LE MOYEX AGE ET L ESPRIT HUMAIN
romans et gothiques revêtant le monde entier d'une blanche parure d'églises ; ce sont les corporations et les corps de métiers plaçant leur travail et leurs intérêts sous la garantie du serment religieux et sous la protection des saints.
Et c'est précisément ce qui a fait porter sur le Moyen Age les jugements les plus contradictoires et les plus passionnés.
Certains catholiques l'exaltent parfois à l'excès. Voulant glorifier en lui l'Église, ils atténuent les misères matérielles et inorales, qui n'ont pas plus manqué à ces siècles qu'aux autres; et ils regrettent sa disparition, un peu comme Adam pouvait regretter la perle du paradis terrestre.
Les ennemis du catholicisme font tout le contraire : ils attaquent d'autant plus le Moyen Age qu'ils croient en même temps frapperen lui l'Église. Ils le montrent aflligé des pires misères, rongé par des maladies contagieuses et incurables, telles que le mal des ardents et la lèpre miné par la famine, asservi par la tyrannie cruelle des seigneurs, des prêtres et des rois; car c'est pour eux un prétexte pour reprocher à l'Eglise de n'avoir rien fait pour soulager les misères d'une société sur laquelle elle régnait. Ils nous représentent les siècles qui se sont écoulés de l'antiquité romaine à la Renaissance comme plongés dans l'ignorance et la superstition, l'esprit humain pendantde longues générations aurait été engourdi en une léthargie plusieurs fois séculaire, incapable d'exercer son jugement, d'utiliser son sens critique et, partant, de faire progresser les sciences, les lettres et les arts. Cet arrêt prétendu du progrès intellectuel, ils le reprochent encore à l'Église qui aurait abêti les esprits pour les mieux tenir sous sa dépendance. Et ainsi, c'est le procès de l'Eglise qui se dissimule à peine derrière le procès que les historiens libres-penseurs instruisent contrôle Moyen Age.
L'n esprit sa^'c, soucieux de dégager la vérité historique
C, HISTOinE PARTIALE, HISTOIRE VRAIE
,1c loule exagération, doit cvilcr les jugeraenls inspirés parla sympathie ou l'aversion plutôt que par 1 exactitudo s,icnti tique. Il doit se mettre en garde à la fois contre les l.aucgyriques qui feraient du Moyen Age un fragment .'étaclié de la société céleste, et contre les dénigrements ,-ui refusent de reconnaître les efforts courageux et persévérants qu'ont faits nos ancêtres d'alors pour s'élever toujours plus près de la vérité, de la beauté et de la perfection morale.
Cette justice et cette modération, on ne les trouve pas dans les manuels scolaires condamnés par l'épiscopat. Pour eux, le Moyen Age est l'ennemi au même litre (pie l'E"li^e avec laquelle ils le confondent. Ils le montrent affail)li par la misère et la superstition, arrêté dans son développement intellectuel par l'intolérance et la domination soupçonneuse de l'Eglise, enchaîné à ses déiimtions do-matiques et à ses lois, subissant sa direction intellectuelle politique et sociale et y perdant sa liberté d'esprit, son indépendance et sa dignité; et en développant ces attaques et ces calomnies, ils ne réussissent qu'à étaler leur propre ignorance et leur parti pris.
Il n'est pas vrai en effet que le Moyen Age ait été une époque de misère et de famine, comme ces livres voudraient nous le faire croire. La science impartiale et l'histoire vraie nous ont montré depuis longtemps que les paysans et les ouvriers de ce temps-là avaient presque autant de bien-être et peut-être plus de contentement que ceux de nos jours ; nous croyons l'avoir suffisamment démontré dans l'un des derniers chapitres du volume précédent.
Il n'est pas vrai que l'époque du Moyen Age ait ete une période d'engourdissement intellectuel ; les témoignages qu'il nous a laissés de lui-même donnent une tout autre impression.
Le siècle qui précéda la Renaissance, le quatorzième, fut, au dire de M. Coville, . une époque de grande activité