde; il remplaçait M. de Lamartine dans la
faveur du suffrage universel, et cela seul suffit à indiquer le rapide chemin parcouru par le pays dans son retour en arrière, depuis moins de six semaines.
A Paris, la liste qui triompha offre la fidèle image de rétat anarchique des^ esprits. On a souvent parlé des grands courants qui entraînent parfois le suffrage universeh Aux élections du 8 juin 4848, rien de pareil à un tel mouvement d'opinion. Les abstentions, qui furent très nombreuses, démontraient que la politique, même en ces temps passionnés, tenait à l'écart des urnes ceux des électeurs qui voulaient voir clair. Pour qui voter? on n'en savait rien. Comme il n'y avait eu nulle cohésion, nulle discipline dans les partis, les résultats du scrutin surprirent tout le monde. Caussidière sortit le premier avec 146,000 voix, et le dernier élu fut le grand journaliste P.-J. Proudhon avec 77,900 suffrages. Ce qui prouve bien que chacun avait suivi ses préférences individuelles c'est la bizarrerie incohérente de la liste des élus. Victor Hugo avait passé avec les voix de la réaction, comme l'ouvrier lyonnais Lagrange avec celles du parti révolutionnaire. Le socialiste Pierre Leroux était nommé avec 40,000 voix de moins que le républicain modéré Goudchoux. Toutefois, la réaction était parvenue à se donner un chef militaire dans la personne du général Changarnier et un chef politique dans celle de M. Thiers. Quant au prince Louis- Napoléon Bonaparte, il était élu par 84,420 voix. Il était maintenant sur le même pied que ses cousins de la Corse; il avait désormais, pour appuyer son rôle de prétendant, une démonstration de la souveraineté nationale; il devenait par cela même un des gros embarras de la situation.
M. Thiers, comme on le pense bien, fut accueilli à bras ouverts par les réacteurs de la rue de Poitiers.
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Son premier soin, en arrivant à l'Assemblée, fut de se faire inscrire au comité des finances. Trop habile pour parler de détruire la République, il se contentait de se donner pour l'adversaire implacable des républicains. Il disait encore, comme aux premiers jours qui suivirent la révolution de Février, qu'on pouvait faire le bien du pays sous la République comme sous la monarchie; et comme il ne pouvait se flatter de rétablir immédiatement la monarchie de son choix, il répétait à ceux qui lui demandaient des conseils : < Conservons la République ! c'est le gouvernement qui nous divise moins. » Le grand malheur fut que, sans connaître les républicains, il les accabla de ses dédains, leur reprochant surtout leur incapacité politique, et qu'il refusa de leur faire créilit, en se rapprochant d'eux. Une singulière infirmité «affligeait d'ailleurs cette rare intelligence : il croyait au péril socialiste ou il affectait d'y croire, au point de paraître en avoir peur, et, pour conjurer ce péril, il ne songeait à rien de moins qu'à remettre la France entre les mains de l'Église. « Je suis changé, disait-il, non par une révolution dans mes convictions, mais par une révolution dans l'état social. > Il croyait la France menacée par les doctrines communistes. Pour un historien, pour un politique, c'était ne point connaître la France, le pays du monde où là Révolution a créé le sentiment de la propriété à la fois le plus universel et le plus puissant. M. Thiers voyait la France avec ses yeux de myope. Moins d'un an après avoir dit à la tribune qu'il resterait attaché au parti de la Révolution jusqu'à la fin de sa vie, il reniait une cause juste et chère, sous le vain prétexte que cette cause était compromise par des violences et des utopies dont il s'exagérait à lui-même le caractère et la portée. Une telle erreur, indigne d'un tel esprit, fut
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rachetée un quart de siècle plus tard, mais elle pèsera toujours sur la mémoire de l'illustre homme d^État.
Dans cet état de fièvre chronique, avec le désœuvrement général, l'agitation, au lieu de s'apaiser, s'agravait tous les jours, La Commission executive proposa à l'Assemblée une loi sur les attroupements, afin de maintenir la liberté et la tranquillité de la rue. On commença de voir le triste effet des divisions du parti républicain. Ce fut Marie, membre de la fraction modérée de la Commission executive, qui défendit le projet de loi; il y déploya la plus vive ardeur, et sa passion fut telle qu'à un moment le représentant Guinard, l'un des hommes les plus respectés du parti, lui cria : < Vous déshonorez la République, monsieur ! » Guinard se trompait, car le gouvernement était dans son droit et remplissait son devoir, en cherchant à protéger la liberté générale contre les usurpations de quelques-uns. On ne voyait dans la loi sur les attroupements que des pièges tendus aux républicains du parti de l'action : c'était prendre les choses au point de vue d'un parti et non du pays. La rue appartient à tout le monde, et ce n'est pas gouverner que de laisser troubler les citoyens paisibles par quelques agitateurs, sous prétexte de maintenir le grand principe de la liberté. A cet égard du moins, nous avons aujourd'hui une idée plus juste de la liberté comme des droits et de la mission du pouvoir. C'est encore une des conséquences d'un plus long exercice du suffrage universel : les attroupements séditieux qui conduisent à l'insurrection participent, à l'heure présente, au juste discrédit dont doivent rester frappés dans notre démocratie tous les recours à la violence.
Cette loi était surtout motivée, après la grande procession du 15 mai, par les attroupements où se faisait ouvertement la propagande bonapartiste. Cette propa-
gande se montrait partout. Le bruit courut même un jour dans l'Assemblée qu'un régiment de ligne, à Troyes, s'était mutiné aux cris de : Vive TEmpereurl Louis Bonaparte venait d'être élu à Paris. Le danger se montra aux yeux des clairvoyants. A la tribune de rAssemblée nationale, le général Eugène Cavaignac, récemment nommé ministre de la guerre, fut appelé à s'expliquer sur l'incident de Troyes qu'heureusement il put démentir. < Aucune nouvelle semblable ne m'est parvenue, » dit-il ; et, continuant avec une éloquence vibrante qui fit une impression d'autant plus profonde que l'on sentit aussitôt quel personnage il voulait désigner, il ajouta: « Loin de ma pensée de porter une accusation aussi terrible contre un de mes concitoyens. Oui, je veux croire, je dois croire innocent l'homme dont le nom est si malheureusement prononcé et mis en cause. Mais, je le déclare aussi, je voue à l'exécration publique quiconque osera jamais porter une main sacrilège sur les libertés du pays. » A ces mots, toute l'Assemblée frémit, et Cavaignac apparut, en ce moment, comme le chef unique, capable de donner au gouvernement républicain la force, l'autorité, le prestige que l'on souhaitait lui donner. Ce ne fut qu'un éclair, mais il illumina la situation.
Lamartine et ses collègues de la Commission executive, en face des menées bonapartistes, comprirent qu'il ne fallait laisser aucune équivoque dans les esprits. La question de la rentrée des princes de la famille Bonaparte avait été posée, mais non résolue. Lors de la vérification des pouvoirs des représentants appartenant à cette famille, leur admission avait été prononcée, et lors de l'application de la loi de bannissemeot de 1832 aux princes de la maison d'Orléans, on avait pris en considération, mais non pas prononcé,
l'abrogation de cette loi en ce qui touchait les Bonapartes. Louis-Napoléon ayant été élu et devenant dès lors dangereux, la Commission executive résolut de s'opposer à l'abrogation à son égard, et même de le faire arrêter si, rentrant tout à coup dans la France qui ne lui était par rouverte, il venait se présenter à TAssemblée. Cette résolution était grave. Lamartine obtint de ses collègues que la question de confiance serait posée à l'occasion d'une demande de crédit pour les frais de bureau de la Commission executive, et qu'il serait autorisé à déclarer à l'Assemblée les projets du gouvernement. Ce débat solennel eut lieu dans la séance du 12 juin. L'illustre poète défendit la Commission executive dans tous ses actes. Il remonta jusqu'aux jours du gouvernement provisoire, rappela les glorieux services qu'il avait rendus à la République, à la patrie, en maintenant l'ordre, tout en fondant la liberté ; il confondit les calomnies et les impostures qui commençaient à le poursuivre, expliquant sa politique, ses alliances, ses relations, prodiguant les marques du plus rare esprit de prévoyance, en même temps qu'il s'élevait aux cimes d'une éloquence vraiment prestigieuse, dont l'Assemblée se montra tour à tour émue, surprise, charmée et défiante. C'est dans ce discours mémorable que Lamartine laissa tomber de ses lèvres cette métaphore hardie : « Oui, j'ai conspiré avec Sobrier, j'ai conspiré avec Blanqui comme le paratonnerre conspire avec le nuage qui porte la foudre. > Image admirable du rôle joué par ce grand citoyen dans les heures de péril, mais qui ne fut pas comprise ! Le charme était rompu entre Lamartine et ses auditeurs. 11 sentait l'Assemblée lui échapper. Soudain, une rumeur circule dansla salle : des coups de feu viennent d'être tirés aux cris de Vive l'Empereur I sur différents officiers de la garde nationale et de
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Farmée. « Citoyens, s'écrie Lamartine, c'est la première goutte de sang qui ait taché la révolution éternellement pure et glorieuse du 24 Février. Gloire aux différents partis de la République! Du moins, ce sang n'a pas été versé par leurs mains ; il a coulé, non pas au nom de la liberté, mais au nom du fanatisme des souvenirs militaires et d'une opinion naturellement, quoique involontairement peut-être, ennemie invétérée de toute République. Citoyens, en déplorant avec vous le malheur qui vient d'arriver, le gouvernement n'a pas eu le tort de ne s'être pas armé autant qu'il était en lui contre ses éventualités. Ce matin même, une heure avant de venir ici, nous avons signé d'une main unanime une déclaration que nous nous proposions de vous lire avant la fin de la séance et que cette circonstance me force à vous lire à l'instant même. Lorsque l'audace des factieux est prise en flagrant délit, la main dans le sang français, la loi doit être votée d'acclamation. Voici le texte de cette déclaration : « La Commission du pouvoir exécutif déclare qu'elle fera exécuter, en ce qui concerne Louis Bonaparte, la loi de 1832, jusqu'au jour où l'Assemblée en aura autrement ordonné. »
Sous l'impression de ce discours et surtout des incidents qui en avaient motivé la fin, l'Assemblée accorda le vote de confiance demandé par la Commission executive, et Lamartine crut avoir gagné la partie. Il ne vit pas le piège : l'heure n'était pas encore venue de renvoyer la Commission executive, et il y avait mieux à faire pour les réacteurs.
Le lendemain 43 juin, vint en discussion la vérification des pouvoirs du prince Louis Bonaparte. Jules Favre, ami de Ledru-RoUin et naguère encore adjoint au ministre des affaires étrangères, avait demandé et obtenu de rapporter les quatre élections qui venaient
d'envoyer le prince à TAssemblée. Il se prononça pour Tadmission, avec cette éloquence amère et cauteleuse qui le rendaient si redoutable. On a dit que, pressentant la future élévation du prince, Jules Favre s'était souvenu du rôle qu'il avait joué autrefois comme avocat dans le procès des accusés de l'attentat de Boulogne, où il avait défendu Aladenise, l'un des complices de Louis Bonaparte, et qu'il cherchait à se ménager sa faveur. Il n'est pas besoin de remonter si haut pour assigner les causes d'une telle faute. Jules Favre était de ceux qui voulaient renvoyer la Commission executive. Il se leva contre elle, beaucoup plus qu'il ne se leva pour le prétendant. Après la séance où Louis Blanc s'était si victorieusement défendu, Jules Favre avait donné sa démission de sous-secrétaire d'Etat, comme ses amis Portails et Landrin s'étaient démis de leurs démissions de magistrats, désavoués qu'ils étaient par l'Assemblée. Par un sentiment qu'on ne saurait trop déplorer ni trop flétrir, Jules Favre se croyait redevenu libre, et il usait de cette liberté pour porter les coups les plus violents à ses anciens amis et protecteurs, Ledru- Rollin et Lamartine, sans regarder s'il les portait à la République. L'histoire ne saurait juger trop sévèrement une telle conduite, et il a fallu toute la grandeur des services rendus à la liberté et à la démocratie par Jules Favré, sous le second Empire, pour atténuer de semblables fautes, sans les faire oublier. Au point de vue légal, Favre prétendit que l'admission des Bonapartes de Corse démontrait bien que la loi était abrogée, et que d'ailleurs Crémieux, ministre de la justice, avait déclaré cette abrogation consommée de fait, parce qu'elle était inutile. Au point de vue politique, il allégua qu'il ne fallait pas grandir outre mesure l'insignifiante personnalité du prince Louis Bonaparte.
Ledru-RoUin répondit à Jules Favre, en homme d'Etat supérieur : < Comment, s'écria -t- il , la loi n'existe pas ! Et pourquoi donc ce projet présenté pour décider si la loi serait ou non abrogée ? La loi existe par cela même que vous avez mis en question de savoir si elle serait suspendue ou au contraire appliquée. On vient parler de la souveraineté du peuple! Gomment! vous reconnaîtriez que un, deux trois départements constituent la souveraineté du peuple. La souveraineté du peuple existe dans l'universalité du peuple. Autrement, il peut convenir à un département surpris de nommer un prétendant, et ce département égaré pèserait à lui seul dans la balance autant que l'ensemble de la nation ! Quand la souveraineté du peuple que vous représentez, puisque vous être constituants, a déclaré que la loi de 4832 existe encore, vous ne pouvez pas dire que qu'on attente à la souveraineté d'un député du peuple ! Ce qu'il faut respecter, c'est l'ensemble de la nation et non pas le vœu isolé d'un département : voilà les principes. »
Ce ferme langage, inspiré de la véritable raison d'État, ne fut pas compris. L'Assemblée vota l'admission pure et simple de Louis Bonaparte, et consomma ainsi la plus grande des fautes qu*elle pût commettre. Elle n'en eut même pas le bénéfice. Louis Bonaparte écrivit de Londres que, ne voulant que le bien de la République, il se refusait à rompre son exil ; mais il annonçait en même temps que, si le peuple lui imposait des devoirs, il saurait les remplir. Le général Cavaignac remarqua que, dans cette lettre à la fois humble et insolente, le nom de la République n'était même pas prononcé. L'Assemblée s'imagina qu'elle suppléerait à cette lacune, en criant elle-même : Vive la République I à diverses reprises. Mais le mal
. était fait, et le peuple qui n'aimait pas F Assemblée, se détourna d'elle, pour aller à Thomme qui savait le prendre de si haut avec ses adversaires.
Paris à la veille des journées de Juin. — Les ateliers nationaux. — Louis Blanc y a toujours été étranger. -— Emile Thomas et Marie, ministre des travaux publics, imaginent cet expédient transitoire dans l'intérêt de l'ordre. — Juste impopularité de ces établissements. — Proclamation des ouvriers des ateliers nationaux unis à ceux du Luxembourg. — L'Assemblée constituante et les théories sociales.
La situation devenait de jour en jour plus sombre, et l'Assemblée nationale, dont la réunion avait excité tant d'espérances, était maintenant aussi décriée que la Commission executive, ce faible pouvoir, divisé contre lui-même, que tout le monde battait en brèche et qui n'avait même plus la force de se défendre. Tous les intérêts étaient alarmés, et tous les courages, abattus. Le cours de la rente 5 pour 100 était tombé à 69, et le 3 pour 100 ne pouvait s'élever au-dessus de 46. Le malaise des pauvres croissait avec l'inquiétude des riches, et la société paraissait menacée de dissolution.
A quarante-deux ans de distance de cette époque néfaste, il n'y a plus à douter que tous ces maux de la société n'aient été fort exagérés par l'opinion publique surchauffée, par une bourgeoisie sans courage, par un prolétariat dont l'imagination exaspérée ne voyait partout que trahisons, iniquités et misères. Les souffrances matérielles et morales du peuple, à Paris surtout, n'étaient que trop réelles. La vraie cause en
était que, nul ne voyant clair devant soi, personne n'avait plus cette confiance dans le lendemain qui fait qu'une grande nation ne s'abandonne pas elle-même dans sa propre détresse. La France de 1848 manqua d'hommes ayant foi dans les destinées nationales.
La République avait été acclamée avec un enthousiasme qui tenait du délire : en réalité, bien peu d'esprits fermes et prévoyants, parmi les Français, embrassaient la portée de la révolution immense que le suffrage universel allait opérer dans les idées comme dans les mœurs. L'enthousiasme des premiers jours' fit place au doute, et du doute, on tomba dans le désespoir. Il ne subsista que le délire, qui, changeant de caractère, ne fit que s'aggraver. Les fautes politiques s'accumulaient. A peine étaient-elles commises que leurs auteurs en apercevaient les conséquences, et que, dans leur ardeur à les réparer, ils en commettaient de nouvelles. C'était là le délire des gouvernants. Quant au délire des foules, il se manifestait par la peur des uns et par la violence des autres. Rarement aux époques antérieures de notre histoire, le bon sens, le sang-froid, la netteté dans les vues, la sagacité dans les jugements, ces qualités maîtresses de l'esprit français, se sont trouvées plus complètement en défaut.
La question la plus poignante de toutes, c'était la question du travail, le problème de la misère, le côté social de la révolution de Février : tout cela se résumait dans la question des ateliers nationaux.
L'idée première de ce genre d'établissements ne date pas de 1848. Elle remonte, comme tant d'autres imitations plus ou moins chimériques et maladroites, à notre première révolution, qui, par l'organe de ses premiers auteurs, hommes sages et modérés entre tous,. Malouet, par exemple, avaient proclamé le droit à l'assistance et au travail. La commune de Paris, sous
la Convention, avait ouvert le premier atelier national à la butte Montmartre.
Vers la fin du mois de Février, dans les jours qui suivirent la victoire du peuple, les ouvriers de Paris demandèrent du travail. On leur répondit par Taumône, sous forme de secours à domicile : ce n'était pas ce qui convenait à leur fierté non plus qu'à leurs besoins. La commission des travailleurs, instituée au Luxembourg^ sous la présidence de Louis Blanc assisté d'Albert, était un expédient politique, et ne répondait nullement aux préoccupations sociales du monde ouvrier. Le ministre des travaux publics du gouvernement provisoire, Marie, avocat éminent, mais peu familier avec les questions ouvrières, encore moins avec les difficultés inhérentes à toute organisation du travail, prit l'avis d'un jeune ingénieur à peine sorti de l'Ecole centrale, Emile Thomas, qui conseilla d'ouvrir, d'accord avec la mairie centrale de Paris, des ateliers nationaux, où seraient embrigadés les travailleurs qui demanderaient à être enrôlés, en vue de gagner leur subsistance et celle de leurs familles.
Ce n'était pas l'organisation du travail, telle que le préconisait Louis Blanc, dans ce qu'il appelait ses ateliers sociaux ; c'était même le contraire, et cependant, telle est la mauvaise foi des partis, que Louis Blanc, malgré des protestations qu'il a dû renouveler jusqu'à la fin de sa vie, sans réussir à extirper ce préjugé, passa pour être l'auteur des ateliers nationaux, et porta la peine d'une organisation qu'il a toujours désavouée. Une telle erreur si prolongée ne peut s'expliquer, après tant d'années écoulées, que par l'iniquité de ses adversaires. Emile Thomas, dans son Histoire des ateliers nationaux, avait cependant fait cet aveu : € Je voyais à ce projet, dit-il (la fondation d'un club des ateliers nationaux), l'immense bénéfice de dresser
un autel contre celui du Luxembourg » ; et Lamartine, dans son Histoire de la Révolution de 1848, avait écrit les lignes suivantes, d'une juste sévérité à l'égard de son collègue Marie ; < M. Marie organisa les ateliers nationaux avec intelligence (il s'agit des règlements édictés par Emile Thomas) mais sans utilité pour le travçiil productif. Il les embrigada, il leur donna des chefs... Commandés, dirigés, soutenus par des chefs qui avaient la pensée secrète de la partie anti-socialiste du gouvernement provisoire, ces ateliers contrebalancèrent, jusqu'à l'arrivée de l'Assemblée, les ouvriers sectaires du Luxembourg et les ouvriers séditieux des clubs. » Il n'y avait donc pas à douter que Louis Blanc ne fût pour rien dans l'établissement des ateliers nationaux, et quand on se représente que ces ateliers, institués contre lui et pour faire échec à son jinfluence comme à ses doctrines, ont été la cause principale de son impopularité parmi ses collègues de l'Assemblée nationale et de l'injuste proscription dont il a été frappé, on est forcé de reconnaître que ce n'est pas sans motifs qu'il se considérait comme un martyr de sa cause, et comme une grande victime devant l'histoire.
Pendant toute la durée du gouvernement provisoire, les enrôlements d'ouvriers dans les ateliers nationaux augmentèrent en nombre tous les jours, et dans des proportions qui ne tardèrent pas à devenir inquiétantes. Que ferait-on de cette agglomération de travailleurs, qui n'était en réalité qu'un rassemblement de désœuvrés ? Si le propos rapporté par Emile Thomas, dans son livre, est vrai — et ce propos n'a jamais été démenti — il faut convenir que la responsabilité morale du ministre des travaux publics, Marie, reste gravement engagée devant le tribunal de la conscience publique : « Un jour, raconte Emile Thomas,
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M. Marie me demanda fort bas, si je pouvais compter sur les ouvriers. — Je le pense, répondis-je ; cependant le nombre s'en accroît tellement qu'il me devient difficile de posséder sur eux une action aussi directe que je le souhaiterais. — Ne vous inquiétez pas du nombre, me dit le ministre ; si vous les tenez, il ne sera jamais trop grand. Ne ménagez pas l'argent ; au besoin même, on vous accorderait des fonds secrets. Le jour n'est peut-être pas loin où il faudra les faire descendre dans la rue. >
On frémit à l'idée que de telles prévisions aient pu se présenter à l'esprit d'un homme d'une conscience élevée et d'une parfaite droiture, comme était Marie. Que pouvait signifier dans sa bouche un semblable langage ? Faire descendre dans la rue ces ouvriers embrigadés au nombre de plus de cent mille, et pourquoi faire ? Marie comptait-il s'en servir contre les autres ouvriers de Paris, encore plus malheureux et plus aigris que ceux qui avaient obtenu d'être inscrits dans les ateliers nationaux ? Espérait-il que ces derniers consentiraient à se faire les soldats de Tordre, c'est-à-dire les exécuteurs terribles des alarmes et des vengeances bourgeoises, contre l'armée du désespoir et de la faim ? Comment de pareilles perspectives n'ont-elles pas rempli son âme d'épouvante ? D'autre part, licencier les ateliers nationaux, jeter sur le pavé de Paris cent mille hommes sans travail, sans argent et sans pain, c'était, en rendant inévitable un soulèvement de tout le prolétariat parisien, déchaîner la guerre civile, et la guerre civile, c'était pour la République une mort certaine au milieu des plus effrayantes convulsions. On ne s'explique pas le discours de Marie. Que voulaient donc ces modérés? A quoi pensaient-ils? Pouvait-il y avoir dans une insurrection du peuple un avantage quelconque à recueillir
pour la République ? Comment ces hommes portés au gouvernement par les hasards d'une révolution ne comprirent-ils pas mieux leurs devoirs les plus élémentaires ? On se perd en conjectures, et c'est là qu'on peut voir à quel point la révolution de Février était restée inconnue dans son principe et ses tendances à ceux mêmes qui en paraissaient les chefs. Mais que dire de ceux qui n'étaient pas républicains, et qui n'attendaient que l'occasion de précipiter la chute de la République, au risque de voir la France s'abîmer elle-même dans un cataclysme général ?
Ce qu'il y eut peut-être de plus regrettable dans cette crise, c'est l'erreur qui fit croire aux ouvriers enrôlés dans les ateliers nationaux que ces établissements, qui, dans la pensée de leurs organisateurs, avaient un caractère essentiellement transitoire, étaient comme une première application de ce droit nouveau conquis par le peuple en Février et qu'on appelait le droit au travail. Cette conquête était, dans l'ordre économique et social, la conséquence et le complément de l'autre conquête accomplie dans l'ordre politique, le suffrage universel. Celle-ci avait été taxée d'utopie dangereuse et irréalisable, et cependant, on venait de l'appliquer; et, du premier coup, la France entière l'avait adoptée comme l'instrument nécessaire et définitif de sa souveraineté. Pourquoi la conquête sociale n'aurait-elle pas la même fortune ? Le gouvernement provisoire avait reconnu et proclamé le droit au travail, tout de même qu'il avait reconnu et proclamé le droit égal et la capacité égale de tous les Français à l'exercice du droit de suffrage. Et vraiment, quand on se reporte à cette époque, le gouvernement provisoire pouvait-il faire autrement, dans les premiers jours de son avènement au pouvoir? Ne savait-il pas qu'il y avait été porté principalement
par les classes ouvrières de Paris ? Les chefs de ces classes, à défaut de la masse à peine éclairée des travailleurs, étaient à cette époque profondément imbus, peut-être plus que de nos jours, des théories des réformateurs socialistes. Une révolution qui n'aurait rien fait ni rien tenté en faveur du socialisme, eût été pour les meneurs des classes ouvrières une déception qui, en rappelant les déceptions de juillet 1830, eût infailliblement remis le peuple debout, les armes à la main, pour détruire son ouvrage. Ainsi les ateliers nationaux furent un expédient, mais un expédient qui prit sa source dans la reconnaissance et la proclamation du droit au travail par le gouvernement provisoire, autour duquel la bourgeoisie s'était ralliée comme autour de la seule autorité possible, en ces moments de péril où elle ne songeait qu'à son propre salut.
Tout cela malheureusement fut oublié, dès que les hautes classes revinrent de leurs premières frayeurs. Les ouvriers, suivant la parole admirable qu'ils avaient dite, firent crédit de trois mois de leur misère à la République ; les anciennes classes dirigeantes, se croyant dépouillées de toute leur influence politique, et de plus menacées dans leur situation sociale, se refusèrent à un sacrifice pareil. En vain, un publiciste hardi mais inconsistant et versatile, Emile de Girardin, avait-il crié dès les premiers jours : Confiance ! confiance ! La haute et moyenne bourgeoisie ne put ni ne voulut se résigner à prendre son parti d'un régime nouveau, dont l'avènement l'avait surprise et dérangée dans la quiétude de son égoïsme, et qui lui semblait mettre en péril ses intérêts comme ses doctrines. Avec l'esprit frondeur et sceptique qui la caractérise, elle ne vit que le côté difficile, subalterne et parfois ridicule des mesures que l'on s'efforçait de prendre dans son intérêt et pour la rassurer. Elle
se refusa toujours à reconnaître loyalement à ce qu'il pouvait y avoir de nécessaire et jusqu'à un certain point d'avantageux pour elle dans ces mesures mêmes. Elle donna ainsi l'exemple de la politique funeste qui, depuis un demi-siècle, a tant énervé la force morale de la France, la politique pessimiste qui sème la défiance et le découragement, abaisse les caractères, et pousse à l'excès du mal, en affichant l'espoir que le bien finira par en sortir.
Le rapide accroissement du nombre des ouvriers des ateliers nationaux fait comprendre le discrédit profond dans lequel tombèrent ces établissements, qui n'avaient d'ailleurs aucun caractère socialiste et ne donnaient satisfaction à personne d'un peu notable dans le groupe des réformateurs. Au 2 mars, huit jours après les événements de février, on ne comptait pas plus de dix-sept mille ouvriers sans travail dans Paris ; au 18 mars, ce chiffre de dix-sept mille montait à cinquante mille ; au 20 juin, il dépassait cent sept mille. Evidemment, il y avait là de sérieux abus. Sans doute, le chômage s'était étendu, et les misères aussi. Chose plus grave, les ateliers nationaux, par leur institution même, inquiétaient le travail libre, dans ses diverses spécialités, car les ouvriers, qui n'auraient pas demandé mieux que de continuer leur labeur accoutumé et de reprendre leur tâche quotidienne, ne pouvaient voir, sans des sentiments d'envie et sans de justes récriminations, ces chantiers où la production était nulle et où l'on touchait des salaires réguliers, sans avoir rien fait d'utile. Le grand vice de l'institution se manifesta surtout par l'impuissance des organisateurs et des chefs à occuper sérieusement plus de six mille hommes. Caussidière, dans sa défense devant l'Assemblée nationale, avait dénoncé ce désœuvrement, qui coûtait des sommes énormes au Trésor : « Les ou-
vriers, disait-il, n'ont fait que gratter la terre et la transporter d'un endroit à un autre. > Et encore, tous n'étaient pas propres à ce travail dérisoire et improductif ! D'ailleurs, tous étant désœuvrés, tous étaient déclassés. La démoralisation devait s'en suivre, si l'on ajoute à tant de causes d'insubordination les excitations des agents des partis dynastiques, habiles à se glisser partout, l'or à la main, les paroles de haine et de révolte à la bouche, avec l'ardent désir de jeter dans la plus effroyable mêlée tout ce monde d'oisifs et d'ambitieux à qui l'on promettait, au nom des prétendants, de réaliser l'éternelle chimère des pauvres, l'abolition de la misère.
Cette oisiveté pesait singulièrement aux hommes sérieux et sincères des ateliers nationaux. Entassés pêle-mêle, malgré la hiérarchie savante d'Emile Thomas, condamnés à des besognes rebutantes pour la plupart d'entre eux, ils contenaient à peine leurs colères incessamment attisées par une presse empoisonnée, par des journaux nourris des haines de la réaction, comme le Constitutionnel, V Assemblée nationale, qui, pour les insulter, rivalisaient de cynisme, de verve injurieuse avec des feuilles écloses de là veille entre les pavés soulevés par l'émeute, et soudoyées par les pires corrupteurs. Cette presse infâme accablait les ouvriers des ateliers nationaux, comme les autres du reste, comme ceux qui étaient restés libres et se réunissaient tous les soirs sur les places publiques et dans les carrefours, sous les épithètes les plus outrageantes et les plus calomnieuses, les traitant de paresseux, de voleurs, d'assassins, de forçats libérés à peine sortis des bagnes et prêts à tout faire pour y être renvoyés. Vainement les honnêtes ouvriers essayaient de se défendre, en adressant des protestations aux journaux de leur opinion : « Rédacteurs du Constitur
tionnely disait Tune de ces protestations, vous mentez impudemment, quand vous dites que les ateliers renferment de onze à douze mille lorçats... Nous ne gagnons pas notre argent, dites-vous 1 Eh I mon Dieu î nous le savons aussi bien que vous et c'est là ce qui nous désespère. Vous ne savez pas, vous riches, ce qu'il en coûte à des ouvriers honnêtes et laborieux, habitués à gagner leur vie par le travail, d'aller pendant toute une journée s'exposer aux rayons d'un soleil brûlant, pour toucher le prix d'un labeur qu'ils n'ont pas fait. »
Voilà qui jette une lumière instructive sur les sentiments qui animaient les principaux des ouvriers des ateliers nationaux, en ce qui touche le travail qu'on leur donnait à faire ; et pour ce qui est de leurs opinions politiques, un autre document atteste qu'en dépit de toutes les excitations auxquelles ils étaient livrés avec la connivence de M. Emile Thomas lui-même qui ouvrit la porte des ateliers aux agents bonapartistes, ces ouvriers, ces artistes, ces Parisiens de naissance, de mœurs et d'éducation ne cessaient pas d'être fidèles à la République. Se sentant travaillés, harcelés par les émissaires de la réaction, ils comprirent vite que l'on cherchait à dégoûter le peuple de ces institutions républicaines qu'il avait fondées, pour être le point de départ et l'instrument d'un ordre social nouveau ; et ils se rapprochèrent des ouvriers du Luxembourg, afin de signer avec eux une proclamation, dans laquelle ils adjuraient les travailleurs parisiens de ne pas se laisser séduire par les flatteries et les promesses des agents des dynasties déchues, de ne pas encourager par leur présence « des manifestations (|ui n'ont de populaire que le titre >.
« Nous vous prions, disaient-ils encore, au nom de cette liberté si durement achetée, au nom de la patrie
régénérée par vous, au nom de la fraternité, de Tégalité, de ne pas joindre vos voix et votre appui à des voix anarchiques, de ne pas prêter vos bras et vos cœurs pour encourager les partisans d'un trône que vous avez brûlé ! Ces hommes sans âme, sans convictions, amèneraient inévitablement Tanarchie au milieu du pays, qui n'a besoin que de liberté et de travail.
€ Nul ne doit prétendre désormais qu'au plus beau de tous les litres, à celui de citoyen. Nul ne doit essayer de lutter contre le véritable souverain, le peuple.
« La réaction travaille, elle s'agite ; ses nombreux émissaires feront luire à vos yeux un rêve irréalisable, un bonheur insensé. Elle sème Tor. Défiez-vous ! défiez-vous I Attendez encore quelques jours avec ce calme dont vous avez fait preuve et qui est la véritable force. Espérez, car les temps sont venus, l'avenir nous appartient ; rien n'est maintenant possible en France que la République démocratique et sociale. »
Un tel langage, au lieu d'apaiser les passions, ne fit que les envenimer. On voulait voir, dans cet ajournement à quelques jours, l'annonce à bref délai de la collision, qui apparaissait d'heure en heure comme plus menaçante et bientôt inévitable. Ce fut une faute, que les modérés pouvaient facilement éviter. Aujourd'hui, sans doute, il est facile de dire que cette proclamation respire en plus d'un passage la passion sincère et naïve d'un état social vraiment utopique, constant objet des aspirations populaires : mais, en ce temps-là, c'était le langage de tout le monde, et personne ne pensait à reprendre, pour la blâmer, cette phraséologie vague et trompeuse. On ne remarqua point assez le grand pas que venaient de faire les ouvriers vers la reconnaissance du fait légal de l'existence de la République, qui, d'après eux et sous aucun pré-
texte, ne devait plus être exposée aux dangers ni remise en question; on ne s'attacha qu'à la couleur « socialiste » de ces adjurations solennelles, et comme le parti socialiste venait de faire passer aux élections parisiennes du 5 juin P.-J. Proudhon et Pierre Leroux, les terreurs feintes ou réelles du parti modéré n'en devinrent que plus vives.
La vérité est que, dans Teffervescence des esprits, et dans le trouble des âmes, les problèmes sociaux posés par la révolution de Février prenaient chaque jour plus d'importance. Les uns, et c'étaient les plus nombreux, n'osaient aborder ces problèmes que pour en dénoncer le caractère à la fois chimérique et subversif ; les autres, tout en ne refusant point de s'en occuper, ne comprenaient point que le peuple s'obtinât à les mettre au-dessus de toutes les autres difficultés que la République avait à résoudre.
Tel était l'état d'esprit de la plupart des républicains de l'Assemblée constituante ; tous avaient été plus ou moins surpris par la soudaineté de la révolution de Février, et tous s'étonnaient et s'alarmaient de la tournure imprévue que pouvait prendre tout à coup cette révolution qu'ils regardaient comme finie, puisqu'elle avait abouti à l'installation de la République sur les ruines de toutes les monarchies successivement essayées et renversées depuis un demi-siècle. Les représentants arrivés de leurs provinces ignoraient Paris, et surtout Paris socialiste. Les théories et les systèmes, les doctrines et les hommes leur étaient également inconnus. Ils n'en savaient guère que ce qu'en disaient les journaux, souvent aussi peu instruits qu'eux-mêmes. Cette ignorance les réduisait, soit à s'en rapporter trop souvent aux déclamations déraisonnables qui échappaient aux défenseurs passionnés de ces idées confuses et peu mûries, soit aux
calomnies effrontées de ceux qui exagéraient le péril socialiste, avec Tarrière -pensée d'exploiter contre les institutions nouvelles Teffrui causé par ce péril. On sentait vaguement que le socialisme, si mal défini qu'il fût alors, et justement parce qull était mal compris et mal digéré, portait tort à la République, et loin de l'étudier pour l'appliquer ou le réfuter, on se contentait de le détester, en le diffamant.
Nul doute que le socialisme n'eût fait surgir au sein des classes laborieuses des espérances impossibles à réaliser, et que ces espérances mêmes ne dussent aboutir, en s'écroulant, à de cruelles déceptions, et à un recul inévitable, alors que le peuple avait cru faire un pas en avant dans la voie qui conduit à l'égalité par la justice sociale. Ces déceptions devaient avoir pour effet de diviser les républicains, encore plus qu'ils ne l'étaient avant. Ceux d'entre eux que leur ignorance ou leur défaut de courage tenait éloignés du socialisme, perdirent la confiance des portions vives et agissantes de la démocratie ouvrière, et, d'un autre côté, les ressentiments témoignés à ces républicains timorés par la fraction la plus ardente de leur parti, précipitèrent les bourgeois dans une si folle terreur du socialisme que, plus tard, ils aimèrent mieux se jeter dans les bras du premier sauveur à leur portée que d'accepter, pour la conduire, une République qu'ils jugeaient impuissante à les protéger contre les périls des soulèvements populaires.
Au milieu de tout cela, le caractère de l'insurrection désormais inévitable et qui éclata en juin, resta profondément méconnu. Mais il est temps de dire quelle fut la conduite de l'Assemblée nationale dans ces circonstances à jamais douloureuses.
132 LA SECO>DE RÉrUBL/QUE
Ulysse Trélat, ministre des travaux publics. — Son plan pour la solution de rafTaire des ateliers nationaux, repoussé par la Commission executive, est tenu en échec par les comités des finances et des travailleurs de l'Assemblée. — Les comités permanents de la Constituante. — Le comte de Falloux. — Discours socialiste de Pierre Leroux. — Réplique deGoudchoux.
La question des ateliers nationaux était arrivée à sa période aiguë, quand la Commission executive nomma pour remplacer Marie au ministère des travaux publics, un des hommes qui avait le plus compté dans l'ancien parti républicain par son caractère élevé, son courage à toute épreuve, sa haute et sévère probité, son éloquence audacieuse et convaincue : c'était le docteur Ulysse Trélat, ancien journaliste dans le Puyde-Dôme, impliqué dans le procès d'avril devant la cour des Pairs, celui qui avait fait entendre au président Pasquier le fier et hardi langage du parti républicain, quand il se fît accusateur de ses juges devant la France et devant l'Europe. Trélat, doué d'un cœur aussi tendre que sa volonté était ferme, était de ceux que la responsabilité n'eiïraye point, tant ils sont sûrs de leur conscience. Hélas ! cette qualité si précieuse, et si rare dans les hommes qui gouvernent aux heures de crise, tourna contre lui-même et contre ses projets.
Il avait le problème des ateliers nationaux à résoudre ; il s'y appliqua, dès son entrée aux affaires, avec sincérité et dévouement, moins encore comme à un service à rendre à son parti que comme à ûu grand devoir à remplir envers son pays. Il crut tout d'abord que, dans des circonstances aussi difficiles
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et dans uq cas aussi exceptionnel, il avait le droit de recourir à des moyens énergiques, sauf à répondre de ses actes devant rassemblée nationale.
Il commença par se faire rendre compte par une commission qu'il nomma en dehors de TAssemblée de rétat des ateliers nationaux. Les lumières de son esprit, les inspirations de son cœur ne lui permettaient pas de songer à une dissolution immédiate et brutale de cette immense agglomération d'hommes. Et cependant il était nécessaire d'y arriver, le trésor de la République s'épuisant à fournir des subsides qui allaient se perdre dans ce gouffre toujours béant, sur lequel l'Assemblée fixait des regards pleins d'anxiété et de malveillance.
Ulysse Tréiat pensa qu'il atteindrait le but assigné par sa conscience à ses efforts : en arrêtant d'abord les enrôlements que le directeur Emile Thomas , suspect d'accointance avec la faction bonapartiste, semblait multiplier comme à plaisir, quand il aurait fallu tout faire pour les réduire ; en préparant la rentrée des ouvriers dans les ateliers privés, que les patrons furent invités à rouvrir, surtout dans les industries toutes parisiennes; en créant non seulement à Paris, mais sur tous les points du territoire, des chantiers où les ouvriers consciencieux et qui voudraient quitter Paris trouveraient un travail vraiment utile et rémunérateur; en prenant à cet égard, d'accord avec son collègue des finances, des mesures d'intérêt général, telles que chemins de fer à construire, canaux à creuser, usines et fabriques à mettre en activité, pour la production d'objets d'utilité nationale; enfin, en provoquant parmi les plus jeunes ouvriers d'autres engagements, d'autres enrôlements, cette fois dans l'armée et non plus dans des établissements que l'on devait inévitablement fermer.
C'était, comme on le voit, la dissolution lente mais progressive : il n'y fallait que du temps et de la bonne volonté.
Le courageux ministre soumit ce plan à la Commission executive dont il tenait ses pouvoirs. Celle-ci refusa de l'adopter, ne pouvant se résoudre, dit-elle, maintenant que l'Assemblée nationale était réunie, à sanctionner un ensemble de mesures qui semblaient impliquer et consacrer le droit au travail. C'étaient les mêmes hommes qui, en face du peuple, avaient reconnu et proclamé ce droit, en reconnaissance de la victoire des combattants de Février.
Trélat ne parlait point du droit au travail : pourquoi soulever cette question ?
L'Assemblée constituante ne voulut pas davantage accepter les propositions du ministre des travaux publics, sans les soumettre à une commission nommée par elle, complication nouvelle, et tout à fait inutile en un tel moment.
C'est sur le fait qu'il faut saisir ici les fâcheux inconvénients de la méthode de travail adoptée par l'Assemblée nationale de 4848.
Cette assemblée était remplie d'hommes de bonne volonté, très fiers de leur mandat, fort attachés à leurs devoirs, impatients de faire le bien, en travaillant avec assiduité aux affaires de la nation . Comme elle était souveraine, elle ne résistait guère à la tentation de se mêler de tout ce qui pouvait toucher de près ou de loin à l'administration ou au gouvernement, bien qu'elle eût chargé du pouvoir exécutitune commission qui en avait toutes les attributions et la responsabilité. Afin de mieux faire sentir son action, elle s'était appliquée à copier celle de nos grandes assemblées révolutionnaires, la Convention nationale, qui a mené à bonne fin la plus grandiose comme la plus ter-
rible de toules les tâches, la défense de la patrie en danger et raffermissement des conquêtes de la Révolution. LaConvention avait eu pour organes, pour instruments de sa redoutable omnipotence, ces fameux comités qui ont laissé après eux une si tragique renommée. L'Assemblée nationale de 1848 voulut avoir les siens, autant pour suivre l'exemple de la Convention que pour offrir aux représentants laborieux et dévoués des moyens d'étude et de travail et tirer parti de l'intelligence et de l'activité de tous ses membre?.
Assurément le but était louable, et, dans l'Assemblée constituante de 1848, en effet, la plupart des représentants se firent inscrire suivant leurs goûts, leurs aptitudes, leurs capacités, sur les listes des quinze comités permanents entre lesquels le règlement de l'Assemblée partagea les travaux dont elle devait s'occuper. A côté et en dehors des comités, le règlement admit la nomination de commissions spéciales élues dans les bureaux.
Il arriva plusieurs fois que les commissions spéciales se trouvèrent en désaccord avec les comités permanents, antagonisme déjà très fâcheux; mais il arriva plus souvent encore que ce désaccord éclata entre les comités permanents eux-mêmes, qui avaient tous, à un degré plus ou moins élevé, la prétention de représenter et de diriger l'Assemblée dans les matières de leur compétence. Ces tiraillements ne laissaient pas de nuire à la bonne et prompte expédition des affaires, et sous le prétexte d'appeler tout le monde à travailler, on en vint, dans les circonstances les plus délicates, à paralyser l'action de l'Assemblée tout entière.
Indépendamment de cette rivalité des comités entre eux, il y eut une autre cause de menées et d'intrigues q;n ne fut pas aperçue tout d'abord, mais que l'expé-
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rience des choses et la pratique des hommes mirent bientôt en lumière, de manière à dessiller les yeux les plus prévenus. Dans les comités permanents, où les hommes se groupaient, non pas tant d'après leurs aptitudes que selon leurs affinités politiques, se rejoignirent bien vite tous ceux qui voulaient suivre la même ligne, observer la même tactique, servir et faire triompher la même cause politique. Par là, ces comités devinrent des centres d'action, ordinairement soumis à rinfluence de quelque personnage considérable, qui, par l'adhésion de ses amis et la force morale qu'ils lui apportaient, se trouva souvent en situation, sans faire partie du gouvernement, d'exercer l'action la plus étendue, et quelquefois même de substituer, sans aucune responsabilité, à l'influence comme au pouvoir des ministres, une autorité dépourvue de tout frein comme de tout contrôle.
C'est ce qui put être observé peu de temps après la quintuple élection de M. Thiers à l'Assemblée constituante. A peine arrivé, il alla se tapir dans le comité des finances, d'où il ne tarda pas à diriger toute la politique parlementaire des ennemis de la République. Certes, un homme d'État d'une fertilité de moyens et d'une expérience aussi consommée que celles que possédait M. Thiers, était toujours assuré de se faire une place importante et de jouer un rôle prépondérant dans une assemblée française; mais, en 1848, il fut singulièrement aidé dans ses projets par les comités permanents, au-dessus desquels il sut placer celui des finances comme le véritable groupe directeur de toute la Constituante.
Il y a donc plus à perdre qu'à gagner, pour les assemblées qui veulent garder leur indépendance, dans l'établissement de ces chambres au petit pied constituées dans la grande, et l'on s'étonne qu'après
Texpérience de 1848, il y ait encore parmi nous des hommes pour demander le retour à une organisation aussi dangereuse, à une méthode de travail aussi vicieuse que celles de l'Assemblée constituante. C'est encore un de ces faux progrès, qui ne sont que des rétrogradations vers le passé, une de ces réformes vaines et à effet, comme on les aime dans certains groupes de notre parti, qui, sous prétexte de respecter certaines traditions, refusent de s'éclairer des leçons du passé.
Cet antagonisme des comités permanents de l'Assemblée constituante éclata juste au moment où les affaires voulaient êtres conduites avec la plus parfaite unité de direction. Il y avait un comité des travaux publics qui soutenait le gouvernement, et un comité des finances qui lui faisait une guerre sourde et implacable. Les ministres, Eugène Duclerc aux finances, Ulysse Tiélat aux travaux publics, étaient d'accord, et les représentants appelés à les seconder, étaient désunis et divisés. Duclerc, jeune rédacteur du National, ne manquait ni de vues ni de courage. Son plan de finances reposait tout entier sur un projet de rachat des chemins de fer, que le comité des travaux publics était disposé à l'accepter. Au contraire, le comité des finances ne voulait point entendre parler du rachat des chemins de fer, qui lui apparaissait comme une mesure révolutionnaire et entachée du pire socialisme, et proposait à la place un projet de conversion des caisses d'épargne et des bons du Trésor en rentes perpétuelles. Le gouvernement soutenait, pour sa part, que la conversion projetée s'opérerait dans les conditions les plus désavantageuses au Trésor, tandis que le rachat des chemins de fer et la reprise des travaux pour leur achèvement rendraient de l'activité à l'industrie, en même temps que du travail aux ouvriers :
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ce pouvait être une solution du problème des ateliers nationaux, et c'est à quoi tenait surtout le ministre des travaux publics.
La Commission executive cherchait à gagner du temps. Tout en refusant son adhésion aux vues de Trélat, elle avait compris que son devoir était de le soutenir dans la voie où il voulait entrer : c'est ainsi qu'elle avait approuvé le ministre dans les mesures qu'il avait prises pour remplacer Emile Thomas, lequel désobéissait de la manière la plus grave en continuaiit les enrôlements. Mais, la Commission, en vue de donner satisfaction à l'Assemblée, voulait substituer au travail à la tâche le travail à la journée, et décréter l'enrôlement dans l'armée des jeunes ouvriers de 48 à 23 ans inscrits sur les contrôles des ateliers nationaux. Tout dépendait du sort qui serait fait par l'Assemblée aux projets financiers du gouvernement, et c'est là que Ton eut l'occasion de voir de près et de juger la tactique profonde d'un homme, à peu près nouveau dans les Assemblées politiques de la France, mais qui avait, dès les premiers jours de la Constituante de 1848, conquis une grande influence, dont il sut user avec la plus rare habileté pour le plus grand malheur de la République.
C'était le comte Alfred de Falloux, représentant de Maine-et-Loire. Fils d'une manière de gentilhomme angevin, enrichi dans le commercedu bétail et récemment anobli par le roi Charles X, M. de Falloux avait été élevé par sa mère, autrefois dame de la cour de Louis XVI, dans le culte de la monarchie légitime, et formé par elle aux belles manières, au langage fin, souple, insinuant et distingué du monde de l'ancien régime. Il était ainsi légitimiste de naissance et d'éducation, et c'est en celte qualité qu'il était entré, aux élections de 1846, dans la- Chambre des députés, où il
n'avait eu ni le temps ni l'occasion de faire preuve de ses grandes aptitudes politiques. Une autre influence féminine, au moins aussi active et plus profonde que la première, avait déterminé le cours de ses idées, en lui révélant par d'adroites flatteries l'emploi qu'il était appelé à faire dans la vie publique de ses facultés et de ses talents. Une dame étrangère, russe d'origine et de religion, plus tard convertie au catholicisme romain le plus ardent sous la direction spirituelle de l'illustre comte Joseph de Maistre lui-même, madame Swetchine, qui tenait au faubourg Saint- Germain un salon moitié mondain, moitié dévot, mais fort recherché, avait initié le jeune Alfred de Falloux au service de l'Église, et celui-ci s'était trouvé merveilleusement fait pour apprendre et saisir les mystères de cette politique cléricale toujours fixe en ses desseins, infiniment variée dans ses ressources, sans cesse rajeunissante et renouvelée dans ses moyens. Falloux avait commencé sa réputation, en publiant des livres : un Louis XFJ par où il avait déclaré sa haine de la Révolution française, en s'efforçant de prouver que, si l'on avait laissé faire le roi, toutes les réformes auraient été accomplies, sans aucun bouleversement social et sans aucune effusion de sang; et une Histoire de Pie F, le pape de la Saint-Barthélémy, où il n'avait pas cru pouvoir se refuser à l'apologie de ce crime à jamais exécrable : c'était assez, à ce qu'il semble, pour faire bien connaître Falloux, et l'on s'étonne à bon droit que l'on ait pu semé prendre sur son caractère et ses opinions. Mais Falloux excellait à dissimuler les visées de son esprit comme les ardeurs de son tempérament. Il était à la fois très fanatique et très politique. Si ses doctrines étaient très arrêtées et fort étroites, son esprit de conduite était large et facile, au moins en apparence : il abordait ses adversaires
avec rintention de les séduire; il se résignait à vivre avec eux, pour les mieux tromper. Dans son livre sur Pie V, il avait osé écrire que < la tolérance, inconnue des siècles de foi, est un sentiment qui ne peut être rangé parmi les vertus que dans un siècle de doute » ; il avait même ajouté qu' < en immolant l'homme endurci dans son erreur, il y avait toute chance pour que cette erreur pérît avec lui, et que les peuples demeurassent dans la paix de l'orthodoxie ». Mais si, pour A. de Falloux rompu aux subtilités de la théologie, ces doctrines abominables étaient la thèse, il n'hésitait pas à réclamer la liberté des personnes, de la parole et des écrits, comme l'hypothèse donilemsAhenr des temps voulait que les catholiques fussent condamnés à s'accommoder. Pour sa part, il faisait plus que de s'y résigner, il usait hardiment de cette liberté et ne craignait môme pas de se donner comme acquis aux réformes réclamées par l'espritdumonde moderne. Après là révolution de Février sa profession de foi aux électeurs de Maine-et-Loire avait été l'une des plus remarquées pour ses tendances socialistes, et il n'est même pas bien sûr qu'il n'ait pas eu dès cette époque, avant tous ses coreligionnaires, étant plus attaché à l'Église qu'à la royauté même, la vision très nette des avantages que l'Église, si elle orientait sa politique de ce côté, pourrait retirer d'un certain socialisme chrétien et même d'une république cléricale.
Ce qui est sûr, c'est que Falloux était né avec des parties supérieures de Thomme d'État. Doué d'un esprit à la fois pénétrant et très maître de soi, il était habile à paraître se donner au moment môme où il se rééervait le plus complètement. La fermeté de ses vues se marquait par la plus grande précision dans ses actes. 11 savait reconnaître où il fallait porter Tefïort,
et l'y portait avec une résolution inflexible, une coura* geuse persévérance, et toujours avec les formes les plus attirantes et les plus fallacieuses. De tous les adversaires que le parti de la Révolution a rencontrés sur sa route depuis un siècle, le comte de Falloux peut à juste titre passer pour Tun des plus redoutables. Il a frappé ce parti de trois coups décisifs, et si violents que Ton se demande comment ils n'ont pas été mortels : il a provoqué, à la date marquée par lui, la terrible insurrection de Juin ; il a conduit la France républicaine à Rome, pour y étouffer la République et y rétablir le principal temporel des Papes, jetant ainsi entre la France et Tltalie les germes d'une division funeste et dont on ne voit pas le terme; enfin, il a préparé la loi sur renseignement, qui a coupé la France en deux, mettant, d'un côté, les Français du parti de la Révolution, et, de Tautre, les Français qui se sont rejetés entre les bras de TÉglise, afin d'échapper par cette soumission aux conséquences de notre nouvel état social et politique. Si Falloux avait rétabli la monarchie des Bourbons, comme il aurait certainement réussi à le faire, ne fût-ce que pour un temps, avec un parti plus docile aux conseils de son expérience et de son génie, on cherche quel plus habile politique nous montrerait toute notre histoire.
Le caractère hardiment socialiste de sa profession de foi avait permis à cet homme si avisé de se ranger parmi ceux qui voulaient s'occuper avant tout des questions sociales et ouvrières : c'est ainsi qu'il fut amené, dans le comité même des finances et dans la commission du* travail, à prendre en main l'affaire des ateliers nationaux. Du premier jour, il vit clair. La dissolution des ateliers nationaux, la dissolution immédiate, totale, faite d'un seul coup et en un seul jour, des ateliers nationaux, amènerait une collision.
142 LA SECO?ïDE RÉPUBLIQUE
Eli ! ne fera-t-on rien pour détourner une pareille catastrophe? oui, sans doute, il y aurait bien quelque chose à faire, mais quoi? Il n'y a point, il n'y aura jamais d'autre remède, jamais de solution vraie et définitive que le licenciement de cette armée du désordre; et ce qu'il y a- de mieux, c'est encore de s'y préparer. Tel a toujours été son langage, et c'est pour cela que Ton voit d'abord Falloux temporiser. Il n'est pas avec Trélat, ministre des travaux publics, dont il n'approuve pas les mesures ; il est encore moins avec la Commission executive, qu'il veut précipiter dans une telle impopularité que la République y succombe avec elle : il se tient aux ordres de la Commission, de la sous-Commission qu'il conduit et dirige comme il veut, et il multiplie les rapports. Il a son plan, et il le suit. Pour lui, il n'y a pas d'autre solution que celle qu'il a fait connaître. Que lui importe la guerre civile ? Une insurrection de prolétaires, qu'est-ce que cela ? On en vient toujours à bout. Ce qu'il faut, c'est qu'il y ait entre la bourgeoisie et le prolétariat haine irréconciliable dans le présent et dans l'avenir, car c'est cette haine perfidement exploitée qui empêchera la République de se foûder et de s'affermir.
Les honnêtes et naïfs républicains du centre de l'Assemblée ne soupçonnaient rien d'une telle politique. Dans toutes les occasions qui s'offraient à eux, leurs sympathies pour les souffrances matérielles du peuple se manifestaient par des votesde subsides, qui ajoutaient aux charges du Trésor, sans atténuer les maux dont souffrait le pays. On cherchait de la meilleure foi du monde des palliatifs, des remèdes à ces maux, sans rien trouver. On interrogeait les économistes, et ils répondaient par leur célèbre formule : Laissez faire, laissez passer! N'attentez pas à la liberté de l'offre et de la demande ! Ces crises sont incoer-
ASSEMBLÉE NATIONALK CONSTITUANTE 143
cibles comme les forces de la nature. Elles échappent à toute action. Le temps seul y peut quelque chose. C'est une affaire d'équilibre. L'équilibre ne peut tarder à se rétablir, surtout si TÉtat n'intervient point, s'il ne rachète pas les chemins de fer, s'il ne cherche pointa créer une hausse factice, si enfin il abandonne à leur liberté naturelle les contrats entre patrons et ouvriers. On interrogeait aussi les socialistes. Gomme ou les accusait de tout le mal, c'était à eux surtout qu'on demandait de le guérir, et les socialistes répondaient qu'ils avaient, chacun de son côté, un système complet de réformes qui ne pouvait être ni mutilé, car c'était le réduire à l'impuissance, ni appliqué dans toute son étendue et dans sa rigueur, dans l'état présent des esprits, avec les préjugés persistants et les habitudes invétérées de la nation.
Il y eut cependant un jour où le socialisme apparut à la tribune de l'Assemblée, dans la personne du représentant Pierre Leroux, récemment élu par la population parisienne. Cette apparition ne laissa pas de causer une vive impression, bien moins par les me- , sures pratiques recommandées par le philosophe, que par les grands horizons que sa parole mystique ouvrit tout à coup devant les yeux les plus prévenus.
Dans la séance du 18 juin, on discutait un projet relatif à l'assimilation de l'Algérie à la Fraçice, et à la création de communes, destinées, dans la pensée de ceux qui voulaient les organiser, à recevoir le tropplein du prolétariat des grandes villes. Pierre Leroux proclama qu'en fait et en principe la France ne peut se passer de colonisation, de migrations, qu'elle a besoin de faire sortir de son sein tout un peuple qui demande une civilisation nouvelle.
« Je dis, — et il se tournait vers la droite qui restait tout ébahie, — que si vous ne voulez pas admettrecela,
14i LA SECONDK RÉPUBLIQUE
si VOUS ne voulez pas sortir de rancienne économie politique, si vous voulez absolument anéantir toutes les promesses, non pas seulement de la dernière révolution, mais de tous les temps, de la révolution française dans toute sa grandeur ; si vous ne voulez pas que le christianisme lui-même fasse un pas nouveau, si vous ne voulez pas de l'association humaine, je dis que vous exposez la civilisation ancienne à mourir dans une agonie terrible. >
Ces paroles avaient déjà causé une émotion profonde, quand l'orateur ajouta :
€ Le gouvernement agit sans ensemble, sans une idée, faute de connaître la situation profonde de la société, faute d'avoir médité sur le problème que la révolution de Février a présenté aux esprits. Vous n'avez pas de solution, pas d'autre que la violence, la menace, le sang, la vieille, fausse, absurde économie politique. Ily a des solutions nouvelles, Le socialisme les apporte ; ne les calomniez pas, comme vous faites depuis trois mois; permettez au socialisme de faire vivre l'humanité. Examinez les solutions du socialisme, et si vous n'en avez pas le temps, laissez le peuple les essayer, car il en a le droit. >
Et Pierre Leroux, se sentant écouté, recommanda l'association, dont tout le monde parlait alors comme d'une sorte de panacée universelle. Il expliqua qu'il fallait augmenter la production par l'association, par la mise en culture des terrains vagues de la Bretagne, du Limousin et de la Sologne, par des migrations en Corse ou en Algérie.
€ Ce grand mouvement de migration, dit-il, qui s'est accompli à toutes les grandes époques de l'humanité, doit s'accomplir encore, mais non pas de la même façon que dans l'antiquité. C'est la grande loi de migration qui a fondé toutes les grandes choses
humaines. Ceux qui connaissent Thistoire savent que c'est ainsi que Thumanité s'est toujours régénérée. C'est toujours une civilisation nouvelle qui est venue se placer à une certaine distance de l'ancienne, en apportant à l'humanité une vie nouvelle, une conception nouvelle de la vie. «
< Nous marchons à l'association ; souffrez-la, ouvrezlui la terre, la terre, notre mère.
« Oui, c'est vers la terre, vers l'agriculture que l'association, que la commune républicaine doit marcher. Il faut lui ouvrir la route. Autrement, vous allez être obligés d'enfermer l'essaim dans la ruche, et alors ce qui s'observe dans les abeilles s'observera dans la société humaine : la guerre, la guerre implacable. Gomment concentrer ce qui veut vivre ? Gomment contenir ce qui veut sortir, ce que la loi divine veut qui sorte ? »
Il ne faudrait pas croire que ces visions apocalyptiques d'une sorte de prophète social furent accueillies avec un scepticisme railleur. Tout en étant fort audessus de la portée moyenne des esprits, la parole ardente et convaincue de Pierre Leroux remua profondément les cœurs, et l'on vit plusieurs de ses adversaires de la droite, Montalembert entre autres, venir à lui, pour serrer sa main et le remercier d'avoir porté la question sur ces hauteurs.
Mais ces adjurations, adressées aux républicains politiques, de tenir enfin compte des réclamations, soit justes, soit utopiques, du socialisme, amenèrent à la tribune Goudchaux, président de la commission des ateliers nationaux, qui crut de son devoir de montrer que la situation des travailleurs, leurs misères, leurs plaintes, leurs droits ne manquaient point de défenseurs parmi ceux que l'on accusait de n'être que des formalistes, satisfaits par la simple
substitution de la République à la monarchie. Goudchaux parla de l'instruction qu'il fallait donner gratuitement au peuple, des institutions de crédit qu'il était nécessaire de fonder dans l'intérêt des classes ouvrières, de l'exonération de certains impôts, dont il était juste de les faire bénéficier, de l'extension des magistratures populaires, telles que les conseils des prud'hommes; il alla même jusqu'à prononcer les mots tant reprochés à Louis Blanc d'égalité sociale par l'organisation du travail. Ses paroles excitèrent d'abord la surprise et bientôt le mécontentement.
Goudchaux alors, et sans doute pour ne point trop irriter la droite, au besoin pour la ramener, prononce la déclaration que Falloux attendait : « Il faut, dit-il, que les ateliers nationaux disparaissent, je dis le mot, en leur entier ; il faut qu'ils disparaissent à Paris d'abord, en province aussi; il ne faut pas qu'ils s'amoindrissent, entendez-le bien, il faut qu'ils disparaissent... Le sol est maintenant très miné... La Révolution de Février est arrivée trop tôt. Il faut résoudre aujourd'hui même la question des ateliers nationaux. Si vous ne la résolvez pas, la République périra, et la société passera par un tel état des choses que je ne veux pas vous le dépeindre. »
A ces mots, empreints d'une si profonde inquiétude, la terreur renaît dans les esprits ; et, dès lors, c'est un cri universel :
Il faut en fmir !
Il faut en finir. — Emeutes quotidiennes. — Marie, membre de la commission executive, et le délégué Pujol. — Premières barricades. — Divergence de vues entre la commission executive et le général Gavaignac. — Falloux lit son rapport sur la dissolution des ateliers nationaux. — Intrigues politiques dans la majorité républicaine. — Proposition de Victor Considérant. — Discours de Caussidière. — Proclamations de Marrast, maire de Paris, et de Sénard, président de l'Assemblée. — Véritables caractères de l'insurrection de Juin. — Le suffrage universel et le socialisme. — Proclamation de l'état <ie siège. — Dictature du général Cavaignac. — Retraite de la commission executive.
Il faut en finir ! Ce fut comme une sorte de mot d'ordre, que toute la France répéta dans les provinces comme à Paris, dans les villes et jusqu'au fond des campagnes les plus reculées, dans les rues aussi bien que dans les salons, parmi les ouvriers, parmi les soldats, dans les conseils du gouvernement, dans les conciliabules des partis, partout à la fois et instantanément, comme si le pays tout entier se fût trouvé soumis à quelque immense appareil électrique, qui eût au même moment galvanisé tous les Français par une décharge soudaine.
Cette unanimité était ce qui se pouvait imaginer de plus menaçant. Tout le monde voulait en finir; mais chaque individu, chaque groupe, chaque classe de la nation avait ses passions et ses vues, ses arrièrepensées et ses espérances : comment, par où arriveraiton à en finir? Hélas ! il n'y avait qu'une seule issue, la guerre civile. On s'y trouva donc entraîné, sans avoir les moyens de s'arrêter, ni de se retenir. A tout on répondait par le mot général et commun : Il faut en
finir! Et ce mot, qui devait étouffer la voix de la raison, commença par étouffer la voix de la pitié.
Les ouvriers des ateliers nati.onaux rédigèrent une adresse à cet imprudent Goudchaux, qui venait de tout précipiter par sa proposition de dissolution totale et immédiate : on y lisait la déclaration suivante, bien faite pour toucher les cœurs les plus durs :
« Vous demandez la suppression immédiate des ateliers nationaux, mais que fera-t-on des cent dix mille travailleurs qui attendent chaque jour de leur modeste paye les moyens d'existence pour eux et leurs familles ? Les livrera-t-on aux mauvais conseils de la faim, aux entraînements du désespoir ? Les jet tera-t-on en pâture aux factieux ? »
Goudchaux avait demandé que la Commission executive prit les mesures nécessaires pour arriver à cette dissolution immédiate, qu'il regardait comme une opération préliminaire indispensable. Ulysse Trélat soutint avec le plus louable courage qu'il n'était pas commandé par les circonstances d'agir avec précipitation et inhumanité. Il voulait obtenir de nouveaux délais, gagner du temps. On lui reprocha son impéritie, ses faiblesses. Le mot avait été dit : il faut en finir. La Commission executive, voyant l'orage gronder, crut habile de revenir à son premier plan d'évacuation forcée des ateliers, par l'envoi d'un certain nombre d'ouvriers en Sologne et l'enrôlement des jeunes dans la garde mobile.
Cette déportation à l'intérieur excita dans les ateliers nationaux la plus vive irritation. Tous les soirs, se formaient des rassemblements, qui dégénéraient en émeutes, place du Panthéon, place de la Bastille, sur les boulevards, autour des portes Saint-Martin et Saint- Denis. Les ouvriers s'excitaient, s'encourageaient à la révolte ; les émissaires des prétendants dynastiques,
les agents de la réaction circulaient dans les groupes. On ne criait plus: Vive la République ! mais on acclamait la République démocratique et sociale, en jetant par intervalles des exclamations significatives, telles que celles de : Vive le Roi 1 Vive Joinville î Vive l'Empereur ! Poléon ! Nous l'aurons! ce dernier cri sur Tair des Lampions. Avec la Marseillaise dont on ne chantait que le refrain : Aux armes I citoyens, et que Ton profanait dans ces attroupements, où tant d'éléments impurs, bien connus de la police judiciaire et de la police de la sûreté, venaient se mêler aux prolétaires convaincus et honnêtes, ces discours en plein vent, ces criailleries, ce tapage avaient pour effet d'exaspérer les bourgeois paisibles, en sorte que Ténervement sous toutes les formes terrassait toutes les velléités de résistance à tant de désordre.
.Le 21 juin, le Moniteur universel annonça pour le lendemain un premier départ d'ouvriers. « Ne partons pas, disaient les ouvriers, on veut détruire la République. » Et, de fait, ils se considéraient comme les vrais défenseurs de la République. Aussi, la voyant menacée dans son existence par la couardise de ceux qui en avaient la garde, le plus grand nombre se résolut parmi eux à prendre les armes pour la défendre, encore plus que pour défendre la maigre pitance qui les faisait vivre et qu'ils savaient bien qu'à un jour prochain l'Etat ne voudrait ni ne pourrait plus leur donner.
A voir ainsi la Commission executive en opposition constante avec Trélat, son ministre des travaux publics, la défiance était devenue extrême dans le personnel des ateliers nationaux. Un certain Pujol, qui exerçait une grande action sur ses camarades, homme doué d'une haute stature, d'un aspectimposant, d'une éloquence rude et d'une rare énergie, voulut en avoir
le cœur net. Il rassembla un certain nombre d'ouvriers et leur proposa d'aller en commun demander à la Commission executive, si elle entendait maintenir son décret. La proposition fut acceptée, et Ton se mit en marche vers le Petit-Luxembourg. Ce fut Marie qui reçut les délégués de cette manifestation, Pujol en tête. Marie le reconnut pour avoir pris part à la manifestation du 15 mai, ayant ce jour-là même parlementé avec lai à la grille du Palais-Bourbon. Cette circonstance indisposa Marie, homme de palais, fort imbu de sa dignité, et qui crut que son devoir était de ne point laisser entamer celle du gouvernement. Au lieu de calmer les esprits, le ministre les irrita, en manifestant sa résolution d'empêcher Pujol, qu'il tenait pour suspect, de porter la parole au nom de ses camarades, et il les froissa, en leur tenant un langage méprisant : < Pourquoi ne parlez-vous pas, dit-il aux compagnons de Pujol, vous qui êtes de vrais ouvriers? Avez- vous besoin de la permission de cet homme? Seriez-vous ses esclaves? » Ce mot maladroit gâta les affaires. Interrogé sur les résolutions de la commission executive, Marie fut sec et hautain : < Si les ouvriers ne se soumettent pas volontairement au décret, ditil, ils seront expulsés par la force de Paris. » Pujol répliqua : « Le peuple saura à quoi s'en tenir sur vos dispositions à son égard. Nous nous retirons avec la conviction que vous ne voulez ni l'organisation du travail ni la prospérité des travailleurs, et que vous n'avez nullement répondu à la confiance que nous avions mise en vous. » Et les délégués sortirent.
La manifestation organisée par Pujol se dirigea vers la place du Panthéon, et là commencèrent les prenïières barricades. La Commission executive donna r#rdre défaire arrêter Pujol et les principaux meneurs. Dans le désarroi où était la police, cet ordre ne put
être exécuté. La nouvelle deTinsuccès delà démarche de Pujol se répandit dans tous les quartiers populaires comme une traînée de poudre, et dès lors l'insurrection apparut comme prête à éclater sur tous les points de Paris à la fois. A leur tour, les prolétaires parisiens dirent, comme les bourgeois : Il faut enfinir!
Ils reprirent comme devise guerrière, dans les combats qu'ils s'apprêtaient à livrer, la devise des ouvriers lyonnais de la Croix-Rousse, en 1834 : Vivre en travaillant ou mourir en combattant I Ils voulurent par là donner à cette lutte désespérée, non plus seulement le caractère d'une prise d'armes, pour la conquête d'une nouvelle forme de gouvernement, comme ils avaient fait dans les révolutions antérieures, mais le caractère d'une guerre sociale, pour la conquête de certains droits, avantages et bénéfices, dont ils se croient injustement frustrés depuis la Révolution, bien qu'elle ait proclamé l'égalité devant la loi de tous les Français. « Du travail ou du plomb ! > dirent la plupart. Un certain nombre enfin, avant de se mettre à construire des barricades et à faire le coup de feu, accomplirent une sorte de pèlerinage, véritable acte de foi révolutionnaire, en allant à la colonne de Bastille s'agenouiller devant le tombeau des héros de Juillet en 1789 et en 1830, afin de demander à ces grands morts, toujours si chers à la mémoire du peuple, des inspirations et des exemples, et jurer de reprendre et do continuer leur œuvre de justice et d'égalité.
Et la bataille commença.
Le général Eugène Gavaignac était ministre de la guerre. A ce titre, il avait eu de fréquentes conférences avec les membres de la Commission executive. Il était si certain pour tous que l'on aurait une insurrection à réprimer, que le général et la Commission executive étaient facilement tombés d'accord sur le
nombre des troupes à faire venir ; ils se divisèrent sur remploi qu'il y aurait à en faire. La Commission executive demandait que Ton prévînt une insurrection générale, en portant des forces en quantité suffisante partout où Ton verrait s'élever des barricades, de manière à disperser les fauteurs de l'insurrection et à les réduire à l'impuissance, avant qu'ils eussent le temps de se fortifier. C'était l'opinion de Ledru-RoUin, qui prédit que si l'on n'empêchait pas la construction des barricades, on ne tarderait pas à voir les faubourgs se transformer en forteresses , abritant des soldats invisibles qui, de barricade en barricade, s avanceraient des extrémités vers le centre, s'empareraient de l'Hôtel de Ville, et bientôt après, du Palais-Bourbon, résidence de l'Assemblée nationale.
Au contraire, le général Cavaignac voulait concentrer les troupes, les ranger autour de l'Assemblée, et surtout ne pas les engager isolément dans les rues, afin de les faire avancer à la rencontre de l'ennemi en colonnes puissantes, avec de l'artillerie pour appuyer leur action. Ce qui importait au général Cavaignac, ce n'était pas tant d'empêcher l'insurrection de naître et de se développer que de lui infliger une défaite écrasante et définitive. Il redoutait par-dessus tout, d'exposer moins la vie de ses soldats que leur honneur. Après ce qui s'était passé en juillet i 830, en février 1848, où l'on avait vu des compagnies de soldats se laisser désarmer par des insurgés audacieux, le général craignait qu'une pareille humiliation ne fût infligée à des troupes placées sous son commandement, et il ne parlait de rien de moins que de se brûler la cervelle, si un tel malheur lui était réservé. Quand on lui parlait de protéger les boutiquiers contre les émeutiers, il disait, non sans quelque dédain : « Qu'ils défendent leurs comptoirs et leurs boutiques ; moi, j'ai à défendre
Tordre public et la loi, sans laisser toucher à Thonneur de Tarmée. » Eu effet, Gavaignac, on ne Ta pas assez vu dans son parti, était républicain de naissance et d'éducation, et la sincérité de ses convictions politiques ne pouvait faire doute pour personne ; mais il était avant tout soldat, ayant passé sa vie dans les camps, au milieu des troupes, et jugeant toutes choses avec des préjugés militaires dont il ne se rendait pas compte lui-même. Avant d'adopter son plan de répression de Tinsurrection de Juin, il avait consulté ses camarades de Tarmée d'Afrique et tous ravalent approuvé; nulle puissance au monde n'était capable de l'y faire renoncer, car, après sa passion pour l'armée, la dominante de Gavaignac, c'était le point d'honneur. Il se trouva donc en opposition avec les < avocats > de la Gommission executive, et certes nul ne pouvait attendre de lui qu'il céderait. La Gommission était dans son rôle, en voulant empêcher l'insurrection de naître, puisqu'elle était chargée du maintien de l'ordre; mais Gavaignac obéissait à une loi de son esprit comme de son caractère, en ne craignant pas de laisser l'insurrection s'étendre jusqu'au moment où il pourrait la tenir et la broyer sous le feu roulant de ses fusils et de ses batteries. Gavaignac se trouva ainsi en butte à des accusations terribles, dès que l'on sut qu'il était en conflit avec la Commission executive. Le journal la Presse d'Emile de Girardin alla jusqu'à dire que les hommes du National voulaient, en laissant la révolte grandir et se développer, rendre nécessaire la dictature de Gavaignac; ce qui est certain, c'est que, dans l'Assemblée, le parti du National désignait le général comme le successeur nécessaire de la Gommission executive, et qu'il y eut là une nouvelle cause de division entre les républicains de l'Assemblée.
Ces tiraillements ne laissaient pas d'encourager les combattants de Juin dans leur ardeur à la lutte. Pendant les deux premiers jours, il y eut sur divers points de Paris, notamment sur la rive gauche, des fusillades assez nombreuses. L'insurrection ne faisait cependant point de progrès trop inquiétants, et peut-être que si Ton eût témoigné, par quelque acte décisif, d'une moins vive et moins déraisonnable horreur du socialisme, en même temps que d'une sympathie plus agissante à l'égard des ouvriers, peut-être fût-on parvenu à faire tomber les armes des mains de ceux qui les avaient prises en désespoir de cause.
Le comte de Falloux tenait son rapport tout prêt. On savait qu'au nom de la sous-commission des travailleurs, ce rapport concluait à la dissolution immédiate des ateliers nationaux. A sa décharge, le comte de Falloux a pu dire qu'il n'avait pas été le premier ni le seul à réclamer cette mesure; mais ce qui subsiste pour l'histoire, c'est qu'il monta à la tribune de l'Assemblée, le jour même où la masse des ateliers n'avait pas encore pris parti pour l'insurrection, et que son rapport, ayant été lu dans l'Assemblée, tous les voiles furent déchirés, toutes les hésitations écartées, et que l'insurrection prit alors tout son développement. Il n'y a pas à dissimuler le courage personnel dont Falloux fit preuve dans cette circonstance. Pour qui veut y réfléchir, c'était sa vie qu'il jouait au service de la réaction. Tous ceux qui l'ont entendu lire son rapport ont gardé, à près d'un demi-siècle de date, le souvenir de cette voix claire, froide et posée, d'un son argentin, qui sonnait le tocsin de la guerre civile, avec la plus effrayante placidité. Il a bien senti lui- ' même, en écrivant les Mémoires d'un royaliste, toute l'importance de cet acte capital de sa vie publique. Mais qu'invoque-t-il pour sa défense ?
ASSEMBLEE NATIONALE CONSTITUANTE jî»»
• L*assemblée, dit-il, en ordonnant la lecture de mon rapport, et moi, en le lisant, avions-nous, pouvions-nous avoir la pensée d'une provocation à la guerre civile ? Non, car nous n'avions pas voulu assigner une date fixe à la dissolution, afin de laisser TAssemblée toujours maîtresse de reculer ou d'avancer, comme elle le jugerait utile, la délibération qui devait précéder la dissolution. Ce que la majorité de la commission avait voulu, l'Assemblée le voulut aussi : c'était qu'au moment où les soldats, lesgardes nationaux et les gardes mobiles exposaient leur vie, chacun de nous livrât son nom, et que, si le courage civil n'avait pas le môme éclat que le courage militaire, il eût du moins la môme franchise et le môme dévouement. Nous étions réduits au rôle de légitime, défense, et nous devions tout naturellement toute notre force morale aux bataillons qui, depuis plusieurs heures déjà, repoussaient à grand'peine une agression longuement préméditée, froidement résolue, audacieusement exécutée. » Falloux intervertit visiblement les rôles. Il se donne comme la victime, après avoir été le provocateur ; mais ce n'est qu'une feinte, qui ne saurait tromper personne. Quelle que soit la date à laquelle il lui ait plu de lire son rapport, il n'en demeure pas moins le premier qui ait froidement résolu, dans l'Assemblée, de préparer les esprits à l'idée d'une dissolution nécessaire, inévitable des ateliers nationaux, et le soin môme qu'il a pris de laisser cette idée faire son chemin dans l'opinion de ses collègues montre bien qu'il la jugeait décisive à son point de vue, dans la crise où l'on se débattait. Les faits ont prouvé la justesse de ses calculs. Tout s'est passé, comme il l'avait prévu, pour ne pas dire préparé, et cela suffit à l'accabler.
Le général Gavaignac, ayant décidé de concentrer
156 LA SECONDK UÉPUBMQUK
ses troupes autour du palais de T Assemblée nationale pour la mieux protéger, c'est à la Présidence qu'il installa son quartier général. Lamartine, Ledru-Rollin, Marie l'y accompagnèrent; Arago et Garnier-Pagès restèrent au Luxembourg pour lutter avec la garde nationale contre l'insurrection. A l'heure même où ils réussissaient à la tenir à distance, au Palais-Bourbon se tramait une véritable conspiration, pour amener la Commission executive à se démettre. 11 semblait que les hommes du National eussent plus grande hâte à remporter quelque misérable avantage politique qu'à triompher de l'émeute de plus en plus menaçante. Ce fut encore une faute, et celle-ci les républicains modérés ont à se la reprocher : ils ne devaient rien changer dans le gouvernement, avant le rétablissement de Tordre. C'était d'une politique élémentaire. Il est vrai que le vertueux Abraham Lincoln, président des États-Unis d'Amérique, n'avait pas encore dit son mot profond et admirable : < Ce n'est pas le moment de changer les chevaux, quand on passe le gué! >
Tout annonçait que la lutte, en s'étendant, allait devenir plus acharnée et plus meurtrière. C'était le soir du 23 juin. On espérait que la nuit porterait conseil et désarmerait tant de colères et de haines. Victor Considérant proposa une proclamation au peuple ; on lui répondit par la question préalable. Cuussidière, l'ancien préfet de police, devenu le premier élu de Paris aux élections du 5 juin, eut une inspiration du cœur, qui ne fut pas même comprise :
€ Citoyens, dit-il à la tribune, je propose une proclamation aux flambeaux ; je me mettrai à la tête, si vous voulez ; je recevrai les premiers coups de fusil... N'attendez pas lés nouvelles, elles peuvent changer d'un instant à l'autre, et comme je vous l'ai
dit, les clubs du désespoir sont en permanence : c'est la guerre civile. » On Tinterromptpar de violents murmures : il reprend : < Voulez -vous encore une fois, au nom de la majorité nationale, vous rendre simplement, sans apparat, auprès du peuple : que six d'entre vous me suivent... Si nous mourons, tant pis! Si nous sommes détruits, eh! mon Dieu, nous aurons fait notre devoir, et cela doit nous suffire ! > Les murmures redoublent, et alors Gaussidière, à bout de forces, lance cette apostrophe, qui ne lui fut pas pardonnée : < Vous tenez donc bien à vivre ! > Et cependant, nombre d'hommes de cœur criaient à Gaussidière : « Courage ! nous irons avec vous ! > Baune et Lagrange, deux hommes du vieux parti, soutiennent la proposition. « Faisons cesser ce fatal malentendu, > dit Baune. < La guerre civile n'est pas un malentendu, > réplique le président Senard.
Hélas ! si coupable, si horrible, si funeste dans ses conséquences qu'ait été l'insurrection de Juin, pour le plus grand nombre de ceux qui y ont pri3 part, elle n'a été qu'un malentendu. Senard, en prononçant cette parole, a montré que,son tempérament, son éducation de juriste, ses préjugés sociaux le rendaient incapable de rien comprendre à cet effroyable drame de notre vie politique et sociale. Tout démontre d'atileurs que cette insurrection a été méconnue, aussi bien dans la puissance et l'étendue de ses moyens que dans les intentions et les visées de ses auteurs.
Une proclamation lancée par Armand Marrast, maire de Paris, le 23 juin, à trois heures de l'après-midi, parle encore d' < un petit nombre de turbulents, qui jettentau sein de la population les plusvivesalarmes ». Ainsi, c'est un petit nombre d'émeutiers vulgairesque la même proclamation accuse de vouloir < le pillage, la désorganisation sociale > ; c'est pour réduire cette
bande que Ton adjure la garde nationale, première gardienne de la paix publique et des propriétés, à ne point s'abandonner, < car c'est la patrie entière qu'elle livrerait à tous les hasards, ce sont les familles et les propriétés qu'elle laisserait-exposées aux calamités les plus affreuses >.
Que penser de telles exagérations de pensée et de langage ? Que dire encore du même Senard, plus furieux ou plus peureux à mesure que ses devoirs grandissaient avec le péril, et prononçant, au nom de l'Assemblée nationale qu'il préside, cet anathème contre les insurgés : < Que veulent-ils? On le sait maintenant ; ils veulent l'anarchie, l'incendie, le pillage. » On reste confondu devant un si complet oubli de soi-même, car enfin n'est-il pas impossible que Senard ait cru d'une entière et sincère bonne foi au viol et au pillage, dont il agitait les spectres sinistres devant l'imagination des familles épouvantées? Au reste, cette idée de pillage universel s'était déjà fait jour dans les cerveaux des plus implacables réacteurs. A la suite du 18 mai, quand Armand Barbes fut arrêté et enfermé dans le donjon de Vincennes, les journaux infâmes des partis dynastiques répandirent le bruit qu'à la tribune de l'Assemblée nationale, au moment où il proposait d'urgence un impôt d'un milliard sur les riches, à titre de représailles ou plutôt de répétition de l'impôt d'un milliard prélevé sur la nation au profit des émigrés. Barbes avait été interrompu par ses partisans qui lui auraient crié : < Non, Barbes, tu te trompes : ce que nous voulons, c'est deux heures de pillage. » Calomnie abominable, longtemps colportée, dont on n'a retrouvé nulle trace dans les journaux et documents officiels, mais dont une sorte d'écho se fait entendre dans les proclamations affolées de Senard et d'Armand Marrast ! Calomnie imbécile, qui atteste
seulement Vétat d'hébétude où la peur jette les âmes faibles, dans certaines crises. Ni Marrast ni Senard, ni bien d'autres ne comprirent le caractère et la portée du soulèvement de Juin. Ce ne fut ni une révolte insensée contre les lois protectrices de la vie, de la liberté et de la sécurité des citoyens ; ni une tentative criminelle et à main armée contre les fortunes privées que personne, parmi les insurgés qui écrivaient sur tous lès murs : Mort aux voleurs ! n'eût laissé piller ou simplement menacer; ni enfin une de ces explosions, pour ainsi dire volcaniques, de tous les mauvais instincts de la nature humaine, qui aurait permis à cent mille hommes, écume et rebut de notre race, de tout détruire pour satisfaire leurs plus abjectes passions : l'insurrection de Juin, si violente, si douloureuse, si sanglante, ne fut que la conséquence lamentable des trois mois d'excitations cérébrales et de malaise physique, par où passa la population ouvrière de Paris, après la Révolution de Février; ce fut le résultat d'une fièvre causée par les souffrances de l'esprit et du corpsde tant de travailleurs réduits à la pire misère, eux et leurs familles, après avoir perdu toute espérance de voir, par un coup de baguette de ce pouvoir républicain qu'ils avaient fondé, leur pénible et triste condition sociale se changer pour toujours en un état plus conforme à leur idéal de justice sociale et de fraternelle égalité.
L'insurrection de Juin n'en doit pas moins être sévèrement condamnée, et les hommes qui ont eu à la réprimer, si impitoyables qu'ils se soient montrés dans l'exécution, n'en ont pas moins rempli un véritable devoir civique, qui impose à leur égard une reconnaissance d'autant plus grande que ce devoir a été plus pénible et plus douloureux. La plupart des insurgés de Juin, aussi bien les chefs que les
soldats, étaient égarés, et, il faut bien le dire, égarés par une idée générale autant que généreuse : c'est que la révolution de Février, ayant proclamé le droit au travail, était ou tout au moins devait devenir une révolution sociale. C'est là ce qui donne à l'insurrection de Juin son vrai caractère devant l'histoire. Nous ne sommes plus, comme au quinze Mai, en présence d'une échaufïourée révolutionnaire, et il ne s'agit plus de renverser un gouvernement : nous sommes en face d'un soulèvement du prolétariat, debojit et en armes pour constituer un état social nouveau. Le socialisme, se croyant fort de son droit, a fait appel à la force pour le consacrer.
Mais, dans cet appel à la force, gît précisément l'erreur qui a tout perdu en 1848," comme elle a tout perdu en 1871, après le premier siège de Paris, sous le gouvernement éphémère et d'ailleurs incapable de la Commune, comme elle perdra tout encore, chaque fois que le socialisme voudra livrer bataille ; et c'est là un des effets, une des conséquences, la plus importante et la moins reconnue peut-être, de l'institution à la fois politique et sociale du suffrage universel.
L'institution du suffrage universel fait reposer la société française tout entière sur la loi du nombre. Or, dans la société française, telle que nous la pouvons observer aujourd'hui, le socialisme n'a pas et ne peut pas avoir pour lui le nombre. De là ses illusions, ses mécomptes, ses défaites.
Qu'est-ce donc que le socialisme?
Dans la société française, et même dans tout le monde occidental moderne, les travailleurs manuels, les ouvriers des villes, répartis dans les différents corps de métier; les ouvriers des usines, des fabriques, des houillères, de la grande industrie; tous ceux, en un mot, qui, pour prix de leur travail, touchent un
salaire, forment un groupe naturel, dont les membres se sentent unis par des intérêts communs et par des sentiments de nécessaire et juste solidarité.
Le socialisme, si toutefois on peut définir par un seul mot un ensemble si vaste et si compliqué, est ridée que se font de leurs intérêts, de leurs tendances, de leurs aspirations, tous les ouvriers manuels, tous les salariés du monde du travail.
Le socialisme apparaît ainsi, très nettement distinct, entre la bourgeoisie qui se compose des capitalistes et des patrons, et le monde plébéien, qui se compose des paysans, que la Révolution française a rendu propriétaires du sol qu'ils cultivent et qu'on ne leur arracherait pas, au nom de n'importe quels principes ou théories, sans provoquer les plus effroyables perturbations.
A mesure que la grande industrie, suivant les progrès de la science, s'est développée, la classe ouvrière s'est accrue en nombre, en force et même en lumières, mais non pas en richesse, ni en indépendance. Elle se juge lésée, à son point de vue d'une plus exacte justice distributive et d'une plus rigoureuse égalité sociale. Ainsi, plus le sentiment de cette égalité a pénétré progressivement dans les couches profondes de la classe ouvrière, plus le travailleur manuel a senti les misères de sa vie condamnée à un labeur perpétuel, avec des salaires toujours insuffisants et précaires, avec des chômages inévitables, avec le travail peu rémunérateur et souvent mortel des femmes et des enfants, avec la détresse dans le présent, le dénùment dans la vieillesse, la maladie et la mort à l'hôpital. Ce triste tableau, rapproché de l'aisance et de la liberté de la plèbe affranchie des campagnes, rapproché surtout de l'opulence conquise par les patrons au moyen des profits d'entreprises industrielles, qui ne pourraient être ni commencées
ni poursuivies sans la coopération du travailleur, a provoqué dans Tesprit de l'ouvrier des réflexions, et dans son âme des récriminations qui, si elles ne sont pas toujours justes, sont toutes naturelles. L'ouvrier a lu le récit des luttes longues, violentes, mais enfin couronnées de succès, que les bourgeois ont soutenues contre les privilégiés de la naissance : c'est même là toute l'histoire de la Révolution, depuis son origine jusqu'à nos jours. Gomment pourrait-il être interdit aux ouvriers, pour qui la Révolution n'a rien fait, à les en croire, alors qu'elle a donné la terre aux paysans et l'argent aux bourgeois, de se jeter dans des luttes armées pour la conquête de cette égalité sociale, reconnue et proclamée comme l'un des principes de la moderne société française ? En attendant l'heure propice pour les luttes armées, on exposera les griefs, et l'on bâtira des systèmes destinés à remédier aux maux dont souffre le peuple : tel est, à proprement parler, l'office du socialisme théorique.
Mais qui ne voit que, pour en venir à ces luttes armées, il faut justement des occasions, des événements, des crises propices, et que tout cela ne se présente que dans les périodes d'agitation et de trouble, où la société tout entière est profondément ébranlée, et où les partis conservateurs sentent la nécessité de se défendre? Or, l'établissement du suffrage universel a eu pour effet de rendre conservateurs de l'ordre républicain, tous les paysans qu'il a évoqués à la vie politique en leur donnant le bulletin de vote; et les paysans étant de beaucoup les plus nombreux ne laisseront jamais se consommer, par la force d'une insurrection triomphante, le bouleversement total d'une société au sein de laquelle ils vivent librement de leur travail. Et quant aux bourgeois, ils sont encore plus conservateurs que les paysans,'et, pour leur malheur et celui
de Tensemble de la société, ils sont aussi trop souvent rétrogrades. Ils n*en disposent pas moins, à titre de détenteurs, des instruments de Tordre et de la conservation sociale, c'est-à-dire de l'administra tion, de la justice, de la police et de la force publique. Avant de se laisser dépouiller de tous ces attributs par la violence, ils ne manqueront pas d'opposer la plus vive résistance, et c'est ce qu'ils ont toujours fait, avec le succès le plus complet, dans toutes les insurrections antérieures.
Les ouvriers salariés sont une minorité en France, et c'est ce qu'ils s'obstinent à ne point reconnaître ; ayant pris l'habitude de se désigner aux masses sous le nom de peuple, ils se considèrent comme tout le peuple, comme la nation tout entière. Nulle erreur plus profonde, nulle cause plus active et plus féconde de malentendus et de déceptions. La condition inférieure, ou, pour mieux dire, l'infortune de la destinée sociale des salariés commande à leur égard, non pas plus de bienveillance, ce qui serait une odieuse aggravation de l'iniquité de leur sort, mais la justice, toute la justice sociale, dans toutes ses applications. C'est pourquoi la société n'a pas de plus rigoureux devoir que d'appliquer toutes les lois qu'elle édicté et toutes les mesures qu'elle prend à la solution du problème insoluble et toujours renaissant de la misère humaine. Il est donc bien vrai de dire, suivant une expression admirable de Gambetta, dont le cœur était aussi grand que le génie politique, qu'il n'y a pas une question sociale à résoudre, mais que, dans notre état républicain, toutes les questions sont sociales et doivent tourner, conformément à la belle formule du socialisme, à l'amélioration matérielle et morale du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. Les ouvriers des villes ne sont pas d'autres Français que
les autres. Aussi, quand ils parient d'un quatrième état, ils se servent d'une expression qui ne répond à aucune réalité. Il n'y a pas de quatrième état, et la révolution politique et sociale que les Français ont voulu faire est aujourd'hui accomplie. C'est un cycle terminé. Ce qui commence, c'est le progrès social; et, c'est à procurer ce progrès social que, non pas seulement les ouvriers des villes, mais tous les Français sans distinctions de rang ou de fortune doivent désormais consacrer leurs efforts : la politique républicaine ne saurait avoir d'autre but.
Quant au recours à la force, quelles que soient à cet égard les déclamations des socialistes révolutionnaires, il n'a jamais profité et ne profitera jamais au monde du travail, car, en dépit de ses illusions, ce monde ne Ta ni de son côté ni à son service. La force n'a jamais fait dans le monde du travail que son office brutal : elle a servi à écraser ceux qui l'avaient imprudemment déchaînée. C'est ce qui s'est vu à toutes les époques, et c'est ce qui se reverra toujours, dans l'avenir surtout, où les éléments sociaux d'ordre et de stabilité seront à la fois plus nombreux et plus actifs, car étant devenus la base et la condition de tous progrès, c'est la nation tout entière qui y sera de plus en plus attachée.
L'insurrection de Juin fut un appel à la force révolutionnaire, rien dé plus, rien de moins. Cet appel ne pouvait venir que d'hommes égarés et enfiévrés, destinés les uns à mourir, les autres à souffrir pour leur cause. Leur cause a servi à leur défaite, mais elle ne peut plus être servie par les mêmes moyens. Sans doute, le suffrage universel n'a pas clos l'ère des révolutions violentes, puisque notre malheureuse destinée a voulu que nos libertés fussent violées et nos droits opprimés par l'ambition d'unhomme,quiavait la force
à son service; mais aucune insurrection populaire n'a triomphé parmi nous depuis bientôt un demi-siècle, et cela commence à compter dans l'histoire d'un parti.
La lutte allait, en empirant d'heure en heure dans les rues de Paris. La proposition de Gaussidière avait été repoussée, mais les membres de la commission executive, les ministres, beaucoup de représentants marchèrent avec les généraux et les chefs de la garde nationale et de l'armée au-devant des insurgés. Ces rencontres furent très meurtrières. La fureur des combattants ne s'arrêtait devant rien ni devant personne. Les chefs militaires étaient spécialement et directement visés. Parmi les membres de l'Assemblée nationale, Bixio, homme ardent et généreux fut grièvement blessé, et Dornès, vieux et ferme républicain frappé à mort, succomba quelques semaines plus tard.
Dans les couloirs de l'Assemblée, les modérés de la majorité républicaine ne cessaient de réclamer la concentration des pouvoirs exécutifs sur la tête du général Cavaignac. Pascal Duprat, représentant des Landes, proposa de déclarer que la Commission executive avait cessé ses fonctions. Toutefois l'Assemblée refusa de frapper aussi directement des hommes qui n'avaient d'autres torts que les incertitudes de pensée et d'action dont elle se sentait elle-même la proie. Mais la question revint dans des conciliabules de nuit. Le même Pascal Duprat mit en avant la nécessité de proclamer l'état de siège. Une voix grave et sévère se fit entendre, pour s'opposer à l'adoption d'une mesure d'exception que les républicains avaient tant de fois reprochée à la royauté de Juillet : c'était la voix de M.Jules Grévy, représentant du Jura, qui sut garder dans cette horrible tempête le regard clair et calme, l'imperturbable sang-froid, la fermeté patiente d'un véritable homme d'Etat. En vain fit-il remarquer
que l'état de siège, c'était l'arbitraire substitué à la loi, les libertés suspendues, la République à la merci d'une saute de vent, dans une assemblée qui semblait avoir perdu toute possession de soi-même comme toute direction. M. Jules Grévy fut à peine suivi par soixante de ses collègues. Il avait mis le doigt sur la plaie vive et profonde du parti républicain, c'est-à-dire sur son défaut de confiance dans la vertu des principes et l'autorité de la loi.
L'état de siège proclamé, tout naturellement la dictature militaire devait s'en suivre. Toute dictature, mais principalement celle d'un chef d'armée, fût-il républicain comme Eugène Gavaignac, c'est la fin de la République, car la dictature, c'est la loi s'efîaçant devant un homme. Les républicains de l'Assemblée constituante, qui aimèrent souvent à se croire et à se dire souverains, abaissèrent dans cette occasion la majesté du pouvoir civil devant l'épée d'un soldat; et c'est toujours un amoindrissement de la dignité nationale, non seulement dans une république, mais surtout dans notre vieux pays de France, où la royauté des quatorze siècles a de tout temps conservé le caractère d'une magistrature civile, ainsi qu'en témoigne la main de justice que nos rois portaient à leur sacre. Le chef des Français ne doit pas être un soldat, car les soldats, dans un état bien réglé, sont faits pour obéir et non pour commander, quelles que puissent être à cet égard leurs prétentions sans cesse renaissantes. Mais, dans la crise que traversait la France, l'institution de la dictature de Gavaignac fut une faute, parce qu'elle apprit au pays à douter de lui-même. Que pouvait penser ce pays, en voyant ses représentants cesser de faire tête à l'orage et se réfugier éperdus et tremblants derrière un général? Ge n'était pas un dictateur qu'il fallait, pour chasser des esprits les idées funestes, qui
semblaient y pénétrer de tous les côtés à la fois, et qui bientôt devaient les dominer : au milieu des périls que nous courons, qui donc nous portera secours? où est l'homme marqué, providentiel ? où est le sauveur ? Il en coûte à dire, mais la vérité y oblige ; ce sont les républicains modérés de l'Assemblée nationale, qui ont les premiers poussé ces cris de détresse. Quoi d'étonnant si la nation les a imités plus tard, en cherchant, en appelant un sauveur, qui hélas ! ne devait pas maintenir, mais perdre la République?
La Commission executive, qui s'était crue par devoir civique obligée de garder ses fonctions en face du péril, adressa au président de l'Assemblée sa démission, par une lettre pleine de dignité, que Lamartine signa le premier, après l'avoir rédigée, et qu'il fit signer à ses collègues.
Ainsi s'éloignèrent de la scène les hommes de Février, sans bruit, sans éclat, au milieu d'une commotion sociale singulièrement plus redoutable que celle qui les avait portés au pouvoir. On ne vit pas assez, tant les préoccupations des esprits étaient ailleurs, que leur retraite marquait un progrès nouveau de la réaction. Avec des hommes qui n'avaient pas été mêlés au peuple dans le grand mouvement de Février, la République allait prendre un caractère tout différent. L'Assemblée nationale, afin de ne point laisser le général Cavaignac tout à fait seul au pouvoir, se déclara en permanence.
Attitude de l'Assemblée constituante en face de Tinsurrection. — Plan militaire de M. Thiers. — La garde nationale, la garde mobile et l'armée. — Gavaignac dépose ses pouvoirs extraordinaires. — Le nouveau ministère dépose des projets de lois de réaction. —- Hippolyte Carnot et l'instruction publique. — Les associations ouvrières. — Le terme du 15 juillet. — Proposition de P.-J. Proudhon. — La propagande de la rue de Poitiers. — Les petits traités de l'Académie des sciences morales et politiques.
Il n'entre pas dans le cadre de ce livre de retracer avec tous ses détails Thistoire de la terrible guerre civile, qui, après avoir ensanglanté Paris pendant trois jours, épouvanta la France et l'Europe, et porta le coup mortel à la République. Il suffit ici d'en marquer le caractère et les conséquences.
Ayant délégué tous les pouvoirs exécutifs au général Gavaignac, l'Assemblée considéra qu'il était de son devoir de se tenir auprès de lui et d'attendre les événements. On sait déjà que plusieurs desesmembres plus ardents, plus impatients, n'avaient pas craint, dès la première heure, de se jeter dans la lutte, pour y porter, avec des paroles d'apaisement et de réconciliation, l'exemple de leur activité et de leur courage. Ils ne réussirent, ni par leurs conseils, ni par leurs prières, à désarmer des combattants exaspérés, qui, dans leur aveugle fureur, semblaient ne plus chercher que la triste satisfaction devendrechèrement leur vie. Les malheureux révoltés avaient fait appel à la force : c'est la force qui leur répondit, sans merci ni pitié.
Ce n'est pas à dire que l'Assemblée n'eût pas reçu de toutes parts des informations et des conseils, tous
en opposition les uns avec les autres, comme il arrive inévitablement en de pareilles circonstances. Le plus étrange de ces avis fut émis par M. Thiers. Il venait à peine de faire son entrée dans TAssemblée; il y essayait son influence, et mesurait ses forces. Il avait reconnu tout de suite la grande importance que le général Cavaignac y avait prise, à cause de son passé militaire, de son caractère personnel et de ses origines républicaines; il n'avait pas moins bien vu que les républicains modérés s'apprêtaient à donner au général une place considérable, la première, dans le gouvernement de la République : c'était peut-être celle que M. Thiers visait pour luj-même, et Ton a prétendu que, si la réunion de la rue de Poitiers avait paru manifester des prédilections pour un autre soldat, Ghangarnier, c'était parce que cet officier général, moins engagé que Cavaignac avec le parti républicain, gênait moins les ambitions de M. Thiers. Quoi qu'il en soit, M. Thiers affectait de traiter Cavaignac avec des airs de protection assez déplacés : « Ce jeune homme m'intéresse, disait-il ; voyons ce qu'il saura faire. > Quand le général Cavaignac fit connaître son plan militaire de répression de l'insurrection, M. Thiers, qui, dès le temps de sa jeunesse, s'était piqué de grandes connaissances en stratégie et en tactique, déclara que ce plan était absurde; qu'il ne pouvait aboutir qu'à une catastrophe générale et complète; que ce qu'il y avait de mieux à faire, aussi bien pour la sécurité de l'Assemblée que pour l'action à la fois commode, prudente et décisive de l'armée, c'était de quitter Paris, de transférer le siège de l'Assemblée et du gouvernement à Bourges, et d'opérer militairement contre la capitale, suivant toutes les prescriptions et avec toutes les rigueurs d'un siège en règle, facile d'ailleurs à mener à bonne fin , grâce à la possession des forts qui dominaient
Paris et qui finalement devaient bien servir à quelque chose. M. Thiers soutenait cette idée avec sa verve accoutumée, mais il ne put convaincre personne, tout en troublant gravement les esprits. Cavaignac, qui sentait combien il avait besoin d'avoir l'Assemblée auprès de lui, et qui n'avait d'ailleurs ni le goût ni l'intention de conserver longtemps les pouvoirs extraordinaires dont il était momentanément investi, fut obligé, à ce que Ton assure, de faire dire à M. Thiers qu'il ne tolérerait pas plus longtemps cette propagande obstinée en faveur de l'idée néfaste d'abandonner Paris dans une telle crise, et que si M. Thiers y persistait, il n'hésiterait pas et le ferait fusiller. M. Thiers se le tint pour dit, mais il en garda rancune au général, et ce fut la République qui en valut pis.
Le général Cavaignac exécuta son plan, tel qu'il l'avait conçu et arrêté. Dans la garde nationale et surtout dans la garde mobile, troupe improvisée et où l'on avait incorporé nombre de jeunes gens, presque des enfants, ramassés sur le pavé de Paris, abandonnés sans travail et sans subsistance, aussi bien prêts à soutenir rémeute qu'à la réprimer, le général trouva un concours, un dévouement, une ardeur au combat, sur lesquels personne n'aurait osé compter. Il est de tradition de répéter, en rappelant la part prise par la garde nationale de Paris et de la banlieue, et même celle des départements accourus à l'appel du pouvoir exécutif, dans la répression parfois si dure de l'insurrection de Juin, que tous ces bourgeois, tous ces boutiquiers, artistes, rentiers, grands et petits commerçants, croyaient combattre pour la République, menacée par des factieux égarés, et pour les principes sacrés de toute société civilisée, qu'on leur représentait, matin et soir depuis six semaines, comme à la veille de périr sous les coups et les piétinements d'une nouvelle invasion
de barbares. Rien de plus vrai pour la plupart d'entre eux, mais il convient d'ajouter que les plus acharnés lurent surtout ceux qui, en faisant le coup de feu, songeaient d'abord à défendre leurs biens qu'ils croyaient encore plus menacés que la République, et qu'ils se montrèrent d'autant plus implacables qu'ils se sentaient plus inquiétés dans la paisible jouissance de leur fortune et le train ordinaire de leur vie. Quant aux gardes mobiles, à ceux qui n'avaient rien que leur jeunesse à risquer à l'effroyable jeu de la guerre civile, il n'est que juste de reconnaître que c'est l'ardeur française et le tempérament national excités par cette horrible mêlée, beaucoup plus que leurs opinions politiques, qui en ont fait les héros de hardiesse et de vaillance, que toute la bourgeoisie rassurée voulut acclamer après la victoire.
Pour dire toute la vérité, le général Cavaignac fut surtout secondé dans son œuvre par les soldats placés sous les ordres de ses camarades et rivaux de l'armée d'Afrique, Négrier, Damesme, Duvivier, Bedeau, et, au premier rang, Lamoricière, qui se distingua encore plus par sa pénétrante et rapide intelligence des nécessités et conditions de cette guerre nouvelle que par son éclatant courage. L'armée, pourvue d'une bonne éducation militaire, rompue à la discipline, et ne connaissant que l'obéissance passive, remplit son devoir jusqu'au bout sans hésitations ni faiblesses. Elle était commandée, elle défendait Tordre public, les lois du pays : on pouvait tout attendre d'elle, et c'est elle, en effet, qui vint à bout des insurgés. Il en sera toujours ainsi. C'est même là ce qui rend si périlleux et si coupables les coups de force tentés par des factieux, sous le gouvernement impersonnel et anonyme de la République. La défaite peut se faire attendre plus ou moins longtemps, trois jours comme
172 LA SECOjSDE RÉPUBLIQUE
^n juin 1848, huit jours comme en mai 1871 : elle est certaine, dès que l'armée a des ordres, et la répression, pour avoir tardé, n'en est que plus impitoyable.
Ce qu'il y eut de plus sinistre peut-être, dans le choc lamentable de tant de Français armés les uns contre les autres par des passions dont ils auraient eu quelque peine à se rendre compte, c'est que, de part et d'autre, des deux côtés des barricades, on criait : Vive la République ! Dans la garde nationale, il y en avait bien qui, tout en paraissant défendre la République, la considéraient déjà comme perdue et se préparaient à la trahir ; dans les insurgés, nombre de combattants, tout en l'acclamant avec passion, savaient que les agents du prétendu parti de l'ordre n'étaient pas restés étrangers aux agitations à la suite desquelles on avait pris les armes, et que l'or des princes avait été répandu pour soudoyer la révolte. Les éléments de l'in^ surrection de Juin étaient ainsi fort complexes ; et si elle n'avait pas laissé après elle des traces si épouvantables, au sein de tant de familles décimées par la mort ou la transportation, si, encore aujourd'hui, elle n'était pas restée dans la mémoire des Français comme un événement à jamais détestable et maudit, il est à croire que les partis dynastiques auraient mis moins de soins à cacher la part qu'ils y ont prise. Mais, ayant à tâche de perdre la République dans l'esprit et dans le cœur de la France, ces partis ont compris, avec la clairvoyance de la haine, que c'était encore ce qui pouvait le plus complètement tourner à leur profit que de laisser à la République l'entière responsabilité de cette catastrophe.
Leurs calculs se sont trouvés justes.
Il est certain que l'insurrection de Juin a nui parmi nous à la République,pendant les années qui suivirent, au moins autant que les souvenirs tant exploités de
la Terreur lui avaient nui, pendant la première moitié du dix-neuvième siècle.
Aussi bien, les socialistes, qui se disent attachés à la République, ne devraient- ils pas insister, comme ils ont coutume de le faire, sur ce qu'ils appellent la seconde défaite du prolétariat français, non plus que sur la troisième, chacune de ces défaites, et surtout celle de juin 1848, ayant marqué une éclipse de l'idée républicaine en France, et reculé pour longtemps Tère de libre discussion, qui peut seule assurer le succès des revendications ouvrières.
Dans les premiers jours qui suivirent la répression de la révolte, ce fut un désespoir général parmi les républicains, et la situation a été résumée d'un mot dit pendant l'insurrection même par le philosophe JeanReynaud : « Perdus, si nous sommes vainqueurs; perdus encore, si nous sommes vaincus. > Ce n'était que trop vrai.
Aussi, l'ordre rétabli, la première mesure à prendre consistait-elle à rendre quelque apparence de vie à la République frappée à mort. Le général Gavaignac ne s'y épargna point. Il était à peine maître des dernières barricades qu'il s'empressa de remettre à l'Assemblée les pouvoirs extraordinaires, la dictature momentanée dont elle l'avait investi. Il ne fallait pas attendre moins de Gavaignac et de sa haute probité civique et républicaine. Né dans les rangs de notre parti, fort attaché à la mémoire de son père, le conventionnel Gavaignac, et de son noble frère Godefroy, Eugène Gavaignac n'était pas homme à substituer sa volonté à celle de son pays, et toute son ambition était de bien servir la France, en servant la République. Il n'était pas, comme ses ennemis l'ont trop dit, un soldat enrôlé au service de Ja réaction. La rue de Poitiers ne lui témoigna même
quelque confiance qu'à défaut du général Changarnier qui avait toutes ses préférences, parce qu'elle savait celui-ci capable, sinon désireux, de jouer le rôle d'un Monck français au profit de la monarchie. Gavaigoac n'autorisait pas de telles espérances. On le savait républicain, et il l'était en effet ; mais il ne connaissait pas bien ni les hommes ni les idées de son parti, ayant toujours été étranger à la politique. Les ennemis de la République lui reprochaient ses passions injustes et ses étroits préjugés; et dans son propre parti, on lui faisait un grief de ses habitudes militaires et de sou respect de l'autorité, si bien que de part et d'autre, le général Cavaignac a été méconnu et mal traité. Il avait reçu de la nature les dons les plus précieux, une mâle figure, une attitude fière et distinguée, une éloquence sobre, énergique et vibrante. Par toutes ces qualités, il commandait le respect, et s'il n'eût pas été militaire, le parti républicain aurait pu faire de lui le chef qui lui manquait depuis la mort d'Armand Carrel. Malheureusement, avec de la justesse, de la fermeté, de l'élévation dans l'esprit, Eugène Cavaignac manquait d'expérience personnelle. Trop souvent, il fut obligé de s'en rapporter à ceux qui l'entouraient, tandis qu'il eût certainement mieux fait, s'il s'était abandonné aux vues de sa propre intelligence comme aux inspirations de son cœur.
Ainsi, dans ses proclamations au peuple de Paris, à la garde nationale, à l'armée, aux insurgés euxmêmes, il avait trouvé la note la plus juste, la plus politique et la plus humaine.
« Citoyens ! soldats ! disait-il, l'insurrection terminée, la cause sacrée de la République triomphe... Au nom de la patrie, au nom de l'humanité, soyez bénis pour ce triomphe nécessaire !... Maintenant soyez aussi grands dans le calme que vous l'avez été
dans le combat. Dans Paris, je vois des vainqueurs et des vaincus ; que mon nom soit maudit, si je consentais à y voir des victimes ! La justice aura son cours ; qu'elle agisse ! C'est votre pensée, c'est la mienne ! > Ces derniers mots font allusion à une mesure prise pendant la bataille, et qui a pesé sur la mémoire de Cavaignac comme sur la République elle-même. Senard avait fait rendre par l'Assemblée nationale, un décret aux termes duquel tout individu, pris les armes à la main, serait saisi, pour être déporté sans jugement au delà des mers ou tout au moins en Afrique. Cavaignac répugnait à l'exécution de cette mesure. Au mot « déporté » il substitua le mot « transporté » afin de mieux marquer, comme on le lui suggérait de tous côtés, .qu'il ne s'agissait pas là d'une peine ayant un caractère infamant et afflictif, mais d'une simple mesure administrative et toute momentanée, à laquelle il serait toujours facile de mettre fin par une amnistie, qui couvrirait les personnes comme les faits de l'insurrection du voile de l'oubli. Cavaignac, ignorant des passions des partis, consentit à laisser passer le décret, comptant sans doute que l'amnistie viendrait. Elle ne vint pas. Ni l'Assemblée constituante ni lui-même ne songèrent à la décréter, après avoir donné à entendre qu'ils en avaient eu le projet ; et, comme après la bataille, tout un vaste réseau de délations, suites inévitables et odieuses de la guerre civile, s'étendit sur Paris pendant plusieurs semaines, et que de nombreuses arrestations furent opérées, l'insurrection sembla faire de nouvelles victimes, alors qu'on la croyait apaisée, et le général Cavaignac, objet d'horreur et de haine pour les classes ouvrières décimées pendant la lutte, parut, en refusant des juges à tous ceux qui étaient arrêtés et transportés, se mettre au-dessus des lois de la justice et de l'humanité : certainement telle n'était pas
son intention, mais en politique, les intentions ne comptent pas.
Aussitôt que l'Assemblée nationale lui eut conféré le titre de président du conseil, le général constitua son ministère : c'est le deuxième cabinet parlementaire de la République. Il donna Tintérieur à Senard dont le rôle avait été si important pendant l'insurrection, les linances au banquier Goudchoux, la guerre au général Lamoricière, la justice à l'avocat Bethmont, l'agri- •culture et le commerce à un républicain du nom de Tourrel, les travaux publics à Recurt, précédemment ministre de l'intérieur, la marine au vice-amiral Leblanc. Il conserva Jules Bastide aux affaires étrangères et Hippolyte Carnot à l'instruction publique. Hippolyte Carnot était le seul représentant des républicains de la première heure : à ce titre il ne devait pas tarder à être sacrifié aux rancunes de la réaction. Ce ministère était, à proprement parler, le ministère des vainqueurs de Juin. On l'avait pris tout entier dans la nuance des hommes du National, Marie avait été réservé pour la présidence de l'Assemblée constituante. Il y fut porté en effet, avec la permission de M. Thiers, dont l'influence grandissait au sein des comités, celui des finances dans l'Assemblée, et celui de la rue de Poitiers au dehors. Marie ne garda pas longtemps le fauteuil. Le 19 juillet, il le céda à Armand Marrast, qui, depuis longtemps, visait ce siège éminent, où il fit preuve d'ailleurs des qualités les plus rares, un esprit prompt aux réparties les plus fines et les plus vives, une courtoise améniié, enfin une habileté tout à fait inattendue dans l'art de conduire les discussions, sans paraître s'y mêler. En somme, c'étaient les modérés du parti républicain qui tenaient les affaires et qui en avaient la responsabilité.
Mais comment croire à cette modération tant afïi-
chée, quand on relit la proclamation adressée au peuple français, pour lui annoncer la fin de la guerre civile, et où Ton parle de ces « forcenés qui semblaient ne s'être armés que pour le massacre et le pillage > ? € Sous les coups de ces nouveaux barbares, disait encore ce document, la civilisation était menacée de périr ! La France tout 'entière repousse avec horreur ces doctrines sauvages où la famille n'est qu'un nom et la propriété qu'un vol. > Qui donc pourrait s'étonner, après de telles déclamations, aussi insensées que furibondes, que la France se soit laissée gagner par la peur, dont ses représentants lui donnaient l'exemple? Comment ne pas flétrir cette faute grave des républicains modérés? A coup sûr, ce n'est pas à leur improbité politique,mais à leur défaut d'expérience qu'il convient de l'imputer. Peut-être croyaient-ils avec sincérité se justifier à leurs propres yeux, en ne déguisant rien à la France de la frayeur dont ils avaient été saisis. Mais la moindre intelligence des nécessités de la situation n'aurait-elle pas dû tout au contraire leur conseiller de tenir dans l'ombre les défaillances qu'ils avaient éprouvées et dont la réaction s'apprêtait à profiter? Ils ne voyaient ni ne comprenaient qu'ils faisaient les affaires de leurs ennemis, en se discréditant eux-mêmes et la République avec eux. Ils se jetaient du côté de leurs adversaires, espérant sans doute les désarmer, et donnant ainsi le signal du mouvement de retour en arrière qui devait les emporter. On ne dira jamais assez que c'est la majorité si profondément honnête, si sincèrement républicaine de l'Assemblée constituante de 1848, qui a précipité la réaction.
Le 11 juillet, Senard, ministre de l'intérieur, annonça la présentation de trois projets de lois, l'un rétablissant le cautionnement des journaux, l'autre réglemen-
tant, c*est-à-dire détruisant Iss clubs ou le droit de réunion pour la conquête duquel le peuple avait fait la révolution de Février, le troisième remettant en vigueur la législation de la presse antérieure aux lois de septembre 183q. Le décret sur les clubs fut adopté par six cent vingt-trois voix contre cent. Le rétablissement en principe du cautionnement à exiger des fondateurs des journaux fut approuvé par quatre cent sept voix contre trois cent quarante-deux. Enfin, comme on se proposait surtout de défendre la religion, la famille et la propriété, parmi les dispositions répressives de la législation antérieure de la presse, Jules Favre introduisit un amendement, punissant d'un mois à quatre ans de prison et de 150 à 8,000 francs d'amende toute attaque contre la liberté des cultes, le principe de la propriété et les choses de la famille. Que la presse ait payé les frais de cette première campagne contre la liberté, rien de plus conforme à ce qui arrive toujours dans les temps de commotion politique, où la presse est rendue responsable de l'état général de l'opinion ; qu'à cette époque néfaste, les torts de la presse aient été de beaucoup plus grands que ses services, et qu'on ait voulu de très bonne foi réprimer les abus d'une licence que personne ne se sentait ni le goût ni la force de tolérer, voilà qui s'explique encore ; mais que, par la plus étrange aberration, on ait supprimé, en rétablissant le cautionnement, le plus puissant, pour ne pas dire le seul instrument d'éducation politique et sociale du peuple, au moment même où l'on venait de voir les tristes et inévitables effets de l'ignorance des classes inférieures de la société, voilà ce qui ne pourrait se comprendre, si l'on ne savait pas qu'en ces temps d'apprentissage de la vie républicaine, l'instruction générale n'était pas encore considérée comme l'un des plus puissants moyens de gou-
vernement dans une démocratie. Il ne se trouva personne pour rappeler, comme Gambetta le fit avec tant de courage, dans son discours de Bordeaux, après la répression de la Commune, le mot de TAméricain Channing : « Les sociétés sont responsables des catastrophes qui éclatent dans leur sein, comme les villes mal administrées, où on laisse pourrir les charognes au soleil, sont responsables de la peste. >
Ces mesures rétrogrades furent accueillies par le parti progressiste avec un profond sentiment de douleur, d'inquiétude et décolère, dont le grand écrivain Lamennais se fit l'interprète, dans le dernier numéro de son journal le Peuple constituant, qui parut encadré de noir, avec un article terrible, finissant par ces mots tant de fois répétés : Silence au pauvre !
Mais où Ton vit bien la haine que les partis de réaction portaient à Tinstruction populaire, ce fut à Toccasion d'une demande de crédit déposée par Hippolyte Carnot, ministre de Tinstruction publique, pour venir en aide aux instituteurs. La rue de Poitiers méditait depuis longtemps de se débarrasser de Carnot, dont l'administration avait permis d'entrevoir pour l'avenir tout un système d'ensemble, tout un plan de réorganisation de l'instruction publique, tracé de manière à faire de l'éducation universelle des enfants de la République un complément nécessaire du suffrage universel proclamé par la révolution de Février.
Cet homme de bien, fils du grand Carnot, l'organisateur de la victoire, après avoir passé par l'école saint-simonienne, avait appliqué son esprit à l'étude attentive et passionnée de toutes les questions sociales. Un des premiers dans le parti républicain, il avait reconnu et proclamé que la solution de la plupart de ces questions est dans une étroite dépendance de l'instruction plus ou moins développée du peuple.
Aidé de ses deux amis, Edouard Charton et Jean Keyuaud, il avait fait du ministère de riastruction publique ce qu'il doit être dans une République démocratique, le ministère de la réformje intellectuelle et morale d'un grand peuple, qui fonde Tordre comme le progrès sur la diffusion des lumières de la science et l'autorité de la raison. A ce seul titre, Hippolyte Garnot a marqué son passage dans notre histoire, et ajouté à la gloire du nom illustre qu'il portait si dignement.
La réaction ne lui pardonnait point d'avoir cherché à inculquer aux instituteurs du peuple la plus haute idée de leur mission. On l'accusait surtout d'avoir cherché à faire de ce corps enseignant des humbles et des pauvres une sorte de clergé laïque ; on lui reprochait d'avoir commandé au philosophe Charles Renouvier «ne sorte de catéchisme républicain, destiné à faire connaître aux citoyens français leurs devoirs en même temps que leurs droits. Bonjean, magistrat qui devint plus tard sénateur du second Empire et qui mourut sous les balles des révoltés de la Commune, attaqua l'administration de Carnot, au nom de la droite. C'était le 5 juillet. Le ministère venait à peine d'être formé. On ne voulut pas jouer l'existence de tout le cabinet sur une affaire qu'on affecta de trouver sans •grande importance, un crédit pour des instituteurs ! Carnot, qui avait des vues larges, élevées, un cœur généreux, mais qui ne tenait nullement à garder son portefeuille, défendit ses idées et ses amis avec une :grande dignité; il ne fut soutenu ni par Senard, ni par Cavaignac lui-même, et il tomba, à la grande. satisfaction des hommes de la rue de Poitiers. On lui donna pour successeur Achille de Vaulabelle, auteur d'une Histoire de la Restauration, connu dans tout le parti républicain pour ses convictions fermes et anciennes,
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mais trop fidèle aussi aux anciennes et mauvaises traditions de ce parti. Il arriva au ministère de Finstruction publique avec un commissionnaire portant sa malle, comme pour montrer qu'il était toujours prêt à en sortir. Cette affectation de simplicité de la part d'un homme, qui avait d'ailleurs beaucoup d'esprit, ne réussit pas à relever le prestige de Vaulabelle, ni celui des hautes fonctions qu'il exerçait au nom de la République.
Les ateliers nationaux ayant été dissous, dès le 3 juillet, on avait pourvu aux premiers besoins par des secours à domicile, qui absorbèrent une somme de trois millions votée par l'Assemblée nationale. Une autre somme de trois millions fut également votée, sur le rapport de Corbon, ancien rédacteur de Y Atelier de Bûchez, devenu vice-président de l'Assemblée, pour encourager les associations ouvrières. Dans ce rapport, Corbon marquait avec une grande expérience pratique les caractères que devaient prendre les associations ouvrières : il les soumettait aux conditions de la concurrence, qui sont les conditions mêmes de la liberté du travail. L'Assemblée parut approuver ces vues. Elle autorisa le ministre des travaux publics à concéder aux associations ouvrières les travaux qu'elles pourraient se charger de faire, en les dispensant du cautionnement C'était là une bonne mesure, et il y avait beaucoup à tenter dans cette voie. A coup sûr, on n'eût pas désarmé le socialisme, constitué à partir de Juin à l'état de parti militant, si écrasante qu'eût été sa défaite; mais, du moins, on eût essayé de ramener les esprits égarés, et c'était l'apaisement qu'il fallait surtout chercher, après de si douloureuses convulsions.
; L'aspect de Paris restait à peu près le même, fiévreux , inquiet, sans activité, sans espérance. On fit des élec-
lions générales en France, au suffrage universel, pour renouveler les conseils généraux et d'arrondissement et les conseils municipaux dans toutes les communes. Paris fut placé, sans réclamation possible, en dehors du droit commun : on lui imposa une commission municipale, sous la République comme sous la monarchie.
Une nouvelle crise approchait, celle du 15 juillet, Jour du terme, date toujours notable pour le commerce et la finance, la boutique et Tatelier parisiens. On croyait en avoir fini avec le socialisme, en Tétouffant dans le sang : on allait voir qu'il n'en était rien. Un publiciste du plus grand talent, P.-J. Proudhon, que la bourgeoisie parisienne lisait tous les jours avec passion, tout eu lui portant une haine profonde, écrivit, dans son journal le Représentant du peuple, un article qui provoqua dans le public une prodigieuse impression : « Le terme, voici le terme ! Comment paierons-nous le terme? » Le numéro du journal fut tiré à plus de deux cent mille exemplaires. P. J. Proudhon, pour aider les Parisiens à payer le terme, demandait que l'Assemblée nationale décrétât, vu Turgence, la remise d'un tiers du prix de leurs loyers, rentes et sommes dues par les propriétaires, rentiers et créanciers hypothécaires, et il engageait les propriétaires, rentiers et créanciers à présenter en ce sens une pétition à l'Assemblée, leur assurant que c'était là leur unique moyen de salut.
Aussitôt toutes les terreurs qu'elle avait ressenties au cours de l'insurrection de Juin se réveillèrent dans l'âme de la haute bourgeoisie. Elle se crut arrivée à son dernier jour, menacée d'une ruine qui l'effrayait plus que la mort même. Elle chargea P.-J. Proudhon de ses malédictions et de sa haine. Jamais peut-être on ne vit pareil' débordement de passions, semblable
acharnement contre un homme. P.-J. Proudhon luimêmealaissé, dans ses Confessionsd'unrévolutionnaire, un crayon immortel de l'extraordinaire impopularité, sous laquelle on essaya de le perdre :
< Je ne crois pas, dit-il, qu'il y ait jamais eu d'exemple d'un tel déchaînement. J'ai été prêché, joué, chansonné placardé, biographie, caricaturé, blâmé, outragé, maudit ; j'ai été signalé au mépris et à la haine, livré à la justice par mes collègues, accusé, jugé, condamné par ceux qui m'avaient donné mandat, suspect à mes amis politiques, espionné par mes collaborateurs, dénoncé par mes adhérents, renié par mes coreligionnaires. Les dévots m'ont menacé, dans des lettres anonymes, de la colère de Dieu; les femmes pieuses m'ont envoyé des médailles bénites ; les prostituées et les forçats m'ont adressé des félicitations, dont l'ironie obscène témoignait des égarements de l'opinion. » Enfin, pour tout dire, un Espagnol, diplomate de profession, catholique ardent, Donoso Cortès, marquis de Valdegamas, ne craignit pas de donner des preuves de l'aliénation mentale la plus caractérisée, en écrivant sur P.-J. Proudhon les lignes suivantes, qui doivent être rapportées ici, pour donner quelque idée de l'absurde surexcitation des esprits : < Jamais mortel n'a péché aussi gravement contre l'humanité et contre le Saint-Esprit. Lorsque cette corde de son cœur résonne, c'est toujours avec un son éloquent et vigoureux. Non, ce n'est pas lui qui parle alors, c'est un autre qui est lui, qui le tient, qui le possède et qui le jette haletant dans ses convulsions épileptiques ; c'est un autre qui est plus que lui, et qui entrelient avec lui une conversation perpétuelle. Ce qu'il dit est parfois si étrange, et il le dit d'une si étrange manière, que l'esprit demeure en suspens, ne sachant si c'estun homme qui parle, ou si c'est un démon. Homme ou dé--
mon, ce qu'il y a de certain ici, c'est que sur ses épaules pèsent d'un poids écrasant trois siècles réprouvés. »
Dans l'Assemblée nationale, c'était un retour aux provocations des jours qui précédèrent la bataille de Juin. On sommait P.-J. Proudhon d'apporter ses idées à la tribune, on l'en défiait, on voulait enfin voir et entendre celui qui avait tant critiqué les autres, et lui demander à son tour « ce qu'il avait dans le ventre ». Que voulait-il dire, avec sa « liquidation de la vieille société »? Il était temps de le savoir. P.-J. Proudhon comprit qu'il ne pouvait se dérober à tant de questions ; il déposa sur le bureau de l'Assemblée j
une proposition qui fut renvoyée au Comité des fi- i
nances. M. Thiers attendait une occasion favorable de !
rentrer en scène. Il saisit celle qui se présentait avec empressement.
La proposition de P.-J. Proudhon, c'était tout sim- i
plement l'exposé d'un système de crédit gratuit, tendant à supprimer l'intérêt du capital, par la création d'une banque d'échange. Le moyen mis en avant consistait à obliger par une-loi tous les capitalistes et rentiers à faire, à titre de prêt, remise à leurs fermiers, locataires et débiteurs d'un sixième de leur revenu et à verser dans la caisse de l'État un autre sixième pour la fondation de la banque d'échange. Il n'y avait aucun danger que l'Assemblée adoptât jamais une proposition semblable, et c'est là ce qui rend si coupable . la honteuse hypocrisie dont firent preuve les réacteurs, M. Thiers en tête, quand ils affectèrent de croire au péril social déchaîné par la proposition de P.-J. Proudhon. M. Thiers, rapporteur du Comité des finances, n'eut pas de peine à démontrer, avec sa parole vive, agile et lumineuse, tout ce qu'il y avait de chimérique et d'inapplicable, dans ce plan jéorganisation si mal étudié, qui n'entrait, avec un ca-
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ractère, de clarté pratique, dans la tête de personne, pas même dans celle de son auteur. Proudhon, de son côté, se défendit mal, et pour cause. Il fit toutefois bonne contenance à la tribune, et prouvai, par son
f propre exemple, qu'on n'en avait point fini avec le so-
cialisme : c'était là sans doute tout ce qu'il voulait. L'Assemblée à qui P.-J. Proudhon faisait grand'peur,
; ne sut pas contenir l'expression de ses sentiiùents.
L'illustre socialiste fut interrompu, apostrophé, hué, injurié, outragé, accablé sous les mille cris de la haine débordante. Afin d'écraser définitivement cet ennemi,
'^ un ordre du jour motivé fut proposé, qui était sans
f^ exemple et qui est resté sans imitation : < L'Assem-
l blée nationale, considérant que la proposition du
citoyen Proudhon est une atteinte odieuse aux principes de la morale publique, qu'elle viole la propriété,
^ qu'elle encourage la délation, qu'elle fait appel aux
plus mauvaises passions ; considérant, en outre, que
^ l'orateur a calomnié la Révolution de février 1848 en
prétendant la rendre complice des théories qu'il a
^ développées, passe à l'ordre du jour. »
L'Assemblée nationale constituante crut avoir fait un coup de politique extraordinaire, en se jetant comme un seul homme, à l'unanimité moins deux voix, sur l'adversaire qui, tantôt par ses railleries, tantôt par ses menaces, avait excité et bravé sa colère : elle ne comprit pas qu'en accablant de tout son poids an homme isolé, elle tournait encore une fois contre elle et contre la République formaliste et politique
*- qu'elle se flattait de représenter, toutes les défiances et
toute l'indignation de ceux dont le grand écrivain socialiste avait voulu défendre la cause à sa manière ; elle comprit encore moins, quand elle couvrit de ses rires et de ses huées le nom obscur du représentant Greppo,
^ du Rhône, qui seul avait osé voter contre l'ordre
du jour de flétrissure à l'adresse de P.-J. Proudhon, que ce vote courageux, qui n'a jamais été renié par son auteur, bien que trop souvent, avec une légèreté coupable, on ait accusé Greppo de cette petite vilenie, était la protestation d'un cœur simple et droit contre ce débordement insensé, qui creusait de plus en plus le fossé entre les représentants des classes bourgeoises et les couches profondes de la population ouvrière.
M. Thiers obtint, comme on pouvait s'y attendre, le plus grand succès, en défendant la propriété si maladroitement attaquée. Eprouvait-il sincèrement, au-, tant qu'il affectait de le dire, cet effroi du socialisme dont les conservateurs se montraient si terrifiés ? Certes, ce n'était pas la proposition de P.-J. Proudhon qui avait prouvé la force des théories si redoutées : au contraire, cette mésaventure parlementaire établissait, aussi clairement qu'on pouvait le souhaiter, que le socialisme n'avait rien à espérer d'une connivence quelconque dans l'Assemblée, puisqu'il n'y comptait guère que des adhérents tout platoniques, et qui s'étaient montrés incapables de s'unir dans une simple démonstration de résistance à leurs adversaires. On n'en persista pas moins à considérer tout l'édifice social comme exposé aux dangers les plus imminents. Sous prétexte de combattre la propagande socialiste dans le peuple, M. Thiers suggéra l'idée de faire un fonds commun pour une autre propagande, celle des idées saines en opposition avec les idées subversives. Deux cent mille francs furent souscrits et remis au comité de la rue de Poitiers. Dès lors commença la publication et la diffusion de ces petits livres, brochures, pamphlets, feuilles volantes, images populaires avec légendes, qui répandirent partout la haine et la peur. Là, des plumes mercenaires et calomnieuses, enrôlées au service de la
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pire réaction, s'en donnèrent à cœur joie, et s'occupèrent beaucoup plus de décrier la République et ses institutions que de rétablir les vérités méconnues de la science des économistes.
Le gouvernement avait eu le premier V'\^ée de de-' mander à la quatrième classe de Tlnstitut, à FAcaT demie des sciences morales et politiques, de se charger de cette dernière tâche. Ce n'était pas une mauvaise idée, à tout prendre. Il y avait à l'Académie, dont F. Mignet était secrétaire perpétuel, des hommes fort capables de comprendre la pensée du gouvernement et de le seconder dans ses desseins. Le gouvernement du général Cavaignac avait invité l'Académie des sciences morales et politiques à concourir à la défense des principes sociaux, attaqués par des publications de tous genres, « étant persuadé, disait la lettre adressée au président, qu'il ne suffirait pas de rétablir l'ordre matériel au moyen de la force, si l'on ne rétablissait pas l'ordre moral à l'aide d'idées vraies, et regardant comme nécessaire de pacifier les esprits en les éclai* rant. »
L'Académie était toute prête, et son secrétaire perpétuel exposa, dans un document qui ne fut pas assez remarqué, qu'elle considérait comme de son devoir d'essayer cette œuvre à la fois séduisante et difficile de pacification et de réconciliation sociale.
« Elever tous les enfants, d'unemôme patrie, disaitelle, à la dignité morale du citoyen, aider chacun à réaliser la mesure du bien-être à laquelle lui permet d'atteindre une société où règne l'égalité politique, c'est ce qui ne peut s'efiectuer par de simples proclamations^ < L'enthousiasme suffit pour entreprendre une pareille chose, mais non pour y réussir, Il s'agit de résoudre une question générale, qui se compose d'une foule de questions particulières : le résultat d'ensemble.
ne peut être atteint que par mille moyens divers. Une grande société est une machine immense que ne meut pas un ressort unique ; et ce n*est pas la moindre des erreurs de certains esprits que de croire que, pour changer d'une manière effective et durable le sort de toute une nation, il suffit d'une seule idée, et quelquefois d'un seul mot. Ceux qui s'imaginent savoir une de ces paroles magiques avec lesquelles on transforme la condition des hommes sur la terre, méconnaissent dans la théorie la grandeur de la science, et dans la pratique la grandeur de la destinée sociale. En croyant tout facile, ils se trompent ; en disant aux hommes que tout est facile, ils les trompent, et les conduisent par la voie des espérances chimériques à de cruels mécomptes, peut-être à des vengeances désespérées. Il est donc sage d'en appeler sans cesse des promesses d'une spéculation irréfléchie à l'étude attentive des choses. C'est dans l'intérêt de cette grande démocratie qu'il est nécessaire de poser scientifiquement et d'examiner dans leur multiplicité et leur variété les questions sociales, et de déterminer, sous la dictée de l'expérience, la portée des institutions humaines, les caractères de la réalité, les limites du possible. L'Académie à toujours poursuivi le bien praticable. Elle croit qu'en matière de science politique, la durée est l'épreuve de systèmes, elle ne veut que d'une science qui tienne tout ce qu'elle promet, et ne se pique pas de savoir tromper la raison par le raisonnement. »
Ces belles et sages paroles sont aussi vraies aujourd'hui que dans les temps qui suivirent la répression de l'insurrection de Juin. Que d'années il a fallu, que d'épreuves; de luttes, de mécomptes et d'échecs, que d'expériences ont été nécessaires, pour en arriver i reconnaître les vrais et nécessaires caractères de
la politique républicaine dans notre pays I Heureusement, il s'est trouvé un homme, doué d'autant de bon sens que d'enthousiasme, pour comprendre, adopter et faire prévaloir ces principes de conduite : on cherche les origines des idées et de la politique de Gambetta dans les questions sociales ; qu'on relise et qu'on médite les lignes qui précèdent I Cette politique y est tout entière.
Il ne faut donc pas confondre les Petits Traités de l'Académie des sciences morales et politiques avec les petits livres de la rue de Poitiers, bien que peutêtre — et ce fut un des malheurs de cette époque — cette confusion ait été faite à l'origine par l'opinion publique, avec plus de passion que de lumières. L'Académie confia à chacun de ses membres la tâche de résumer dans un court écrit les idées que l'on croyait les plus propres à remettre les esprits dans le droit sens. Les économistes se distinguèrent au premier rang: Adolphe Blanqui, Villermé, Charles Dupin, Hyppolyte Passy s'at^,achèrent à décrire l'état économique et moral des classes ouvrières, en leur prodiguant les bons conseils. Troplong, jurisconsulte éminent, celui qui devait mourir président du Sénat du second Empire, écrivit un petit traité de la Propriété selon le code civil ; le philosophe Damiron, un petit traité de la Providence ; Barthélémy Saint-Hilaire, un petit traité de la vraie Démocratie, et Victor Cousin donna quelques pages éloquentes, intitulées /itsftcee^ CAanY^. Le secrétaire perpétuel Mignet fit paraître sur la vie de Benjamin Franklin, proposé à l'admiration du peuple comme un modèle, une notice qui est un petit chef-d'œuvre ; et enfin M. Thiers composa son livre de la Pro/?n<^^^. Malheureusement, ces petits livres d'une doctrine savante, d'une forme abstraite, et qui n'étaient d'ailleurs pas tous d'un égal
intérêt, furent peu lus, bien que répandus à très bas prix et en fort grand nombre. Ils sont aujourd'hui tombés dans l'oubli ; personne ne les connaît, personne ne s'en inspire. Cette tentative à peu près unique de la haute culture officielle, entreprise en vue de contribuer à l'instruction du peuple, n'a pas assez bien réussi pour être jugée digne d'être reprise plus tard, dans d'autres conditions et sur de nouvelles bases : on ne peut que le regretter, car, sous ce rapport, il y a tout à faire.
La commission d'enquête. — Rapport de Quentin-Bauchart. -— Ledru-Rolliii se défend, et échappe à la proscription. — Proscription de Louis Blanc et de Caussidière. — Maintien de l'état de siège. — Élections complémentaires de septembre. — Entrée de Louis Bonaparte dans l'Assemblée.
Pendant la bataille de Juin, sous le feu de l'insurrection, l'Assemblée nationale avait institué sur la proposition de Senard,.son président, une commission de quinze membres, à l'effet de rechercher, par voie d'enquête ou par tous autres moyens qui lui paraîtraient utiles et nécessaires, les causes de l'insurrection et de constater les faits se rattachant soit à sa préparation, soit à son exécution.
Cette commission était autorisée, en outre, à étendre ses investigations à tout ce qui était relatif à l'attentat du 15 mai.
Elle se mit à l'œuvre immédiatement, sous la direction, pour ne pas dire sous la pression du président qu'elle se donna, Odîlon Barrot, ancien chef de l'opposition dynastique dans les Chambres de la monarcliie de Juillet, représentant du département de
TAisne après la révolution de Février, et qui avait rapporté dans TAssembiée toutes les rancunes d'une ambition déçue, toutes les haines d'une âme de réacteur implacable. Etendre les pouvoirs de la commission d'enquête jusqu'au Quinze-Mai, c'était évidemment, ramener, pour le soumettre à un nouvel examen, le rôle attribué à Louis Blanc et Gaussidière que l'Assemblée avait déjà jugés, et c'était provoquer l'Assemblée à reviser elle-même, dans un sens plus rigoureux, la sentence qu'elle avait rendue : première faute, qui fut suivie d'une autre, plus inexcusable encore. Placer à la tète de la commission d'enquête un homme qui se considérait comme un vaincu de Février, Odilon Barrot, c'était livrer la République et les républicains de la première heure, Ledru-Roliin et ses amis, à des ressentiments qui n'attendaient qu'une occasion de se faire jour.
Ce fut, en effet, ce qui arriva. Tous les républicains furent mis sur la sellette. Tous les actes du gouvernement provisoire de la Commission executive furent repris, incriminés, dénoncés et flétris. Les passions étaient si ardentes dans la commission que la plupart de ses membres hésitèrent avant de se charger du rapport : Odilon Barrot confia cefte mission à un jeune représentant de son département Quentin- Bauchart, mort depuis conseiller d'Etat du second Empire, et tout brûlant à cette époque de mériter par un zèle odieux toutes les faveurs des partis de réaction.
Toutefois, il faut rendre justice au rapport de la commission d'enquête. Ce document, déposé le 3 août sur le bureau de l'Assemblée, réduisait à néant les abominables calomnies, les outrages sans nom prodigués à la population parisienne par la presse infâme au service du parti de l'ordre. Nulle part, la commisr sion ne put découvrir ces fontaines empoisonnées^
f92 LA SECO?îDE RÉPUBLIQUE
ees actes de viol et de pillage, ces mobiles sciés entre deux planches, ces soldats rôtis à petit feu par les mégères de Tinsurrection , dont les journaux aux gages des prétendants et des factions monarchiques avaient tant de fois parlé, pour semer l'alarme et le découragement dans les provinces. A ce point de vue, le rapport de la commission d'enquête fut une véritable réparation envers Paris, la France et la civilisation humaine si atrocement enveloppés dans un réseau de perfidies et de mensonges sans exemple dans rhistoire des partis. Mais le mal n'en était pas moins accompli, et la peur faisait silencieusement son œuvre.
Ce factum était d'ailleurs assez hypocrite dans ses accusations tortueuses, pour qu'il y eût urgence à se défendre dans le plus bref délai. Ledru-Rollin n'y manqua point. Aussitôt la lecture du rapport terminée, il demanda et obtint la parole pour le combattre. Dans une improvisation admirable, il montra ce qu'était cette œuvre de basse et noire vengeance. C'était la première fois que l'on voyait une commission, élue par une Assemblée souveraine, s'attribuer toute la souveraineté, pour se placer au-dessus de tous les pouvoirs, au-dessus du gouvernement comme de la magistrature. La commission, usant jusqu'à l'abus des pouvoirs extraordinaires qu'elle s'était arrogés, avait interrogé tous les hommes politiques appartenant au parti républicain, y compris le général Cavaignac en personne. Ceux-ci, ne se défiant nullement des collègues qui leur posaient les questions les plus insidieuses, répondirent, en rejetant à l'envi les uns sur les autres les fautes commises, afin d'esquiver chacun pour sa part toute responsabilité. Le parti républicain sortit de là blessé, meurtri, défiguré, déshonoré par ses propres mem-
bres. On se demande pourquoi les représentants honnêtes qui faisaient partie de la commission d'enquête ont accepté un tel rapport si visiblement rédigé pour compromettre la République, et comment ils ne Tout pas dénoncé et flétri ? Mais il y a plus : avant le rapport, il y avait eu Fenquête, les interrogatoires, les dépositions. Comment se fait-il que personne n'ait vu le mal qui allait être fait à tout le monde, pour perdre deux ou trois hommes?
La discussion du rapport en séance publique fut renvoyée au 23 août. Ledru-RoUin reprit de nouveau la parole le premier, et fut encore plus éloquent que la première fois : on peut dire qu'il gagna lui-même son procès. Du reste, son talent ne faisait que grandir, et il n'est pas interdit de croire que nombre de républicains comprirent à ce moment le tort qulls causeraient à la République, en la privant des services d'un tel orateur. Quant à Louis Blanc et à Gaussidière, chose honteuse à dire, leur sort était si bien réglé d'avance que le procureur général Corne adressa, au cours même de la séance, au président Armand Marrast une demande en autorisation de poursuites contre les deux malheureux représentants. C'était confondre effrontément un débat judiciaire avec un débat politique. En vain, M. Jules Grévy, avec l'autorité de sa haute raison, voulut-il ramener ses collègues à la modération, à la justice, à la dignité ; ses efforts échouèrent, et l'urgence fut votée. Louis Blanc se défendit avec autant d'opiniâtreté que de vigueur. Caussidière eut la parole à son tour, mais l'Assemblée, résolue à tout brusquer, ne cessa de l'interrompre. Théodore Bac reprit la défense de Louis Blanc, et Flocon celle de Caussidière : tout fut inutile. Les poursuites furent autorisées contre Louis Blanc par cinq cent quatre voix contre deux
cent cinquante deux ; contre Caussidière, en ce qui concernait les événements du IS Mai, par quatre cent soixante-dix-sept voix contre deux cent soixante-huit. Encore une fois, c'était l'Assemblée qui se perdait dans Festime du pays, en se déjugeant elle-même, en prononçant la proscription de deux de ses membres qu'elle avait couverts autrefois de sa protection. Cette violation de toutes les règles de la justice fut commise dans une séance de nuit. A six heures du matin, les représentants se séparèrent, et Louis Blanc et Caussidière prirent le chemin de Texil. Pour Louis Blanc, cet exil devait durer vingt-deux ans.
De telles iniquités ne relevaient point les affaires de la République dans l'esprit de la France. Cependant, le gouvernement du général Cavaignac s'efforçait de tout remettre en ordre. La transportation des insurgés avait été décidée : on les dirigeait sur l'Afrique sans les juger, et rien n'était mieux fait pour exciter des réclamations universelles, personne ne voulant croire à l'amnistie, qui devait suivre, disaiton, le vote de la Constitution. La vérité est que, dans la majorité républicaine de l'Assemblée, l'amnistie sembla toujours une mesure prématurée; qu'on la différa systématiquement pour ne point paraître pactiser avec des révoltés que le pays détestait sans les connaître, et que la Constituante se sépara, sans avoir compris de quel intérêt pour la République eût été ce grand acte d'oubli et de réconciliation.
Le général Cavaignac gouvernait avec l'état de siège. Bien loin de l'embarrasser, l'état de siège lui permettait de prendre vite des résolutions d'apparence énergique, sur lesquelles il comptait pour rendre confiance à ceux des Français que la peur avait jetés hors d'eux-mêmes. Il s'appliquait en outre à tenir une situation intermédiaire entre les par-
tis extrêmes. C'est ainsi qu'usant des pouvoirs qui lui avaient été conférés par T Assemblée nationale, il avait supprimé le même jour la Gazette de France, journal royaliste, et le Représentant du peuple de P.-J. Proudhon, avec quelques autres feuilles justement décriées, telles que le Père Duchêne et le Lampion. Il désignait ainsi la presse au pays comme le plus dangereux instrument de désorganisation politique et sociale qu'il y eût à redouter, et il se faisait, dans les journaux incessamment menacés, des ennemis acharnés à sa perte. L'extrême gauche, la Montagne, pour employer la locution ridicule du temps, demanda la suppression de l'état de siège : (^avaignac s'y opposa, « ayant à cœur, dit-il, de garder en main le moyen de protéger le principe républicain ». C'était, en effet l'une de ses maximes qu'un gouvernement ne doit pas laisser discuter son principe. < Quiconque ne voudra pas de la République est notre ennemi, notre ennemi sans retour, disait Cavaignac à la tribune. » Et comme il n'était pas homme à professer des opinions sans les appiif quer, il songeait, à l'exemple de ce qui s'était fait sous la Convention nationale, à faire partir pour les départements des représentants avec la mission de combattre la réaction et de ramener à la République les sympathies du peuple. Une interpellation, adressée par Raze et Falloux au ministère sur l'envoi de ces commissaires nouveaux, empêcha le projet de Cavaignac d'aboutir. « C'est la circulaire de Ledru-RoUin faite homme, > dit Falloux. Il n'en fallut pas davantage, pour mettre à néant l'idée de Cavaignac.
Des élections complémentaires eurent lieu le 17 septembre. C'était la troisième consultation du suffrage universel depuis son établissement. Le nombre des
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abstentions fut encore plus considérable qu'au 8 juin. On eût dit que la France, en province surtout, était déjà dégoûtée de la vie publique. La réaction profita de cet affaissement général, pour pousser ses afiaires. A Paris, les divisions de notre parti éclatèrent avec une violence inouïe. On ne put s'entendre sur la formation d'aucune liste. Seul, F.-V. Raspail, enfermé dans une prison de la République, fut élu représentant du peuple en même temps qu'Alphonse Gent, dans le Vaucluse. Raspail ne remplit pas son mandat, puisque la liberté ne lui fut pas rendue, mais il n'en a pas moins persisté, jusqu'à la fin de sa vie, à en porter le titre et les insignes, sur ses portraits destinés au peuple, en souvenir reconnaissant de la protestation faite sur son nom contre les fureurs de la réaction. Sur quinze élections à faire, treize portèrent sur des conservateurs, deux sur des républicains socialistes, pas une sur un républicain modéré : triste et significatif symptôme, qui aurait dû avertir la France républicaine que les divisions de la démocratie allaient tout perdre à bref délai, et qui, à l'époque, passa presque inaperçu.
Elu en juin par quatre départements, Louis-Napoléon Bonaparte le fut en septembre par cinq, notamment par la Moselle, le boulevard de la défense nationale dans l'Est, par Metz, que son inepte et criminelle politique devait, vingt-deux ans plus tard, livrer à l'Allemagne. Cette fois, Louis Bonaparte vint prendre séance dans l'Assemblée nationale. Il dit avec la plus astucieuse hypocrisie : c La République m'a rendu ma patrie et mes droits de citoyen ; qu'elle reçoive ici mon serment de reconnaissance et de dévouement. » L'Assemblée s'inclina sous le verdict populaire, en abrogeant la loi de bannissement dans ses applications à la famille Bonaparte. Dans l'Assem-
blée, Louis Bonaparte se montra tout d'abord à de rares intervalles. Quand il y venait, il y était fort entouré par tous ceux qui voyaient se lever et monter à l'horizon l'astre de sa fortune. Un jour, comme il causait avec M. Thiers : c Monseigneur, lui dit le malicieux petit homme, en lui montrant les bancs de l'Assemblée, vous voyez bien tous ces gens-là, vous pourrez être un jour leur maître ; vous ne serez jamai*^ le mien. »
La Constitution. — Formation du premier comité. — Ses propositions. — Discussion de la Constitution dans l'Assemblée. — Le préambule. — Le droit au travail. — Discours de Billault. — Le système des deux Chambres. — La Présidence de la République. — Amendement de M. Jules Grévy. — Discours de Lamartine : aléa jacla est ! — Amendement Leblond. — Fête de la Constitution.
Au commencement de septembre, le rapport général sur le projet de Constitution de la République avait été apporté à TAssemblée.
La Constitution était la tâche spécialement confiée aux représentants élus le 23 avril par le suffrage uni versel. Un comité de constitution avait été formé par l'Assemblée quelques jours après Téchauffourée du 15 Mai. Elle voulait prouver par là qu'elle ne se laisserait distraire par aucun événement de l'œuvre que la nation avait imposée à son patriotisme. La succession des événements démontra au contraire que la discussion de la Constitution fut incessamment retardée par tout ce qui se passait au dehors. Et qui serait en droit de s'en étonner ? Qui donc aurait pu songer à faire de la philosophie politique, au milieu des hor-
reurs de la guerre civile ? Le comité de GonstitutioD n'en travailla pas moins avec ardeur, mais ses délibérations n'étaient pas apportées à la tribune. On attendait des jours plus calmes.
Le comité de Constitution était composé d'hommes pour la plupart distingués. Quelques-uns étaient même supérieurs, tels que l'illustre Lamennais. Ce ne fut pas ceux-là qui eurent la plus grande influence sur leurs collègues. Lamennais, à ce que l'on disait, avait dans ses papiers une Constitution toute prête, et quelques-uns le tenaient pour le Sieyès de la nouvelle République. Si théoricien et même des plus absolus que fût Lamennais, aucun rôle politique ne convenait moins que celui-là à un grand écrivain, étranger aux thèses et aux discussions de droit public et plus habitué aux grandes vues historiques et morales qu'aux applications pratiques et journalières de la politique. Lamennais parla de son plan de constitution dans la seconde séance du comité. Le voyant accueilli avec tiédeur, il le retira et n'en parla plus.
Les autres membres du comité appartenaient, les uns au parti républicain modéré, comme Armand Marrast, Martin (de Strasbourg), Corbon, Vaulabelle, Dornès, Considérant, Pages (de l'Ariège), Woirhaye et Considérant; les autres, à l'ancienne gauche dynastique, comme Odilon Barrot, Tocqueville, Vivien, Gustave de Beaumont, et même à l'ancien • centre gauche, comme Dufaure. Ces derniers ne furent pas, comme on pourrait le croire, les plus hostiles à une refonte complète du système politique, administratif et judiciaire de la France. Ce sont, au contraire, les républicains qui, par la plus fâcheuse des méprises, persistèrent à nous laisser sous le joug des institutions rétrogrades, données à la France de la Révolution par le génie despotique de Bonaparte, premier consul.
Jamais occasion plus favorable de transformer, sinon de détruire ces institutions, véritables étais du pouvoir absolu, ne s'était encore présentée. Ni la Restauration, ni la monarchie de Juillet n'avaient tourné leurs vues et leurs efforts de ce côté ; et c'était, à y regarder de près, Tœuvre nécessaire de la seconde République. Faute de temps ou pour s'être trompée sur sa vraie mission, TAssemblée constituante n'a pas pris la tache assez à cœur ou n'y a pas apporté assez de résolution et de confiance en elle-même. Elle a ainsi manqué à ce qu'elle devait à la France nouvelle, et c'est le plus grand reproche qu'elle ait mérité. \^
Odilon Barrot avait proposé au comité de Constitution un plan de travail dont l'originalité même promettait les plus heureux fruits, c Au lieu de commencer par créer les grands pouvoirs publics, commençons, disait-il, par organiser fortement la commune, qui n'est que la famille agrandie; de la commune, passons au canton, du canton au département. Imitons ces architectes avisés qui donnent aux constructions des fondations solides, avant d'exposer le sommet. Nos institutions départementales et communales sont réglées par les lois despotiques du Consulat et de l'Empire : comment établir la liberté en haut, quand le despotisme est en bas ? Comment les citoyens pourront-ils débattre efficacement les grandes affaires, s'ils n'y ont été accoutumés par le maniement des affaires locales? Que l'organisation du pouvoir central soit le début de notre œuvre. » Le problème était admirablement posé, et c'était déjà beaucoup, pour arriver à la solution. Odilon Barrot ne fut compris et soutenu que par Lamennais et Tocqueville. Il est regrettable que le parti légitimiste ait été systématiquement exclu du comité de Constitution. Grands partisans de la décentralisation administra-
tive, les légitimistes auraient peut-être contribué à faire adopter le plan de travail d'Odilon Barrot, comme ils ont contribué à faire voter en 1871, sous la troisième République, la loi qui a si notablement étendu les attributions des conseils généraux. Mais, en 1848, ces idées n'étaient pas mûres : les républicains avaient en horreur les influences locales, qui leur semblaient toutes favorables à la contre-Révolution. Le suffrage universel d'ailleurs n'en était qu'à ses premiers bégaiements; et, à cette époque, il était loin d'avoir conscience de sa force. C'est grâce aux progrès de son éducation politique qu'il a été possible, vingt ans plus tard, de rompre avec la centralisation que l'on regardait alors comme la condition même d'un pouvoir fort et durable. Elevés dans l'admiration et le respect des conceptions politiques du Premier Consul, les républicains ne pensaient pas que la République démocratique dût avoir pour tâche de constituer le citoyen français, les communes, et les départements dans leur force et leur liberté. Il a fallu subir les vingt années de despotisme du second Empire, avant d'en arriver à une orientation toute différente ; et encore est-il nécessaire de ne s'avancer de ce c^té qu'avec une extrême prudence, dans l'état de division où les luttes des partis ont jeté la France. Les hommes de 1848, ne se jugèrent pas, dans les circonstances difficiles où ils se sont trouvés, maîtres d'aborder avec succès une œuvre aussi ardue que la refonte générale de notre droit public. Le comité de Constitution rejeta la méthode politique proposée par Odilon Barrot. Si cette méthode eût été adoptée, le premier avantage que ] l'Assemblée constituante en eût recueilli, au grand profit de la République, c'eût été d'assurer à son mandat une plus longue durée. Elle eût travaillé aux lois organiques, au lieu de se dissoudre prématurément,
comme elle fut amenée à la faire, dès que la Constitution fut votée.
Une autre discussion préliminaire s'engagea sur le point de savoir si Ton ferait précéder la Constitution nouvelle d'une Déclaration de principes, comme la Constituante avait fait pour la Constitution de 1791, et la Convention nationale pour celle de Tan III. La Ré publique de 1848 promulguerait-elle à son tour une nouvelle Déclaration des droits de l'homme et du citoyen? Ce dernier parti fut écarté, mais on mit au- i devant de la Constitution nouvelle, sur la proposition de Lamartine, un préambule, où les législateurs s'appliquèrent à rappeler les grands principes de liberté, de justice, d'égalité sociale et de fraternelle assistance, qui sont les titres d'honneur du peuple français au respect des peuples et à la reconnaissance de l'humanité. Ce préambule de la Constitution de 1848 a été souvent critiqué par les partisans de la politique dite pratique. Les républicains de l'Assemblée constituante ont eu raison de remonter à l'idéal proposé par nos pères de 1789 comme un exemple à l'admiration du genre humain. Ils ont trouvé d'ailleurs, pour caractériser la République, forme supérieure du gouvernement des nations, une formule magnifique, qui restera, comme une indication de l'avenir politique des sociétés de l'avenir.
Le préambule de la Constitution de 1848 s'exprime ainsi :
« La France s'est constituée en République.
€ En adoptant cette forme définitive de gouvernement, elle s'est proposé pour but de marcher plus librement dans la voie du progrès et de la civilisation, d'assurer une répartition de plus en plus équitable des charges et des avantages de la société, d'augmenter l'aisance de chacun par la réduction graduée des dé7
penses publiques et des impôts, et de faire parvenir tous les citoyens, sans nouvelle commotion, par Faction successive et constante des institutions et des lois, à un degré toujours plus élevé de moralité, de lumières et de bien-être. »
A cette République d'un caractère si profondément idéaliste, tout ensemble, libérale, progressiste et rationnelle, il eût fallu donner des institutions cohérentes et cordonnées, viables dans le présent et perlectibles dans l'avenir. Ce fut malheureusement ce <iui manqua, moins par la bonne volonté des hommes <[ue par leur défaut de savoir et d'expérience.
^ Il y eut surtout de graves inconséquences commises.
/Quand on en vint à discuter le droit au travail et à rassistance, le comité se divisa. Armand Marrast, cet adversaire acharné de Louis Blanc et du socialisme, ne cacha pas à ses collègues que le gouvernement provisoire de Février ayant reconnu le droit au travail ce décret lui paraissait engager l'Assemblée dans cet ordre d'idées: c'était, disait-il, le côté social de la révolution de 1848, qu'il y aurait péril extrême à rejeter, si l'on voulait ramener à la République le peuple des villes, c'est-à-dire les travailleurs manuels, qui étaient en train de s'en éloigner. JMarrast l'emporta, et le droit au travail comme le droit à l'assistance, fut ieconnu par le comité/]
Sur la question des deux Chambres, au nom du principe métaphysique de l'unité du pouvoir législatif, Armand Marrast fut intraitable, se sentant soutenu non seulement par Lamartine et les républicains, mais par d'anciens constitutionnels et parlementaires, tels que le procureur général Dupin et l'éminent avocat Dufaure. On eut beau rappeler que les républicains de» Etats-Unis, Washington, Thomas Jefierson, Franklin avaient reconnu la nécessité de diviser le pouvoir lé-
ASSEMBLÉE NATIONALE COlSSTlTUANTE 203
gislatif endeux assemblées, et que la Convention nationale avait imité les Américains, en créant les deux Conseils des Anciens et des Cinq-Cents : l'assemblée unique fut adoptée. Cependant, Tocqueville avait dit : 'c La République se perdra, ou arrivera au système des deux Chambres. > La République, avec une seule Assemblée, a été facilement détruite parle coup de force du Deux Décembre. Elle n'a pu être rétablie légalement qu'en adoptant le système des deux Chambres ; elle ne subsiste après vingt ans que grâce à ce système, et tout démontre, les faits tout récents comme les événements du passé, qu'elle se perdrait encore, si elle retombait dans l'ancienne erreur de l'unité du pouvoir législatif. Il n'importe ! Rien ne prévaut, ni la raison ni l'expérience, contre certains préjugés. Une Assemblée unique, le pouvoir législatif dans une seule Chambre : c'est, nous dit-on, un des principes les plus certains de la Révolution ; on ne peut s'écarter de ce principe, sans manquer à tout ce qui est dû à la logique, à la rigueur nécessaire des conceptions de la vraie politique républicaine. Et pas d'autre argument que celui-ci, en 1848 comme de nos jours : la nation est une; donc, le pouvoir législatif, qui la représente et légifère en son nom, doit être un comme elle. Cette sophistique triompha en 1848; mais on ne devait pas attendre longtemps, avant d'en voir les effets désastreux.
Toutefois la grosse faute, celle qui perdit tout, ce fut l'institution au sommet de l'édifice politique d'un président de la République, élu directement par le suffrage universel. C'est Cormenin Timon, le pamphlétaire, qui mit en avant cette autre conception, illogique cette fois et contradictoire même à Tidée républicaine; elle fut défendue dans le comité de constitution par Dufaure qui, dit-on, représentait les opinions du
général Cavaîgnac. Les républicains, respectueux du principe de la souveraineté du peuple jusqu'à la superstition, auraient cru manquer à leurs devoirs envers la nation, en ne lui conférant pas le droit d'élection directe du président de la République. Comment ne virent-ils pas qu'ils invitaient une nation profondément monarchique à se donner un roi, dans la personne de ce président, et que le seul moyen de faire de la présidence de la République une véritable magistrature républicaine, c'était de placer l'exécutif sous la dépendance immédiate des législateurs, représentants de la nation, en ne lui donnant que les attributions d'un simple délégué? La présidence conférée directement par le suffrage universel, c'était le conflit certain et à bref délai avec l'Assemblée unique. Victor Considérant l'aperçut avec une rare clairvoyance. Il demanda au comité l'élection du président par l'Assemblée, mais il fut battu, avec Odilon Rarrot qui le soutenait et qui dit à cette occasion : < Tout autre expédient nous amènera la guerre civile. > Un autre républicain, Pages (de l'Ariège) demanda, en ce qui concernait la présidence, l'exclusion des princes appartenant aux familles qui ont régné sur la France^ Neuf voix contre sept écartèrent sa proposition.
En d'autres matières que les matières politiques, le comité de Constitution adopta certaines réformes, que la France n'a jamais connues que sur le papier, telles que le jury au correctionnel et progressivement au civil. Elle admit aussi, chose très étonnante pour l'époque, le principe de la réduction de la durée du service dans l'armée à deux ans et la suppression du système immoral du remplacement militaire. Les généraux Cavaignac et Lamoricière étaient tous les deux partisans du service de deux ans, adopté dès cette époque en Prusse. Qui sait ce qui serait arrivé
de la France, si son armée avait été réorganisée sur cette base, il y a près d'un demi-siècle?
Telles étaient les vues du premier comité de Constitution. Avant d'être discutées solennellement en séance publique, elles furent soumises aux bureaux de l'Assemblée. On attendit longtemps cette discussion, et la réaction gagnait tous les jours du terrain. Quand les débats s'ouvrirent, l'esprit de l'Assemblée était déjà profondément modifié.
M. Thiers, devenu le chef du parti de l'ordre, livra bataille au socialisme sur la question du droit au travail. Il n'y avait que le principe qui fût proclamé dans le projet de constitution : c'était trop. La discussion dura quatre jours. On y remarqua un discours d'une puissante habileté et d'une réelle éloquence, prononcé par Billault, ancien député de l'opposition sous Louis-Philippe, qui n'avait pas encore donné toute sa mesure et qui se révéla grand orateur. On put croire que la République venait de faire une importante recrue, en ralliant à sa cause un homme de cette valeur et de ce talent. Mais Billault était un ambitieux sans caractère et sans scrupules : il mourut ministre de la parole, sous le second Empire. Le droit au travail fut écarté du préambule de la Constitution, même sous la forme d'un amendement présenté par Glais-Bizoin, dans les termes les plus modérés : « La République reconnaît le droit de tous les citoyens à l'instruction, le droit à l'assistance par le travail, et à l'assistance dans les formes et aux conditions réglées par les lois. » Cet amendement pouvait tout concilier, car de quoi s'agissait-il? de ne pas fournir au socialisme l'occasion de prétendre que l'Assemblée nationale refusait de s'intéresser aux souffrances du peuple: il fut rejeté par cinq cent quatre-vingt-dix-huit voix contre cent quatre-vingt-sept
'ÎQ6 LA SECONDE RÉPUBLIWE
Les réformes militaires soutenues par le général Lamoricière, ministre de la guerre, au nom du gouvernement, le service de deux ans, Tabolition du remplacement, furent repoussées après des discours de M. Thiers, qui représentait l'armée française comme perdue, si Ton osait toucher au système de recrutement de la loi de 1832. Rien ne prouvait* mieux que ce rejet de toute réforme militaire que la République de Février, n'existant que de nom, n'avait pas déterminé de véritables changements dans la constitution politique et sociale de la France, car les lois militaires sont avant tout des lois sociales, et il est nécessaire qu'elles procèdent directement des principes de justice et d'égalité qui doivent régner dans Une démocratie.
En revanche, on inscrivit dans la Constitution le principe d'une liberté qui n'a été reconnue et proclamée par aucune de nos assemblées révolutionnaires, le principe de la liberté de l'enseignement. Sous cette étiquette fallacieuse, Montalembert et le parti clérical entendaient le principe d'une lutte à outrance de l'Église contre l'État représenté par l'Université ; on se réservait de s'armer pour cette lutte, en faisant voter une loi organique, qui a été la loi Falloux.
Il y eut une forte minorité, deux cent quatre-vingtneuf voix, pour l'établissement des deux Chambres que BI. Thiers appuya très fortement, mais qui fut probablement repoussé à cause de son intervention même. Sur cette question, Lamartine erra non moins gravement que sur la question de la présidence. Il considérait une Chambre unique comme une dictature temporairement nécessaire, et, en même temps, il instituait à côté un pouvoir en opposition forcée avec cette dictature. Odilon Rarrot lui montra la contradiction où il tombait : < Avec une Chambre unique, dit-il fort
sagement, pas de président indépendant et nécessairement rival. »
C'était la pensée même du célèbre amendement qui a fait la fortune politique de M. Jules Grévy et qui était ainsi conçu :
« L'Assemblée nationale délègue le pouvoir exécutif à un président du conseil des ministres toujours révoôable. »
Cet amendement si simple et si clair était pris dans la réalité même des choses, car c'est ainsi que le gêné* rai Cavaignac avait été placé par l'Assemblée à la tête de la République. M. Jules Grévy parla, dans cette occasion comme toujours, avec autant de fermeté clairvoyante que de sagesse politique. Comme il aperce vait nettement le danger, il le dénoriça en termes prophétiques : « Êtes-vous bien sûrs, demanda-t-il à ses collègues, qu'un ambitieux élevé au trône de la Présidence ne soit pas tenté de s'y perpétuer ? Et si cet ambitieux est le rejeton d'une de ces familles qui ont régné sur la France, s'il n'a jamais renoncé expressément à ce qu'il appelle ses droits, si le commerce languit, si le peuple souffre, s'il est dans un de ces moments de crise, où la misère et la déception le livrent à ceux qui masquent sous des promesses leurs projets contre sa liberté, répondez-vous que cet ambitieux ne parviendra pas à renverser la République ? > Que ce noble et beau langage, inspiré par les plus tristes et les plus justes pressentiments, n'ait pas été écouté, c'est ce que l'on ne peut comprendre : il y avait peut-être là trop de raison, trop d'éloquence! Mais quand M. Jules Grévy suppliait l'Assemblée de garder la forme de gouvernement qu'elle avait éprouvée — il aurait pu dire qu'elle avait fondée — avec laquelle elle venait de traverser les plus grandes difficultés, il était dans la situation là plus parlante : il
n'y avait qu'à conserver ce qui était, et tout était, sauvé. Mais la logique voulait que Ton fit une Constitution de toutes pièces, et c'est la logique, à laquelle on fait tant (Je sacrifices qui, cette fois encore, perdit tout. On ne saura jamais le mal qu'a fait à la politique la violente domination de la logique, legs fatal de l'ancienne éducation scolastique qui a façonné l'intelligence française.
A la froide et calme raison de M. Grévy, Lamartine répondit par le plus prestigieux et le plus vide des discours, un de ces discours qui sont la gloire et le péril de l'éloquence. Lamartine nageait dans l'erreur, comme un poète dans l'éther. Toute la majorité républicaine, qui ne l'écoutait plus, se retrouva avec lui ce jour-là, pour se laisser tromper. Elle était entraînée, séduite comme autrefois, mais les temps étaient bien changés.
< Oui, s'écria-t-il, quand môme le peuple choisirait celui que ma pensée, mal éclairée peut-être, redouterait de lui voir choisir, n'importe I aléa jacta est ! Que Dieu et le peuple prononcent ! Il faut laisser quelque chose à la Providence ! Elle est la lumière de ceux qui, comme nous, ne peuvent pas lire dans les ténèbres de Tavenir ! >
On frissonne, en lisant ces mots prononcés par un homme qui a eu l'honneur de conduire la France à travers les périls d'une révolution : aléa jacta est! Les dés sont jetés ! Eh ! quoi, c'est sur un coup de dés que ce poète sublime, cet illustre citoyen a joué la liberté, le repos, l'avenir de son pays ! Rien ne pouvait faire plus de mal à la République que de la représenter comme livrée ainsi à tous les hasards. On en faisait une bouée flottante, alors que la nation comptait sur elle comme sur un mur d'appui. La déception fut immense. Lamartine avait-il conscience
du choix que la nation française égarée allait faire? Devinait-il Thomme destiné à nous mener aux abîmes? « Si le peuple s'abandonne lui-même, disons le mot des vaincus de Pharsale, et que cette protestation contre Terreur ou la faiblesse du peuple soit son accusation devant lui-môme et notre absolution à nous devant la postérité >, s'écria Lamartine en finissant. La France a eu trop à se faire pardonner à elle-même, pour ne point absoudre Lamartine. Mais la postérité, que dira-t-elle ? Elle est souvent plus sévère que les contemporains.
Lamartine, le général Cavaignac, M. Thiers — les princes et leurs amis, cela va sans dire — étaient partisans de l'élection directe : c'est que tous étaient candidats à la Présidence. Comment ne comprirent-ils point — les prétendants, et en particulier Louis Bonaparte, étant mis à part — qu'ils n'avaient de chances sérieuses d'arriver au pouvoir suprême que par l'Assemblée ?
L'amendement de M. Jules Grévy, si conforme au véritable intérêt la de République, au moment où il fut proposé, ne donnait pas, il faut en convenir, satisfaction à ce besoin de durée et de stabilité qui travaille toutes les sociétés humaines dans l'organisation des pouvoirs. Ce système, qui consiste à faire déléguer par une Assemblée unique un pouvoir exécutif à un président toujours révocable, a été mis à l'épreuve après la guerre de 1871, quand M. Thiers, élu de vingt-six départements, fut nommé chef du pouvoir exécutif de la République française. A l'expérience, il n'a pu tenir plus de six mois : le pouvoir exécutif était sans force, trop instable, et il a fallu une loi spéciale, appelée la constitution Rivet, pour mettre ia magistrature de M. Thiers, à l'abri des fluctuations inévitables d'une majorité toujou-rs capricieuse et
2iO LA SECONDE RÉPUBLIQUE
mobile. La proposition de M. Grévy fut rejetée par six cent quarante-trois voix contre cent cinquante-huit. Cet amendement, qui gardera le nom de M. Grévy, n'est donc pas, comme quelques-uns le croient encore, le dernier mot de la sagesse politique. Il n'a de valeur que celle que lui ont donnée les circonstances, mais il a mis son auteur hors de pair parmi les républicains français. Un autre amendement, moins théorique et plus explicite que celui de M. Grévy, fut présenté par Leblond, représentant de la Marne, avec le dessein non dissimulé de fournir à la majorité républicaine une occasion et un moyen de réparer la faute qu'elle venait de commettre. Leblond proposait de faire décider que le président de la République serait élu directement par l'Assemblée nationale et révocable par elle. Tous les ministres et le général Cavaignac étaient favorables à cet amendement. Mais, craignant qu'on ne l'accusât de poursuivre un but d'ambition toute personnelle, en remettant à l'Assemblée l'élection du chef du pouvoir exécutif, Cavaignac refusa de soutenir la proposition de Leblond ; il n'autorisa même pas ses ministres à la défendre, en sorte que c'est par d'autres considérations, également toutes personnelles, que l'intérêt supérieur de la République fut sacrifié à Taveuglement général. Le général Cavaignac montra^ dans cette occasion, que ses sentiments prévalaient sur ses idées, et qu'en lui l'homme d'État restait audessous de l'homme privé : sa trop grande modestie a coûté cher à la France. L'amendement Leblond fut rejeté par six cent deux voix contre deux cent onze. Le 9 octobre, six cent vingt-sept voix attribuèrent l'élection du président de la République au suffrage universel. L'Assemblée constituante, après l'insurrection de Juin, porta ainsi le coup mortel à la République de Février»
Uq député du Nord, Anthony Thouret, fils du grand jurisconsulte de la première Constituante, reprit dans l'Assemblée la proposition de Victor Considérant dans le comité de Constitution, et demanda que, par une disposition spéciale, les candidatures des personnes appartenant aux familles qui ont régné sur la France,, fussent déclarées illégales, nulles et de nul effet. Louis Bonaparte, directement visé par cette proposition, prit la parole pour se défendre contre l'accusation qu'on lui jetait incessamment à la tête d'être un prétendant au trône impérial. Sa piètre figure à la tribune, son accent étranger n'ajoutèrent point à l'autorité de ses déclarations, que nul ne lui demandait et ((ui ne pouvaient tromper personne. Après qu'il eut fini, Anthony Thouret remonta à la tribune, et dit : « J'avais cru cet homme dangereux. Après l'avoir entendu, je reviens de mon erreur, et je retire mon amendement. » On rit sur tous les bancs, et Louis Bonaparte dévora en silence, sans laisser paraître la moindre émotion, cet affront sanglant que le suffrage universel devait bientôt venger.
Le prince savait mieux que les républicains de l'Assemblée qu'une immense et irrésistible poussée de l'opinion allait le porter au pouvoir. A cet égard il était mieux renseigné que les préfets du général Cavaignac, qui écrivaient chaque jour au ministre de l'intérieur que la candidature du chef du pouvoir exécutif sortirait par acclamation des urnes populaires. On se trompait soi-même comme à plaisir. Aucun autre témoignage de cet aveuglement n'est plus accablant que celui qui fut donné par le général Cavaignac, lors de la discussion du décret fixant la date de l'élection présidentielle. La plupart des républicains des réunions de la rue des Pyramides et du Palais- National c'est-à-dire le gros de la majorité républi-
caine, pensaient qu'avant de faire élire le Président par la nation, il était avantageux que TAssemblée votât les lois organiques prévues par la Constitution et qui en faisaient en quelque sorte partie intégrante. Une proposition dans ce sens fut déposée. Gomme il était écrit que pas un avertissement utile, pas un sage conseil ne manquerait à cette majorité désemparée et devenue incapable d'en tenir compte, cette fois, ce fut un vieil homme d'Etat, blanchi au service de toutes les monarchies, un des c burgraves > de la rue de Poitiers, le comte Mole lui-même, qui vint dire aux républicains de la Constituante que leurs jours étaient comptés, s'ils laissaient s'établir en face d'eux le pouvoir rival de l'Elysée : « En présence de cette Assemblée omnipotente, s'écria-t-il, le pouvoir exécutif restera frappé de stupeur, ou sera tenté de l'envahir. Soyez-en bien sûrs, jamais il ne pourra exister avec elle. > Ce langage ne fut pas entendu. Cavaignac, toujours confiant, voulut-il précipiter l'élection présidentielle, avec l'espoir de rester vainqueur dans la lutte électorale? Etait-il fatigué, excédé du pouvoir, et désirait-il en descendre? Ses amis votèrent l'élection présidentielle à la date la plus rapprochée ; elle fut fixée au 40 décembre.
Le même jour, Louis Bonaparte reparut à la tribune pour dire, cette fois avec assurance, qu'il acceptait la candidature. Il sut avec habileté se présenter comme décidé à ramener l'ordre dans les esprits, sans menacer la République. II sentait bien que son heure était venue.
L'ensemble de la Constitution mis aux voix fut adopté le 4 novembre par sept cent soixante-neuf représentants du peuple présents. Trente voix seulement votèrent contre : c'étaient des légitimistes, qui eussent abandonné leur principe, en reconnaissant
la République ; des socialistes, pour qui cette Constitution n'avait aucun sens, réformateur, et enfin quelques individualités isolées, qui invoquèrent diverses raisons, telles que Tinstitution d'une Chambre uniqueet le vote du pacte fondamental sous le régime de l'état de siège.
La Constitution de 1848 a été jugée très sévèrement. Il est certain que, destinée à servir de base à tout un s.ystème d'institutions dont la démocratie était appelée à profiter, elle devait être conçue de manière à sauvegarder l'existence de la République, et que, loin d'offrir à la France de sûres garanties de stabilité et de durée, elle ouvrit la porte, dès les premiers jours, à toutes les chances de conflit entre les divers pouvoirs. Le pays d'ailleurs n'eut pas le temps de s'y attacher. Pendant les trois années qu'elle dura, les républicains semblèrent prendre à tâche de démontrer à la France que cette Constitution faible et débile était incessamment l'objet de violations, qui toujours restèrent impunies. Il arriva de là que la nation n'apprit pas à la respecter. Elle avait en outre le tort de rappeler, par • des imitations incomplètes et maladroites, la Constitution de 1791 si vite emportée dans les orages de la première révolution. Elle était trop républicaine pour un pays qui ne l'était pas encore assez, et, en même temps, elle conservait au sommet de l'édifice une institution d'un caractère monarchique, alors qu'il était si nécessaire d'apprendre à la nation, affranchie de la veille, à garder soigneusement le dépôt de sa propre souveraineté.
Toutefois, la Constitution votée fit sortir la Republique de l'état provisoire, et c'est sans doute pour cette raison que le gouvernement du général Cavaignac décida de célébrer sa promulgation par une fête solennelle, qui eut lieu le 12 novembre, sur la place
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de la Concorde. Au pied d'un autel de vingt mètres de haut, où Fayet, représentant du Loiret, évoque d'Orléans, avait dit la messe, en présence de l'Assemblée et des grands corps de l'Etat, Armand Marrast, ayant à sa droite le général Cavaignac et à sa gauche le garde des sceaux Marie, donna lecture de la Constitution sous une averse de neige fondante. Un ciel bas et noir, des visages tristes et inquiets dans une fête manquée, ce fut tout le souvenir que laissa cette cérémonie.
Dispositions des partis à veille de Télection présidentielle. — Crise ministérielle. — Dufaure, ministre de l'intérieur. — Attaques dirigées contre le général Cavaignac par les républicains. — Envoi d'un corps expéditionnaire en Italie. — Election présidentielle du 10 décembre. — Louis Bonaparte prête serment à la République.
On sentait si bien que [l'élection du Président par le suffrage universel, c'était le point culminant de la politique d'alors que, depuis longtemps, tous les partis ne s'occupaient plus que de cette grande lutte électorale. L'Assemblée nationale avait commis bien des erreurs et des fautes; au dehors, les partis furent encore plus déraisonnables.
Il était évident que les républicains n'avaient de chances sérieuses de résister au courant, qui commençait à se dessiner dans le pays en faveur de la candidature du prince Louis Bonaparte, qu'à la condition de se grouper avec sincérité et discipline autour de leur gouvernement. Le pouvoir était entre leurs mains. Ils n'avaient, semble-t-il, qu'à prendre pour candidat à la présidence le chef actuel de la République. Mais
ce chef, c'était le général Gavaignac. Au lieu de se rallier à lui, les républicains qui n'étaient pas de sa nuance politique, s'évertuaient à le décrier, à le poursuivre de leurs récriminations et de leurs rancunes,, à Taccabler de malédictions et d'outrages. Mais si grands qu'aient été leurs torts à l'égard de Gavaignac, ils ne pèsent rien à côté des torts qu'ils eurent à l'égard de la République elle-même, qu'ils achevèrent de perdre dans l'estime et l'affection de la France par leurs exagérations et leurs violences. Ils ne comprirent pas que leur premier devoir était de ne point effrayer ce pays déjà tout désorienté, et sur qui la panique avait une action si certaine et si funeste. Au lieu de le ramener à eux, ils s'appliquèrent à l'en éloigner par leurs déclamations absurdes et menaçantes. L'anniversaire du 21 septembre leur parut une occasion admirable de reprendre ce qu'ils appelaient la grande tradition de 1792, et, dans des banquets révolutionnaires, on entendit des discours insensés, sans aucun rapport avec la situation du moment, sans ombre d'esprit politique. Ces discours semblaient prononcée tout exprès pour jeter la France dans les bras du premier venu, afin d'échapper à tant de folies. Ledru- RoUin, qui se plaisait aux souvenirs de la Révolution, eut le tort de prêter son éloquence tribunitienne à cette prétendue politique de revendications sans objet, et de ne pas comprendre que le premier intérêt des républicains, c'était de garder la République, en lui conservant les sympathies générales du pays. On J)arlait sans cesse du peuple, mais on ne regardait jamais du côté de la nation, pour l'interroger et lui arracher son secret. On avait proclamé la souverainetéde la France, sans paraître se douter qu'elle allait en user, dans sa force et dans sa liberté, en dehors de toutes les combinaisons de parti. Les plus ardents.
^le LA SECONDE REPUBLIQUE
républicains d'alors eurent à se reprocher de n'avoir rien fait, pour se rendre compte de l'opinion nationale. La France du suffrage universel, bien différente <lu peuple des villes, passa à côté d'eux, sans même les connaître. Le suffrage universel démontra, dès ce temps-là, qu'il ne se donne qu'à ceux qui s'intéres- :sent à lui.
D'un autre côté, les anciens partis de monarchie n'étaient préoccupés que de se délivrer de la République. Ils n'attachaient à l'élection présidentielle qu'une importance toute relative. Au fond, peu leur importait de savoir qui serait placé par les suffrages populaires à la tète du pouvoir, pourvu que l'élu, par ^on ambition personnelle autant que par sa fonction même, devint un obstacle à la marche régulière des •choses. Les chefs de la réaction connaissaient mieux la France que les républicains. Etant plus capables ^le l'observer, ils avaient remarqué, dans les manifestations successives de sa volonté, que, sans se prononcer ouvertement contre la République, elle était prête à confier la République à un homme, et ils comptaient bien que cet homme, surtout s'il était prince, ne tarderait pas à la confisquer. Telle fut la raison principale qui les détermina, pour la plupart, à se rallier à la candidature du prince Louis Bonaparte. Ils apercevaient très clairement ce que les républicains ne voyaient pas, c'est que la France allait à lui; et ils calculaient que leur intérêt politique consistait tout d'abord à ne pas se trouver en opposition avec le pays, qui serait tôt ou tard appelé à les renvoyer dans une autre Assemblée, quand la Constituante aurait rempli son mandat. Les républicains, manquant de prévoyance, ne pensaient à rien de pareil. Ils allaient devant eux, tête baissée, sans voir le pays, sans songer à l'avenir.
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M. Thiers avait fiai par accepter la candidature napoléonienne. Il était en ce moment en coquetterie réglée avec le prince Louis, et il se flattait peut-être de ridée d'exercer le pouvoir sous le couvert d*un. président qu'il aurait contribué à faire. Les événements ont ^singulièrement démenti ce calcul. Il est plus que vraisemblable que M. Thiers ne se rallia pas à la candidature de Cavaignac, parce qu'il eut un instant la pensée de poser la sienne, et qu'il craignit d'avoir le chef du pouvoir exécutif pour compétiteur. Combien de temps dura cette velléité chez M. Thiers ? On ne saurait le dire, mais il est à croire qu'avec son intelligence si prompte et si sûre des situations, il ne s'attarda pas longtemps dans ce rêve. En prenant la direction des partis de réaction, M. Thiers s'est trompé gravement. C'est en 1848, qu'il aurait dû suivant sa propre expression, se décider à passer l'Atlantique, pour chercher dans la République des États-Unis les wcemples à proposer à la démocratie française. Seul, il pouvait, par son expérience et ses talents, avoir sur le parti républicain modéré l'autorité qu'il fallait pour le conduire. Il ne lui a manqué que de mieux connaître les hommes, ce qui est décidément en politique le don le plus précieux comme le plus rare. M. Thiers ne se rendit pas compte alors de toute l'étendue de son erreur, mais il s'en trouva tout gêné. N'ayant plus la complète liberté de ses mouvements, il suivit le courant qui emportait tout vers le prince Louis Bonaparte, en se réservant de diriger le nouveau président, si celui-ci voulait bien accepter ses conseils. Il les offrit. On les accepta. Mais cela n'eut qu'un temps.
Une crise ministérielle avait éclaté le jour où les ministres avaient vu écarter la proposition Leblond, sans avoir pu la soutenir. Le général Cavaignac reconstitua le cabinet, en y appelant deux hommes de
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Fancien centre gauche de la monarchie de Juillet, Vivien, jurisconsulte distingué, et Dufaure, à quille portefeuille de l'intérieur fut attribué. On avait remarqué que, dans le comité de Constitution, Dufaure avait soutenu toutes les opinions chères au général Gavaignac, et qu'il s'était prononcé notamment pour l'institution d'une Chambre unique. L'entrée de ces deux hommes et d'un troisième, Freslon, représentant de Maine-et-Loire, qui remplaça Achille de Vaulabelle à l'instruction publique, dans un cabinet présidé par Gavaignac, fit pousser les hauts cris aux républicains avancés : on dit tout nettement que Gavaignac était vendu à la réaction, et l'on insinua que la rue de Poitiers consultée avait donné son adhésion à ces choix significatifs. La vérité est que l'on allait de plus en plus vers la droite, et que cette évolution était peut-être forcée, puisque l'opinion publique' se détournait de plus en plus des républicains. Dufaure était un homme de la plus grande valeur comme orateur parlementaire , mais ses facultés politiques, en dépit de ses admirateurs trop échauffés, furent toujours assez bornées : il n'a jamais vu bien haut ni bien loin, et, chez lui, c'était le fonds qui manquait le plus. Il était surtout redoutable quand on l'avait comme adversaire, et M. Thiers lui-même, qui le connaissait bien, le prenait avec soi pour ne pas l'avoir contre soi. Sa parole rude et forte, sa dialectique serrée, sa ténacité, sa connaissance profonde des affaires, sa puissance de travail, sa tenue sévère et rigide l'imposaient au respect des Assemblées : pour Gavaignac, c'était un auxiliaire puissant, et Dufaure aimait le général. Il n'est pas impossible que Dufaure ait sincèrement voulu seconder le chef du pouvoir exécutif de la République dans son œuvre d'affermissement des institutions républicaines, et il eut même
l'occasion de s'en expliquer un jour à la tribune : € De quoi se plaint-on, en réalité? demandait-il. Soyons francs ! On se plaint de ce que le gouvernement a fait un pas vers des hommes qui n'étaient pas républicains la veille du 24 février — cela est vrai, •et je suis forcé d'en convenir — mais qui ont accepté la République, qui s'y sont attachés et qui se sont voués à la défendre. Ce n'était pas assez, et Dufaure eût bien fait d'insister davantage : à la tribune comme dans la presse, il faut frapper souvent sur le clou, pour l'enfoncer. Mais Dufaure n'osait pas : c'était de sa part un acte déjà fort audacieux que de se rapprocher de la République; il ne pensait qu'à se le faire pardonner. Il reconnaissait volontiers qu'il y avait deux groupes dans l'Assemblée : « Les uns, disàit-il, ont de tout temps travaillé à l'établissement de la République ; d'autres s'attachaient au gouvernement qui existait, cherchaient à lui faire produire ce qu'il aurait pu produire et en institutions politiques et en améliorations sociales. Eh bien I que reproche-t-on, en réalité, à la composition du cabinet actuel ? Une seule chose : c'est que les deux éléments que je viens de définir y sont entrés. > C'était la vérité même. Il n'y avait qu'à la faire pénétrer dans l'esprit public, mais il faut reconnaître que les temps étaient peu propices à cette propagande.
La situation étant ainsi définie, il semble que les républicains auraient dû considérer que c'était un avantage pour leur gouvernement que d'avoir fait de telles recrues. Mais le mal de la défiance était trop aigu, en même temps que trop invétéré dans le parti, pour que ces recrues fussent accueillies comme elles auraient dû l'être. On vit cependant, par les suffrages que Cavaignac obtint dans la bourgeoisie, lors de l'élection du 10 décembre, que les choix d'hommes tels que
Freslon , Vivien et Dufaure n'avaient pas laissé d'êtrer compris et d'exciter de vives sympathies.
Dufaure était ministre de l'intérieur. C'était lui qui: avait à s'occuper de l'élection présidentielle. Ministred'un homme public d'une conscience aussi scrupuleuse que Cavaignac, et, très décidé lui-même à respecter la liberté de la nation dans le choix du premier magistrat, Dufaure déclara, dans une circulaire aux préfets,, la complète neutralité du gouvernement. « La nation,, disait-il, dans le choix qu'elle fera doit se confier à un passé sans reproche, à une résolution mâle, énergique, déjà éprouvée au service de la République, plutôt qu'à de vaines et trompeuses promesses. » En même temps, il recommandait aux préfets de ne pas. flatter les prétentions locales, de ne point parler aux populations « de faveurs sans bornes, de dégrèvementsd'impôts, qu'aucun gouvernement ne saurait leur procurer ». Dufaure tenait ainsi tête à la propagande bonapartiste, qui justement se montrait prodigue des déclarations les plus emphatiques et lesplus trompeuses. Jules Favre, avec une passion ardente et surtout inexplicable, dénonça la circulaire deDufaure comme une manœuvre oppressive du suffrage universel. Il fut battu, mais la division des républicains n'en devint que plus profonde : c'était le mal affreux du temps. .
Au moment où tous les adversaires de la République se concentraient sur la candidature napoléonienne, depuis les anarchistes les plus violents jusqu'aux cléricaux lesplus hypocrites, les républicains attaquaient à la tribune le chef de leur gouvernement. Une brochure de Barthélémy Saint-Hilaire parut, sous le titre de Fragment d'histoire, pour reprocher à Cavaignac d'avoir laissé s'étendre l'insurrection de Juin, pendant la journée et la nuit du 23 jusqu'à une heure de l'aprèsmidi du samedi 24, d'avoir trop tardé à faire venir l'ar-
tillerîe du fort de Vîncennes, d'avoir laissé, par cette inaction, la garde nationale soupçonner la Commis- -sion executive de trahir ses devoirs, et cela dans le but de la remplacer. On reconnaît ici les vieux griefs des amis delà Commission executive, dont Barthélémy Saint-Hilaire avait été le secrétaire général. A quoi bon les reproduire, en un tel moment? Il fut soutenu -dans cette œuvre de récrimination par Duclerc et Garnier-Pagès, et nombre de gens hostiles à Cavaignac ne manquèrent pas de leur donner raison. Ce débat eut un retentissement déplorable dans Topinion, à la veille de l'élection présidentielle.
Eugène Cavaignac se défendit à la tribune, avec un talent supérieur d'exposition et de discussion, avec des accents indignés et une émotion vraiment commu- •nicative. La journée parlementaire du 2S novembre fut pour lui un triomphe. Sur la proposition de Dupont (de l'Eure), l'Assemblée renouvela le vote par lequel elle ^vait déclaré, au lendemain de la répression de la révol te, que le général Cavaignac avait bien mérité de la patrie. Il y eut 703 voix pour cet ordre du jour et seulement 38 voix contre. On put croire que cette journée allait enfin rétablir cette union si désirée par tous îes gens sages. Des adresses de félicitations parvinrent à Cavaignac, non seulement de Paris, mais de tous les points de la France; mais la fureur des partis ne voulut voir dans ce vote et dans les manifestations qui suivirent qu'une manœuvre nouvelle au profit de la candidature du chef du pouvoir exécutif, et cette affaire tourna encore contre la République.
Un grave événement s'était produit au dehors. A la ^uite de l'assassinat de son ministre, PellegrinoRossi, irappé au moment où il allait pénétrer dans le palais où se trouvaient réunies pour la première fois les Chambres romaines, le pape Pie IX avait quitté
Rome et ses Etats, non sans avoir fait demander secrètement au duc d'Harcourt, ambassadeur de la République auprès du Saint-Siège, sll ne pourr^iit pas venir en France. Cet événement causa partout la plus vive émotion, mais nulle part aussi vive qu'en France, où Pie IX avait conservé la popularité qu'il s'était acquise, au commencement de son règne, par ses déclarations libérales. Le pape fuyant Rome et pouvant se jeter dans les bras de l'Autriche, il y avait de quoi émouvoir la diplomatie française soucieuse^ avec raison de maintenir en équilibre les diverses influences qui s'exerçaient alors en Italie, Le gouvernement du général Cavaignac songea spontanément à offrir au pape l'hospitalité de la France. M. de^ Corcelle lui fut envoyé en ambassade extraordinaire, et Freslon, ministre de l'instruction publique et des cultes, partit pour Marseille, avec mission de recevoir Pie IX dans le cas où il se présenterait. De plus, un petit corps d'armée qui se trouvait à Marseille, tout prêt à partir pour Venise, à l'effet d'y soutenir la résistance de la République contre l'Autriche, reçut l'ordre de se rendre à Givita-Vecchia, pour y protéger l'indépendance et la personne du pape. Des interpellations furent adressées au gouvernement dans la séance du 30 novembre : Montalembert approuva la conduite de Cavaignac et de ses ministres, avec l'arrière-pensée que la brigade d'infanterie que l'on envoyait à Givita- Vecchia pour protéger la personne du pape, servirait plus tard à rétablir le pouvoir temporel, qui allait s'écrouler dans une révolution ; de leur côté, Ledru- Rollin et Jules Favre critiquèrent vivement les actes du gouvernement, comme pouvant conduire la République française à intervenir dans les affaires intérieures du peuple romain, au mépris et en violation formelle de la Constitution récemment votée. L'Assemblé©:
donna raison à Cavaignac et à son gouvernement par 480 voix contre 63. Lamartine vota contre : ce n'était plus la politique idéale du Manifeste aux puissances. La vérité est que Ton s'engageait dans une voie fausse, au bout de laquelle il y avait la funeste expédition de Rome. Cavaignac n'avait point promis de rétablir le principat temporel des papes, il n'en avait même pas parlé; mais Louis Bonaparte, candidat à la présidence, tout en blâmant la conduite du gouvernement de son son pays, se déclara pour le maintien du pouvoir temporel, contre lequel il avait autrefois conspiré et même pris les armes. Le parti clérical était satisfait, et le clergé ne marchanda point sa reconnaissance.
Enfin, l'élection du 10 décembre eut lieu. La France nouvelle, la France du suffrage universel se mit en mouvement, sans désordre, mais avec une imperturbable conscience de sa force. Elle se remua jusque dans ses dernières profondeurs. Il y eut 7,327,345 votes exprimés, sans compter ceux de la Corse et de l'Algérie. Louis Bonaparte avait obtenu cinq millions, quatre cent trente-quatre mille deux cent vingt-six voix ; Cavaignac, un million, quatre cent quarante-huit mille cent sept ; Ledru-RoUin , trois cent soixante-dix mille, cent dix-neuf ; Raspail, candidat des socialistes, trente-six mille, neuf cent soixante-quatre, et enfin Lamartine, l'élu de dix départements, aux élections du 23 avril, seulement dix-sept mille, neuf cent quatorze : on peut mesurer, par ce dernier chiffre, la chute effroyable des hommes de Février.
En réunissant toutes les voix républicaines, on n'arrive pas à un chiffre de deux millions. Le parti républicain, dans toutes ses nuances, était donc à l'état de minorité bien constatée. L'intérêt comme le devoir consistait pour ce parti à se mettre dès lors en communication directe avec le suffrage universel, pour
réclairer et le gagner à la République, en lui montrant que la République seule respecterait son indépendance comme sa sincérité. Mais la déception fut trop amère, et la colère trop grande. On persista plus que jamais à se confier au peuple, c'est-à-dire à la force révolutionnaire, sans voir que la force était maintenant, grâce aux bulletins que Février leur avait mis en main, du côté des masses rurales. Paris d'ailleurs avait donné à Bonaparte plus de cent mille voix qu'à Gavaignac. Le torrent avait été irrésistible, entraînant tout sur son passage, Paris comme le dernier des hameaux.
Le 20 décembre, Charles-Louis Napoléon Bonaparte, élu président de la République française, vint à l'Assemblée constituante, pour y entendre le rapport du représentant Waldeck-Rousseau sur son élection, et y prêter le serment prescrit par la Constitution. Ce serment ne lui coûta rien à prononcer; il y ajouta même un petit commentaire, par où il disait qu'il verrait des ennemis de la patrie dans ceux qui tenteraient de renverser par des voies illégales l'ordre établi par la France entière. Armand Marrast, avec la solennité du temps, prit Dieu et les hommes à témoin du serment qui venait d'être prêté : et ce ne fut pas en vain, car si c'est la violation de ce serment, au Deux- Décembre, qui a fait le second Empire, c'est du parjure et du crime du Deux-Décembre, qui jamais ne furent pardonnes par la conscience du genre humain, que le second Empire resta condamné à mourir.
En descendant de la tribune, le nouveau président alla tendre la main au général Cavaignac, qui eut un instant la pensée de se détourner, comme pour ne point laisser souiller sa droiture civique et son honneur de soldat par le personnage équivoque et subal-
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terne, à qui la France venait de se livrer dans une 4ieure de vertige.
L'Assemblée constituante était finie.
Dès le 28 décembre, un de ses membres les plus obscurs, Râteau, représentant de la Charente, lui proposa de se dissoudre.
Premier cabinet de la présidence de Louis Bonaparte. — Léon de Maleville, ministre de l'intérieur. — Falloux à l'instruction publique. — Odilon Barrot, président du conseil. — Rapport de M. Grévy sur la proposition Râteau. — Discours de Montalembert. — Echec du ministère. — Louis Bonaparte le couvre. — Le vingt-neuf janvier. — L'expédition de Rome. — Discours de Montalembert, Ledru-Rollin et Jules Favre. — Fin de l'Assemblée constituante.
Le premier cabinet parlementaire de la Présidence de Louis-Napoléon Bonaparte fut si vite formé, que Ton peut croire à des pourparlers antérieurs, et remontant aux premiers jours qui suivirent l'élection du Dix-Décembre.
Le prince Louis Bonaparte n'en était pas encore à découvrir sa politique personnelle. Il avait prouvé par son flegme la patience dont il était armé; il ne se sentait nullement pressé, et comprenait qu'il y avait des ménagements à prendre et des transitions à ménager. Mieux que personne, il savait qu'il ne devait 5on élévation au poste suprême qu'au prestige de son nom, à la légende napoléonienne, à la passion folle et maladive avec laquelle la France s'était jetée vers lui <;omme vers le sauveur providentiel qu'on lui avait appris à demander au ciel, dans ses prières.
- Les chefs des anciens partis, le monde parlemen-
taire et officiel affectaient de dire que Télectioa du Dix-Décembre était le résultat de la coalition des courservateurs de toutes origines et de toutes nuances. Louis Bonaparte n'hésita pas à souscrire en apparence à cette opinion. Aussi constitua-il un ministère hybride et mélangé, sous la direction du chef de Tancienne gauche dynastique, Odilon Barrot, parvenu enfin à toucher le but de son ambition, la présidence d*un cabinet responsable. Le Président lui ayant dit, comme programme général, qu'il ne serait pas fâché de faire de grandes choses et de frapper les esprits par la force et Féclat de son gouvernement, Odilon Barrot lui fit connaître sans détours que telle n'était pas sa manière de voir et qu'il se proposait tout simplement de faire renaître en France le sentiment de la sécurité dans le présent et de la confiance dans l'avenir. Bonaparte s'inclina, et déclara lui-même à l'Assemblée qu'il faisait consister sa tâche < dans l'établissement d'une République fondée sur Tintérêt de tous et d'un gouvernement juste, ferme, animé d'un sincère amour du progrès, sans être réactionnaire ni utopiste. Dieu aidant, ajouta-t-il, nous ferons du moins le bien, si nous ne pouvons faire de grandes choses. > C'était assez dire qu'il tenait en réserve, pour des temps plus propices, toute une politique personnelle, que les chefs, des anciens partis refusaient d'adopter et d'appliquer,, mais qull eût été sage de surveiller dès cette époque^, afin de la contenir.
Un seul républicain, Alexandre Bixio, homme d'uu grand courage, qu'il avait montré pendant les journées de Juin, et d'une vive et pénétrante intelligence^ avait pris place dans le cabinet, comme ministre du commerce. Il n'y demeura pas longtemps. Léon de Maleville, membre actif de l'opposition sous Louis- Philippe, ancien sous-secrétaire d'État dans le ca-
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binet du l®'' mars 1840 constitué par M. Thiers, avait reçu le portefeuille de Tintérieur. Il était à peine installé qu'il fut invité par une lettre assez impertinente du président de la République à lui communiquer les dossiers des affaires de Strasbourg et de Boulogne. Léon de Maleville refusa, comme c'était son devoir, d'obtempérer à cette sorte de réquisition. Une . crise ministérielle faillit s'en suivre. Bonaparte écrivit aux ministres une lettre dans laquelle il faisait des excuses à leur collègue de l'intérieur. Celui-ci n'en maintint pas moins sa démission, et il fut suivi dans sa retraite par Alexandre Bixio. Léon Faucher, qui avait pris dans la combinaison originaire le portefeuille des travaux publics, devint ministre de l'intérieur à la place de Léon de Maleville, et Bixio fut remplacé au commerce par un jeune homme de vingtneuf ans dont le talent donnait les plus belles espérances, qui, n'étant compromis dans les querelles antérieures des partis, se trouvait en situation d'accepter la République et de travailler avec zèle et loyauté à son établissement, mais qui subordonnait dès ce temps-là ses opinions politiques à ses opinions religieuses : c'était M. Buflet, représentant des Vosges.
L'homme le plus considérable du ministère fut le comte de Falloux. Légitimiste déclaré, il manifesta d'abord la plus vive répugnance à devenir ministre d'un Bonaparte, qu'il était bien près de tenir pour un simple aventurier. Le principal serviteur de cet aventurier, son ami le plus dévoué, celui qui l'avait aidé dans toutes ses entreprises, Fialin de Persigny, avait- cependant prédit à Falloux, en 1838, dans un hôtel de Londres où ils se trouvaient tous les deux de passage, que, tout légitimiste qu'il fût, il ferait partie du premier cabinet formé par son prince. La prédiction se réalisa, grâce à la pression exercée
sur Falloux par l'abbé Dupanloup, personnage des plus considérables dans le parti clérical, grâce surtout à la promesse que Falloux sut arracher à M. Thiers de le soutenir dans la campagne qu'il se proposait de faire, pour établir ce que les cléricaux appelaient la liberté de renseignement.
Falloux ne perdit pas de temps. Dès le 4 janvier 1849, il constituait les grandes commissions extra-parlementaires chargées de préparer les projets de loi qui devaient mettre fin à l'existence de l'Université de France. M. Thiers fit plus que d'accepter d'en faire partie. Il y entra, pour y porter avec sa passion ordinaire les coups les plus redoutables à l'enseignement public donné par l'État, au profit des congrégations religieuses. Il répétait sans cesse des propos, qui faisaient peu d'honneur à son esprit. < Ah ! ces instituteurs! quelle engeance! Qui nous délivrera de ces curés laïques ? Parlez-moi de ces bons frères, qu'on appelle si injustement ignorantins ! Voilà les maîtres qu'il faut au peuple. > Toutes ces aberrations d'une intelligence dévoyée nous ont coûté cher.
Avec Falloux à l'instruction publique; avec Léon Faucher, qui était prêt à toutes les œuvres de la réaction, au ministère de l'intérieur; avec Odîlon Barrot, à la tète du gouvernement, Barrot qui ne pouvait se consoler de son échec en Février, Barrot, qui ne sut jamais prendre situation dans la politique inaugurée par le régime républicain, Barrot, inconsistant, versatile et d'une vanité égale à ses rancunes, l'Assemblée constituante n'avait qu'à bien se tenir. Ses plus ardents ennemis occupaient le pouvoir. Déjà le glas funèbre avait retenti à ses oreilles, le jour où le représentant Râteau avait déposé sa proposition. Les républicains les plus avisés voulaient prolonger l'existence de l'Assemblée, en la laissant à son poste
jusqu'au jour où elle aurait voté les lois organiques et complémentaires de la Constitution. L'exécutif au contraire, Président et ministère, tenaient à la renvoyer, afin de mettre, disaient-ils, la Constitution en plein exercice, par l'élection d'une Assemblée nationale législative. Le conflit était donc inévitable, et, dès les premiers jours, il se posa comme le comte Mole l'avait indiqué. Pour soutenir la guerre sourde et implacable qu'on allait lui faire, la majorité républicaine n'avait qu'à serrer ses rangs et faire appel à l'union de tous ses membres. Les divisions y étaient au contraire plus nombreuses, plus ardentes que jamais. Elles achevaient de discréditer le parti républicain, pendant que le parti de l'ordre se renforçait, aux yeux du pays, par des nominations importantes, telles que la nomination du maréchal Bugeaud, qui ne craignait pas d'afficher ses opinions réactionnaires, au commandement d'une armée dite des Alpes, mais toute prête à comprimer les mouvements de l'intérieur, et la nomination encore plus significative du général Changarnier, au double commandement de l'armée de Paris et des gardes nationales de la Seine. Les hommes de la rue de Poitiers faisaient ainsi sentir toute leur force : le comte de Montalembert allait y ajouter l'insolence.
La proposition Râteau avait été renvoyée à une commission dont M. Jules Grévy fut élu rapporteur. Avec beaucoup de calme, M. Grévy démontra que la proposition de dissolution était faite en violation de l'article H 5 de la Constitution, qui imposait à l'Assemblée le -^devoir de faire les lois organiques; avec beaucoup » d'habileté , il écarta les prétendus dissentiments que Ton voulait faire naître entre le Palais- Bourbon et 4'Elysée. Son rapport, nourri et concis, aurait pu faire "grande impression sur l'Assemblée et dans le paySjySi
des républicains imprudents et indisciplinés n'avaient pas cru devoir déposer, contre l'avis de Jours collègues, des propositions analogues à la proposition Râteau. La majorité républicaine était de la sorte tiraillée dans les sens les plus divers, et c'est le moment que Montalembert choisit, pour accabler l'Assemblée constituante de ses sarcasmes.
« Nous sommes ici, dit-il, en présence de trois fractions ; la première est une minorité qui veut à tout prix s'en aller, parce qu'elle se croit sûre de revenir. Une seconde fraction, qui est également en minorité, ne veut à aucun prix s'en aller, parce qu'elle est à peu près sûre de ne pas revenir.
« Entre ces deux fractions, j'en distingue une troisième qui n'a pas de parti pris sur cette question, qui n'est pas la majorité, mais qui la fera... C'est à cette troisième fraction que je m'adresse pour lui demander : il s'est manifesté, depuis le 16 décembre, un nouveau courant d'opinions ; êtes-vous complètement d'accord avec le nouveau courant ? Je ne le crois pas.
« Le pays est arrivé aujourd'hui à regarder une nouvelle Assemblée comme un remède. A-t-il tort ou raison? Je n'en sais rien, mais ce que je sais, c'est que le malade est maître de ses médecins. Ce n'est pas sa volonté, direz-vous, c'est un caprice. Mais à qui est-il donné de distinguer entre le caprice et la volonté du peuple souverain? Oui, messieurs, vous avez déchaîné le géant et, de plus, vous l'avez armé du suffrage universel... >
On le voit, la raillerie était féroce. Sous ces audacieux coups de fouet, la majorité parut se regimber. La prise en considération de la proposition Râteau ne fut adoptée qu'à la majorité de 4 voix, et si la Constituante ne s'était pas abandonnée, peut-être eûtejle réussi à triompher de ses adversaires, à la cou-
ditioa d'être soutenue par Topinion publique au dehors. Mais de jour en jour cet appui lui faisait plus complètement défaut. Le parti de Taction croyait le moment venu pour lui de reparaître en scène avec ses procédés ordinaires. On parlait de sociétés secrètes, on cherchait à en organiser; on se vantait de travailler à réunir les débris de Tarmée insurrectionnelle de Juin ; on annonçait des prises d'armes prochaines, comme si Ton eût réussi à grouper des éléments de force, alors qu'il n'y avait rien que des hâbleries et des jactances. Ainsi, les journaux de la République démocratique et sociale semblaient prendre à tâche de multiplier des excitations aussi bruyantes que vaines, et cela, au moment même où la grande masse du pays, ayant vu la transmission du pouvoir s'opérer avec une régularité parfaite, attendait du fonctionnement normal des institutions républicaines les garanties du calme indispensable à la reprise des affaires. Il était impossible de plus mal servir la République, en lui étant plus dévoué : c'est trop souvent le lot des plus avancés de notre parti. L'Assemblée constituante, se sentant emportée par la réaction, cherchait à résister. Le ministre de l'intérieur Léon Faucher, ayant déposé un projet de loi portant interdiction des clubs, l'urgence sur ce projet lut repoussée, et le cabinet se trouva en échec. Le lendemain 27 janvier, une note du Moniteur unimrsel le relevait de cet échec, en, annonçant « que le ministère pouvait compter sur l'appui ferme et persévérant du président de la République >. Le Président se découvrait, et mettait en avant sa propre responsabilité, inscrite dans la Constitution. C'était parfaitement légal, et il n'y avait qu'à constater sur le fait une des plus graves erreurs de cette Constitution républicaine, qui datait à peine de trois mçis.
Aussi rémotion fut-elle vive dans Paris ; il y eut des rassemblements ; on ordonna des perquisitions ; on fit môme procéder à des arrestations, et c'est peut-être là qu'il faut chercher l'explication du singulier mou- 'vement de troupes que le général Changarnier fit opérer, le â9 janvier d849, autour de l'Assemblée nationale, sans avertir le Président ni le bureau, en sorte que l'on put se demander si ces mesures n'avaient pas été prises, autant pour se rendre maître de l'Assemblée que pour la protéger. Changarnier refusa de s'expliquer, et Odilon Barrot, président du conseil, se trouva obligé de déclarer à la tribune qu'en effet on avait dû prendre des précautions militaires, dans l'appréhension d'un mouvement combiné entre la garde mobile et les débris de l'insurrection de Juin. Cette explication peu claire ne satisfit personne. A gauche, dans l'Assemblée, quelques-uns voulaient une enquête : le gouvernement la fit repousser, et les républicains purent s'avouer à eux-mêmes qu'ils n'avaient plus qu'à courber la tête devant des adversaires qui, sûrs de l'impunité, pouvaient désormais tout se permettre.
Ce jour-là même, la proposition Râteau revint en discussion. Elle avait pour objet de fixer les élections générales au 4 mai et la séparation de l'Assemblée au 19 mai après qu'elle aurait voté la loi électorale et la loi sur le conseil d'Etat. Or, la Constitution ayant réservé à l'Assemblée nationale le droit de nommer les nouveaux conseillers d'Etat, naturellement la majorité tenait beaucoup à instituer ce conseil, afin de pouvoir y placer nombre de ses membres, qui ne devaient pas se représenter aux élections. Ce fut encore une cause d'impopularité qui tomba sur les républicains modérés, et la proposition Râteau arriva, escortée de pétitions signées ou non signées par plus
de trois cent mille citoyens harcelés par tous les agents de la réaction. Un amendement portait que l'Assemblée nationale, avant de se séparer, voterait le budget. On comptait ainsi gagner du temps. Il était visible que l'Assemblée, comme un moribond, se retournait désespérément avant d'expirer.
La réaction trouva cependant moyen de lui faire commettre une dernière faute, en changeant le caractère du mouvement de troupes ordonné par le gouvernement du général Cavaignac sur Civita-Vecchia. Depuis le départ du pape qui, au lieu de venir en France, comme on s'y était attendu peut-être avec trop de confiance, s'était réfugié à Gaête dans les Etats de Ferdinand II, prince cruel et despote, inféodé à la politique ultra-réactionnaire de l'Autriche, la République avait été proclamée à Rome, et Josepli Mazzini était un des triumvirs. Des crédits furent demandés pour le corps expéditionnaire. Jules Favre déposa un rapport tendant à les accorder, sous la l^éserve expresse que le gouvernement ne les emploierait pas à tourner les armes de la France contre la République romaine. Le gouvernement du président Louis Bonaparte s'engagea par une promesse formelle, et le crédit de douze cent mille francs fut voté.
Le corps expéditionnaire fut placé sous les ordres du général Oudinot, bien connu pour ses attaches avec le parti clérical. Falloux était dans les conseils du gouvernement, et veillait. Louis Bonaparte luimême avait pris des engagements sur la question du maintien du principal temporel des papes. Les élections de l'Assemblée législative approchaient. Plus que jamais, on avait à ménager le clergé et son influence. Le corps expéditionnaire, au lieu de stationner, s'avança jusque sous les murs de Rome et tenta d'en forcer les portes. Nos soldats furent repoussés.
et le sang français coula (30 avril 1849). Comme le dit Jules Favre : il coula pour le pape, pour le principe absolutiste, en violation formelle de l'article V de la Constitution, lequel portait que la République française respecte les nationalités étrangères et n'emploie jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuple. Jules Favre voulait le rappel du général Oudinot. Louis Bonaparte considérant l'honneur du drapeau français comme engagé, écrivit à cet officier. général une lettre directe et sans le contreseing d'aucun ministre, où il faisait acte de pouvoir personnel, en promettant des renforts, au mépris des résolutions prises par l'Assemblée nationale (7 mai) ; et cette lettre était mise par le général Changarnier à l'ordre du jour général de l'armée de Paris. Tout cela était fort irrégulier, illégal, inconstitutionnel. Ledru-RoUin, avec la plus grande véhémence, demanda la mise en accusation du ministère et du président Bonaparte ; il demanda aussi la reconnaissance immédiate de la République romaine par la République française. Jules Favre se contenta d'un vote de non-confiance pour le cabinet. L'une et l'autre de ces 3eux propositions furent repoussées. Le gouvernement sortit vainqueur de cette lutte, et il annonça au pays sa victoire, en ces termes :
« L'Assemblée nationale a repoussé l'ordre du jour pur et simple sur la proposition de M. Jules Favre de déclarer que le ministère avait perdu la confiance du pays. Ce vote consolide la paix publique. Les agitateurs n'attendaient qu'un vote hostile pour courir aux barricades et pour renouveler les affaires de Juin. Paris est tranquille; »
Ainsi jusqu'au bout, c'est à la peur qu'on fit appeL C'est la peur qu'on invoque et que l'on répand, afin de semer la haine et la guerre entre les citoyens.,
Comment la France aurait-elle pu résister à un pareil système de démoralisation? Et qui ne s'explique la torpeur résignée avec laquelle notre infortuné pays a subi les vingt ans d'oppression du second Empire ?
L'opinion républicaine laissa mourir l'Assemblée constituante, sans lui donner même un regret : on eût dit que Ton avait hâte de la voir disparaître dans l'oubli, comme y avait disparu Lamartine et Cavaignac, que la majorité républicaine avait tant de fois acclamés, et dans la destinée desquels elle aurait pu lire son propre sort.
Telle est cependant la puissance de la vertu, de la loyauté et de l'honneur en ce pays de France que les sentiments profondément honnêtes de l'Assemblée constituante, sa volonté de fonder la République, sa confiance dans le succès du droit et de la justice, son inexpérience, sa naïveté même l'ont défendue, la défendent encore, et la défendront toujours contre la rigueur d'une condamnation trop justement méritée par des fautes accumulées et, pour ainsi dire enchaînées et continues, bien que pour la plupart faciles à éviter. L'Assemblée constituante avait eu l'honneur d'uûe grande tâche qu'elle n'a pas su remplir ; elle a eu la tristesse de laisser la République plus impopulaire, plus décriée, plus faible, plus impuissante qu'elle ne l'avait trouvée. Sa destinée, qui aurait pu être si brillante, a été des plus malheureuses. Vraiment, on ne lui connaît qu'un bonheur, qui a été comme la revanche de sa mauvaise fortune : elle a été remplacée par une autre Assemblée, qui devait la faire regretter.