Ibid., Zçjli
i. Ainsi appelait-on, au Moyen Age, les professeurs tilulairos des Universités et des Collèges. Les Facultés modernes des lettres et de médecine qui correspondent aux anciennes facultés des arts ne donnent pas de nos jours, à Paris, sur leurs affiches, un nombre aussi considérable de professeurs.
II. Le Clerc. Discours sur l'élai des lettres au j.iv' siècle, K^ partie, dans l'Hiiloire liltéraire de la France. XXIV, li-j.
8 HISTOIRE l'AUTlALE, lltSTOIIlE VRAIE
Or i.cn.Uinl tous les siècles du Moyen Age, ce peuple d'élu'diaiils avait fait preuve d'une vie inlelleoluelle iiilunse. « Dans certaines rues, écrit M. Coville ', il n'y ai-ait ijiis de maison sans ècoU ; de tous côtés, s'élevaient les bàlimeuls plus imposants des collèges ; partout ou enseignait, on discutait. La vie se passait eu longs commentaires d'auteurs et en argumentations ou « disputes », selon le mot consacré. 11 y avait des séances solennelles (l'argumentation à la Faculté des Arts, dans les collèges de Navarre et de Sorbonne où ces exercices se proton- .reaient même pendant les vacances. C'est au commencement du siècle qu'on rapporte l'institution de la soutenance dite Sorbonique où l'autour devait soutenir une tlièse durant douze heures. L'Université n'avait jamais j.aru avoir autant d'activité intellectuelle. » Et ce ((ue M. Coville écrit de Paris peut, toutes proportions gardées, se dire de tous les autres centres universitaires de la France et de l'Europe. Ces controverses touchant aux problèmes les plus graves de la pensée étaient encouragées par l'Église elle-même; l'Ange de l'Ecole, saint Thomas d'Aquin, n'avait-il pas enseigné que la raison peut rendre compte de la foi et que la théologie est une science ? Les grands docteurs qui s'étaient succédé depuis Abélard jusqu'à Duns Scot dans les chaires de la Montagne Sainte-Geneviève avaient abordé les vérités transcendantes les plus profondes de l'ontologie et de la mélaphysi(iue ; cl rien ne les avait arrêtés dans leurs investigations. « La foule des théologiens qui ont écrit, nous dit Victor Le Clerc -', est si épaisse que tous ne pourront être indiqués dans la longue suite des notices » qui vont donner, en plusieurs volumes, l'énuméralioudes écrivains du xiv' siècle. »
Ces théologiens, si nombreux et si féconds, se faisaient
I. LwissE, Histoire de h'ranre. IV p. 3^5. a. lliiiuire liuéraire, WIV, p. 3iG.
LE MOÏEN AGE ET l'ESTRIT HUMAIN
souvent remarquer par la hardiesse de leurs spéculalions .> Le dogme, voilà le champ sans bornes ou se complurent, où s'égarèrent souvent des esprits subt.l^, des imasinalions ardentes. » La hardiesse des op.n.ons théologiques avait été déjà remarquée dès le sir^s.ecle ; elle avait eirrayé des esprits posés tels que saint Bernard et les écolâtres de Kolre-Dame de Paris ; mais elle s était ri de leurs frayeurs et, malgré leurs protestations, maîtres et élèves avaient recherché, à la suite d Abelard. les thèses les plus péiillcases, les problèmes les plus ardus « Toutes les sectes philosophiques eurent des adhérents et, bien q.ela plupart des scolastiques fussen disciples d-Aristole, ou en trouva qui se déclarèrent épicuriens, matérialistes et môme nihilistes ; un heologien fut déclaré nihiliste, en 1351, dans une dispute publique pour le doctorat M • Ce sont des consLatations de ce genre qui ont inspiré à un historien qm u est nullement catholique, cette appréciation du grand mouvement scolaslique du Moyen Age : . La scolastique, c'est-à-d.re, au sens le plus large du mot, l'ensemble des notions philosophiques et théologiques enseignées, au Moyen Age. Sans les centres scolaires, fut le résultat d'un immense effort pour concilier le dogme et la raison. Elle {ni par suite un premier airranchissement de la pensée humarM, » et ainsi, se trouvent classés parmi les libérateurs de 1 esprit humain les grands génies de l'Ecole, tels que le Docteur Angélique saint Thomas d'Aquin. le Docteur Seraphi.,ue ^saiut Bonaventure. le Maître des Sentences Pierre Lombard.
Tous les penseurs du Moyen Age n'ont pas su concilier, comme eux, les spéculations philosophiques et 1 orthodoxie. Un certain nombre d'entre eux sont tombes dans l'hérésie et même dans la négation radicale du chnstianisrae ; et c'est encore là un aspect du Moyen Age qui a
I , Ibid., p. 333.
10 HISTOIRE PAnriAIE, HISTOIRE VRAIE
échappé à la science peu profonde des auteurs des manuels scolaires. Us n'ont pas vu que, dans ces tomps (ju'ils se li);urent figés dans la léthargie intellects elle et dans l'absolue soumission au dogme, l'Eglise a eu à lutter contre une formidable opposition allant jusqu'au nihilisme religieux. Ce n'est pas le lieu de signaler les nombreuses hérésies qui, depuis les premiers temps de l'Eglise jusqu'à la Renaissance, se sont élevées contre le catholicisme ; nous en avons parlé longuement dans notre chapitre sur l'Inquisition. Certains protestants en ont même pris prétexte pour prétendre que, depuis les origines chrétiennes jusqu'à Luther, il y a eu contre le clergé une perpétuelle protestation. C'est la persistance de ces doctrines hétérodoxes en face de l'enseignement de l'Eglise qui a amené sur les lèvres de certains penseurs des paroles de tolérance qui étonneront certainement nos « primaires». «N'employez jamais la contrainte pour amener votre prochain à la croyance qui est la vôtre : c'est par ses lumières seules que l'esprit humain doit se déterminer. En vain essayeriez-vous d'obtenir violemment une adhésion mensongère; la foi ne vient pas de la force, mais de la raison ! » Ainsi s'exprimait .Abclard, au milieu du su" siècle.
CIIAriTRE II Les sciences au Moyen Age
Al LARD et Debidour (Cours élémentaire, p. 42).
a Le peu d'instruction que recevait le peuple... » (Cours supérieur, p. ii3).
Le progrès des sciences, longtemps relardé, s'accéléra aprîs les croisades. D'importantes découvertes furent empruntées aux Arabes. L'astronomie, lachimie, (ap/iysigue s'essayaient encore péniblement.... (p. iiS8.) Les lettres, les sciences et les arls ont eu tant de vie et tant d'éclat en Europe, àla finduXVo el au commencement du XVI', qu'il semblait qu'avant cette époque ils eussent été comme morts. »
Brossolette (Cours élémentaire, p. 65).
{Avec la Penaissam-e), l'instruction commença use répandre. ^Cours moyen, p. 67).
L'ignorance peu ù peu se dissipe {avec la Renaissance) ; les vieilles superstitions du Moyen Age 1 s'effacent el les hommes, avec plus d'intelligence, marcltent vers plus de progrès. Calvet (Cours moyen, p. 8C).
Les hommes jusque-là IJusqu'à la Penaissance) fort ignorants, devinrent plus instruits.... eux qui jusque-là avaient cru aveuglément ce qu'on leur enseignait, ils voulurent désormais comprendre avant de croire. C'est là ce qu'on appelle /'esprit de libre cxa men, esprit qui consiste à raisonner toujours, c'est-à-dire à tout discuter, même les opinions religieuses. {Idem, Cours supérieur p. 90)- Devisât (Cours moyen, p. 46).
Après avoir décrit l'imprimerie il dit: «Quelle différence avec le Moyen Age où l'ignorance était générale I
I. Entendez le catholicisme; car c'est par ce mot qu'il est désigné dans le langage maçonnique qu'emploient les manuels condamnés, de même que, dans ce même langage, plalosophie est synonyme de iifcre pensée et d'athéisme.
li HISTOIRE PARTIALE, HISTOIRE VRAIE
GuioT et M»NE (Cours supérieur, p. lao).
Grcl-e à l'ignorance, le Moyen Age peut facilement étouffer l'opi. niun publique.
Itoc.iEet Despiques (Cours ék'mcnlaire, p gC).
Au Moyen Age, les écoles étaient rares ; elles enseignaient tu religion plutôt que la science. Aussi l'ignorance fut-elle alors prodigieuse.... (p. 98,) après les ténèbres da Moyen Age, vint la lumière de la I1enaissance...,(.p. ioa.)Aa Moyen Age, l'ignoranct fut presque générale et de nombreuses superstitions rendirent les hommes malheureux et intolérants.
(Cours supérieur, p. i34-i35).
Le Moyen Age fut une époque d'ignorance.... (dans Us écoles épiscopales ou monastiques) on enseignait les vérités delà religion, l'art d'écrire, quebiues éléments de science et de musique.. .. (dans les Universités) l'enseignement ne se souciait que de prouver et de justifier les dogmes religieux. Défense aux élèves de penser et d'observer par eu.i-mémes.... pour répondre à un argument on ne faisait aucun appel à la raison.... Cette science enfantine s'appelait la scolastique et elle contribua pour beaucoup à accoutumer les esprits à la servitude.... (Abélard fut: le seul savant qui, au Xll" siècle, ait voulu faire preuve de quelque liberté d'esprit.... (p. iSg.) La science resta timide devant la religion et ne put faire aucun progrès (au Moyen Age).... p. f 77 l'ignorance était générale au Muyeii Age^.
Un savant qui s'est fait l'historien des sciences qu'il a cultivées, M. le D'' Dareinberg a dit : « Nos historiens, inêiiie ceux qui passent pour les meilleurs, s'arrétant aux plus grossières apparences, écoulant les préven-
I. Se conlredisanl et se réfutant eux-mêmes, & huit pages de dislance, MM. Rocik et Despiques écrivent, p. i85: oLo Mojen Age a été longtemps considéré comme un temps d'ignorance et de barbarie. Le jugement est sévère et injuste. Il nous reste du Moyen Age des monuments qui font encore notre admiration et la civilisation du xiii« siècle ne fut pas sans éclat. 0 Ces contradictions prouvent avec quelle légèreté a été écrit ce manuel et le peu de cas que doit en faire toute personne sérieuse, quelle que soit d'ailleurs son ouinion.
LES FCIENCES AU MOYEN AflE M
lions les plus surannées, n'ayant pas même la pensée de rectifier, encore moins le désir de vérifier les vieilles allégations, ont résumé Tliistoire de la première partie du Moyen Age occidental par ces deux mots : itinnrance et superstUion. Mais c'est à eux et non aux siècles qu'ils ont méconnus et calomniés que ces deux mots conviennent *. »
Qui a raison du D'' Daremberg, ou des manuels scolaires dont nous venons de donner des extraits ':' Pour lechercher, nous allons jeter un rapide coup d'oeil sur les sciences, les lettres et les arts au Moyen Age et les progrès qu'ils y ont accomplis.
Sciences mathématiques
SOMMAIRE. — L'antiquité romaine a peu cultivé les sciences exactes. — Leur Renaissance sous l'action de l'Église. — Le comput pascal et le calendrier. — Les Arabes reçoivent Jes sciences des chrétiens de Syrie. — Les mathématiques dans les écoles ecclésiastiques du haut Moyen Age. — Un grand mathématicien : le moine Gerbert, qui devient le pape Sylvestre II. ~ Léonard de Pise et l'algèbre. — Ses études géométriques. — Deux grands astronomes : le franciscain Roger Bacon ; l'évèque de Lisieux Nicolas Oresme.
Les anciens Romains ont peu cultivé les malliénia tiques ; leur génie pratique laissait à l'esprit plus subtil des Grecs les spéculations théoriques des sciences abstraites. Lorsqu'ils eurent besoin des applications pratiques des sciences mathématiques, ils s'adressèrent aux savants de la Grèce. C'est à Alexandrie que Jules César Mt faire les études astronomiques qui lui furent néces-
I. Df Daremberg. HUtoire des scienus médicales, l. 1, p. aJ5.
U UISTOUiE l'AUTIAT.E, HISTOIRE VRAIE
saires pour l'établissement du calendrier julien ; alors seulement, la géométrie grecque fut importée d'Alexandrio à Rome. Ce furent aussi les arpenteurs égyptiens qiii transmirent aux arpenteurs latins, (gromatici), leurs cou naissances traditionnelles, améliorées par les écrits df Héron. Ladécadence impériale ne permit pas aux Romains de développer ces éléments scientifiques empruntés au monde hellénique. Aussi a-t-on pu écrire que « les Romains n'ont pas eu de mathématiques théoriques . Ils léguaient donc un modeste héritage au Moyen Age dans le domaine des sciences exactes.
Les nécessites du culte chrétien amenèrent les gens d'Église aux sciences exactes ; le cycle des fêtes dépen dant de la fête de Pâques et la date de celle-ci dépen dant de la lune de mars, il fallut, pour établir le calendriw religieux, faire des éludes mathématiques et astrono raiques ; dès lors, on peut affirmer que ce fut dans les sanctuaires catholiques que s'opéra la résurrection des sciences exactes. Ainsi, dès le m' siècle, le prêtre romain saint Hippolyte établissait le comput pascal d'accord avec les savants de l'école d'Alexandrie; et au v«, Victorin d'Aquitaine, ayant reçu du pape Hihiire la môme mission, combina le cycle lunaire de Mélhon et le cycle solaire de vingt-huit ans et forma une période de cinq cent trente-deux ans (19 x 28) au bout de laquelle, suivant ses idées, la lune pascale devait revenir au même mois et au même jour de la semaine. Modifié et amélioré par Denys le Petit, au vi» siècle, ce cycle resta en usage dans l'Eglise romaine.
vers le même temps, les monastères de Syrie recueillaient l'héritage des écoles grecques et hindoues ; et c'est par eux que les Arabes l'ont reçu à leur tour. Aussi, lorsque les Latins du Moyen Age, avec Gcrbert, Léonard de Pise et tant d'autres, vinrent s'instruire auprès des Arabes c loin d'être les tributaires intellectuels do l'Islam, ils uo faisaient que reprendre un bien qui appar-
LES SCIENCES AU MOYEN AfiE l-J
tenait depuis longtemps à la chrétienté ' ». Renan luimérae a reconnu celte origine chrétienne de la science arabe lorsqu'il écrivait, le 25 juillet 1850, dans un rapport au ministre de l'Instruction publique :« On sait que ce sont les Syriens qui ont initié les Arabes à la culture de la science et de la philosophie grecque ; et quand on réfléchit à l'immense influence que la culture arabe a exercée sur les destinées de l'esprit humain, le point de départ de ce grand mouvement doit être cherché dans les écoles et les monastères de Sijrie. ■>
L'Occident latin présente lui aussi un certain nombre de savants qui recueillirent et propagèrent les sciences mathématiques telles que les avaient élaborées les anciens Grecs elles Hindous et perfectionnées les Arabes. De ce nombre fut le célèbre Gerbert qui, après avoir étudié à Barcelone sous des maîtres arabes, devint écolâtre à Reims, où il enseigna les sciences exactes, puis successivement arclievéque de Reims et de Ravenne, enfin papo sous le nom de Silvestre II. 11 composa une arithmétique (rejuia de abaco computi), un traité de la division et une géométrie. On lui attribue une invention qui nous parait aujourd'hui fort simple et qui cependant bouleversa l'étude des mathématiques en lui faisant faire les plus grands progrès, l'invention du zéro. En imaginant ou en empruntant aux Orientaux ce chiffre que l'antiquité classique n'avail pas connu, il simplifiait les calculs et rendait beaucoup plusfacilesles opérations arithmétiques ; au XI' siècle, l'emploi du zéro était déjà universel.
Aussi, l'enseignement des mathématiques se propageat-il non seulement dans l'élite intcliectueile de la société, mais dans toutes les écoles.
Déjà au vi" et au vW siècle, les moines irlandais et anglais lui avaient fait une large part dans les programmes
I. CLEHViL. Hermann e Ualmate et les premières traductions k- Unes des traités arabes d'astronomie au Mo^enAge, p. a.
ir. HISTOIRE PAnTIAI.E, HI'^TOinE VRAIE
d'études de leurs écoles claustrales, etc'est à leur exemple qu'Alcuin l'avait recommandé tout particulièrement aux écoles de l'empire de Charleinagne. Gerbert lui donna une extension nouvelle. « Son savoir, en astronomie particulièremcnl, était très grand pour l'époque ; mais son principal titre de gloire est d'être le restaurateur des études >. » Dans les siècles suivants, l'enseignement de J'arillunélique et de la géométrie n'est pas seulement Jonné aux élèves des écoles monastiques et épiscopales jii il faisait partie du quadrivium - i les jeunes filles aussi le recevaient.
Malgré tous ces elîorts, la connaissance des sciences exactes était encore peu étendue au cours du xi* siècle, comme l'ont démontré M. Th. -Henri Martin dans son Histoire de Varilhmvlique, M. Clerval et M. Paul Tannery dans Je savantes dissertations. Eu multipliant les rapports entre chrétiens et musulmans soit en Orient, soit en Espagne, les croisades mirent à la portée de l'Occident latin les trésors delà science grecque et hindoue dont lo dépôt avait été transmis aux Arabes par les chrétiens de Syrie. Aussi, le xii" siècle fut-il marqué, en Europe et en particulier en France, par de grands progrès des sciences mathématiques. Ce fut alors que « l'archevêque Raymond de Tolède institua un collège de traducteurs pour mettre iV la portée des Latins les traités en usage chez les Maures. Gonzalve de Cordoiie traduisait les ouvrages de philosophie, Jean de Séville ceux d'astrologie, Ilermann le Dalmate et son ami Robert de Rétines ceux d'astronomie. Vers le même temps, Hermann le Daliuate traduisait à Toulouse, en 114:$, de l'arabe eu latin la Planisphère de Ptolémée, et ainsi, la sniience arabe faisait invasion chez
I. Palx Massion. Uisloire des rnatliémaliques dans l'anliquUé et ait Moyi'nAge, p. /i6.
5, Sur l'enseignement des mathémaliques dans les écoles épiscopales, voir Ci.EUVAL. Les Ècutes de Chartres au Moyen-Aije, du y» au XVI» siècle.