‹ Histoire parlementaire de la seconde république suivie d'une petite histoireChapitre 9 sur 15 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

25 mai 1849 — 2 décembre 1851

Situation générale de la France et de TEurope, à la fin de l'Assemblée constituante de 1848.

Dans la séance du 26 mai 1849, qui fut la dernière de FAssemblée- constituante , le président, Armand Marrast, prononça un discours, où Ton remarqua les paroles suivantes :

« Voilà, citoyens représentants, dans quel état de perturbation générale nous laissons le monde : à l'extérieur, des principes ennemis qui ne se menacent pas seulement, qui déjà se mesurent ; au dedans, deux partis hostiles qui se calomnient mutuellement, comme à la veille des grandes luttes. A ceux-ci, du moins, vous léguez mieux encore que votre exemple ; vous léguez une constitution qui doit désormais servir à la fois de règle et de bouclier à tous les pouvoirs comme à tous les droits. Je fais en votre nom les vœux les plus ardents pour que cette loi suprême inspire à tous les partis le respect dû à

l'œuvre de rassemblée que le peuple avait choisie pour la. faire- Malheur à ceux qui tenteraient de la violer 1 Indépendamment du châtiment qui les atteindrait aussitôt, ils attireraient sur leur tête les malédictions de la patrie entière ! »

Et, après ces imprécations solennelles, Armand Marrast ajoutait, aux applaudissements prolongés de l'Assemblée qui Técoutait :

« Que la sagesse de nos successeurs vienne réparer ce qu'il a pu y avoir de fautes, d'erreurs et de dures nécessités dans notre laborieuse carrière I Puissentils se garder eux-mêmes des passions violentes ou des funestes entraînements ! >

Jamaix vœux plus sincères ni plus honnêtes n'ont été plus complètement trahis par le destin ; jamais non plus Assemblée française n'a mérité plus que l'Assemblée législative de 1849, les justes sévérités de l'histoire.

Etat des partis en présence. — Les modérés du parti républicain sont exclus.

L'élection à la première magistrature de la république du prince Louis-Napoléon Bonaparte, dont les prétentions monarchiques , tout inavouées qu'elles fussent, s'étaient retrempées et raffermies dans le suffrage populaire, avait mis en péril la Constitution même de l'État. Tout le monde sentait que le 10 décembre 1848, la République avait été frappée au cœur d'une atteinte mortelle.

Les partis hostiles au nouvel ordre politique, au

sein desquels le, Président était allé chercher ses ministres, comptaient profiter du pouvoir pour renverser les institutions républicaines dans un avenir plus ou moins éloigné. Ce n'était pour eux qu'une question de temps; leurs projets, mal dissimulés sous des déclarations hypocrites qui ne trompaient personne, étaient déjà tout arrêtés, et l'exécution s'en poursuivait avec une incroyable passion. ,

De leur côté, les républicains de toutes nuances comprenaient que leur intérêt comme leur devoir était de défendre la Constitution sans cesse menacée par les entreprises d'une réaction implacable. La lutte était engagée de part et d'autre avec une ardeur inouïe, qui touchait à la fureur : dans cette lutte, il y avait peu de place pour les opinions moyennes, et ce fut un des malheurs du parti républicain.

L'Assemblée constituante venait de se dissoudre dans l'indifférence publique. Cette Assemblée, qui savait commis tant de fautes inexcusables, avait au moins le mérite de compter une majorité de républicains dévoués. La plupart de ceux qui en avaient fait • partie ne retrouvèrent en rentrant dans leurs foyers que le découragement dans le présent et l'incertitude dans l'avenir. Placés entre deux sortes d'adversaires également implacables, les hommes des partis monarchiques et les républicains avancés qui ne pardonnaient point les erreurs coupables dont souffrait la République, le plus grand nombre des anciens Constituants ne sut pas regagner la confiance des électeurs. Aussi bien, ne purent-ils pas rentrer dans la nouvelle Assemblée, pour y défendre la Constitution qu'ils venaient de donner à la France. La République, en perdant leur concours, perdit la moitié de ses forces.

Nécessité de TUnion républicaine en face de l'union des partis monarchiques. — Tactique des conservateurs. — Circulaire de M. Léon Faucher, ministre de Pintérieur.

Cependant l'exemple de la conciliation et de Funion avait été donné au parti républicain par ses ennemis acharnés. Les partis hostiles avaient formé entre eux VUnion libérale^ coalition immorale et monstrueuse, organisée par le comité de la rue de Poitiers, où Ton trouvait mêlées et confondues les personnalités les plus diverses.

A la vérité, les républicains plus avancés avaient cherché, depuis quelque temps, à mettre fin à leurs propres discordes. Un cri nouveau, qui résumait assez bien l'ensemble des aspirations démocratiques, avait été adopté, surtout par la population des grandes villes : c'était le cri de vive la République démocratique et sociale 1 A Paris, le comité central, qui avait pris la direction des élections, s'intitulait Comité démocratique socialiste ; et dans la liste qu'il dressa des candidatures à présenter aux électeurs, ce comité s'était appliqué à donner satisfaction aux diverses fractions de l'opinion républicaine avancée. Les républicains modérés seuls avaient été tenus à l'écart de cette liste : erreur funeste, qui aurait dû être évitée à tout prix, dans des circonstances aussi graves ! A l'union monarchique de la rue de Poitiers, il fallait opposer l'union de tous les républicains. Cette tactique nécessaire fut employée plus tard avec le plus grand succès, sous la pression des événements, mais trop tard.

Pourtant il était aisé de comprendre que les partis hostiles à la République, tout en se couvrant de son nom, ne cherchaient que les moyens d'en finir avec elle.

Le ministre de Fintérieur, chargé de veiller aux élections de la nouvelle assemblée, était alors M. LéoB^ Faucher, < un de ces types qui ne se rencontrent qu'une fois en quarante siècles, * comme a dit P.-J. Proudhon. M. Faucher, homme nouveau dans la vie publique, étranger par ses antécédents à tous les vieux partis, aurait dû, ce semble, ne point marchander son dévouement à la République qui lui avait donné le pouvoir et, avec le pouvoir,, les moyens de défendre et de propager les doctrines de la secte économiste à laquelle il était attaché. Ennemi acharné des socialistes, ses haines ne connaissaient ni règlesni limites ; sous le nom d'ordre, il n'entendait autre chose que Textermination de l'opinion républicaine, ^ et le mot de la fin de presque tous les discours était, comme le delenda Carthago du vieux Gaton : il faut en finir ! Serviteur docile de la réaction, il avait adopté ses vues, ses plans, son langage. C'était au nom de la République et pour la sauver qu'il faisait la guerre aux républicains.

La circulaire qu'il adressa aux préfets comme ministre de l'intérieur porte la trace de cet hypocrite dévouement à des institutions qu'il détestait et dont il préparait la chute. « ^Le but principal, écrivait-il, vers lequel vous devez tendre, le premier conseil à donner, c'est le rapprochement de toute» les nuances du parti modéré en une liste commune- Surtout pas d'exclusions, excepté pour les noms compromis ou compromettants... Remarquez qu'il ne s'agit que de conseils. En temps de révolution, quiconque n'est pas contre nous est pour nous. J'ai

foi dans rétablissement de la République; j'ai foi dans la puissance du nom qui a rallié les esprits au 10 décembre ; et cela étant, je traite de kaut, sans les tourner en préoccupations politiques, les regrets que les régimes déchus peuvent avoir laissés au fond du cœur. Pour ma part, j'accepte tous les hommes qui s^unissent à nous loyalement, sans arrière-pensée, sur le terrain commun de la République. >

Programme électoral des anciens partis.

Ce langage fallacieux n'était que la traduction officielle des conversations du comité de la rue de Poitiers. Les habiles de ce comité, qui renfermait tous les débris des vieux partis monarchiques, des hommes vieillis dans les assemblées et rompus à toutes les intrigues parlementaires, ne se lassaient pas de répéter que, parmi eux, il ne se trouvait aucun politique sensé et honnête, qui voulût changer la forme du gouvernement et renverser la République. Ce qu'ils voulaient, disaient-ils, c'était simplement sauver la société. Ils repoussaient les anciennes préoccupations de partie, parce qu'elles ne pouvaient avoir d'autre effet que de distraire la France de l'œuvre qu'elle devait accomplir sur elle-même. A leurs yeux, il ne pouvait pas être question de royauté ni d'empire, de légitimistes ou de bonapartistes, ou d'orléanistes ; il s'agissait de faire sortir des entrailles de la société française des institutions à l'aide desquelles elle pût se défendre,

En vue de ce but, le grand parti de Tordre, ménageant autant que faire se pouvait les diverses opinions dont il était composé, déclarait qu'il était nécessaire, par des institutions décentralisatrices réclamées depuis longtemps par l'opinion légitimiste, d'établir entre la société et le pouvoir une série de retranchements et de fortifications derrière lesquels la société pût se retrancher, au cas où le premier des pouvoirs de rÉtat tomberait par surprise, comme au 24 février 1848, entre les mains des ennemis de Tordre,

Afin de rendre la santé et la vie au corps social, le comité de la rue de Poitiers réclamait la liberté de l'enseignement à tous les degrés : c'était la concession faite aux catholiques, qui, sous Louis-Philippe^ avaient combattu si longtemps pour cette conquête, et qui affirmaient, au milieu de toutes nos crises sociales, que la France avait surtout besoin d'idées saines, puisées dans une instruction conforme aux enseignements moraux de* TÉglise.

Enfin, comme, après tout, les questions sociales tenaient la plus grande place dans les préoccupations du moment, les modérés, faisant la part du feu, reconnaissaient la nécessité de conduire les affaireséconomiques de la France suivant un système largement conçu et fermement arrêté, et ils allaient jusqu'à demander que l'agglomération des capitaux dans les: associations fût encouragée résolument par l'État. On marchait vers la constitution de ces grandes compagnies financières que Ton a vues plus tard former entre elles comme une vaste féodalité industrielle^ et qui ont peut-être retardé et compromis le sérieux et complet développement de la richesse nationale : la bourgeoisie opulente aspirait à faire des affaires, suivant le langage qui a été depuis, lors à la mode ; les hommes de la rue de Poitiers.

étaient dignes de lui servir d'organe dans cette circonstance.

Telles étaient les vues générales du parti de Tordre à la veille des élections d3 1849. La coalition des divers partis était affirmée dans ce programme, où le maintien de la République ne figurait que' par tromperie, et où Ton cherchait les moyens de paralyser les institutions démocratiques avant de les détruire.

Programme électoral du comité démocratique socialiste de Paris.

Le comité démocratique socialiste avait, de son côté, posé pour programme électoral les six propositions suivantes, auxquelles les candidats choisis et recommandés par lui avaient dû adhcr3r sans restriction ni réserves :

1° La République est au-dessus du droit des majorités ;

2° Si la Constitution est violée les représentants du peuple doivent donner au peuple l'exemple de la résistance ;

3^ Les peuples sont solidaires entre eux comme les hommes ; l'emploi des forces de la France contre la liberté des peuples est un crime, une violation de la Constitution ; la France doit ses secours aux nationalités qui combattent la tyrannie, elle peut aujourd'hui les accorder immédiatement;

4^ Le droit au travail est le premier de tous les droits, il est le droit de vivre ; la plus dure de toutes les tyrannies est celle du capital ; la représentation

nationale peul et doit poursuivre Tabolition de cette tyrannie ;

5° Dans une nation libre, Téducation doit être pour tous gratuite, commune, égalitaire et obligatoire ;

6^ Le rappel du milliard des émigrés est une mesure juste, utile, possible.

Ce programme était, comme on en peut juger, tout de circonstance ; la guerre sourde faite à la République Favait dicté.

Par la première proposition , on cherchait à protéger les institutions nouvelles contre les surprises du suffrage universel et les attentats d'une majorité hostile. Le parti républicain ne songeait qu'au présent : défendre à tout prix une Constitution qui avait à peine six mois d'existence et qui plusieurs fois avait été déjà mise en péril. Mieux que cela, si l'on rapproche la troisième proposition de ce programme de la deuxième, il devient évident qu'on prévoyait une occasion prochaine où la Constitution serait violée de nouveau et à bref délai ; c'est pourquoi l'on faisait de la résistance une loi expresse aux candidats : preuve manifeste que l'on se jugeait à l'état de guerre et que, bien loin d'éviter les conflits, on cherchait plutôt à les faire naitre, afin d'en profiter et de ressaisir le pouvoir, en l'arrachant aux ennemis de la République.

Afin de marquer la réconciliation des républicains avancés avec les socialistes, le droit au travail avait été inscrit parmi les conditions du programme ; c'était une manière vague d'affirmer le caractère social de la République, mais on peut trouver aujourd'hui que ce n'était pas assez de cette déclaration toute platonique pour sceller à jamais le pacte d'alliance entre ces deux fractions du parti républii^ cain qui ne se voyaient pas sans défiance.

Le paragraphe relatif à Tinstruction répondait aux préoccupations suscitées par les catholiques, et le rappel du milliard était mis là comme une avance faite aux populations rurales, afin de les rattacher à la cause révolutionnaire.

Ce programme du comité démocratique-socialiste, si précis qu'il ait paru alors et si complet qu'on Tait jugé, atteste cependant de la manière la plus claire que le parti républicain, tout entier à l'œuvre de combat qu'il poursuivait, n'était ni dans le droit chemin, ni dans le vrai sens des événements. Après la fatale élection du 10 décembre qui avait si complètement trompé les espérances des républicains de toutes nuances, on ne s'étonne pas que, dans leur programme électoral, ils aient évité de parler du suffrage universel et de le prendre pour principe de leur politique. L'établissement du suffrage universel avait cependant consommé en France la plus profonde comme la plus jradicale des révolutions ; sans doute, cette révolution n'avait pas encore produit toutes ses conséquences, mais le parti républicain ne paraît même pas s'être douté alors de sa lointaine portée : quoi d'étonnant dès lors que les élections à l'Assemblée législative aient tourné au détriment de la démocratie républicaine?

Le comité de la rue de Poitiers. — Sa composition. — Sa propagande.

Pendant que le parti républicain, se concentrant sur lui-môme, ramassait toutes ses forces pour tenter une lutte suprême, les réacteurs comprenaient l'avantage

et la nécessité de s'adresser à Topinion publique et au suffrage universel, qui en est l'expression. Ilô n'oubliaient point que les trois grands agents de la vie publique sont, dans un pays libre, l'opinion, la représentation nationale et le pouvoir. Obtenir de Topinion qu'elle nommât des représentants de leur choix ; par ces représentants, dominer dans l'assemblée ; et par l'assemblée, s'emparer du pouvoir : telles étaient leurs visées. Bien loin de redouter la pression du dehors, ils se réservaient de l'organiser, au moyen du suffrage universel, de la presse populaire, de l'émancipation provinciale et communale et au profit des intérêts conservateurs.

Le comité de la rue de Poitiers, le plus grand centre d'action qui ait existé en France depuis les anciennes sociétés populaires de notre première révolution, n'é* tait pas une machine de guerre accidentelle; son œuvre électorale n'était que le point de départ d'une action permanente. Dans cette réunion, composée de cinquante-deux membres, on voyait M. Mole siéger à côté de M. de Persigny ; M. d'Haussonville à côté de M. de Morny ; M. le duc de Broglie à côté du prince Lucien Murât ; M. Duvergier de Hauranne à côté de M. le marquis de Barthélémy ; MM. Berryer et de Montalembert y étaient les orateurs les plus écoutésy et l'influence prédominante était celle de M. Thiers, qui apportait à cette œuvre toutes les ressources d'un esprit inépuisable, excité et soutenu par des passions et des rancunes indignes d'une telle intelligence.

Résolus à s'adresser au suffrage universel, les. hommes des vieux partis monarchiques ne-j(Jguvaient songer à le corrompre; ils s'arrêtèrent à l'idée perverse de l'effrayer et de le démoraliser par la peur. Sous prétexte de combattre au nom de l'ordre les doctrines insensées qu'ils prêtaient gratuitement à leurs adver-

saires, ils résolurent dlnonder la France de petitslivres et de publications à bon marché, libelles, pamphlets, placards où les plus odieuses calomnies étaient proférées contre les républicains. En une seule séance du comité, cinquante mille francs furent versés à la caisse de cette propagande perfide, et pendant le mois d'avril, près de six cent mille exemplaires de ces abominables petits livres furent lancés dans la circulation. De toutes les œuvres de la réaction de 1849, celle-ci est à coup sûr la plus condamnable, et celle qui engage le^ plus, devant l'histoire, l'honneur politique des hommes de la rue de Poitiers. Si, depuis, nous avons vu notre pays, livré à la peur, se courber sous le joug de la dictature, on peut dire que cet abaissement de la conscience et de la dignité nationales remonte au jour où le parti de Tordre a cherché, par des pratiques déloyales, à troubler la conscience populaire pour la mieux dominer. La propagande électorale de la rue de Poitiers est un crime que ses auteurs n'auront expié ni par la chute de leurs espérances politiques ni par la perte de leur influence au sein d'une société rajeunie par la démocratie. L'histoire indignée n'a pas assez de malédictions pour des entreprises aussi coupables, qui marquent un temps d'arrêt dans l'histoire de la civilisation. Si jamais il y a eu excitations à la haine et au mépris des citoyens d'une même patrie, s'il y a eu prédications impies et révoltantes, encouragements à la guerre civile, c'est à cette époque funeste, et ce trait seul de l'année 1849 en fait une année néfaste dans le dix-neuvième siècle.

Tableau des élections. — Dénombrement des partis dans l'Assemblée.

C'est sous rinflueuce des publications détestables de la rue de Poitiers que se firent les élections des départements. Le parti de Tordre déploya d'ailleurs une activité prodigieuse. Partout des comités se formèrent, et partout des élections préparatoires eurent lieu. Un ordre parfait, une discipline admirable présidèrent aux opérations électorales dans presque tous les départements. Le suffrage universel montrait ainsi, dès ses premières manifestations, qu'il est la suprême garantie de Tordre. Les prétendus amis de Tordre, ennemis du suffrage universel, songeaient moins que jamais à l'accepter. Au moment même où le suffrage universel donnait à leurs candidats presque partout la victoire, ils pensaient à le mutiler, sous prétexte de l'organiser, en instituant le suffrage à deux degrés. Tout en se plaignant d'avoir trop souvent dépensé à plaisir en fantaisies individuelles les forces qu'ils avaient amassées, les modérés avaient de justes raisons de se féliciter des choix faits par les populations. Les principales personnalités du temps de la Restauration et de Louis-Philippe reparurent sur la scène politique. Seuls, MM. Guizot et Duchâtel ne virent pas se rouvrir devant eux la carrière. M. Guizot cependant avait cru devoir faire acte d'adhésion complète à la politique bonapartiste, dans sa circulaire aux électeurs du Calvados.

Le parti républicain obéit à ses traditions de discipline.

M. Ledru-RoUin, dont le talent oratoire avait sanscesse grandi dans les derniers mois de T Assembléeconstituante, et qui était alors considéré comme le chef de la démocratie socialiste, sortit le second sur la liste des vingt-sept représentants nommés à Paris ; quatre autres départements le choisirent en même temps pour leur élu ; en somme, il rentrait dans l'Assemblée, porté par deux millions de suffrages; c'était presque seize cent mille voix de plus que M. Ledru« RoUin n'en avait obtenu six mois auparavant aux élections pour la présidence de la République; on pouvait croire, d'après ces résultats, que le parti républicain avait triplé ses forces depuis cette époque, et ainsi s'explique, à un certain point de vue, l'attitude plus belliqueuse que politique prise par M. Ledru-Rollin dans l'Assemblée législative dès les premiers jours. Sa popularité d'ailleurs était extrême. Une tournée électorale, qu'il venait de faire dans les départements de l'ouest et du centre, avait été pour lui comme un long triomphe ; à Moulins, où il avait failli être victime d'un guet-apens, sa présence avait excité des transports qui tenaient du délire.

Les autres représentants élus par les républicains appartenaient pour la plupart à cette nuance d'opinion qui avait adopté le nom et les traditions de l'ancienne Montagne ; la fraction plus modérée du parti avait été sacrifiée, et les socialistes avaient fait quelques recrues importantes. Un certain nombre de jeunes gens encore inconnus prenaient place pour la première fois sur les bancs de nos assemblées, promettant d'y apporter tout ensemble de la résolution, de la vigueur, avec l'expression des sentiments desgénérations nouvelles.

En résumé, les deux tiers de l'Assemblée législative appartenaient aux anciens partis monarchiques; le troisième tiers voulait la République. La conscience d'une telle supériorité numérique enhardit dès le premier jour les hommes du parti de Tordre. Ils proclamèrent que le jour des transactions bâtardes entre eux et leurs adversaires était passé sans retour ; ils regardèrent comme un devoir, tout en se promettant à eux-mêmes de respecter les personnes de la minorité, de déclarer spontanément la guerre aux opinions et de xîourir sus au socialisme, qu'ils affectaient de considérer comme une gangrène de la civilisation dont elle doit se délivrer ou périr, et ils se jurèrent, serment qu'ils ne surent pas tenir, de discuter avec ceux de leurs adversaires qui consentiraient à raisonner, et ^n même temps d'imposer silence à ceux qui ne sauraient que les menacer.

Politique à suivre par le parti républicain.

Le 28 mai, à midi, eut lieu l'ouverture de l'Asseniilée législative, sous la présidence de M. de Kératry, doyen d'âge et ancien pair de France sous la monarchie de Juillet. Elle succédait sans interruption à l'Assemblée constituante dissoute de l'avant-veille ; elle était composée de sept cent cinquante représentants. L'animosité entre les divers partis se déclara dès les premières séances. Le maréchal Bugeaud, uu des hommes les plus écoutés de la droite, avait dit cependant ce mot remarquable : < Les majorités sont tenues à d'autant plus de modération qu'elles sont

plus nombreuses. » Ce sage conseil ne fut jamais suivi. Aux élections qui eurent lieu pour nommer le président définitif, les hommes des diverses nuances, se cojïïptèrent. Il y avait six cents votants. M. Dupin aîné, ancien ami du roi Louis-Philippe, obtint trois cent trente-six voix, M. Ledru-Rollin cent quatrevingt deux, M. le général Lamoricière soixante-seize.' Ce dernier chiffre révélait Texistence, dans l'Assemblée, d'une sorte de tiers-parti républicain, qui ne pouvait manquer plus tard de voter avec la Montagne, et de lui fournir un appoint qui n'était pas à dédaigner, dans les grandes circonstasnces. Au reste, ce chiffre de soixante-seize n'était point définitif. On pouvait espérer que des trois cent trente-six de la droite se détacheraient plus tard les hommes honnêtes, qui répugnaient à la violence, et que leur probité politique autant que leur modération destinait à devenir conservateurs républicains, en haine des aventures et des coups d'Etat. Les cent quatre-vingtdeux voix données à M. Ledru-Rollin mesuraient les forces de la Montagne. C'était plus qu'il n'en fallait, : avec du sang-froid, de la patience et de la fermeté politique pour tenir tète à cette droite qui, à toutes les raisons, paraissait résolue à opposer le poids du nombre. La patience, la résistance passive à toutes les* provocations, la propagande incessante par la tribune, la presse et le bon exemple : telle était, à ce qu'il semble aujourd'hui, la conduite qui s'imposait aux représentants de l'opinion républicaine.

Ce qu'il fallait assurer avant tout, c'était le salut de la République, que la réaction allait prendre dans ses mains hypocrites et tourner contre les républicains eux-mêmes. L'ordre parfait qui avait présidé aux élections avait rassuré l'opinion publique ; la bourgeoisie ne croyait plus que le repos fût impossible sous le

régime nouveau, et le peuple sentait croître sa confiance dans les institutions démocratiques ; il semble donc qu'il n'y eût qu'à attendre.

Malheureusement les questions étaient pour la plupart engagées. On ne sut pas dégager le vrai caractère ■des élections législatives, ni régler la conduite à tenir 5ur la volonté très clairement exprimée par le suffrage universel.

43uestion romaine. — M. Ledru-Rollin dépose une demande de mise en accusation du président Louis Bonaparte et de ses ministres. — Le 13 juin 1849.

La plus brûlante de toutes les questions qui passionnaient alors l'opinion démocratique était la question romaine. Une armée française, au mépris de la constitution, faisait le siège de Rome, et le 10 juin, la nouvelle se répandit que des luttes à main armée s'étaient engagées entre nos soldats et la population romaine. L'Assemblée était en proie à une agitation extrême, pâle reflet de l'agitation du peuple de Paris. La Constitution était ouvertement violée, et le comité démocratique socialiste jugea le moment venu de rappeler aux représentants élus le 13 mai l'engagement qu'ils avaient solennellement pris. La Montagne, obéissant à la tradition révolutionnaire, se mit également en communication directe avec le peuple, et répondit qu'elle saurait faire son devoir.

Le 11 juin, M. Ledru-Rollin monte à la tribune, non point pour interpeller le gouvernement, ainsi que le porte l'ordre du jour, mais pour déposer un acte d'accusation contre le président et contre ses ministres.

Son premier discours est calme et grave, son argumentation précise et saisissante. Il touche d'une main sûre et exercée les vraies difficultés de la situation, il adjure TAssemblée de ne pas chercher à venger l'échec que nos armes ont pu subir sous les murs de la villa Pamphili, à Rome.

€ Il ne faut pas égarer l'opinion publique, dit-il; il ne faut pas faire croire que nous voulons aller contre l'honneur de notre drapeau; nous sommes plus que personne intéressés à la sauvegarde de notre honneur, mais lors même que nous aurions subi un échec, ce serait aggraver notre position que de chercher à le réparer par le sang. Il ne faut pas que nous espérions le réparer en rentrant à Rome de vive force, car ce ne serait pas une victoire, ce serait une honte; il ne peut y avoir de victoire contre le droit. Il y a quelque chose de supérieur au point d'honneur, c'est la question de droit, c'est la question de justice et d'honneur ! »

A ce manifique langage, toute l'Assemblée tressaille, et M. Odilon Barrot, président du conseil des ministres, essaye debalbutier une réponse. Son discours gourmé, boursouflé, inattendu dans la bouche d'un homme si sévère autrefois envers la politique de la royauté de Juillet, indigne la gauche républicaine. M. Ledru -Roilin, dont l'émotion ne se contient plus, réplique au ministre. A mesure qu'il parle, sa parole devient plus ferme et plus accablante. Il termine ainsi : « Vous avez manqué à votre devoir, vous avez manqué à votre mission, la Constitution a été violée : nous la défendrons partons les moyens, même par les armes. > A ces mots, la droite se lève toute frémissante de colère, et demande à grands cris le rappel à l'ordre de l'orateur. Le président Dupin prononce ce rappel à l'ordre. M. Ledru-Rollin, qui a gardé sur l'un des de-

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grés de la Montagne une attitude superbe de dignité et de calme, reprend alors d'une voix tonnante: « La Constitution est confiée au patriotisme de tous les Français; j'ai dit et je le répète; la Constitution violée sera défendue par nous, même les armes à la main. » Le tumulte redouble. La droite proteste et la gauche couvre d'applaudissements son orateur. Au milieu du trouble, on entend la voix claire et grêle de M. Thiers qui s'écrie que l'on ne peut délibérer avec quelque dignité dans un assemblée quand le cri : aux armes ! y a été poussé.

Sur la proposition de mise en accusation du président de la République et de ses ministres, M. de Ségur d'Aguesseau propose l'ordre du jour pur et simple, qui est adopté à la majorité de 361 voix contre 20:2. Le lendemain de cette séance, le 12 juin, M. Ledru- ' Rollin se retrouvait pour la dernière fois à son banc de l'Assemblée législative, défendant pied à pied son opinion de la veille, et luttant contre M. Thiers. La vraie question qui était au fond de la question romaine venait d'être découverte : c'était, aux yeux des-hommes de la rue de Poitiers et de leurs fidèles, la lutte de la démagogie contre l'ordre. Il fallait en finir, suivant le mot d'alors, avec la République romaine, sortie des flancs de la démagogie italienne, pour en finir ensuite avec la République française. C'est dans cette séance que M. Thiers, ayant cru pouvoir crier à M.Ledru-RoUin : « Paroles d'insurgé ! » le puissant tribun lui lança cette réplique terrible : « Paroles de cosaque! » Echange d'invectives, rapide comme l'éclair, et qui jette une lueur sinistre sur les luttes de cette triste époque I

Le 13 juin, l'ordre du jour de l'Assemblée n'annonçait qu'une réunion dans les bureaux. Les représentants convoqués à domicile accoururent à leur poste.

Une grande partie des représentants de la Montagne manquaient, ils étaient à la manifestation. M. Dupin préside; M. Odilon Barrot rend compte de Tétat de Paris; on apporte une dépêche du ministre de Tintérieur ; lecture en est donnée ; le président du conseil propose à l'Assemblée de se déclarer en permanence, et de nommer une commission qui présentera d'urgence un rapport sur la mise en état de siège de Paris ; à cinq heures, le rapporteur de cette commission, M. Gustave de Beaumont, a terminé son travail, et pour la seconde fois, depuis le 24 février 1848, Paris est livré à la dictature militaire, malgré les protestations les plus vives de MM. Pierre Leroux et Bancel.

Situation du parti républicain, après le 13 juin. — Élections de Paris. — Projets de la majorité contre le suffrage universel.

La défaite du parti républicain consommée, l'Assemblée parut plus calme. Le parti royaliste s'empressa de profiter de sa victoire. Les demandes en autorisation de poursuites contre les représentants se succédèrent : trente-trois des membres de l'Assemblée furent sacrifiés à la haine de la droite. Le ministre de l'intérieur, M. Dufaure, se faisant l'exécuteur des vengeances d'une réaction qui devait bientôt le dépasser, présentait et faisait adopter une loi qui suspendait le droit de réunion pour une année; il préparait de plus un projet de loi sur la presse. La majorité se montrait ferme et résolue, c'est-à-dire implacable ; elle allait, fait inouï et sans précédents,

jusqu'à insérer dans le règlement une peine disciplinaire nouvelle, l'exclusion temporaire des séances. L'accord était parfait entre les deux pouvoirs législatif et exécutif.

Cependant, tout le monde continuait à parler de son dévouement à la République. La conspiration,, ourdie depuis si longtemps, allait pouvoir se poursuivre, sans grands obstacles, maintenant que, par son imprudence, le parti républicain s'était décapité lui-même et privé de son organe le plus éloquent. Le moment d'ailleurs paraissait favoriser les intrigues monarchiques. Des élections eurent lieu à Paris dans les premiers jours de juillet 1849, afin de pourvoir aux vacances laissées par les représentants honorésd'un double mandat. Après les événements du 13 juin, les comités électoraux démocratiques n'avaient pu se reconstituer, et le parti républicain avancé ne parvint pas à s'entendre sur le choix des candidats. Chaque fraction avait présenté sa liste, et cette division favorisa le succès de l'union électorale^ Les républicains, quoique divisés, n'en réunirent pas moins à Paris un chiffre de 103,000 voix attribuées à M. Goudchaux qui arrivait le premier en tête de leur liste. Le dernier des candidats modérés, M. Boinvilliers, avait obtenu seulement 110,000 voix, et cette légère différence ne manquait pas de causer quelque inquiétude au parti de l'ordre.

On saisit cette occasion pour attaquer le scrutin de liste. Avec le scrutin de liste, disait-on, la première vertu de l'électeur, c'est la discipline, c'est-à-dire la vertu des républicains, et son plus grand défaut, c'est l'indépendance, c'est-à-dire le défaut des modérés. En même temps que l'on attaquait ainsi le suffrage universel en détail, on ne laissait passer aucune occasion de décrier les institutions républicaines dans leurs

applications les plus légitimes. Dans TAsseinblée législative, plusieurs membres s'élevaient contre le système de Tindemnité accordée aux représentants du peuple, qui plaçait le député salarié dans une dépendance visible de ses électeurs. Les délicats de la droite n'auraient voulu qu'une représentation des opinions ; idée, disaient-ils, fine et élevée ; la représentation des intérêts au contraire n'était qu'une idée grossière, presque matérielle, qui plaçait le représentant sous la main de la foule. Ces insinuations perfides n'étaient pas lancées en vain. On se proposait de décrier par •ce moyen les représentants républicains qui avaient -défendu le principe de l'indemnité parlementaire; on voulait exciter contre eux les instincts et la jalousie stupide de quelques insulteurs stipendiés; on «spérait ainsi, non sans raison, perdre la représentation nationale dans la faveur publique.

La réaction hostile à toute politique d'apaisement.

Cependant, malgré les soubresauts incessants de la vie politique, le commerce et l'industrie ne laissaient pas de reprendre; mais la réaction ne voulait pas travailler à l'apaisement, encore moins le reconnaître.

Un projet de loi ayant été présenté à l'Assemblée nationale sur l'assistance publique, les prétendus modérés avaient profité de cette circonstance pour entrer •en campagne contre le socialisme qu'ils accusaient de tous les maux de la société. Dans la discussion, MM. Dufaure, Gustave de Beaumont, Denis Benoist et deMelun soutinrent ce qu'on appelait les saines doctrines

contre les théories subversives : admirable prétexte à déclamations odieuses et mensongères contre la République ! Le commerce et l'industrie sont incertains et timides. Qui s'en étonnerait? Personne n'est tenté de faire des entreprises à longue échéance sous un gouvernement à courte échéance. Voilà le mot de la situation : un gouvernement à courte échéance, comme une république, ne peut pas pourvoir suffisamment à l'ordre et à la sécurité nationale. Les modérés allaient bientôt lever le masque et parler de la révision de la constitution de 4848. Mais, pour le moment, ils se contentaient de dénigrer les institutions nouvelles afin que le pays les prît en haine. Le gouvernement du Président ne négligeait rien d'ailleurs pour discréditer le parti républicain. C'est ainsi qu'il désavouait le gouvernement provisoire, en réintégrant dans leurs fonctions des magistrats qui avaient dû en être éloignés à la suite de la révolution de Février.

Discussion du projet de loi sur la presse. — M. de Montalembert. — Loi sur l'état de siège. — M. Dufaure.

La présentation du projet de loi sur la presse (juil^ let 1849) amena les deux grandes opinions qui se partageaient l'assemblée à se mesurer en face. Cette loi nouvelle élevait le chiffre du cautionnement des journaux, instituait les commissions de colportage sous l'autorité des préfets, et livrait à l'arbitraire administratif l'autorisation de vendre les journaux sur la voie publique, c'est-à-dire qu'elle chargeait la presse d'entraves si dures et liées d'un manière si savante

qu'à part rautorisalioQ préalable et le système des avertissements que nous avons vus depuis, la dictature la plus absolue n'a jamais su rien imaginer de mieux pour contenir la presse. De plus, la nouvelle loi, empruntant quelques-unes de leurs dispositions aux lois de septembre, notamment celle qui. punit les offenses envers la personne du roi, les rendait applicables au président de la République. Toutefois, ce n'était ici qu'un détail. Ce que l'on voulait, avant tout, c'était atteindre la presse dans sa liberté. Les réactionnaires pensaient et disaient tout haut qu'avec le suffrage universel, cette institution maudite, l'exercice de la liberté de la presse est plus difficile. Quand les droits politiques appartiennent à tout le monde, disaient-ils encore, quand le souverain est susceptible d'ignorance et d'égarement, il faut que la pressç soit très scrupuleuse, et comme il n'est pas de la nature de la presse d'avoir beaucoup de scrupules, il faut que la loi les lui impose.

Parmi les orateurs qui prirent la parole dans cette discussion, on remarqua M. le comte de Montalembert qui y déploya cette acrimonie et cette disposition à l'invective, qui étaient comme la marque de son talent. Il y fit entendre un rnea culpa solennel à l'endroit de l'opposition qu'il avait faite à la dynastie de Juillet :

« Moi aussi, s'écria-t-il, j'ai fait de l'opposition toute ma vie; ma voix, je do^s le dire, a été trop souvent grossir cette clameur téméraire et insensée qui s'élevait de tous les points de l'Europe â la fois, et qui a fini par cette explosion où l'on a essayé de renverser tous les trônes, tous les pouvoirs, tous les gouvernements, non parce qu'ils étaient oppresseurs, non parce qu'ils avaient commis des fautes, mais parce que c'étaient des pouvoirs, parce c'étaient des gouvernements, parce que c'était l'autorité, pas pour d'autres

raisons. Je me pardonne à moi-même, et j'espère que Dieu me pardonnera parce que j'étais de bonne foi. Mais je vous assure que je ne me pardonnerais pas, si je me croyais assez important pour avoir contribué en quoi que ce soit à la catastrophe que j'ai signalée tout à l'heure. »

Un tel langage, si violent et qui était bien digne de Tâme furieuse et passionnée, à qui devait échapper plus tard cette parole cruelle : La France est affamée de silence 1 effraya jusqu'aux ministres de la réaction euxmêmes, M* Odilon Barrot crut devoir se dégager d'une alliance aussi compromettante.

Combien plus habile et plus perfide se montra M. Thiers, attiré dans la discussion par les analogies signalées par la presse entre la loi nouvelle et les lois de septembre! M. Thiers mérita que son discours fût appelé l'oraison funèbre de la République. Avec un art consommé, il déroula la longue série des contradictions où étaient tombées les diverses fractions du parti républicain que l'agitation des temps avait amenées au pouvoir depuis le 24 février. Il montra que la République elle-même avait eu ses lois de septembre; enfin, par un dernier trait qui devait mettre le comble à la confusion de ses adversaires, il fit voir que la loi nouvelle n'était que la suite et le corollaire des lois édictées par les républicains.

« L'année dernière, dit-il, en pleine Assemblée constituante, vous avez laissé passer des lois de septembre, de la main de qui ? De M. Marie, votre ami. Avec l'approbation de qui ? De M. Jules Favre ? Couvertes par qui ? Par le général Cavaignac. Que nous dit-on ? Que c'est pour détruire la République que nous faisons cela. Eh bien I je demande si M. Marie, si M. le général Cavaignac, si M. Jules Favre voulaient détruire la République ? >

Et M. Dufaure, ministre de Tintérieur, entrant dans <;ette argumentation captieuse, affectait à son tour de prendre la défense de la République contre les passions.

c Si nous vous remettions un instant le soin de la République, vous la perdriez comme vous l'avez déjà perdue , comme vous perdez toutes les causes que vous touchez ! Pour que la République vécût, il a fallu qu'elle passât de vos mains dans les nôtres. C'est avec nous et par nous seulement qu'elle est possible. >

Puis, engageant sa propre personnalité avec une assurance peu faite pour donner le change à l'opinion, M. Dufaure, ancien ministre de Louis-Philippe, ancien ministre du général Cavaignac , alors ministre du Président, c'est-à-dire homme servant tous les gouvernements qui lui confiaient des portefeuilles, ajoutait : < Je suis sincèrement républicain, mais je ne le suis qu'à la condition de ne pas l'être comme vous et avec vous. »

Dans l'Assemblée, c'étaient des tonnerres d'applaudissements partant des bancs de la droite ; au dehors, tous les réactionnaires s'en allaient répétant : « Voyez ! la République n'est qu'une contrefaçon de la monarchie. Elle ne vit que par les soins des serviteurs de la monarchie ; elle ne vit ni par ses principes ni par ses amis naturels ; elle ne vit que d'emprunts. > Malgré les efforts de MM. Grévy, Jules Favre, Bac, Crémieux, la loi passa à la majorité de quatre cents voix contre cent quarante-six.

Cette loi contenait en germe tous les instruments de répression dont on a depuis tant abusé; tout s'y trouve, depuis le délit insaisissable de fausses nouvelles jusqu'à l'interdiction des souscriptions publiques pour payer les amendes des journaux.

Pour compléter cette loi répressive, le ministère présenta quelques jours après une loi sur l'état de siège. Fidèle au système qu'il avait adopté, le mi^ nistère déclara que cette loi organique était faite coiï formément aux principes qui en avaient été posés dans la Constitution. Elle attribuait aux tribunaux militaires le droit de connaître des crimes et des délits contre la sûreté de la République, la Constitution, Tordre et la paix publique, quelle que fût la qualité des auteurs principaux et des complices, lil. Grévy,que Ton trouvait toujours prêt chaque fois que son parti voulait s'efforcer de barrer le chemin à la réaction, s'écria : < C'est la dictature militaire! > A quoi M. Dtrfaure répondit, foulant aux pieds toutes les doctrines qu'il se vantait de professer et de défendre : t C'est la dictature parlementaire, l'application de l'antique maxime : Salus popiili suprema lex esto ! » La loi fut votée par quatre cent dix-neuf voix contre cent cinquante-trois. On s'étonne, après tant et de pareilles exagérations du parti qui se disait honnête et modéré, que la France ait été démoralisée î Lorsqu'on voit les hommes réputés les plus sages et les plus politiques de tout un pays perdre ainsi la tête et renier leurs idées les plus chères, qui pourrait s'étonner que ce pays lui-même ne connaisse plus ni ses intérêts ni sou devoir ?

Prorogation de TAssemblée. — Les conseils généraux. — La lettre du président Louis Bonaparte au colonel Edgar Ney.

Après ces hauts faits, l'Assemblée songea à prendre des vacances. Elle décréta sa propre prorogation du

13 août au 48 octobre. Une commission lut nommée pour siéger en permanence pendant la prorogation : nul représentant du peuple appartenant à la gauche républicaine n'y fut admis ; M. Grévy arriva premier sur la liste de ses amis politiques avec 182 voix. M. le ministre de Tintérieur Dufaure, dans la discussion qui eut lieu sur la prorogation, voulut bien répondre de la tranquillité publique, pendant l'absence de l'Assemblée. De son côté, le président de la République, dans une de ces excursions à travers la France auxquelles il commençait à se livrer, venait de prononcer un acte de contrition solennelle, dans la ville de Ham, et de protester une fois de plus de son intention de respecter les institutions du pays.

Cependant la conspiration contrie la République n'en travaillait pas moins dans l'ombre.

La session des conseils généraux s'ouvrit.

Ces assemblées, refuge de toutes les réactions depuis leur établissement sous le Consulat, affectèrent de prendre en mains à leur tour la cause de l'ordre menacé. Elles renouvelèrent le vœu de pouvoir se réunir spontanément le jour où, par malheur, l'Assemblée nationale serait menacée. En même temps, à l'instigation des préfets dépendant immédiatement du pouvoir exécutif, elles adressaient des félicitations au président de la République, tout de môme que s'il eût été chef d'une dynastie nouvellement intronisée. Allant plus loin que tous les autres, le conseil général de la Gironde exprima le vœu que l'Assemblée nationale donnât plus de stabilité au pouvoir exécutif, en votant la révision immédiate de la Constitution.

Vers la fin d'août, les notabilités de parti légitimiste accomplissaient avec fracas un pèlerinage politique à

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Wiesbaden où le comte de Chambord était venu passer quelques jours de villégiature.

Les ennemis du suffrage universel ne cessaient de chercher les moyens de Téluder, avant d'en finir avec lui. Une circulaire du ministre de Tintérieur, sur les élections municipales dans les villes de plus de vingt mille âmes, examinait la question du scrutin de liste qui ne donne, disait ce document, aucune garantie à la diversité des intérêts et des professions, et qui est un mode d'élection tout politique et révolutionnaire. Ces scrutins cassants et tranchants sont mille fois plus dangereux avec le suffrage universel qu'avec le suffrage uninominal, répétait le parti de Tordre. D'ailleurs, il faut établir le suffrage à deux degrés; la réforme du suffrage universel : voilà le but auquel doit tendre l'Assemblée législative. Si ce but n'est pas atteint, l'Assemblée n'aura été qu'une halte dans le mal. Ainsi se découvraient peu à peu les projets de la réaction.

Pendant ce temps-là, le second ministère de la Présidence, le ministère du 2 juin, bien plus encore que celui du 20 décembre, se montrait flottant et divisé. Bien que îormé d'hommes d'un talent distingué, il ne faisait qu'obéir aux passions et aux intérêts des partis dont il était lui-même issu. Le président de la République résolut de s'en séparer par un coup d'État, et de tenter à son tour un essai de politique personnelle. Louis Bonaparte y préluda, en adressant à son aide de camp le colonel Edgar Ney en mission à Rome, une lettre touchant le caractère de notre occupation du territoire romain. Cette lettre, qui parut pendant la prorogation de l'Assemblée, eut un grand retentissement. Visiblement le président commençait à sortir de son rôle constitutionnel, et le temps était venu de veiller.

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