LA RÉFORME CATHOLIQUE AVANT LUTREH
sur le grand mouvement qui, sans jamais s'arrêter à travers les siècles, a rappelé l'Eglise à sa pureté primitive chaque fois que les influences extérieures semblaient l'en éloigner.
Au VIII* siècle, la barbarie mérovingienne avait failli pénétrer l'Église. Malgré les protestations des âmes d'élite, Charles Martel avait distribué à ses soldats ignorants et grossiers les monastères et les évéchés au sein desquels déclinèrent à la fois l'intelligence et la sainteté. Mais aussitôt, surgirent les grands réformateurs dont le plus illustre fut saint Boniface. l'apùlre de la Germanie. Sous sou influence. Pépin le Bref répara l'œuvre néfaste de son père et une succession de conciles, eu restaurant les études et les bonnes mœurs, rendirent à l'Eglise franque sa splendeur un moment dis|)arue.
Au XI' siècle, ce fut la féodalité qui marqua le catholicisme de sa brutale empreinte ; elle avait disposé à son profit des dignités ecclésiastiques auxquelles étaient attachés des principautés et des liefs. Des seigneurs féodaux, parfois mariés, trônaient sur les sièges épiscopaux ou monastiques, peuplaient les chapitres et les abbayes; les empereurs d'Allemagne prétendaient disposer même du Siège apostolique. Mais bientôt, se mauilesta, à Cluny, un puissant courant de reforme qui se répandit dans l'Église tout entière. Il porta sur la Chaire de saint Pierre le grand pape réformateur Grégoire VII qui, malgré les dilTicultés les plus écrasantes, réussit à extirper la simonie, le mariage des prêtres et tous les abus qui provenaient de la féodalité. Grâce à lui, grâce aux papes qu'il inspira avant de le devenir lui-même, et à ceux qui lui succédèrent, après avoir été ses disciples, l'Eglise retrouva, une fois de plus, son éclat et sa sainteté ; pendant le xi' et le XII* siècle, la vie religieuse prit un bel essor, et l'Eglise exerça sur le monde entier une influence incontestée.
Menacée, môme alors, par la corruption de la société civile, l'tglis» fut maintenue fidèle * l'idéal chrétien par
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les saints qu'elle ne cessa de produire. Dans les premières lignes de son Histoire des Variations des églises protestantes, Bossuet fait remarquer avec raison que ce fut, au XII' siècle, le rôle de saint Bernard. Ce saint homme, ditil, « a gérai toute sa vie des maux de l'Eglise. Il n'a cessé d'en avertir les peuples, le clergé, les évéques, les papes même ; il ne craignait pas d'en avertir aussi les religieux qui s'en affligeaient avec lui dans leur solitude et louaient d'autant plus la bonté divine de les y avoir attirés que la corruption était plus grande dans le monde' ».
Le xiii" siècle est l'un de ceux où le catholicisme a jeté le plus vif éclatj; c'est celui où il a produit, avec saint Thomas, l'un de ses plus puissants génies théologiques, avec Dante, l'un de ses plus grands poètes, avec saint Louis, l'un de ses plus grands rois. Alors, s'élèvent les magnifiques cathédrales, expression sublime de son art: alors, des papes tels que Innocent III, Grégoire IX et Innocent IV, affirment, au plus haut degré, la toute-puissance du Saint-Siège. La splendeur dont elle était recouverte ne cachait pas à l'Église ses imperfections, et, pendant ce siècle, nous la voyons perpétuellement occupée à se réformer. Ce fut l'une dos grandes préoccupations d'Innocent III; re fut lun des objets qu'il assigna au concile œcumcnique qu'il présida, au Latran, en 1215. « Des bêtes mall'aisuutes et variées ravagent la vigne du Seigneur, écrivait-il lui-même dans la bulle de convocation, et leur œuvre de destruction a réussi au point que cette vigne est devenue pour une grande partie un champ d'épines; gagnés par l'infection, les ceps ne produisent plus, au lieu du raisin, qu'un fruit dégénéré.... Le concile, devra donc éliminer l'hérésie et fortifier la foi ; mais il devra aussi réformer les mœurs, extirper les vices, plan- " ter les vertus, corriger les excès'. »
bos3LET. Œuvres complètes (éd. Bar-Ie-Duc), IV, p. 4i4 Cite par Lucuaibe, Innocent III. Le concile de Latran, p. 4.
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Les canons de ce coucile montrent combien fut sérieuse l'œuvre de réforme à laquelle il procéda, sous la direction du pape. Des prescriptions sévères furentpromulguées sur les élections ecclésiastiques, afin d'assurer un meilleur recrutement au corps sacerdotal. Pour propager l'in. struction et l'étude dans l'Église, on renouvela l'ordre, déjà donné par le concile de Lalran de 117'.), d'établir auprès de chaque cathédrale des cours de lettres et des cours de théologie auprès de chaque métropole. On régla les mœurs du clergé et les moyens de les surveiller et de les corriger. « Les clercs n'ont pas le droit de guerroyer, de se mettre à la tête des bandes de routiers, d'arbalétriers, de soldats quelconques.... Il ne leur est pas permis non pliLsde faire des métiers ou des commerces de laïques, surtout quand ils sont malhonnêtes, de hanter les mimes, les jongleurs, les histrions, de jouer aux dés, d'entrer chez les marchands de vin ou dans les auberges, à moins qu'ils ne soient en voyage. Ils doivent porter la tonsure et se vêtir d'habits fermés'. » Les canons suivants réforment aussi les moines et les Ordres reiigieu.K. Enfin, une série de mesures assurent l'inspection du clergé séculier et régulier, la visite des églises et des couvents etl'exécution des décisions réformatrices prises par le concile. Innocent 111 no s'en tint pas iù:pend.>nl tout son pontificat, il veilla sur les mœurs du clergé et des fidèles, rappelant sans cesse à l'ordre quiconque s'écartait du droitchemin. L'impulsion donnée par Innocent III se communiqua à tout le siècle. Nous en avons pour preuves la série des conciles généraux, nationaux et provinciaux, des synodes diocésains, des statuts épiscopaux qui, pendant tout le XIII' siècle, traitèrent de la réforme de l'Eglise'. C'était toujours pour le même objet que Clément V convoquait,
1 LlCMMME, np. cil., p 7'''.
j On en trouvera les lextcs dans la Coneiliorutn colUcUo de
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en 1311, le concile général de Vienne. Bossue! fait remarquer avec raison que Guillaume Durand, évéque de Mende, € chargé par le pape de préparer les matières qui devaient y être traitées, mit pour fondement de l'ouvrage de cette sainte assemblée, qu'il y fallait réformer l'tijlise dans le chef et dans les membres^. »
Pendant son séjour à Avignon, la papauté n'eut pas les moyens de poursuivre l'œuvre réformatrice du siècle précédent , elle fut absorbée par sa lutte contre J.ouis de Bavière et le schisme des spirituels, la révolte de Rienzi et les expéditions en Italie, les complications de la guerre de Cent Ans dans lesquelles elle fut enveloppée. Kncore moins put-elle s'y livrer pendant la lamentable iiériode du grand schisme où plusieurs papes se disputaient la chaire de saint Pierre, sans que la chrétienté sût auquel elle devait prêter obédience. Pendant cette triste période d'anarchie, de graves abus s'introduisirent dans l'Eglise : la Cour d'Avignon fit peser sur elle une lourde tiscalitéqui suscita les plus grands mécontentemonls ; les bénéfices furent usurpés par les laïques qui, à la faveur del'anarchiereligieuse, prirent dans l'Eglise une influence qui ne leur appartenait pas. On semblait revenir aux temps misérables qui avaient précédé l'œuvre grandiose de Grégoire Vil !
11 ne faut pas croire cependant que l'œuvre de réforme ait été arrêtée; elle se poursuivit, même en ces tristes temps, sous l'impulsion des saints personnages et de religieux qui suppléèrent la papauté.
A leur tête, il faut citer Gérard G root de Deveuter(1340. i:t84). Pour réformer les mœurs de ses contemporains, il parcourut toute la Hollande, préchant de nombreuses missions et « rappelant les hommes à l'imitation de .lésusr.hrist ». II fut bientôt suivi par un grand nombre de disciples, épris, comme lui, de vie surnaturelle : il les
I, BoitUBT, ibidtm.
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groupa en leur assignant pour but « de renouveler la vie parfaite à riraitation de Jésus-Christ » : et ainsi fut fondée « la Sociité des Frères de laVie commune » qui a travaillé^ avec tant de succès, à la réforme morale des Pajs-Bas et de TAUemagne du Xord, à la fin du xi\' et au xv« siècle. « Les disciples de Gérard Groot, dit Pastor, ont fait des prodiges pour la véritable réforme du clergé.... le relèvement de l'instruction populaire et la propagation de la littérature populaire e» langue vulgaire *. »
Vers le même temps, le bienheureux Raymond de (jipoue, élu, eu 1.180, maître général des Prêcheurs, réformait les dominicains et les ramenait aux observances primitives de l'Ordre. Le R. P. Mortier a ainsi défini son plan de réforme d'après ses lettres : « 11 désigne un couvent, ou plusieurs, selon les circonstances, dans lesquels la règle dominicaine sera fidèlement observée. Puis, il disperse les religieux ainsi formés dans d'autres couvents, pour y donner l'exemple de la régularité et attirer h elle les âmes bien disposées... Ses couvents d'Observance devaient être, selon lui, comme des pépinières... sa réforme est pour l'Ordre tout entier, elle doit l'envahir peu k peu, sans effort par voie dinliltration -. » De la sorte, par la multiplication deces monastères de l'Observance, se préparait la Réforme générale de l'Ordre. Lllese poursuivit bientôt en Alsace et en Allemagne. F.n Italie, le mouvementprit une grande extension.gràce au bienheureux Jean
Dominici, qui, crée vicaire gène
raldelOidre en 1392, mul-
tiplia dans la péninsule tout entière les couvents de l'Observance pour les réunir ensuite en une province distincte, et étendit la réforme aux Sœurs dominicaines pour lesquelles furent rétablies la clôture perpétuelle et la vie particulièrement austère que leur avait imposées saint Dominique '.
I PifTOR. ilifinire de$ papes, l. I. p. l'ii.
3. MoRTicR Hirtnire dei Mnitref g^nérniir de l'Ordre de> Frire» Préchearf. t. 111, p. .i34.
î. Mortier, op. al., t. III, p. Sja el luiv.
29G HISTOIUE PAUrlAI.E, UlsTOrRE VRAIE
Le zèle des franciscains ne fut pas inférieur à celui des dominicains; dans leur Ordre, se firent jour plusieurs réformes, pendant la triste période du grand schisme. «Ce fut en 1368 que frère I^aul de Triuci jeta les foademculs de l'Observance dansl'erniitage de Bruliano situé en un lieu désert de l'Apennin, entre Foligno et Camerino. Les papes et les généraux de TOrdre favorisèrent cette tentative de restaurer la vie religieuse, telle que l'avait conçue saint François, et dans la seconde moitié du xiv= siècle, on vit se multiplier, en Italie, les couvents franciscains de la stricte Observance. Bientôt Jean du Stroncoue, successeur de Paul de Triuci, fut reconnu, eu 1405, par Grégoire XII comme supérieur général de tous les couvents réformés*. En Espagne, le bienln^ureiix Pierre de Villacrezès établissait, vers l'an l;iOU, une observance du même genre '^ «
« Vers le même temps, sainte Colette fut la réformatrice, en France, de l'Ordre franciscain. En 1406, elle alla trouver à Nice le pape d'Avignon, Benoît XIII, et elle lui demanda deux choses ; la première, de prendre l'habit de sainte Claire, avec l'obligalion d'en observer la règle à la lettreet sans aucune modification, et la seconde, qu'il lui accordât le pouvoir de réformer l'Ordre de saint Fi-ançois'. » Encouragée par Benoit XIII, clic fonda i)lijsicurs couvents de Clarisses de la stricte Observance, puis réforma, parfois d'autorité, un grand nombre de couvents de franciscains, en France, en Franche-Comté, dans les Pays-Bas et en Allemagne.
De son côté, le clergé séculier fit des efforts persévérants pour réprimer les abus qui se glissaient dans son sein. De nombreux conciles nationaux ou provinciaux furent réunis, au cours du xiy et au commencement du
I. flEi-ïOT. Histoire des Ordres rdigicu a. Jbid., op. cil., p. e4.